Semer

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Nous briguons parfois le bonheur et le soulagement de vous représenter dans des élections, vous nos voisins, afin de travailler à nous sortir tous de la fosse d’impuissance dans laquelle on nous fait croire que nous sommes enfermés. Nous nous trouvons un peu naïfs parfois, mais nous insistons.

Mais qui sommes-nous, d’abord ?

Sommes-nous d’ailleurs quelque-chose ?

La réponse qui me vient à l’esprit est que nous ne sommes rien puisque nous ne sommes pas détectables – étant donné que nous sommes « sans dents », s’il faut en croire un méchant ragot. Nous sommes de divers petits partis, ou particules, et vous nous méprisez ordinairement.

Évidemment que nous ne sommes rien car nous sommes issus de vous, or vous n’êtes rien, pas plus que nous. Car enfin, qui pourriez-vous bien être ? Vous n’êtes fils et filles de personne de célèbre ou de puissant ; vos parents sont des epsilons, tout comme les nôtres.

Cette origine obscure fait ricaner dans les dîners ; Français, vous vous souviendrez longtemps de la façon dont par exemple Philippe Poutou se fit assaisonner pendant la campagne des présidentielles de 2012 : le populo qui se lance n’a aucun droit au respect. Jamais.

Les journaux les télés : « Consommatrices, consommateurs, ô vous le fluet bétail qu’on tond : vous n’êtes rien, vous ne pesez rien, vous ne pouvez rien ; vos petites ruades misérables ne tiennent même pas la cadence devant le plus faible des potins mondains, que nous autres médias savons faire mousser jusqu’à en fabriquer une choucroute d’envergure nationale. On vous méprise, on se fiche de vous, et puis on vous ignore superbement ; après quoi vous votez pour nos maîtres, tandis que vous refusez avec la dernière énergie de prendre au sérieux vos voisins de mangeoire. »

Nous autres issus de vous tenons cependant à vous faire entrevoir ce qui pourrait être, ô camarades du troupeau, si vous vouliez bien cesser de croire aux faux prêtres. Car tous ensemble, vous êtes tout ; même sans nous (puisque vous vous méfiez de nous) ça marcherait encore.

Internet vous le montre. Je ne parle pas ici de ce réseau morne et vaguement nauséabond, prévisible et putassier, où règne le système de l’achat et de la vente électroniques, cette caverne où vous n’êtes que des clients dans les meilleur des cas, et des produits dans les cas généraux ; par Internet je veux parler du monde neuf et frais des échanges et des dons. Je m’explique avec un exemple, qui terminera ce billet :

Des amateurs décident de concevoir des logiciels libres permettant l’un d’assembler ou de travailler des images, l’autre de fabriquer des sites web. Ils offrent leurs créations, et tout un chacun peut demander à intégrer la communauté de ceux qui améliorent ces logiciels. Du coup, parce qu’ils sont libres et encodés par des amoureux, ces programmes sont bien plus puissants et bien plus solides que ceux du commerce. Ils ne possèdent pas en leur cœur de ces failles sournoises destinées à être corrigées dans une version suivante ; toute erreur détectée entraîne au contraire une mise à jour corrective aussi gratuite que le produit original.

J’utilise le premier logiciel pour travailler par exemple des images d’oursins ; et voici qu’avec le second, je crée peu à peu un gigantesque site web sur lequel j’assemble des fiches décrivant ces oursins. Le temps passant, mon site s’enrichit ; des visiteurs éclairés me suggèrent des améliorations, me signalent des erreurs, m’informent des dernières nouvelles en matière de taxonomie oursinière. Grâce à la participation de tous, mon site devient un site de référence ; il est libre d’accès, sans publicité ; mes images sont à la disposition de tous, pour tous les usages. J’ai fabriqué un Atlas des oursins entièrement gratuit avec deux logiciels entièrement gratuits. Monsieur Linné fit dix fois moins en dix fois plus de temps.

Le savoir, en se partageant, se multiplie. Internet favorise de tels bonds de connaissance en mettant en contact des gens qui veulent comprendre tout de beaucoup de choses, avec beaucoup de gens qui savent tout de quelques-unes de ces choses. Des discussions s’engagent alors sur huit ou dix fuseaux horaires ; en quarante heures, des mystères sont levés. J’expérimente ces phénomènes tous les jours depuis douze ans.

Or, qui sont ces gens magnifiques qui s’entraident et se donnent des informations, des conseils, des astuces et des recettes ? Ce sont tout simplement vos enfants et vos parents. Ils sont de vous et, pour moi, dans ces occasions, ils me sont tout. Voilà d’où nous venons.

Vous n’êtes rien, dit-on, et il vous arrive de le penser. Cependant, votre puissance est souvent sans limites. Il ne tient qu’à vous d’en prendre conscience, en vous regardant simplement vivre les uns les autres, et de concevoir, pourquoi pas, une Constitution pour la république française. Ou bien, alors, allez donc crever, vous et votre fichue télévision.

 

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Halloween à la garderie d’un régime totalitaire

Sur cette image, monsieur Richard Monette, poète, réfléchit, et trouva un titre qu'il me donna. À charge pour moi d'inventer le poème qui alait avec l'une et avec l'autre.

Sur cette image, monsieur Richard Monette, poète, réfléchit, et trouva un titre qu’il me donna. À charge pour moi d’inventer le poème qui allait avec l’une et avec l’autre. Je dois avouer que le titre choisi m’a fait bien sursauter.

 

Le despote :

Citrouilles, masques, tambours et boucliers.
Parade, pas, cadence et musicaille.
Tonnerre, galère, soldats et chevaliers.
Pétards, fusils, rafales et mitrailles !

Les enfants :

C’est en toute fraternité
Que ces punaises dans leurs troncs,
À l’abri des contrefaçons,
Vivent la familiarité.

Le despote :

Parade, pas, cadence et musicaille.
Roulante, courante, pinards et vivandiers.
Pétards, fusils, rafales et mitrailles.
Armures, cochons, casques et baudriers !

Les enfants :

Pour maintenir l’égalité
Entre les membres de leur clan,
Ils n’acceptent aucun tyran ;
Parité dans la parenté.

Le despote :

Roulante, courante, pinards et vivandiers.
Épieux, semonces, décrets et boustifaille.
Armures, cochons, casques et baudriers.
Miroirs, foutoir, baudets et valetaille !

Les enfants :

Non, le prix de leur liberté,
De leurs joies et de leurs amours,
À la balance des vautours
Ne sera jamais mesuré.

Le despote :

Épieux, semonces, décrets et boustifaille.
Charrois, abois, ordres et puisatiers.
Miroirs, foutoir, baudets et valetaille.
Travail, danger, patrie et grands chantiers !

Les enfants :

Ils n’en n’ont vraiment rien à faire
Des faux détails, des minuties,
Mirages sur les arguties ;
Leurs voies sont franches comme l’air.

Le despote :

Charrois, abois, ordres et puisatiers.
Ennemis, espions, canons et futaille.
Travail, danger, patrie et grands chantiers.
Gloire, fumier, vacarme et passacaille !

Les enfants :

Nous ne commettrons point l’impair
De croire qui nous injurie.
Se soumettre à votre folie,
C’est s’offrir au jet de l’éclair.

Le despote :

Ennemis, espions, canons et futaille.
Chasseurs, lardons, tombeaux et policiers.
Gloire, fumier, vacarme et passacaille.
Citrouilles, masques, tambours et boucliers !

Les enfants :

Non, les gendarmes n’ont que faire
De toute la ferblanterie
Dont notre école est tant pétrie
Par votre soin réactionnaire.
Puisqu’aujourd’hui c’est Halloween,
Vous souffrirez que nous chantions
Les vertus de ces beaux champions
Peinturluré de foi sanguine.
Affreux bigot rudimentaire,
Nous savons bien que nous fêtons
Halloween à la garderie
D’un régime totalitaire !
Halloween à la garderie
D’un régime totalitaire !
 

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Du miracle

2014_10_02

ALLAN ERWAN BERGER : Le mot “miracle” vient du latin miraculum, que le Gaffiot traduit un peu hardiment par “chose extraordinaire”, “prodige”, “merveille”, sans tenir compte de la structure du mot. Car autant “merveille” se rapporte au latin populaire mirabila issu de mirabilis, qui signifie “admirable”, “merveilleux”, autant miraculum en rabat, de par son suffixe diminutif, sur le verbe miror qui signifie “en être comme deux ronds de flanc” ou, toujours dans les ronds : “en baver des ronds de chapeau” (quoi que cela puisse vouloir dire exactement), comme le barbu derrière Jésus dans cette illustration tirée de la Résurrection de Lazare par Moses Ter Borch, 1651 (source : cliquez sur l’image). Le miraculum n’est, lui, qu’un simple objet d’étonnement, comme il est dit dans Pline, de l’aveu même du Gaffiot dans ses exemples.

Mais affinons : miror, c’est s’étonner hautement. Ce qui est mirandus est vraiment étonnant. Par conséquent, dans le suffixe du mot miraculus rôde une injonction à ne pas s’étonner trop quand même. Les miracula sont des curiosités à voir en passant, des faits surprenants qui certes méritent un peu plus que deux tweets et un selfie mais n’allez pas, de grâce, en faire les pivots sur lesquels basculeront vos existences.

Du reste, les premiers traducteurs en latin des Évangiles ne s’y sont pas trompés : les fameux actes extraordinaires – mais isolés, presque hors-texte – du Christ n’y sont qualifiés que de “miracles”, miracula. L’essentiel n’est pas en eux. On pourrait les ôter entièrement du Nouveau Testament que rien de la prédication de Jésus ne serait retranché, et c’est parfois à se demander s’il ne polluent pas un peu le propos : ils dissipent l’attention, ou la détournent vers un objet de peu de portée dogmatique… et dont le dogme se passe d’ailleurs souvent très bien, tandis qu’il ne saurait exister sans les paraboles et les petites aventures du quotidien : Jésus au mariage, Jésus et la samaritaine, Jésus sur la colline, Jésus en bateau.

Vous remarquerez en passant que dans la plupart de ces historiettes, le miracle, quand il existe, ne vous apparaît au bout du compte que comme objet de spéculations ourovores sur sa pertinence : fallait-il vraiment ajouter cette affaire d’eau changée en vin, ou de poissons se multipliant au fond d’un panier ? Pourquoi aller marcher sur l’eau bon sang, alors qu’il y a des vagues et que les orientaux fabriquent d’excellents tapis volants ?

Le miracle peut-il être tenu comme une tentative d’exemple symbolique, en le reliant au message qui l’entoure par une chaîne d’analogies pas trop tirées par les cheveux ? C’est assez difficile à soutenir. Raison pour laquelle les traducteurs latin, ne sachant trop que faire de ces contes, n’ont jamais parlé à leurs propos de mirabilia, mais bien de miracula.

Ensuite, l’éloquence levantine utilise souvent des métaphores (le combat avec l’ange sur le chemin de Damas) que les Romains ne saisissaient pas et qu’ils prenaient au premier degré : bon sang de bonsoir, breaking news les mecs, Saül combat avec un ange sur le chemin de Damas ! Ah, mais voilà un vrai miracle : un receveur des impôts qui se crêpe le chignon avec un ectoplasme. Débrouillez-vous, ô exégètes, pour en tirer du miel, et ce sera un second miracle, bien plus gros que le premier.

Aulu-Gelle, grammairien latin et grand blogueur du second siècle après JC, n’aime pas les miracles. Ces histoires de coureurs véloces ayant les pieds à l’envers, sans parler des cyclopes, ça l’épuise. Et il va même très loin dans le mépris que ce mot lui inspire. Toutes les broutilles insipides qui mitent la vie érudite avec leurs inepties, ces querelles sur le nombre de cheveux que possédait Samson ou le nombre de bœufs qu’ont pu boulotter les marins d’Ulysse, ces fatras qui ne forment rien d’autres que du blabla fétide à oublier d’urgence, pour Aulu-Gelle c’est du miracle – et ça n’est pas un compliment : Atque ibi scripta erant, pro Iuppiter, mera miracula: quo nomine fuerit, qui primus “grammaticus” appellatus est; quot fuerint Pythagoræ nobiles etc. C’est dans le quatorzième livre des Nuits attiques, en 6, 3.

Nous voyons ici que l’utilisation que fait notre blogueur latin du terme “miracle” n’est pas des plus élogieuses – au nombre de combien furent les exploits de Pythagore ? Grands dieux, mais on s’en fout ! – ce qui annonce assez qu’au moins avant Aulu-Gelle le miraculum n’était pas tenu, chez les grands intellectuels (je ne parle pas des folliculaires habitant les choux), en bien haute estime.

Mais alors pourquoi le “miracle” est-il tenu ordinairement comme un acte de pure merveille, à forte teneur en surnaturel ? Pourquoi le “miracle” est-il obligatoirement la signature d’un dieu ou d’un saint, à tel point qu’on ne saurait canoniser un quidam sans s’appuyer sur quelques-unes de ces foutreries improbables ? C’est parce que les gens sont incultes, parce qu’ils ne connaissent pas les étymologies, qu’ils ne réfléchissent jamais au sens des mots et qu’ils gobent tout crus ceux que leur donnent, bien factices, des bateleurs de sous-foire à qui pourtant personne ne confierait ne serait-ce qu’un porte-monnaie. C’était ma séquence hashtag #lesgens, pardon pour le borborygme.

Ceci dit, je suis moins sévère qu’Aulu-Gelle. Le miracle n’est pour moi ni plus ni moins qu’une curiosité, vraie ou fausse, qui mérite parfois d’être retweetée ou de s’étaler sur Facebook, pour vous faire soulever un sourcil ou naître un beau sourire. On peut le voir comme une petite gourmandise en passant : le monstre aquatique des lacs islandais, l’ours qui repêche un corbeau, le chien ou la chienne qui caresse tendrement la tête de son maître, le chat qui colle aux vitres comme un vrai ninja. Youtube et Dailymotion sont remplis de ces petits faits intrigants, tous quotidiens, probables ou forgés, loufoques ou poétiques, qui pullulent et nous forcent à constater que, tout de même, le monde n’est pas si terne ni si pourri que ça. Et voilà bien le plus grand de tous les miracles possibles.

 

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Trois villes : Montréal Iraklio Gournia

2014_09_25_02

 

Cet été j’ai eu l’occasion de visiter trois villes très différentes, appartenant à trois mondes très différents. Il s’agit de Montréal, grande ville des basses terres du Saint-Laurent née au dix-septième siècle sur l’emplacement d’un poste de traite ; il s’agit ensuite d’Iralkio, moyenne ville crétoise fondée au neuvième siècle par les Sarrasins chassés d’Andalousie, implantée sur et autour de la cité antique dont les origines remontent à la période archaïque de la Grèce (800-500 avant JC) ; il s’agit enfin de Gournia, petite ville minoenne fondée pendant la période pré-palatiale de la Crète (2500-2000 avant JC). Pour moi français habitué aux tissus urbains hérités du Moyen-Âge, me promener dans les rues de ces trois villes fut tout à fait édifiant.

 

 

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MONTRÉAL (anciennement « Ville-Marie »)

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De l’ancienne implantation il ne reste, à Pointe-à-Callière, que la confluence de deux voies de circulation. Le plan de Ville-Marie, établi en 1672 par Basset & Dollier, laisse apparaître une structure orthogonale de voies parallèles et perpendiculaires au fleuve. Les bâtiments s’inscrivent dans le damier et ne le tordent pas.

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Les plans du dix-huitième siècle confirment cette disposition (ci-dessus, le Franquet de 1752). On y sent la patte de gens qui se sont partagés un territoire sans propriétaires : parcellaire rectangulaire, bien colon, qui se développera vers l’intérieur en se tramant sur le système des côtes et rangs.

Dès sa naissance, la ville échappe donc aux enroulements concentriques, issus des contraintes défensives, que l’on rencontre partout en Europe : un centre, des couches, des fortifications. Ville-Marie croit en son expansion, et son système défensif s’apparente plus à celui d’un camp retranché romain, voué à la protection d’une troupe d’envahisseurs, qu’à celui, destiné à la protection des autochtones, d’une bourgade comme, par exemple, Pérouges, dont voici le plan.

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Souvent en Europe les tissus urbains se développent en accord avec la topographie : s’il y a des côtes on prend des virages, s’il y a un sommet on y pose l’église ou le château, s’il y a une rivière qui fait son méandre alors les rues s’incurvent et font elles aussi des méandres ; les autres voies rayonneront depuis un centre où sera installée une place pour y faire le marché. Mais ici, rien de tel. La seule côte où j’ai vu un virage est celle du Mont Royal ; toutes les autres sont attaquées bille en tête, et nulle rue n’en démordra : il n’y a que l’hippodamien qui vaille. Dans ces conditions, le petit français se découvre très vite débarqué en un pays fort exotique.

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Ci-dessus, la magnifique fontaine sise au pied de la Place Ville-Marie, qui n’est pas une place mais un gratte-ciel. Nous sommes sur un parvis enfissuré entre de hauts édifices, aménagement typiquement nord-américain qui reste pratiquement inconnu en Europe.

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L’architecture massive qui s’impose ici n’arrange évidemment rien au sentiment de désorientation qui s’installe tranquillement chez le promeneur venu de l’ancien monde ; les cascades de lumières dégringolées des façades enchantent le regard, mais les plus hauts bâtiments de la ville n’apparaissent que subrepticement, au hasard d’un carrefour. Il est impossible de les détecter en levant la tête, puisque tout est rempli. Dans ces conditions, il ne reste plus qu’à déplier le plan de la ville, et à chercher à rejoindre un quartier avec moins d’étages, pour soulager les cervicales. En passant, on notera que les rues sont bien rangées, ce qui ne sera pas tout à fait le cas en la bonne ville d’Iraklio.

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Ci-dessus : carrefour Cartier-Mont Royal, pris depuis l’avant du char de Monsieur Ducharme. Les rues sont vastes, l’horizon apparaît, les trottoirs sont larges, c’est le grand luxe aéré dans toutes les rues. Les français s’intéressent au secteur, ils veulent habiter sur le plateau, et ce n’est pas du tout pour m’étonner : un européen se sent ici de suite à l’aise, bien plus que dans son lointain chez lui, qui lui apparaît soudain bien comprimé. Mais c’est qu’il ne connaît pas Iraklio.

 

 

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IRAKLIO (anciennement « El Khandak »)

Le tracé des rues signale ici une très ancienne implantation où les affaires militaires ont longtemps été prépondérantes. On devine deux couronnes concentriques, signalant la présence de deux jeux de remparts, le premier jeu ayant disparu au profit d’une voie de circulation tandis que le second jeu, plus éloigné du port, existe encore à l’état de monument pittoresque à vocation festivalière.

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Ci-dessus, plan de la ville sous la domination vénitienne (1651). Les premières fortifications véritables apparaissent avec les Sarrasins, qui enlèvent le bourg de Kastro aux Byzantins. El Khandak naît, entourée de son fossé (824 après JC). Puis les Byzantins reviennent, rasent tout, tuent tout ce qui est arabe, et dominent jusqu’en 1204, date à laquelle les Vénitiens s’installent. El Khandak est italianisée en Candia. Il reste aujourd’hui beaucoup de traces de cette époque, comme par exemple ce petit paysage urbain :

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Puis la ville passe aux Turcs, qui renforcent les défenses et aménagent leur univers dans l’urbanisme vénitien, ajoutant des monuments aux monuments. Enfin, devenue grecque au début du vingtième siècle, la ville est occupée par les Allemands, qui la bombardent et la détruisent presqu’entièrement.

Cette suite d’invasions a fait d’Iraklio un patchwork où tous les styles se côtoient et se grimpent les uns sur les autres. Nous sommes excessivement loin de Montréal.

De plus : regardez à nouveau le plan de la ville moderne. Le tracé grouillant et pour ainsi dire tripesque des rues se prête très mal à la circulation. Or, comme Iraklio est une capitale régionale, elle est très motorisée. Le résultat semble assez rapidement chaotique au bon petit français habitué à voir circuler autant de véhicules non point dans des rues étroites et serpenteuses mais dans de larges avenues bien droites. Raison pour laquelle le Guide bleu de la Crète (Hachette 2000) se fait un tantinet distant à propos d’Iraklio :

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« Elle [la ville] semble en perpétuelle construction : le port, les routes d’accès, les maisons, les magasins sont réaménagés ou créés de toutes pièces. Ce n’est pas, sans doute, une ville aux lignes harmonieuses et elle peut décevoir le touriste pressé ; elle a pourtant ses charmes cachés. »

Ceci mérite précisions. Non seulement ce n’est pas une ville en damier, et à ce titre elle peut dérouter un Américain ; mais encore les rues grouillent de véhicules et de gens, tous occupés à s’insinuer le plus souplement possible dans la circulation. Pas un seul endroit n’est vide. Voilà bien de quoi effarer un Montréalais, sage citadin habitué aux rues larges, aux carrefours spacieux, aux gens sur les trottoirs, aux voitures rangées et à un minimum de mobylettes.

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Ci-dessus, engouffrement des taxis dans un goulet qui s’enroule autour du bosquet d’arbres sur la gauche (celui-ci cache un kiosque turc et une fontaine vénitienne). C’est la grande station de taxis de cette partie de la ville.

D’une manière générale, Iraklio est étroite, petite, saturée, pimentée, colorée, délicate et foldingue. En plus de tout ceci, elle est labyrinthique. Mais ce n’est rien si on veut bien la comparer à Gournia :

 

 

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GOURNIA (anciennement « nom inconnu »)

Qui songe aux Minoens songe au labyrinthe. Les médisances athéniennes reposent ici sur une réalité franche, incontournable, indiscutable et tonitruante : chez les Minoens, on se perd. Les pièces succèdent aux pièces ; les rues sont des ruelles, souvent ce sont des fissures, à peine des couloirs ; ça serpente, ça s’entortille, ça grouille comme à Iraklio mais en plus exigu. Bref, il y a de quoi se rouler par terre, on se croirait dans une ville faite pour des chèvres ou des taupes ou des lutins. C’est le labyrinthe.

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Labyrinthique, ça l’est surtout quand tout est détruit, et qu’il ne reste plus que les arrachements. Comment, se promenant dans cette pente pleine de ruines, savoir ce qui est couloir et ce qui est rue ? Sommes-nous dans un patio ou dans une pièce fermée ?

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Le nom du lieu, qui est récent, fait référence à ces pierres percées que l’on peut décrire comme étant des abreuvoirs, ou des éviers, ou des avaloirs. Comme toutes les villes minoennes, Gournia disposait d’un système de canalisation des eaux usées. Les traces qui en restent peuvent se trouver aussi bien à l’intérieur des habitations qu’à l’extérieur. Alors où sommes-nous, dedans ou dehors ?

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L’apect labyrinthique est accentué par la structure très compartimentée des blocs d’habitation. Ceux-ci ont des façades avec des redents, des saillies ; ils peuvent être parfois subdivisés en sous-blocs indépendants dynamiquement les uns des autres. Ces caractéristiques, associées au fait que les implantations minoennes se fondent toujours sur de la roche dure, indiquent le haut degré d’attention porté par les constructeurs à la sismicité de la région. En fait, si l’on reprend les principales recommandations anti-sismiques modernes et qu’on les adapte aux conditions de l’époque, on aboutit à cette constatation étonnée que le labyrinthe est profondément anti-sismique. Les Minoens, habitués à vivre sur des sols où la terre bouge fréquemment, construisaient leurs villes de manière à ce qu’elles ne soient pas détruites pendant les secousses – cf. Poursoulis, Dalongeville & Helly : "Destruction des édifices minoens et sismicité récurrente en Crète (Grèce)", Géomorphologie : relief, processus, environnement, 2000, n° 4, pp. 253-266.

 


Conclusion :

Il est toujours bon de sortir de sa hutte. J’ai été stupéfié de m’aperçevoir à quel point la disposition hippodamienne de Montréal m’avait perturbé. J’étais incapable de m’y orienter, tandis que ce me fut assez facile dans les grouillements d’Iraklio. Cependant, l’accentuation du caractère foisonnant et emberlificoté du tracé urbain de Gournia me laissa aussi démuni que les grandes cases orthogonales de Montréal. En fait, dès qu’on sort de son trou, il y a des choses à apprendre sur soi.

 


Les cartes modernes de Montréal et d’Iraklio ont été capturées sur OpenStreetMap. Pour accéder aux sources des autres cartes, qui toutes proviennent de Wikimedia Commons, vous pouvez cliquer sur leurs images. Le reste des images est de moi, sous license (CC BY-SA 4.0) si ça intéresse quelqu’un.

 

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L’écimé axe flou

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Titre de l’image trouvé par Richard Monette, poète.
Et débrouille-toi à écrire le reste,

ALLAN ERWAN BERGER.

 

Sans début, sans fin
Sans cime ni raison
Au gré des hauts festins
Vibrent mes passions.
Mais…

L’écimé axe flou
De son ombre raye la mare où tu bois, glou.

Chaleur trépidante,
Plaines indolentes,
Lumière insolente,
Rivières serpentes…
Un petit rien t’amuse
Tandis que le temps m’use.
Mais…

L’écimé axe flou
De son ombre raye l’air où tu vrombis, hou !

Oh, que je puisse encore, ô mes jours, vous dédier
Les fleurs délirantes d’un bel amour vermeil,
Et la vive épiphanie des trois fiers soleils
Du printemps, du beau vent et des jours incendiés !

Oh, que je goûte encore, aux sources du bonheur,
Au feu surgissant des sèves enivrantes,
Si riches en paysages qu’elles enchantent
Jusqu’au bout des grands rires, que le ciel effleure.
Mais…

L’écimé axe mou
De son ombre raye tout mon fredon flou flou.

Moralité :
Toute à ses orientations, la guêpe vit,
Tandis que moi, fi ! je fonds.

 

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La vie dérégulée : attaquer le cœur du château

2014_09_04a

Où l’on devine qu’une vie dérégulée ne l’est pas pour tout le monde puisque nous autres, qui n’avons pas le pouvoir d’y échapper, croulons sous des règles qu’on nous impose, ou qu’on nous implante. Explications rapides à propos de cette « implantation »…

Deux recettes :

Quelques dizaines de milliers de parasites ont réussi à rendre tout à fait légale l’action consistant à faire naître dans le jugement de leurs milliards de victimes la conviction que se faire arnaquer est bon pour elles. Nous voyons ainsi – et chacun, de gauche ou de droite, pourrait en trouver dix exemples – des peuples s’appliquer avec constance et minutie à tout faire pour éviter de choisir ce qui est sage ou bénéfique, et se précipiter avec ardeur et en fanfare vers ce qui leur cause de la misère. Ainsi, souvent la solution la plus bêtement dispendieuse sera soutenue avec vigueur non seulement par ses promoteurs corrompus ou achetés, mais aussi par celles et ceux qui seront appelés, in fine, à tout payer pour avoir le plaisir de tout perdre. Les partenariats public-privé qui rongent les trésors des communautés en sont des exemples quotidiens.

Pour en arriver à obtenir un tel assentiment chez leurs victimes, alors même que toutes les évidences crient au voleur, les parasites utilisent à outrance quelques recettes connues depuis longtemps, mais que de savantes études ont affinées jusqu’à l’art.

Première recette : « Calomniez, calomniez ; il en restera toujours quelque chose. » Prodigieusement efficace pour détruire la crédibilité d’une personne qui refuserait de se laisser tondre, et prétendrait défendre l’intérêt général ; les journalistes se précipiteront sur la calomnie, et la cible sera repeinte en ce qu’elle n’est point, par la simple magie d’un voisinage bricolé entre son nom et le qualificatif désobligeant, association qui sera répétée jusqu’à la nausée sous diverses variantes positives ou négatives : « Untel dément les accusations d’antisémitisme qui ont été portées contre lui » — « Alors Monsieur Untel, que dites-vous à celles et ceux qui vous accusent d’être antisémite ? » — « Bon, traiter Untel d’antisémite est probablement un peu fort, mais il faut bien dire qu’il prête admirablement le flanc à cette suspicion » — etc… Le couple Untel-antisémite fera ainsi, tranquillement et à son rythme, peu à peu tous les ravages possibles dans un endroit qui échappe à notre conscience, et dont pourtant nous dépendons en tout point : notre petit cerveau, qui est tellement friand d’associations. Pour bien fignoler l’attaque, il se trouvera évidemment cent bonnes âmes pour citer l’adage : « Il n’y a pas de fumée sans feu ! » Lequel adage est de plus en plus faux, mais voilà :

« Un mensonge cent fois répété devient toujours une vérité. » Seconde recette qui permet depuis au moins l’invention de la télévision de prendre les gens pour des buses, et de les transformer en imbéciles. Les techniques sont bien au point, grâce encore une fois à notre ami le cerveau, qui adore charger en conscience vive, jour après jour, ses dernières découvertes du genre A implique B. Et la conscience vive, c’est nous.

Comment cela se pratique-il ?

La répétition d’une association est à la base de cette manipulation. La publicité repose presque entièrement sur la constatation que le cerveau, organisé pour tirer des vérités possibles de tout ce qui traîne en matière de faits et de conséquences, utilise un algorithme qui généralement est plutôt efficace : deux phénomènes apparaissant simultanément pourraient bien avoir entre eux une relation soit de cause à effet, soit de similitude. Pour prendre une décision concernant ces deux phénomènes, le cerveau enregistre le nombre de fois où leur couple apparaît ; si l’hypothèse que les deux phénomènes vont toujours en couple n’est pas démentie au bout d’un grand nombre de tests, alors le cerveau considérera qu’une relation existe bel et bien, il qualifiera cette relation, et il vous la chargera un beau matin, sans crier gare. Par exemple si je vous écris un milliard de fois dans différents endroits que Madame Eva Joly est un monstre immoral, et si vous ne pouvez faire autrement que de me lire, alors vous pourriez bien un jour vous réveiller avec, bien ancrée dans vos petites certitudes que vous croyez vôtres, cette assertion que Joly est un monstre immoral ; assertion que rien pourtant ne vient étayer mais, le couple Joly-immoral étant apparu suffisamment de fois, le cerveau en a finalement inféré qu’il devait s’agir d’une vérité et, fort d’une expérience archi-giga-multimillénaire en matière d’optimisation du comportement, il vous a chargé de cette idée, qui semble représenter un atout évolutif. Après quoi si je vous demandais de venir écouter une conférence de ladite Madame Joly, vous vous récrieriez bien fort et m’enverriez paître, moi et mes invitations perverses. Le pire est que vous auriez la certitude – et une certitude en acier trempé – que ce dégoût vient de vous, et que personne ne vous l’a implanté. Alors que si, c’est moi, tralala.

J’ai fait une expérience…

Il m’est arrivé jadis de pratiquer sur quelques volontaires, lors d’une foire à Lille, en France, une expérience qui mit en évidence le caractère inoculé de telle ou telle idée fortement ancrée dans les caboches du plus grand nombre.

Sur une table étaient disposées deux bouteilles de soda à base de cola, l’une et l’autre remplie de liquides fabriqués par des grands industriels de la boisson gazeuse caramélisée. Disons que, dans la bouteille A, il y avait du Caca Cola, et dans la bouteille B du Pipi Cola (toute ressemblance etc.) Les deux bouteilles étaient occultées par de ces petits tressages qu’on met parfois sur les bouteilles pour abriter leurs liquides de la lumière ; les étiquettes étaient donc invisibles. Devant les bouteilles il y avait des gobelets jetables, et juste au bord de la table avaient été scotchés (retenez bien ce mot) deux sacs-poubelles.

Je commençai par inviter les chalands qui passaient à bien vouloir se prêter à une expérience, qui consistait à siroter gratuitement deux sodas à base de cola, et à me dire s’ils préféraient le liquide contenu dans la bouteille A, ou celui contenu dans la bouteille B. Dans une foire comme celle de Lille, les volontaires ne manquent jamais ; j’eus donc rapidement un joli groupe devant ma table. Comme en outre moi et mon compère vendions des rouges à lèvres, des réveille-matins et des chemises en vigogne, il y avait de quoi patienter en attendant son tour.

À chacun de mes cobayes, je demandai d’abord, avant de procéder à la dégustation, de me dire quelle marque lui semblait la meilleure : Caca Cola ou Pipi Cola. Puis je faisais goûter des échantillons des deux bouteilles, et je demandais alors quel échantillon, A ou B, semblait être le meilleur. Enfin, je signalai à mon cobaye qu’il eût à revenir dans quinze, dix ou cinq minutes pour entendre la proclamation des résultats, assortie d’un petit commentaire s’il s’en trouvait la matière.

Lesdits résultats furent effrayants. À peu près quatre cinquièmes de mon tout-venant de badauds déclara d’entrée préférer, a priori, le soda de Caca Cola. Dans ces quatre cinquièmes, les deux tiers au moins, après s’être prêtés au blind test, élurent la bouteille B comme étant celle remplie du meilleur liquide, pas mal d’entre eux déclarant même que le jus de la bouteille A était infect en comparaison. Et la moitié de ces deux tiers de quatre cinquièmes, lorsqu’ils apprirent qu’ils avaient, en choisissant B, élu le Pipi Cola plutôt que le Caca Cola, n’en voulurent rien croire et m’accusèrent de chercher à faire le magicien de foire. Je n’eus jamais le cœur à prononcer quelque commentaire que ce fût suite à ces révélations, ne voulant pas m’attirer les foudres d’une foule de gens à qui, de toute évidence, « on ne la faisait pas ». Et mon compère, qui voyait d’un très mauvais œil mes expériences psycho-gustatives, m’incita à replier fissa mes tréteaux et à me concentrer sur la vente des chemises avant d’attirer les flics sur mon foutu manège de gauchiste.

Je ne fis ainsi que trois séries d’expériences, concentrées sur le premier jour de la foire : une le matin, deux après manger. Aucune ne différa sensiblement ; globalement, les gens affirmaient préférer le Caca Cola, et là-dessus m’élisaient le Pipi Cola avec un air d’en savoir plus que moi sur l’art du bonneteau, et c’en était à pleurer.

La fabrication d’un goût :

Plantée ou planté devant la télé, vous découvrez soudain une publicité pour un produit gazeux aromatisé. Comme vous n’avez pas un amour immodéré pour les inepties, il est fort possible que vous vous leviez et alliez dans un des deux endroits où l’on se rend ordinairement en pareil cas : aux toilettes ou au réfrigérateur.

Mais vous ne vous levez pas toujours ! Parfois vous prenez sur vous-même, et décidez de courageusement subir. Erreur gravissime, car vous voilà victime. Votre cerveau va tout enregistrer ; c’est pour lui que le marchand s’active. Sur l’écran voici qu’une bande d’imbéciles des deux sexes danse mollement une vie ordinaire quand soudain, ayant décapsulé une canette de soda et bu de son liquide, l’un de ces gredins semble pétiller comme le jus qu’il ingurgite et se met en quelques secondes à exploser de bonheur. Les autres se précipitent et bientôt c’est toute la troupe qui s’est transformée en acrobates jeunes, beaux, éruptifs de santé et de joie forcenée, et vous les regardez en train de se démener sur tous les tons pour boire encore et encore de cette ambroisie sublime, que des êtres hyper sexués vous collent soudain sous le nez, en gros plan. Alors vous vous levez, hurlant de frustration devant la manière dont le marketing vous considère, et vous commencez à tenir des discours de rebelle adepte du recours aux forêts. C’est bien joli bravo merci mais il fallait commencer par fuir, ô pauvre bipède, car voilà : votre cerveau, qui n’est pas vous, n’en a pas perdu une seule miette, et s’est adonné à son occupation favorite : pratiquer des évaluations d’associations possibles (soda Machin / super jeunesse ?). Et le slogan final « Tagada Fraîcheur c’est le meilleur », ayant été promené peut-être pour la soixantième fois sous vos yeux, que ce soit sous forme de publicité imprimée ou d’une bêtise chorégraphiée, il devient de plus en plus probable qu’un matin vous vous réveilliez avec cette certitude souterrainement installée mais néanmoins inextirpable sauf par l’expérience : oui, Tagada Fraîcheur c’est quand même meilleur que les autres. Même si leurs pubs sont à vomir, bande de salopards.

Et comme tout le monde n’est pas rétif, rebelle ou ronchon, et que bien des gens sont même tranquilles et indolents, pour peu que le groupe qui produit Tagada Fraîcheur ait dépensé en publicités mille fois plus de dollars que son premier concurrent, qui produit Cool Tagadi, il prendra une place que nulle politique commerciale ne réussira plus à lui arracher. Vous êtes cuits, ou cuites.

C’est ainsi que des marques en viennent à devenir des noms communs : un frigidaire, un stylo bic, un velux. On en a tellement été gavé ! Du reste, qui peut me dire comment mes sacs-poubelles ont été fixés à la table de mes démonstrations ? Avec du scotch, lisez-vous. Eh bien non, c’était avec du ruban adhésif. Peut-être même un ruban adhésif transparent de marque Tesa. Mais comme Scotch est devenu LE dominant dans le marché du machin collant qu’on déroule, sa marque est devenue un nom commun, et même un verbe : poubelles scotchées au Tesa ! Je suis cuit, farci aux onomastismes.

Et il n’y a pas que moi. L’autre jour, dans une crêperie installée au fond du bocage breton, au pied d’un château médiéval dont vous avez eu en illustration la trombine, dans le silence magnifique de la campagne, avec juste de l’autre côté de la route (un maigre chemin à peine goudronné) le potager où poussait la salade que j’allais commander sous peu, je demandai à l’aubergiste de me servir un Breizh Cola, qui se trouve être une alternative parfaitement correcte aux options industrielles dominantes. Surtout que ce Breizh Cola est maintenant sucré à la stevia et non aux édulcorants cancérigènes habituels. Bref, sachant que monsieur mon aubergiste breton, campagnard, régionaliste et de gauche, ne servait « Que du Breizh Cola, Dieu merci », je lui en demandai une petite bouteille et passai à la suite : une galette à l’andouille et aux pommes de terre, un cidre brut de Ker Matignon, et ma petite salade du potager. Le gars s’en retourna vers la porte de l’auberge – j’étais en terrasse – et cria vers sa cuisine : « Oh Gwenaël ! Pour la 2 tu me prépares un Ker Matignon brut et un Caca Cola ! »

Caca Cola était devenu un nom commun, jusqu’ici au fond du bocage, jusque dans cette caboche rétive d’aubergiste breton, campagnard, régionaliste et de gauche.

o0o

Transposez ceci en politique. Vous n’êtes pas sans avoir remarqué depuis longtemps à quel point le journalisme est devenu de l’info-spectacle. Tagada Fraîcheur c’est le meilleur, et Pipi Cola c’est du caca.

grrr« Hey, vous n’allez quand même pas prendre ce dingue au sérieux ? »
Mélenchon=yéti — Gauche=folie.

Source : AFP pour Le Point.

Ne perdons jamais de vue que nos grands financiers veulent devenir les princes dynastes de cette planète. Ayant l’argent, ils ont le pouvoir occulte ; nos cerveaux sont entre leurs mains, et nous autres sommes à la merci de nos cerveaux. En outre, nous voyons que ces messieurs les vampires commencent à prétendre de plus en plus ouvertement que tout leur est dû. Apparemment qu’ils nous considèrent comme bien ligoté-e-s.

 

2014_09_04b

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Jusqu’à quand ?

Trouvé sur Twitter

Voici un petit rappel sur la condition du migrant, qui est celle du dépoté, toujours l’âme entre deux cultures, chez lui nulle part. Pour cela nous prendrons l’exemple du migrant africain, qui est notre plus proche voisin.

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un chez-soi ?

C’est un pays, un territoire, des bois, une campagne, un ciel qu’on aime, une pluie qu’on aime, un soleil qu’on aime. Ce sont les voisins, le village, ses animaux, ses bruits, ses cris, ses chants, ses moteurs, les roues de ses charrettes, ses ânes. L’autocar, les cuisines, les odeurs qui montent des cuisines, tout comme celles qui montent des talus ou des fossés. C’est encore le vent, la nourriture, la langue, l’accent, la religion, l’éducation, et aussi la morale qui nous vient des mères. Et encore ce sont les amours, les amis, les rêves, les vergers, les dunes, les espoirs, les blagues et les poèmes. Le fleuve ou la lagune. Chez soi : là où on a poussé. Son petit pot familier.

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Des monstres m’ont forcé à fuir. Des poulets à un euro le kilo, des cochons à dix euros le quintal, du maïs à trente centimes la tonne ont envahi les marchés de mon pays et ruiné tous mes voisins. Ma famille et mes amis ont été trahis par des gouvernements de crapules, des collabos, des vendus. Chassé par les dettes, mon peuple erre d’un bidonville à l’autre, d’une capitale à l’autre, repoussé, démuni, exploité, méprisé, honni et redouté de tous les autres peuples qui se trouvent, comme le mien, en état de misère sous la botte de l’infecte Europe, cette Gorgone ennemie de toute activité qui n’est pas outrancière, onctueuse servante de la poignée de vampires qui a décidé de tout dévorer de ma planète.

Les accords douaniers entre l’Europe et les États africains ont détruit des millions de vies, avec la bénédiction de quelques familles de goinfres protégées par la France. Et les futurs Accords de Partenariat Économique UE-CEDEAO détruiront tout le reste. Renseignez-vous si vous pensez que j’exagère.

Malheur à qui, en outre, a sa maison bâtie sur un filon. On le déclarera terroriste, et ses enfants connaîtront de longs malheurs.

Alors, qu’est-ce qu’un migrant ?

C’est une fleur qui s’est arrachée à son petit pot tant aimé, c’est un être qu’on a exproprié, pourchassé, ruiné, forcé à dégager, pour toutes sortes de raisons liées au monde des avides, et qui sont aux antipodes de toute morale humaine. Un migrant, mes camarades, c’est une fleur qui a été coupée salement.

Vilaine blessure : les racines sont restées dans le sol, la tige saigne. En outre, maintenant que la fleur va sur les chemins, des tas de gens lui arrachent les pétales. À commencer par les gendarmes, les policiers : un pétale pour le racket. Les militaires, les bandits, les passeurs : encore un pétale. Et voici les camps de transit, les mines de sel, la prostitution intensive dans le Sahel : encore des pétales. La traversée du Sahara : encore des pétales et quelques éclats de tige. On boitille, on perd sa foi, la honte envahit tout. Dans ses rêves on demande pardon à la famille restée en arrière. Arrive la Méditerranée avec ses noyades, ses morts de soif et des tempêtes : encore des pétales. Les camps d’internement aux portes de l’Europe, les bagarres pour tout, l’humiliation permanente : les derniers pétales y passent.

Le migrant c’est une tige lacérée, avec un cœur chauve, et un dernier pétale déchiré. Le migrant pend, épuisé, au rebord du nouveau monde. Et il se trouve en cet endroit des gens qui ne veulent rien savoir, de purs salauds qui veulent l’écraser, et repousser son corps dans le vide.

Qu’est-ce qu’un migrant ? C’est un naufragé qui a parfois tout perdu en chemin : vertu, honneur, argent, estime de soi, foi en les autres ; et son dernier espoir est souillé par l’accueil qu’on lui fait.

C’est quelqu’un qui a tout quitté, à commencer par ses morts. Car oui, il a été obligé de dire adieu à ses ancêtres. Plus jamais il ne reviendra se recueillir dans le cimetière où reposent les siens. Un migrant, c’est quelqu’un qui a été forcé d’abandonner tout ce qui l’a construit socialement et psychiquement, et qui se détricote en chemin. Un migrant c’est quelqu’un qui saute dans le vide, qui se fait harceler par les démons pendant sa chute, et qu’enfin on reçoit sur des piques.

Ô croyants de toutes obédiences, priez bien fort votre foutu dieu de ne jamais avoir à migrer. Et vous, les athées, il ne vous reste plus qu’à tout faire pour ne pas avoir à vous soumettre aux vampires qui veulent votre vie et vos maigres biens. Raison pour laquelle il faut se rappeler que la fraternité n’est pas un vain mot ; c’est d’abord une prophylaxie. Nous y reviendrons.

Un mot encore…

À propos de la façon dont nous nous comportons. Puisque vous, les Français, semblez ne plus supporter la présence de ces gens réfugiés sur vos friches, et qui affluent en masses toujours plus désespérées, cessez donc de ne rien faire pour les empêcher de venir. Il vous suffirait de traiter le problème à sa racine pour qu’il meure, mais vous ne voulez pas, et votez toujours pour une Europe bien néolibérale, qui n’a que faire des ravages qu’elle commet jusque chez vous, du moment que l’actionnaire est bien gavé. Que doit-on alors penser de votre inconséquence ?

Se pourrait-il que vous soyez un peu welches sur les bords ? Heureusement le petit nombre des gens de cœur relève le niveau, en tâchant de réparer autant que faire se peut les immenses dégâts que votre indécente et moutonnière cécité engendre, et d’accueillir en naufragés plus qu’en parasites ceux qui sont naufragés d’abord, et parasites jamais ; car les parasites c’est vous, ô Welches, qui laissez vos multinationales profiter bien crasseusement de l’Afrique, sans vouloir assumer ses misères, et qui beuglez : « Puisque tu les aimes tant, tes nègres et tes bicots, t’as qu’à en prendre chez toi ! » Mais c’est souvent ce qui se passe, messieurs-dames qui râlez et ne faites rien. En toute illégalité bien entendu.

Harangue du migrant :

« Jusqu’à quand continuerez-vous à vouloir marcher sur la tête des autres ? Jusqu’à quand vous obstinerez-vous par tous les moyens à être plus que ceux qui vous côtoient ? Quel plaisir pensez-vous retirer à saboter la carrière de ceux qui vous suivent ou qui vous précèdent, ou à mentir pour vendre toujours plus ? À exploiter les richesses de ceux qui vivent sur les gisements, sans rien leur accorder ? À siphonner l’argent depuis la poche des faibles pour le déverser dans la poche des gros ? Vous n’avez donc jamais honte ? Tant que vous tous, derrière ces grilles qui nous séparent de vous, continuerez ainsi, à votre petite ou grande échelle, à pourrir l’existence de milliards de gens, proches sous-traitants ou villageois lointains, alors, les perdants, et aussi tous ceux qui ne veulent plus jouer à votre jeu vicieux, ou ceux qui n’ont pas seulement pu éclore, tous, déchets de votre course immonde, s’entasseront encore et encore et encore. Les montagnes qu’ils forment peu à peu vous étoufferont ! Voyez où ça finit, un éboulement de déchets en provenance du grand tas de merde : regardez-nous ! »

 

Bidonville à Nouadhibou, port d’émigration vers les Canaries, qui sont une autre porte de l’Europe. Image de Bertramz, octobre 2010 (CC BY-SA 3.0) sur Wikimedia Commons.

 

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