Les yaourts maigres

Bel-Ami, grand journaliste peint par Guy de Maupassant. Servile et sans scrupules, il suit à la lettre les recommandations que lui dictent ses couilles, le propriétaire du journal, et ses maîtresses.

 

Aujourd’hui c’est l’été, donc pour fêter ça je vous propose un billet plein de jolies images.

Ces derniers temps, les médias « dominants » de la presse écrite française, quand ils s’occupent de politique, peuvent être divisés en deux catégories que l’on connaîtra d’après les fixations qui sont faites sur certains sujets : nous avons d’abord les médias « de droite » qui font une fixation sur les musulmans et les nantis parasites…

Thématique anti-étrangers ordinaire pour les journaux dits de droite.

Et puis nous avons les médias « de gauche » qui font une fixation sur le Front de Gauche et Jean-Luc Mélenchon, et fabriquent une extrême droite inédite en cherchant à la faire passer pour normale.

Thématique anti-rouges ordinaire pour les journaux dits de gauche.

Il y aurait bien d’autres sujets mais ceux-là dominent… ce sont les « marronniers » de la politique.

Les autres journaux et magazines politiques font partie de la catégorie très vaste des médias non dominants, car ils ne « dominent » pas en terme d’influence. Parlons donc trente secondes de cette catégorie des « dominés », qui peut elle-même se diviser en deux sous-catégories : celle qui hurle avec les loups et ne fait que suivre et collaborer (Le Parisien Aujourd’hui, Marianne, Métro…) et celle qui reste, autant que faire se peut, indépendante d’esprit, cette indépendance étant directement liée au niveau d’indépendance financière que le journal aura réussi à atteindre. Car l’on ne doit pas perdre de vue qu’un journaliste ne sert que les intérêts de ceux qui le payent – ordinairement des financiers (journalisme privatisé) ou des annonceurs (journalisme sponsorisé) ; voilà pour l’indépendance et pour l’éthique qui vient avec, le journalisme libre étant, lui, financé par ses lecteurs.
 

La fabrication de l’opinion

Les personnes qui suivent d’un peu haut la parution des journaux et magazines (Arrêt sur Images, ACriMed…) ne manquent jamais d’observer le panurgisme qui règne dans la diffusion des informations : les sujets éclosent au même moment, avec les mêmes mots, et diffusent les mêmes idées. Les musulmans sont fourbes, intégristes, voleurs, gorgés d’allocations, et leurs femmes ne sont que des pondeuses de racaille ; ils ne valent pas mieux que les Roms. Marine Le Pen n’est pas comme son père, elle représente une opposition nationaliste claire et sincère, et ses vues sont droites. Le Parti Socialiste a sombré dans le néant, le Front de Gauche n’existe que par ses postillons, ses grimaces et ses tourbillons. Tous ces gens qui manifestent ne sont pas raisonnables, ils « prennent en otage », et leurs buts sont incompréhensibles, eux-mêmes ne se comprenant pas. Finalement, le seul choix qui sera offert aux Français pour 2017 a été décidé chez Yves Calvi : cela se passera entre l’UMP et le Front National, le reste n’apparaissant même pas.

Le paysage étant ainsi clairement cadré et structuré, il appartient aux journalistes (privatisés ou sponsorisés) qui y évoluent de dire ce qu’il faut dire au moment où il faut le dire, et de surtout taire ce qui ne doit jamais être énoncé. La cohérence d’ensemble avec laquelle ces êtres sont capables de réciter un texte et d’occulter des faits nourrit évidemment le soupçon qu’ils bénéficient d’une quelconque liaison directe avec un dieu, qui leur donne ses ordres depuis un bureau occulte que les mauvais esprits imaginent planqué à Paris, place de la Concorde, du côté du ministère de la Marine, pas très loin d’un certain restaurant canin où se prépare une cuisine dont monsieur Serge Halimi a fourni la critique.

C’est ici leur prêter beaucoup d’importance. Il semblerait plutôt qu’en se répétant ainsi les uns les autres, et en surveillant qu’ils ne déplaisent pas à qui les paye, ils considèrent qu’ils ont fait tout leur travail, et que celui-ci ne doit pas aller plus loin. Madame Brooke Gladstone a trouvé la proposition qui sert de clé de voûte à cette conduite : en substance, elle prétend que « Nous ne faisons qu’écrire ce que vous voulez lire, car nous sommes votre miroir. » Le propos exact peut être lu dans La machine à décerveler, paru aux éditions Çà et Là en 2014, un très intéressant ouvrage.

« Miroir de l’opinion », le journaliste privatisé ou sponsorisé, ainsi réduit au rôle de rapporteur et de simple relais, s’abstiendra de partir à la chasse, sauf à savoir ce qu’il veut y trouver ; dans ce cas, il rapportera des sujets souvent falsifiés, où la mise en scène du « documentaire » nécessite le concours de comédiens conscients ou inconscients, que l’on manipule. Monseigneur est trop humble.

« Miroir de l’opinion », le journalisme privatisé ou sponsorisé trouvera spontanément les mêmes éléments de langage pour décrire un très petit éventail de sujets qu’il considérera avec une stupéfiante homogénéité comme « importants » : ordinairement des petites phrases, des petites fourberies, des incivilités musulmanes ou un éclat d’indignation du yéti Mélenchon, camarade de jeux du yéti Le Pen père (mais la fille, elle, elle est très bien).

« Miroir de l’opinion », le journalisme privatisé ou sponsorisé saura prévoir ce que l’opinion va opiner. C’est ainsi qu’en ce moment, il apparaît que la Russie œuvre à influencer et à fortifier les Écologistes et le Parti de Gauche dans leur combat contre les partisans de l’exploitation des gaz de schistes. Car oui, Mesdames et Messieurs, ce ne sont pas là des idées que les Écologistes et le Parti de Gauche auraient eues spontanément, elles leur ont été dictées par Moscou. On commence à voir poindre cette calomnie dans les réseaux socialistes et d’extrême-droite. L’opinion, quand elle découvrira qu’elle « pense » un tel machin, et que les Russes sont encore une fois à la manœuvre, terminera en concluant que nous autres Rouges et Verts touchons des roubles pour obliger la pauvre France à brûler du gaz oriental plutôt que national. Et quand un éditorialiste exprimera son dégoût d’une telle trahison de nos intérêts, l’opinion s’exclamera : «Ah oui alors, je suis bien d’accord ! » et les forages pourront commencer, sous la bénédiction des sondages. D’opinion évidemment.

Trouvé sur Twitter

 

C’est pas moi !

Cette histoire de roubles n’est pas nouvelle. Elle est utilisée depuis un siècle. Dans les années 1920-1930, Lu Xun, écrivain chinois de gauche, s’en étonnait déjà et se demandait comment il se faisait qu’avec tous ces roubles-or que, selon la presse, il avait touchés, il n’était toujours pas allé se planquer dans une de ces merveilleuses petites concessions internationales de Shanghai, bien au chaud dans l’univers compradore, pour y dépenser sa fameuse fortune en jolies filles et en gros banquets.

Quand il s’en étonnait un petit peu trop près d’un journaliste, celui-ci rétorquait la phrase typique de sa profession : « Ah mais je n’ai jamais dit ça ! », phrase immortelle, increvable, emblématique et plaquée or, qu’on délivre en même temps que la carte de presse. C’est bien souvent exact : le journaliste ne dit pas souvent « ça », simplement il le laisse entendre, et c’est l’opinion toute seule qui, comme une grande, soulèvera les voiles qui occultent les mots couverts, et en tirera les conclusions qu’on lui aura prédigérées.

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Ainsi le journaliste privatisé ou sponsorisé est-il innocent des fourberies qu’on lui impute. Mieux, en tant que humble « miroir » selon Madame Gladstone, non content de refuser d’endosser la paternité du missile lancé contre telle personnalité encore pas trop souillée, le journaliste (privatisé ou sponsorisé) poussera l’humilité jusqu’à s’effacer complètement pour ne restituer que ce que l’opinion « pense » : les fameuses conclusions qu’elle aura tirées…

C’est ici que jaillit la seconde phrase fétiche de tout journaliste privatisé ou sponsorisé : « Je ne fais que répéter ce qui se dit ! » Tandis qu’un journaliste libre aura plutôt tendance à dire ce qui ne se répète pas.

Raison pour laquelle on parle souvent de « perroquets » à propos de ces deux catégories de journalistes « dominants », les privatisés et les sponsorisés, qui « ne font que répéter ce qui se dit. » Ces gens prétendent la main sur le cœur ne pas avoir d’opinions ? Très bien, ce donc sont de grands magiciens, puisqu’ils font l’opinion sans en avoir. Il faudra qu’ils nous livrent leur secret.

Quand vous vous rappelez qu’avec de telles bonnes dispositions, ces grands magiciens diffusent des idées dans lesquelles les mots changent de sens, ou s’en dépouillent, jusqu’à oser commencer à répéter que le Front National est finalement la seule force de gauche valable en France aujourd’hui, vous comprendrez, pour peu que vous alliez cherchez vos informations aux sources plutôt que dans les volières, que les journalistes privatisés et sponsorisés ont pour fonction objective de touiller le cerveau des gens jusqu’à le rendre aussi fluide qu’un yaourt maigre. Et puisqu’ils sont eux mêmes des « miroirs », vous comprendrez donc, ô nos pauvres porte-paroles, que les « journalistes » qui, en vous interrogeant, vous meurtrissent avec une phrase ahurissante dans laquelle tout est mélangé, ne le font pas en pleine connaissance du mal qu’ils instillent : ils ont le cerveau touillé, et ce sont eux-mêmes des yaourts maigres.

Touillisme et maigritude sont les deux mamelles éternelles du journalisme non libre. Bazardez la télé à la poubelle, éteignez les radios commerciales ou nationales, ouvrez Internet, lisez des livres, écrivez, partagez, nourrissez le monde et arrêtez de bouffer de la merde médiatisée. Un bon cerveau n’est pas un cervelas, c’est un cerveau dur, non touillé, et pas maigre du tout. Bonne journée.

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À propos des mille vaches

Détournement de publicité à Lausanne, Suisse. Image par Rama, sous license CeCILL.

Le blogue du Parti de gauche d’Ille-et-Vilaine étant ces jours-ci immobilisé par ce qui ressemble à un acte de « destruction de la porte d’entrée, suivie d’un changement de serrure », je me propose, en attendant qu’une solution soit trouvée pour accéder de nouveau à l’admin du site, de faire suivre par ici les divers communiqués que reçoit, en provenance d’à peu près partout, le comité de ma commune.

Il y a quelques temps est arrivé le récit, écrit par une militante de la Confédération Paysanne, de son arrestation lors de l’opération menée dans la ferme dite « des mille vaches », sise en Picardie – il fut une époque, en France, où mille vaches suffisaient pour remplir un plateau et lui donner son nom sur les cartes de géographie ; aujourd’hui on en bourre une usine.

Je me propose donc de laisser la place à Madame Dominique Henry, ancienne institutrice devenue agricultrice aux côtés de son mari, qui va nous expliquer pourquoi elle combat ce projet. Mais tout d’abord, à l’attention de nos lecteurs non français, je vais brosser à grands traits le principe de cette usine afin d’éclairer le contexte au sein duquel se place la lutte, et je terminerai avec une remarque curieuse sur la qualité du lait.

Une usine à caca

Dans les environs de Drucat, dans le département de la Somme, un entrepreneur a imaginé d’ouvrir une centrale de production de méthane. Pour joindre l’astucieux à l’utile, ce monsieur décide que les unités de production de méthane seront des vaches, car une vache peut aussi produire du lait. Il suffit de leur donner à manger des choses qu’elles digèrent mal, et leur vie se passera à péter et à produire beaucoup de lisier. Il faut donc éviter comme la peste tout ce qui ressemble à une prairie. Vous pouvez en conclure que ces vaches-là ne verront jamais d’herbe autrement que trafiquée, noyée dans de l’oléagineux gazogène.

Tout ceci est autorisé. Enfermer des êtres vivants non humains dans des prisons à haute densité est légal, et n’indispose que les défenseurs des animaux, tandis que les climato-sceptiques applaudissent et que les partisans du développement économique s’extasient devant l’idée de produire beaucoup de merde à haut pouvoir calorique.

Ici s’interpose un problème économique : le lait fabriqué dans une telle usine devrait être, lit-on ici et là, 20 % moins cher que le lait fabriqué dans des exploitations plus classiques. La « ferme » va donc entrer en concurrence avec les fermes voisines, qui devront soit s’adapter, soit disparaître. Pour une quinzaine d’emplois créés, combien vont donc se perdre dans la région ?

Puis déboule un problème de santé publique. Car le lait produit (ou plutôt sous-produit) sera incomparablement plus toxique qu’un lait de vache laitière non méthaneuse. En effet, n’oublions pas que le but premier de cette usine est de fabriquer du caca, qui n’est pas une matière tout à fait inerte biologiquement. Il faudra donc bourrer ces dames, et leurs petits (pas de lait sans petits), avec force médications, dont on peut admirer la liste sur le site Légifrance. Dans ces conditions, le lait produit (ou plutôt sous-produit) par ces pauvres bêtes contiendra des tas de poisons que nos enfants boiront sans que cela soit indiqué sur l’étiquette : des antibiotiques, des hormones, des résidus de vaccins, des antiparasitaires etc. etc. etc. et une pleine page d’etc.

Tout ceci est autorisé. Les paysans locaux ne sont pas d’accord, les écologistes ne sont pas d’accord, les gens de gauche ne sont pas d’accord, et j’imagine que les parents d’élèves devraient commencer à s’inquiéter fortement.

Mais ce n’est pas tout ! Car figurez-vous que lorsqu’on pompe à haute cadence tout le lait que produisent des pis, ceux-ci parfois se gercent, parfois s’infectent et, malgré les interventions des vétérinaires, comme ils sont ordinairement soumis à une exploitation « optimale », ils finissent par sécréter du pus. C’est alors que l’attention portée aux vaches par les ouvriers, et la conscience professionnelle ou morale de leur patron, rentrent en jeu. Nous pouvons être raisonnablement pessimistes.

Oui mesdames et messieurs : s’il est bien une information qui est tue, c’est que le lait industriel contient un peu de pus. Imaginez donc ce que pourrait contenir le lait d’une usine à caca.

Raison pour laquelle je vous conseille de bannir les laitages de vos achats en grandes surfaces. Prenez du bio de proximité, et vous aurez du lait de vache à l’herbe, ce qui a tout de même une autre tenue. Et je laisse maintenant la place à Madame Henry.

Gardée à vue !

Quand j’ai entendu parler de cette action à l’usine des mille vaches, je n’ai pas hésité. Cet endroit où mille vaches et sept cent cinquante veaux et génisses seront enfermés en permanence me donne la nausée.

Le projet imaginé par Monsieur Ramery, entrepreneur en BTP déjà patron de trois mille cinq cent salariés, prévoit de produire de l’électricité à partir d’un immense méthaniseur alimenté par le lisier, le fumier, des résidus de céréales et autres végétaux. Le méthane libéré par la fermentation alimente un générateur électrique d’une puissance équivalente à vingt-cinq éoliennes. Le courant sera racheté par EDF. Encouragé par les primes, le méthane agricole est un nouvel agro-business. Le lait n’est plus qu’un sous-produit du lisier, du lait low cost, vendu à moins 20% du prix du marché.

C’est un projet démesuré, aux conséquences environnementales et sociales inadmissibles, pour le profit d’une seule personne : Monsieur Ramery, qui fait partie des trois cent cinquante personnes les plus riches de France. Et c’est un projet antidémocratique : le maire de Drucat, le village concerné, est contre et les villageois ont monté une association pour défendre leur cadre de vie : Novissen. Mais ils ne peuvent se faire entendre ; les agriculteurs, prônant une agriculture paysanne créatrice d’emplois et fournissant des produits de qualité, sont mis au rebut. Il est temps de provoquer un débat public sur l’orientation de l’agriculture dans notre pays. Action.

Mercredi 28 mai au petit matin, nous sommes une soixantaine motivés à nous approcher des immenses bâtiments. Démonter, dévisser, déboulonner, ne rien casser bien sûr. Tout reste sur place sauf une partie du matériel qui doit être remis à Stéphane Le Foll, qui déjeune le jour même à la Villette (Paris) avec Ségolène Royal. Un groupe part assez rapidement dans ce but.

Un ouvrier arrive, agressif. Bien sûr, c’est son outil de travail. Certains essaient en vain de discuter. Les journalistes arrivent, plusieurs d’entre nous sont interviewés. Les forces de l’ordre ne tardent pas et vont directement vers quatre personnes pour relever leur identité. Tous les militants présents s’étonnent et donnent leur carte d’identité, pour cette action revendiquée collectivement.

Dès que tous les journalistes attendus sont venus, nous décidons de lever le camp. En arrivant aux véhicules on aperçoit les fourgons qui déchargent les CRS. J’ai à peine le temps de comprendre qu’ils sont sur moi pour m’embarquer. Des militants s’interposent, montrent leurs outils, demandent à être arrêtés mais rien n’y fait. Je me retrouve embarquée avec trois gendarmes dans un fourgon qui roule à vive allure vers Hallencourt. Le temps est suspendu.

09h30. Je suis placée en garde à vue. Interrogatoire : Qu’est-ce que je faisais là ? Dans quel but ? Comment ? Etc. Une seule réponse : le silence ! L’adjudant tape plein de choses sur son ordi, me réinterroge, retape… Vu mon refus de répondre, les questions se font plus rares.

12h00. Je demande si j’ai le droit de manger. Ce n’est visiblement pas prévu. J’ai quand même droit à une barquette réchauffée d’une bouillie indéfinissable. Pour les toilettes je suis accompagnée, porte ouverte, super !

13h00. Transfert à Abbeville à un train d’enfer avec trois gendarmes. J’aperçois quelques manifestants à l’arrivée de la gendarmerie, ça réchauffe le cœur. Je ne sais pas combien ont été arrêtés. L’interrogatoire recommence. On me dit que si je ne dis rien la garde à vue va durer. On me laisse mon sac pour l’instant, je peux dessiner entre les questions.

Je peux voir mon avocat. Il m’explique que la garde à vue peut durer vingt-quatre heures. Je commence à comprendre que je dois m’armer de patience.

18h00. On m’emmène à une confrontation avec un ouvrier du site qui a photographié quatre personnes en action. C’est comme ça qu’ils ont choisi.

19h30. Convocation devant le substitut du procureur qui me reproche dégradation et vol en réunion. Ma garde à vue est prolongée jusqu’à 09h30 le jeudi.

On me transfère à Hallencourt pour la nuit. On m’ouvre la porte d’un « cachot » (comment appeler ça autrement ?) où je réalise que je vais devoir passer la nuit. Un sommier en béton, un « matelas » en plastique de 5 cm d’épaisseur, des couvertures de l’armée, un trou au fond pour les besoins (sans chasse d’eau). On me retire toutes mes affaires. On m’explique que je pourrais me suicider ; j’ai beau expliquer que je ne suis pas du tout suicidaire, que j’ai quatre enfants et six petits-enfants, rien n’y fait. Quand la lourde porte se referme sur moi (combien de verrous ? quatre au moins) je suis sous le choc. Je ressens une telle inhumanité. J’aime écrire, lire, mais on ne me laisse rien. Je suis face à quatre murs sales et à un trou. J’ai quelques instants le sentiment que je ne suis plus rien. Il ne s’agit pas seulement de privation de liberté, c’est autre chose ; dans quel but agissent-ils ainsi ? Je pleure un bon coup puis je m’organise pour gérer mon temps : quelques mouvements de yoga [ici, texte corrompu] Je réussis à dormir. Le lendemain matin je demande à faire ma toilette ; ce n’est visiblement pas prévu non plus. On me trouve deux lingettes minuscules. Pas d’eau.

Jeudi 29 mai 09h00. Retransfert à Abbeville. Je comprends que la garde à vue est prolongée de vingt-quatre heures. Je suis blasée. Mais les manifestants sont là, je les entends et je les aperçois même par la fenêtre, ça me réconforte. Ils ne désarment pas. Je vois sur les journaux laissés sur le bureau que le porte-parole de la Conf’ a été arrêté en revenant pour nous soutenir – j’apprendrai plus tard comment il a été plaqué au sol par les gardes du corps de Monsieur Le Foll et la violence de son arrestation. Les médias sont bien présents. Entre les questions je dessine : notre ferme, les champs, les vaches, chacune avec son nom et son caractère. Les militants me font porter des sandwiches, trop bien.

Puis c’est la douche froide : ils parlent de me remettre en cellule d’isolement. Je me jette sur la fenêtre et je hurle qu’on va m’enfermer. Les potes en-dessous font le bazar. Ils me ramènent dans ce cachot, je vois les militants postés à la grille. Courage ! Quatre heures dans ce cachot, avec rien, enfermée par deux gendarmes qui ont l’âge de mes enfants. On ne me laisse pas un gobelet d’eau sous prétexte que je pourrais le découper et l’avaler… ? Ils disent qu’ils ne sont pas psychologues, dommage. Je vais chanter, « Ma France » de Ferrat, des chansons d’amour et de lutte, ça résonne pas si mal ; le temps passe.

Retransfert. Je demande à voir mon avocat qui m’annonce que je serai présentée au juge d’Amiens le lendemain.

Le retour en cellule est une horreur. Je sais que ça ne durera pas, que ce n’est rien comparé à d’autres. Ma tête raisonne mais les larmes coulent toutes seules. Je réussis à gérer. Je m’endors mais un abruti me réveille en pleine nuit pour savoir si je vis toujours.

Vendredi 30 mai. Transfert à Amiens. Avant de partir j’offre à certains gendarmes mes dessins, ils ne paraissent pas insensibles. Je comprends qu’on va me menotter. Ils sont sur les dents. Départ donc menottée encadrée de trois gendarmes armés jusqu’aux dents avec des gilets pare-balles. On part en convoi, sirènes hurlantes, avec deux motards qui ouvrent la route, ils ont ordre de ne pas s’arrêter. Que doivent penser les personnes qu’on croise ? Que j’ai commis un infanticide ou découpé mon amant en morceaux ? J’essaie d’avoir de l’humour pour prendre du recul !

Arrivée à Amiens je vois mes potes et je lève les poignets dans leur direction ; on me tire à une telle allure dans le palais de justice que je manque tomber à terre. On attend, les cinq dans des « cages ». Les gendarmes se marrent entre eux. Je chante.

Verdict : je suis placée sous contrôle judiciaire jusqu’au procès qui doit avoir lieu le 1er juillet avec interdiction de rencontrer mes « complices » sinon c’est la prison immédiatement, m’a dit le juge. En clair on nous empêche de préparer notre défense ensemble. Ils ne connaissent pas (et n’aiment pas) l’action collective.

Ainsi l’objectif est clair :

  • Faire passer les cinq personnes interpellées pour de dangereux illuminés ;
  • Éviter tout débat démocratique et museler les opposants au projet ;
  • Orienter l’agriculture vers une industrialisation avec des coûts les plus bas possible.

Des campagnes vidées de leurs paysans, sans vaches dans les champs, parsemées de grands bâtiments-usines ! Des scandales sanitaires à répétition, l’eau et le sol irrémédiablement pollués ! – comme c’est le cas pour les rivières de Franche-Comté.

Mais attention : trop de citoyens conscients vivent dans les campagnes pour qu’un tel projet passe. On est bien dans une action collective et, pour un enfermé, dix le remplacent.

Dominique Henry, institutrice et paysanne en retraite

Que faire ?

  • Vous pouvez diffuser mon témoignage dans vos réseaux ;
  • Adhérez à Novissen, aux amis de la Conf’ ;
  • Vous pouvez envoyer un soutien financier à la Conf’ pour payer le procès.

Gardez votre liberté de penser et d’agir sans vous laisser influencer par les médias dominants. Il faut s’informer au quotidien dès que l’on consomme. On est tous citoyens du monde et responsables !

Les nouvelles mammelles de la France :
le lisier et le lait corrompu.
Image de JH, domaine public.

Adresses utiles :

  • Novissen : 385 rue du Levant, 80132 Drucat, France.
  • Confédération Paysanne : 104 rue Robespierre, 93170 Bagnolet, France.
  • www. lesamisdelaconf.org

 

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En cheminant avec Lu Xun (II)

Need foot, not football, by Paulo Ito. Cliquez sur l'image pour le lien vers une source.

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En cheminant avec Lu Xun (II) :
Les écrivains et la révolution

« Chaque littérature est le produit de son milieu, et si des dévots de cet art aiment affirmer qu’il provoque l’événement, la vérité est que la politique vient d’abord et que la littérature se transforme en conséquence. » Lu Xun : Réflexions sur la nouvelle littérature d’aujourd’hui – 22 mai 1929.

Avant la révolution, bien des écrivains produisent des œuvres dénonçant les injustices, mais bien peu ont une idée ne serait-ce que pas trop floue de ce que devrait apporter l’avenir. Et quand la révolution explose, ces écrivains se taisent, ou deviennent d’un seul coup obsolètes.

Écrire demande du temps. Même si l’on peut écrire sans argent, il faut d’abord trouver du temps. Et pour avoir du temps, il faut ne pas avoir à chercher sans cesse de quoi vivre, soit par un emploi, soit par la mendicité. Il faut donc être intégré ou toléré dans un milieu qui a su s’adapter aux conditions sociales du maudit régime que l’on dénonce. Voilà pourquoi, dans le monde moderne, les écrivains “révolutionnaires” d’avant une révolution ne sont rien d’autre que des écrivains de la petite bourgeoisie ou de la petite noblesse, ou des satellites d’icelle. Même Rousseau, qui est un des pères de la démocratie (je ne dis pas de notre démocratie), fait petit bourgeois malgré ses airs bohèmes ; mais il le sait, et il s’en veut, et il en veut même à ceux qui l’entretiennent. Il vit douloureusement le conflit entre ce qu’il est et ce qu’il voudrait être. Il meurt avant la Révolution.

Celle-ci produit ses propres ouvrages. Des écrits politiques, puis de la littérature – la littérature politique, quant à elle, est une denrée plutôt rare, et voyez ce que ça donne : Le coup d’État permanent de François Mitterrand ne l’a pas empêché de renier tout de cet ouvrage magistral sitôt installé sur le trône. Au temps pour les « dévots de cet art » sensé changer l’Histoire.

Enfin, « c’est quand la révolution a obtenu quelques résultats et que le temps de respirer un peu est venu que les nouveaux écrivains révolutionnaires commencent à apparaître. »

Je vois donc bien que je ne suis pas un écrivain révolutionnaire. Je m’en doutais un peu.

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Je n’ai écrit que deux ouvrages qu’une critique hâtive pourrait qualifier de “révolutionnaires”. Dans l’un on y fait effectivement une révolution intense et planétaire, mais il faut attendre deux tomes et demie avant que celle-ci commence ; tout ce qui précède la seconde moitié du troisième tome fait partie de ce qu’on pourrait appeler de la “littérature pré-révolutionnaire”, produite par la petit bourgeoisie qui gémit avec talent sur les injustices du monde. Au moins n’ai-je pas prétendu parler au nom des prolétaires ; mais je l’ai fait au nom des précaires, et comme il y a des précaires dans toutes les classes, je suis à ma place et n’en usurpe aucune. Tout est pour le mieux.

Puis j’ai écrit un livre intercalaire, sur quelques prolétaires, justement, que je fus amené à côtoyer. Preuve éclatante que je ne pouvais en être, je n’ai pas supporté leur vie plus de quelques semaines. Mon corps ne suivait tout simplement pas le rythme, et risquait de me coûter plus cher à réparer que ce que j’allais gagner au bout du compte. Cela a donné un texte que Laurendeau, toujours indulgent avec les écritures des autres, a caractérisé comme l’ouvrage d’un intellectuel “brechtien”. Vous voyez qu’il ne parle pas de l’intellectuel révolutionnaire (je me demande si des ouvriers ont déjà trouvé le temps et l’argent d’aller voir une pièce de Brecht.)

Enfin j’ai écrit une histoire complètement typique de la “littérature pré-révolutionnaire” dont parle Lu Xun. J’y appuie mon propos sur l’hypothèse suivante : acculés par les circonstances, des gens pourraient retrouver en eux la dignité du chemin droit, et réagir peut-être même collectivement pour se sortir de la déchéance, tant morale que matérielle. Là, pour le coup je mets ma plume entre les dents et je me fâche tout rouge. J’y décris deux tentatives de redresser le monde : l’une qui est le fait d’une personne seule, et l’autre d’une communauté, les deux étant amenées à se rejoindre au-delà d’une nuit hugolienne où l’auteur s’affranchit de toute vraisemblance.

De la première tentative, que dire ? Certains jours, poussés par le désespoir, j’en viens à trouver que j’ai été bien optimiste. Voilà un personnage qui, enragé par une série de viols perpétrés en toute impunité par un contremaître, décide de lui démolir la tête. Son crime une fois commis (car ôter quelques dents à un supérieur hiérarchique est certainement un crime passible du bagne), mon cogneur ne pose pas au justicier et s’enfuit fissa, aidé en cela par quelques camarades. Dans la vraie vie, me dis-je parfois, les camarades en question auraient tout aussi bien pu se saisir de lui et le dénoncer, dans l’espoir de bénéficier d’une approbation condescendante, ou d’une petite pièce pour aller à la taverne, voire de jouir temporairement d’un peu moins de mépris, bref : dans l’espoir d’une remise de peine. En effet, quand on vit au purgatoire, on met ses grands sentiments de côté, on pare toujours au plus pressé, et malheur à ceux qui se font prendre. Chacun sa merde et Dieu pour tous. Du reste, le fascisme est tout de même vivable, n’est ce pas ? Tant qu’on n’est pas un opposant.

Il y a un proverbe chinois qui exprime cette misère. Il y en a même deux. Le premier : « Les héros vivent dans les livres. » Le second : « Une fois bien alimenté et correctement vêtu, on sait différencier l’honneur de la honte. »

Le clocher des tourmentes reste un livre agréable. La fin y est heureuse, et la communauté qui résiste à la dureté du monde y est peinte d’après nature. Les sentiments y sont nobles, et Richard Monette a pu dire de ce texte qu’il était bien écrit, qu’il véhiculait « de belles valeurs humaines, et qu’elles soient de gauche n’est pas un hasard. » C’est toujours ça !

Mais cela ne fait toujours pas de la littérature révolutionnaire.

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Cependant, il faut bien que ceci serve à quelque chose quand même. Prétendre, comme le fait hardiment Lu Xun, qu’un livre n’a jamais changé la politique, est à mon avis partiellement inexact. Si je suis de gauche, c’est bien parce que d’autres l’ont été avant moi, et l’ont écrit. Car ce n’est pas en regardant la télévision qu’on apprend à être de gauche ou de droite ; tandis qu’en lisant des ouvrages de Louis Blanc ou de Léon Degrelle, l’effet est immédiat.

Quant à savoir de quoi la révolution sera faite, si elle sera planétaire ou régionale, je n’en sais rien, et peu de politologues osent s’avancer. Je vois bien que les gens se désintéressent prodigieusement de ce que mon parti peut bien proposer en matière de changement, de radicalité, de “révolution par les urnes” et autres “sixième république”. Ils ne nous croient pas. Peut-être ont-ils raison mais en tout cas une chose est certaine : c’est eux qui feront la révolution, et ce ne sera pas en nous suivant. Il convient donc de nous mettre au service des groupes qui veulent résister ou combattre, au lieu de chercher à coller nos bannières sur toute parole de dignité. Tout en continuant à prêcher nos idées, bien entendu, mais sans espoirs démesurés.

Nul doute que la révolution ne s’avance. La crise financière de 2008 a généré une crise économique, qui a engendré la crise sociale. Une crise politique est donc tout à fait envisageable, qui parachèvera la série. En outre, comme aux époques de décadence, les masques tombent toujours plus violemment par terre, et la figure du démon devient de jour en jour plus discernable. On en vient même à ouvertement souiller, au su et au vu du monde entier, les cérémonies opiacées qui servent d’ordinaire à abêtir les masses. Aujourd’hui le foot massacre et impose des dictatures. Je pense qu’il s’agit là d’une des portes que les puissants n’auraient pas dû fracasser, mais ils l’ont fracassée, pensant peut-être que mouiller leurs victimes dans la corruption morale serait une bonne idée pour les museler encore un peu. Mais il aura d’autres portes fracassées, et quand on aura tout ôté aux gens, le monde s’embrasera. Ce sera probablement très moche.

En fait, nul ne sait où cela nous mènera. « Au début de la Révolution d’Octobre, beaucoup d’écrivains révolutionnaires [Lu Xun oublie les guillemets à ce terme] étaient enthousiastes et heureux de se soumettre à l’épreuve de la tempête, ils saluaient l’ouragan. Mais plus tard, le poète Essénine et le romancier Sopoly se suicidèrent et on disait ces derniers temps que le célèbre écrivain Ehrenbourg devenait plutôt réactionnaire. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit non pas d’un ouragan qui les emporte, ni d’une tempête qui les met à l’épreuve, mais d’une vraie et bonne révolution. Leurs rêves ont été fracassés et il ne leur est donc plus possible de vivre. »

Ces derniers temps je lis Informations Ouvrières. Je ne comprends pas tout ce qui y est imprimé, et je trouve qu’on m’y juge un peu sèchement, mais je trouve que c’est un bon thermomètre, ou baromètre.

 

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En cheminant avec Lu Xun (I)

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Les chantres de l’esprit national sont bien aimés des médias. Cliquez sur l’image pour accéder à son fichier source. (CC BY(NdFrayssinet)-SA 3.0)

Les membres de certaines branches de la religion chrétienne aiment à se dire qu’il existe une sorte de communauté qui relie les vivants et les morts à travers leur foi en Christ. Ils appellent ceci la “communion des saints”, qui traverse les siècles en déposant sur les âmes la lumière dorée de son présent intemporel.

Il m’arrive de penser la même chose à propos de ma bibliothèque. Des esprits familiers se penchent par-dessus les rayonnages, ils m’interpellent, ils se chuchotent des pages et se répondent entre eux, d’un millénaire à l’autre, d’une étagère à l’autre. Ma bibliothèque bien rangée est ainsi la lumière dorée dans laquelle baignent tous ces gens qui ont écrit. Voici ma communion des saints à moi.

Il est donc naturel que je me sente parfois tellement familier avec un auteur que je finis par me trouver suffisamment de ses intimes pour terminer ses phrases à sa place. L’héritage est alors en de bonnes mains.

Parmi ces auteurs, Lu Xun, que je relis en ce moment pour la huitième fois, m’est particulièrement cher car il a finement analysé la situation de son pays au tournant du vingtième siècle ; il en a identifié les maux, et suggéré des remèdes – ce qui est terrible, c’est que la pertinence de ses suggestions est malheureusement toujours valable à notre époque, et pour notre époque.

Dans le second volume de ses Œuvres choisies éditées en langue française en 1983, je ne cesse de trouver des sujets à billets de blogue. Du reste, Lu Xun lui-même utilise dans ses essais la forme courte, un peu spontanée, qui est celle du blogueur aujourd’hui. Je crois qu’indépendamment des difficultés liées au pilotage d’un ordinateur, cet écrivain aurait été tout à fait à l’aise avec WordPress, Eklablog etc.

Voici sur quoi je tombe, page 121, dans un texte où il est question de la petitesse d’esprit de ceux qui, petitement et petit à petit, démolissent un grand ouvrage dans l’espoir d’en retirer un petit bénéfice : « Est un bandit celui qui, en pensée ou en action, semble vouloir s’accaparer de certaines choses ; est esclave celui qui semble vouloir s’arroger de petits avantages et cela, aussi magnifique et agréable que soit l’étendard qu’il arbore. » Il n’est pas utile d’établir ici des parallèles avec la situation présente, la liste en serait trop fastidieuse. Continuons :

Pages 153 et suivantes, même tome, il est question des hommes sans têtes. Comme cela serait pratique à gouverner ! Plus besoin de mentir aux masses car, n’ayant plus de têtes, comment réfléchiraient-elles ? « Il ne serait pas nécessaire d’établir de différence entre les hauts-placés et le vulgaire au moyen de médailles et de chapeaux. La présence d’une tête ou son absence montrerait à suffisance que l’homme est maître ou esclave, fonctionnaire ou sujet, noble ou vil, supérieur ou inférieur. Il n’y aurait plus de révolutions, de républiques, d’assemblées nationales et autres affaires fâcheuses ; et beaucoup de travail pourrait être épargné, ne serait-ce qu’en fait de télégrammes. »

Mais pour arracher la tête aux gens, il faut en passer, tôt ou tard, par l’arrachage de leurs mots. Dépouillez un peuple de son vocabulaire, et regardez-le grommeler ensuite. Comment s’exprimerait-il, sinon par borborygmes ? La tête n’est plus loin de tomber, comme un organe inutile.

Raison pour laquelle les mots sont des cibles pour les vampires et les serviteurs des vampires. Et voilà bien du grand banditisme.

Par exemple, depuis deux millénaires, un « éducateur du peuple », ou « père de la nation », est un arnaqueur, et le mot démagogue, qui décrit l’être guidant les masses le long des chemins de la démocratie, est aujourd’hui un outil de dépréciation, là où jadis il était décerné à des bienfaiteurs (qui ne s’enveloppaient pas dedans spontanément ; on le leur donnait). Aujourd’hui, toute personne voulant tant soit peu libérer la population de ses diverses soumissions est stigmatisée grâce au qualificatif de démagogue ; même madame Eva Joly en fit les frais, chez Yves Calvi secondé par le vertueux Charles Beigbeder. Les deux, en outre, crièrent en chœur au “populisme”.

Depuis 2012, une semblable dégradation menace le mot socialiste. Mais alors que nous restera-t-il quand être de gauche sera tenu comme une infamie ? En France il apparaît que seul un socialiste est véritablement “de gauche”, tandis que la gauche radicale est déclarée “nazie”, et que les fascistes commencent à être déclarés “de gauche” dans tous les journaux “de gauche”. Quand tout sera bien mis sens dessus dessous, que restera-t-il au peuple, qui vaudra la peine de lui être enlevé ? Lu Xun donne la réponse, page 195 :

« Ceux qui se prétendaient des “lettrés” ou de la “classe supérieure” feraient bien aujourd’hui de se dire des “gens du peuple”. Un bon nombre le fait effectivement. Les hommes changent avec l’époque qui change. Aujourd’hui [1925], il nous faut fréquenter les écoles modernes alors que sous la dynastie des Qing [1644-1912] les intellectuels avaient à se présenter aux examens impériaux pour devenir bacheliers, ou à acheter ce grade. “Gens du peuple” est un titre qui acquiert de jour en jour de la distinction et il s’y rattache une gloire accrue. La dénomination s’attire pour ainsi dire le même respect que jadis “classe supérieure” et celui qui s’en prévaut conserve son statut antérieur quoique les temps aient changé. Si vous rencontrez un homme du peuple de ce genre, flattez-le ou faites-lui au moins un signe de tête, inclinez-vous, souriez et acquiescez à tout ce qu’il dit, ainsi que les classes inférieures le faisaient face aux grands. Sinon, vous serez accusé de manifester de l’“orgueil” ou d’arborer des “airs d’aristocrate”, car maintenant c’est lui l’homme du peuple. »

Lu Xun vécut pendant une période fort troublée politiquement, où la Chine, envahie par diverses nations, trébuchait à se chercher des raisons d’exister encore et, face à l’avenir incertain, glorifiait les oripeaux de son passé en refusant d’y voir son ancien esclavage, et les racines de sa déchéance manifeste. Consultant un périodique japonais, Lu Xun y découvrit un texte qui lui sembla avoir frappé « au bon endroit ». Une idée « que nous, Chinois, ne dirions pas ». Voici en substance le contenu de cet article :

« […] dans un pays sur le déclin, les hommes nourrissent toujours deux opinions contradictoires. Pour les uns, c’est l’“esprit national” qui importe, pour les autres, “la force de la nation”. Le pays continue à s’affaiblir quand les premiers sont en majorité ; il gagne en force s’il s’agit des autres. » En France aux Européennes, le parti de l’“esprit national” l’a emporté haut la main, tandis que celles et ceux qui voulaient défendre “la force de la nation”, et qui refusaient de la voir se faire dépouiller de tout, se sont fait rouler dessus et sont aujourd’hui objets d’un mépris teinté d’une fière condescendance.

Heureusement, il y a des les jeunes gens qui ne se désespèrent pas si facilement.

 

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Le voyageur aux poèmes

CC BY 4.0 - Wellcome Library, London.

CC BY 4.0 – Wellcome Library, London.

C’était comme un grand soir d’où montaient des légendes.
Les mots effarouchés s’étaient mus en offrandes
Et les rêves, sans bruit, touchaient nos doigts frileux.
Sur les lèvres en fleurs, avec de longues phrases,
Les vents graves et doux amenaient des extases,
Un ciel où l’on humait tout un chant d’astres bleus.

Mille pleurs en secret secouaient les fontaines.
L’enfance, on l’avait bue aux planètes lointaines,
Ivres et soulevés de triomphe et d’ardeur,
Et l’espace attendri, le temps d’une seconde,
D’un tournoiement suave étourdissait le monde ;
C’était comme un beau soir plein d’auguste grandeur.

Oh ! gardez-nous un peu ces cieux de laine tendre !
Le bonheur est si pur que l’on croirait l’entendre ;
C’est un éclat volé dans un chaste miroir.
Le bonheur, voyez-vous, c’est une autre innocence.
On ne finit jamais d’en regretter l’absence.
Ah ! mon Dieu ! le bonheur, si ce n’était qu’un soir ?…

Thierry Cabot : "Féerie" – La Blessure des Mots

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Berger : Ainsi poète serait un métier ? Je présume que c’est beaucoup d’essais, de travaux, d’application, d’affinage avant de trouver… je ne dirais pas des automatismes, mais des sillons menant à des endroits fructueux, peut-être ?

Cabot : L’écriture poétique comprend à mes yeux deux dimensions essentielles : l’inspiration et la "transpiration" à travers laquelle justement s’exprime le métier de l’écrivain. Parfois un seul vers donne le branle à mon imagination, qu’il s’agisse du premier ou du dernier vers d’un poème. Ensuite une trame s’ébauche et il faut, au milieu d’un magma en fusion, embrasser chaque détail au niveau rythmique, émotionnel et allégorique. Chaque mot doit être pesé, évalué en fonction de sa charge poétique et relié aux autres dans un mouvement de soie. Quand l’intensité est là, je peux écrire un sonnet en un jour à peine, sans aucune retouche. Le plus souvent, le travail se poursuit au cours des jours suivants, entrecoupé de moments de découragement et d’instants d’exaltation. Écrire demande beaucoup d’humilité.

Berger : J’aimerais bien savoir, non pas comment vient un sujet, mais comment vous savez qu’il faudra en faire un texte. Vous me dites qu’un vers arrive. Comment le rattachez-vous à une thématique ? C’est une question difficile, car elle demande de décrire des processus qui semblent aller de soi, je crois bien, même si c’est complètement trompeur. Autre chose : comment êtes-vous entré en poésie ? Et à quel âge ?

Cabot : J’ai commencé à écrire à l’âge de quatorze ans. Par pur défi. C’est plus tard que le désir d’accomplissement s’est en moi peu à peu frayé un chemin.

Stéphane Mallarmé disait : « On n’écrit pas un poème avec des idées mais avec des mots. » Je partage entièrement ce point de vue. En fait la thémathique est portée par les seconds qui, dans leur tension, dessinent de manière originale et singulière le visage des premières. Ainsi quand l’inspiration me saisit, je ne pense pas : « Tiens, j’ai une idée » mais plutôt « Chouette ! j’ai des mots. » Il peut s’agir d’un hémistiche, d’un vers, d’un quatrain. Quelquefois, à mon grand désespoir, l’élan retombe et se transforme en pétard mouillé. Le plus souvent, une véritable impulsion se fait jour et je prends bientôt le large :

Dans l’air vicié, le bruit dégueulant sur l’asphalte ;
L’enfer vil de la tôle éructant jusqu’au ciel ;
Des vitres laissant voir, enlaidis par le fiel,
Des visages de mort que jamais rien n’exalte ;

Une mer de capots hurlant, foudre et basalte ;
Partout la fumée âcre au nez pestilentiel ;
Et des milliers de fous, déchus de l’essentiel,
Dont pas un n’ait l’envie au moins de crier : « halte ! »

Ô cauchemar ! tant d’yeux ! dévorés de soupçons
Au milieu de l’horrible aboiement des klaxons ;
Tous ces cœurs mutilés ! saignant du même rêve ;

Ô quotidien cent fois imbécile et brutal !
Hallucinant décor ! où défilent sans trêve
Des pans de vie entiers reclus dans le métal !

Ci-dessus : "Embouteillage". La mer est rarement calme ; les tempêtes sont nombreuses ; il arrive même que les vents me soient contraires. En écrivant, j’ai toujours dans l’esprit une forme de spectre à la fois lumineux et sonore où chaque mot caressé, embrassé, doit trouver sa juste place. Rien n’est jamais simple. Il faut atteindre le point d’équilibre à partir duquel, savamment assemblés, ceux-ci grâce à un phénomène d’aimantation donnent leur plus forte charge poétique.

Si, l’œuvre achevée, le thème s’impose de lui-même, il n’est au fond que l’aboutissement d’un long tâtonnement sémantique entrecoupé d’ombres et de lumières.

Thierry Cabot : La Blessure des Mots seconde édition, augmentée jusqu’à 161 poèmes, très bientôt disponible chez ELP Éditeur.

 

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Tirer vengeance

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Un bel autocollant pour signer un forfait, il n’y a bien que les décérébrés pour trouver ça fin.

Voilà trois fois en quelques jours que le local du Parti de Gauche d’Ille-et-Vilaine a été vandalisé. Quelques animalcules ont trouvé astucieux de casser des vitres, taguer des croix facistes et laisser leur signature : Jeunesses Nationalistes, un groupe interdit dont certains cadres viennent du « premier parti de France » – après celui des abstentionnistes bien entendu. Ces petits coquelets ont aussi brisé le compteur EDF, ce qui fait que les militants ont maintenant l’électricité gratuite.

Je me suis rendu compte qu’au-delà du fait que tout le monde au PG trouve inacceptable une telle attitude, personne n’en est venu à vibrer de haine et d’indignation. En fait, les gens semblent un petit peu s’en foutre : certes, saccager un local ce n’est pas bien du tout, mais c’est tellement nul que l’indigence même du procédé le dévalue, et du coup personne ne se sent humilié ou victime d’une injustice insupportable. On en ricanerait presque.

Et voici que cet événement me rappelle qu’il fut un temps où j’avais compté que les humains, face aux crimes et aux attaques perpétrées par des hors-la-loi, se disposaient en trois catégories :

  • Le tout-venant ne songe pas vraiment à se venger, et parfois n’en vient même pas aux grandes déclarations, pour ne rien dire des actes. C’est la grande majorité du peuple, pacifique à défaut d’être pacifiste, que toute idée de vengeance organisée fatigue, et qui trouve en plus que ce genre d’entreprise salit l’esprit de ceux qui s’y abandonnent. Ce qui ne veut pas dire que le peuple pardonne : simplement, il ne se venge pas. Mais on ne devra pas chercher à lui ôter sa faculté de ne point pardonner.

  • Il y a ensuite des gens dont les paroles dénotent un caractère un peu fier : ceux-là réclament vengeance autrement qu’en allant déposer plainte au commissariat, et il est impossible de les contraindre à pardonner. Mais, en France, ils ne font pas grand chose au bout du compte.

  • En fait, personne n’a envie de pardonner. Mais il y a une dernière catégorie d’êtres humains qui, elle, clame partout qu’il « faut savoir pardonner. » Ce sont « les assassins et leurs sbires, ceux qui, en secret, boivent le sang et dévorent la chair de l’homme » (Lu Xun, 1936).

Victimes, faites bien attention à qui vous parle. Celui qui vous reprochera votre intransigeance, à vous qui ne vous vengez même pas de l’offense, examinez bien sa vie : vous y trouverez immanquablement du mensonge, de la rapine, du sang, de l’injustice. Et sans doute aussi découvrirez-vous que ce moralisateur en plastique dispose d’un petit emploi douillet dans le clergé, la politicaillerie, ou une quelconque milice autorisée.

Bien entendu, il y a une intersection non vide entre le groupe de ceux qui exigent le sang et le groupe de ceux qui proposent le pardon.

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Une gravure de Jacques Callot. D’une manière générale, cliquer sur les images amène au fichier source.

 

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À Daniel Ducharme

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Il y a six ans que j’ai quitté mon village pour la capitale. Entre-temps, j’ai vu et entendu pas mal de ces choses qu’on appelle “affaires de l’État”, mais elles n’ont laissé aucune trace en moi. Si l’on me demandait comment elles m’ont influencé, je répondrais qu’elles n’ont fait qu’aggraver mon mauvais caractère. Franchement, je méprise de plus en plus les hommes.

Un petit incident dont j’ai été témoin, m’a néanmoins paru fort significatif. Il m’a tiré de ma mauvaise humeur et je ne parviens pas a l’oub1ier.

C’était pendant l’hiver de 1917. Le vent du nord soufflait avec rage, mais parce qu’il me fallait travailler pour vivre, je me trouvais de grand matin dans la rue. Il n’y avait presque personne et j’eus beaucoup de mal à louer un pousse-pousse pour aller à la porte S. Peu après, le vent s’apaisa ; i1 avait balayé la poussière et la route était propre et blanche. Le tireur de pousse trottait plus vite. Nous approchions de la porte S. lorsque quelqu’un, qui traversait la rue, accrocha un brancard du pousse et s’affaissa tout doucement.

C’était une femme aux cheveux gris et aux vêtements en haillons. Elle avait quitté le trottoir sans faire attention, droit sur le pousse. Le tireur avait eu beau s’écarter, le vieux gilet ouaté de la femme, déboutonné et soulevé par un coup de vent, vint se prendre au brancard. Heureusement, le tireur de pousse avait ralenti, sinon elle aurait pu être jetée au sol et grièvement blessée. Elle ne se relevait pas et le tireur s’arrêta. J’étais persuadé que la viei11e n’était pas blessée et comme il n’y avait pas de témoins, j’en voulus au tireur de se mêler de cette affaire : il allait s’attirer des ennuis et me mettre en retard !

« Elle n’a rien, dis-je, continuez ! »

Le tireur de pousse ne prêta pas attention à mes paroles, il ne les entendit peut-être même pas. Posant les brancards, il aida doucement la vieille femme a se relever et, tout en lui tenant le bras, il demanda :

« Comment vous sentez-vous ?

— Je me suis fait mal. »

Je pensais : “Je t’ai vue t’affaisser tout doucement, je suis sur que tu ne t’es pas fait mal ? Tu fais semblant, c’est odieux ! Et toi, tireur de pousse, tu avais bien besoin de t’en mêler, si tu as des ennuis, tu l’auras voulu ; débrouille-toi !”

Mais après avoir écouté la vieille, le tireur de pousse n’hésita pas ; la tenant toujours par le bras, il l’emmena à pas lents. Étonné, je regardai vers ou ils se dirigeaient, et j’aperçus un poste de police. Après le grand vent, il n’y avait encore personne dehors. Le tireur de pousse guida la vieille femme vers la grande porte.

J’eus une étrange impression, le dos poussiéreux du tireur de pousse se mit soudain à grandir ; plus i1 s’éloignait plus son image grandissait, si bien qu’il me fallut bientôt dresser la tête. De plus, il me semblait qu’il exerçait sur moi une pression grandissante, écrasant peu à peu le petit “moi” enfoui dans ma robe fourrée.

Ma vie était comme arrêtée. J’étais assis, sans mouvement, sans pensée ; ce n’est qu’en voyant un policier sortir du poste que je descendis du pousse-pousse.

Le policier approcha :

« Cherchez un autre pousse, ce1ui-ci ne peut plus vous conduire. »

Sans réfléchir, je tirai une grosse poignée de monnaie de la poche de mon manteau et la tendis au policier en disant : « Veuillez lui remettre ceci. »

Le vent était tout à fait tombé, mais la rue était encore peu animée. Je réfléchissais tout en marchant et j’avais pour ainsi dire peur de penser à moi-même. Négligeant ce qui venait de se passer, je me demandais quel sens j’avais voulu donner à cette grosse poignée d’argent. Était-ce une récompense ? Et qui étais-je, pour porter un jugement sur ce tireur de pousse ? Je ne trouvai pas de réponse satisfaisante.

Je songe souvent à cet incident. Il me donne le courage de faire de fréquents retours sur moi, même lorsque cela s’avère douloureux. Je ne me souviens pas plus des questions politiques et militaires de ces dernières années que des classiques que j’ai étudiés pendant mon enfance, mais ce petit incident repasse souvent devant mes yeux. Je le vois plus clairement qu’au moment même et il m’apprend à avoir honte, il m’incite à m’amender et me redonne courage et espoir.

 

Juillet 1920

Commentaire

Cette nouvelle s’intitule “Un incident”. Ell est de Lu Xun, écrivain chinois dont j’ai causé la semaine dernière sur les 7 du Québec. J’en pille ici la traduction, avec pour seule excuse que peut-être cela vous donnera envie de vous procurer les œuvres de ce grand artiste.

L’écriture me fait penser à celle de mon ami Daniel Ducharme : le style calme et sans affects, sans fards, sans tapage ni langueur, tout égal et sage, laisse la place entière à la réflexion, et c’est uniquement de cette réflexion que naît l’émotion qui m’étreint. Voilà ce que je trouve dans Lu Xun et qui me plaît tant, et que je retrouve un siècle plus tard chez Ducharme dont toute une grappe de petites nouvelles urbaines, prodigieusement charmantes, paraîtront l’an prochain, merveilleux régal pour l’esprit et le cœur.

Car avec Ducharme, nous avons l’impression d’avoir près de soi un ami qui nous apprend gentiment à retenir nos jugements, et à approfondir notre curiosité sur ces choses, même les plus évidentes en apparence, qui nous meuvent. Régulièrement, on soulève son regard de la page pour contempler le vide une minute, avant de se replonger dans la lecture, le visage décrispé malgré le harcèlement continuel des fracas imbéciles qui nous assiègent.

 

Mai 2014

 

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