La princesse jivaro

Ormeau pêché en Basse Californie orientale, qu’un âne amenait à La Paz, non loin de la pointe de la péninsule. Là, un bateau le transportait, lui et ses semblables, jusqu’à Manzanillo où les coquillages partaient en camion jusqu’au golfe du Mexique, attraper un autre bateau qui montait en Virginie. C’était le bateau "du coton" car au retour il revenait au Mexique avec les cales remplies de balles de coton.

Pour mes camarades Aline, Daniel et Paul

 

Seul ce soir, je repense à mon enfance, qui fut moche, quand j’étais étranger au milieu de sales cons racistes. Mais, dans la zone de transition entre la fin de l’adolescence et le début de l’âge adulte, il m’est arrivé des tas de choses que je suis allé arracher aux coffres-forts de la vie. Les gouffres et les forêts en font partie, ainsi que la mer et ses mystères. Mais il y eut aussi des rencontres avec des gens qui existaient de travers. Entre tous, je me souviens d’une dame, qui vivait avec sa vieille mère et des générations de petits chiens astucieux, dans une maison remplie de merveilles issues de la nature. Il y avait dans des tiroirs des diamants bruts énormes, moches mais d’une valeur astronomique, mélangés à des cristaux de sel gemme sales, des crottes de lion fossilisées, des trilobites, de l’or en dendrites et des coquillages.

Assis dans les sofas profonds du "petit salon", le dos contre un bar en teck et en rotin orné de figures de pirates, j’écoutais mon hôtesse discourir sur un chanteur célèbre qui s’était produit au cabaret de Momus, au dix-neuvième siècle naissant ; et tandis que ma vieille amie parlait et fumait et toussait et parlait encore tout en ingurgitant force cognacs, je lisais les chansons du bonhomme dans un livre minuscule, intitulé Les soupers de Momus, que je tenais en équilibre au sommet d’un genou, tandis que mes mains étaient occupées à peigner la tête d’une jeune princesse jivaro morte un siècle auparavant.

J’ai souvent peigné la princesse, et c’est devenu même une expression, pour signifier que je venais tenir conversation dans le petit salon aux merveilles. Tandis que je dépoussiérais la longue chevelure, mes yeux s’attardaient sur des gueules de requins, des dos de tortues marines, et sur d’énormes cristaux de quartz en provenance des puits de Madagascar. Oh que je les ai regardés, ces cristaux magnifiques.

Des papillons morts tournaient lentement sous les lampes, et la princesse, qui n’avait plus un gramme d’os, me faisait la grimace. Mais elle était mignonne quand même, à travers son visage en cuir ancien. Je suis désolé qu’un jour un voleur se soit emparé de ce petit butin. J’aurais tant aimé continué à peigner ma jolie princesse. J’en aurais peut-être hérité.

Ce soir je regarde dans la vitrine à ma gauche luire les ormeaux géants qui me viennent de cette dame, et je soupire. La nuit s’en vient comme un long fleuve languide, et je ne regrette rien de chacune des heures passées dans tous ces endroits improbables où je fus jadis, et qui aujourd’hui encore me nourrissent.

Bon, je retourne à mes travaux. Bonne fin de matinée-journée-soirée, mes amies-amis des deux océans ; et à vous, mes amis de Rennes, je souhaite une bonne nuit.

 

Publié dans Grand n'importe quoi | Tagué , | Poster un commentaire

Cobra

Pont aux ânes, Auzat, 1882. Des gens font semblant de s'occuper

Pont aux ânes, Auzat, 1882. Des gens font semblant de s’occuper.

J’étais aller voter au second tour des municipales 2014. C’était un dimanche matin, le soleil voilé baignait la ville et la rivière d’une lumière alanguie qui teintait les immeubles et jusqu’aux fleurs des arbres d’un blanc doux, vaporeux et scintillant. La buée qui flottait au-dessus de l’eau étalait dans le ciel des petits arcs dorés. Dans ce paysage tout empli d’une joie calme et pacifique, je vis un pêcheur. Un abstentionniste, en somme, consciencieusement occupé à manifester son désaccord de la façon la plus indubitablement immobile qui fût.

Assis sur une margelle, les pieds dans une fontaine à sec, il regardait le monde, sa canne allongée à ses pieds comme un chien fidèle en train de faire la sieste. Un fil ramolli partait du museau de cet objet et s’en allait tremper dans l’eau de la rivière un bouchon lui aussi endormi, puisqu’il flottait allongé de tout son long sur la surface plane et sans rides. Il n’y avait donc pas le plus petit plomb au bout de cette ligne.

« Avez-vous mis un hameçon, au moins ? » demandai-je.

Un temps passa. Le pêcheur se retourna, me lança un petit regard brillant puis se remit en position. « Pourquoi faire ? répondit-il. Je n’ai nul besoin d’électeurs, moi.

— Mais y a-t-il quelque chose au bout de ce fil, alors ?

— Oui, une friandise. Je la coince dans une boucle. Les poissons viennent ou ne viennent pas, la mangent ou ne la mangent pas.

— Vous éduquez donc les poissons à croire qu’il y a, au bout des fils de pêche, des friandises sans pièges. »

L’abstentionniste émit un petit rire. « Ce ne sont peut-être pas des poissons que je pêche dans cette affaire… » Là, il m’avait ferré. « Du reste, reprit-il l’air de rien, les poissons ont en général une mémoire de poisson, c’est-à-dire pas grand-chose. Ceux qui sont méfiants sont spécifiquement méfiants, en ce sens que leur petit caractère soupçonneux est propre à toute leur espèce et pas à tel ou tel individu ; et ceux qui sont cons comme des goujons sont universellement et en bloc cons comme des goujons. Mais tous bénéficient d’une absence assez impressionnante de mémoire. Je ne parle pas des brochets, bien entendu.

— J’ai vu, à l’étang de Chevré, des carpistes utiliser un bien curieux objet, pour lancer des appâts au loin.

— Oui, le “cobra”. Vous enfoncez dans le tube une multitude de bonnes boulettes, et vous balancez toute cette mitraille du même geste que vous faites pour lancer la ligne au loin.

— De cette manière, les carpes qui sont là-bas affluent comme à la cantine, sauf que dans le lot des friandises, il y en a une qui est mortelle. Piégée à l’hameçon.

— C’est une manière de clientélisme, finalement. Tout le monde se précipite et grignote un petit truc, tout heureux de boulotter sans peine, et ne voit pas plus loin. Or, presque systématiquement, un de ces poissons est arraché à la troupe, et disparaît, tracté dans le ciel par on ne sait quelle main invisible. Si ces poissons étaient des humains, que croyez-vous qu’il se diraient ?

— Qu’on ne peut pas faire autrement, et que c’est déjà beaucoup d’avoir une boulette qui nous permet, en gigotant beaucoup, d’avoir un petit rien à se mettre au fond du gosier. Vous avez vraiment un mauvais esprit !

— Mais attendez, c’est vous qui parlez ! Moi je fais semblant de pêcher ! Je donne des boulettes pour rien ! »

Je me rendis compte qu’en allant voter pour la liste des néolibéraux de gauche, afin que ma ville ne passe pas aux mains des néolibéraux de droite, j’avais eu le même raisonnement que celui, préfabriqué, qui avait construit ma réponse ironique au pêcheur. C’est énorme, n’est-ce pas, d’avoir trois élus bien rouges, et peut-être même quatre, noyés dans la masse des larbins socialistes du Conseil, qui pourront gigoter beaucoup pour arracher aux maîtres de la ville un petit rien à mettre au fond du gosier des citoyens.

Le pêcheur reprit : « En donnant aux poissons de la nourriture sans piège, je ne fais que suivre un mouvement universellement constaté dans cette rivière : les petits brimborions qui flottent, ça ne tue pas, ça nourrit. En somme, je me transforme en rivière nourricière. Et vous ?

— Je veux transformer la rivière. » Et cette réponse, pour prométhéenne qu’elle parût, me sembla satisfaisante. Le pêcheur releva sa ligne, remit une boulette, retrempa sa ligne, et regarda son bouchon se rallonger dans son lit.

Publié dans Politique | Tagué , | Poster un commentaire

Ornithocycle

Ornithocycle – sculpture de S. Khodalitzky
Cf. poèmes du premier livre de la colonne ci-contre à droite, juste là !

ORNITHOCYCLE

Le chat blotti dans mes bras, je m’enfuis.
Le ciel au bout de mes yeux, je bondis.
Le vent joue dans les cheveux, je dévale.
Le roi me poursuit. Je démarre,
Et l’oiseau me suit.

Ton beau cœur dans ma poitrine, j’accélère.
Ton regard dans l’horizon, je m’oriente.
Ton sourire dans mon courage, je pédale.
Le roi me poursuit, je m’envole,
Et l’oiseau me suit.

Une hélice qui bourdonne, je chantonne.
Une étoile joue dans le ciel, je m’y cache.
Une forêt majuscule, j’y zigzague.
Le roi me poursuit, je monte en chandelle,
Et l’oiseau me suit.

La police qui nous cherche, je m’en fiche.
La montagne qui te garde, j’y arrive.
La cabane qui t’abrite, je la vois.
Le roi me poursuit, j’atterris,
Et l’oiseau me suit.

Le chat blotti dans mes bras, je t’embarque.
Tes cheveux dans mes cheveux, je dévale.
Ton sourire majuscule, j’y zigzague.
Le roi me poursuit, le Soleil crie « Par ici ! »
Et l’oiseau nous suit.
Oiseau de paradis.

 

Publié dans Arts Plastiques, Littérature | Tagué , , , , , | Poster un commentaire

Jeux de mains

Je regardais la vidéo de Jean-Luc Mélenchon commentant le "nuancier" du ministère de l’intérieur, qui aligne les différentes catégories politiques à l’intérieur desquelles on fera rentrer les listes déclarées aux municipales. On s’aperçoit que la catégorie "union de la gauche" est resuscitée d’entre les morts, qu’une "union du centre" a le droit d’exister, mais que la catégorie "front de gauche" est interdite. Mélenchon décortique un peu ces bidouillages, et propose la thèse selon laquelle l’intention particulière de ce nuancier serait d’éparpiller les listes "front de gauche" en diverses catégories, de manière à ce que rien n’apparaisse de notre gauche de combat qu’à l’état de confettis. Bien. Mais là n’est pas le sujet de ce billet. Voici de quoi il sera question ici : pendant cette petite conférence de presse, je n’ai pu m’empêcher de remarquer que chaque fois que Mélenchon faisait, avec sa gestuelle, une figure un peu grimaçante, les appareils photos se déchaînaient en rafales bien serrées, tandis qu’ils se contentaient de cliqueter mollement ou pas du tout le reste du temps, particulièrement quand l’orateur prenait des poses nobles et sereines (là, on frôle le grand silence). Voici le déroulé de la déclaration, qui dure un petit quart d’heure. Chaque capture d’écran est légendée avec la transcription du bruit de fond qui accompagnait le moment saisi. Vous allez assister à deux pics d’activité photojournalistique.


01

clic… … … clitch… …

02

… … …

03

click

04_oui

clikitchhrrrik! tchrrik tchrrik ! tritritri…

05

clitchi

06

tchi

07

08_oui

TCHRÂÂÂ TCHRIIIIH KRRRATCH! KRATCH! BRRRR!

09

10

rrr…

11

roonfle… cli

12


Et cætera… On peut consulter le fichier source en cliquant sur ce lien, et vérifier que le silence est presque total quand Mélenchon ne grimace pas. LOLLE.

Publié dans Billet de blog 6.0, Grand n'importe quoi, Politique | Tagué , | Poster un commentaire

L’Équinoxe

2014_02_20_01

Le commencement de l’intelligence – Henry Peachams : "Minerva Britanna", 1612

À l’équinoxe jour et nuit sont d’identique longueur. À la surface, la ville attentive guette ce moment précis où le Soleil, au zénith de sa course, tranche cette journée particulière en deux parts symétriques faites d’ombre, de crépuscule et de lumière, puis de lumière, de crépuscule et d’ombre. De minuit à midi, de midi à minuit. Le jour de l’équinoxe, midi est important.

L’ÉQUINOXE !

Nous avions passé la soirée précédente, et toute la nuit, à prendre des photographies des statues, des inscriptions et des hauts-reliefs des catacombes du secteur Saint-Laurent. C’est un fourmillant réseau d’anciennes carrières dont certaines datent de plus de mille cinq cent ans, creusées sur deux niveau, qui toutes ont été abandonnées au minimum il y a quatre siècles. Pendant l’exploitation comme après, des confréries et des sectes en ont utilisé les parties reculées pour y établir des lieux de cultes et de rituels, soit gastronomiques, soit ésotériques. Il y eut même trois associations de savants pour y tenir des réunions, et bien des artistes y ont fait bombance. Raison pour laquelle notre échevinage a toujours tenu à conserver les traces et les souvenirs de ces diverses occupations, en ouvrant dans certains labyrinthes des circuits touristiques, des espaces publics (une salle de concert s’étend sous le Palais de justice), et deux galeries d’art éphémère qui ne ferment jamais.

Vers onze heures du matin, nous avions quitté le banquet nocturne des Amis de l’Équinoxe pour nous diriger vers le quartier des Emblèmes à travers les tortueux tunnels du premier niveau, coupés et recoupés maintes fois par les galeries d’inspection, et balafrés des profonds coups de scies typiques du clan Michel, qui avait fait jadis la « profession » pour tous les édifices publics de la cité. J’avais laissé mon sac dans une profonde fissure, en compagnie de deux bouteilles de champagne mises à rafraîchir dans le ruisselet qui chantait là. Puis, avec mon camarade d’équipée, nous nous étions dirigés vers la sortie du square de Galilée, près du commissariat de police.

L’escalier en colimaçon débouche dans la cour du petit bâtiment, juste à côté du garage à vélos. Derrière le mur de la cour, c’est le square avec sa statue de monsieur Galilée, que l’équinoxe vient bénir selon un procédé que l’on doit à l’architecte-astronome Jojo Bartholdi. Nous pénétrâmes dans la salle de garde.

« Messieurs… »

Le chef de bloc se leva à notre entrée.

« Tiens, voilà les “officiels” ! Les deux gars réglementaires… Alors, il y a du monde là-dessous ?

— La fête va se terminer. J’imagine que les sympathisants vont rentrer se coucher, mais il y aura bien dix ou quinze personnes de l’Amicale pour assister à la cérémonie, et je table sur une cinquantaine d’invités encore en état de s’instruire malgré nos longues vêpres.

— Très bien. Vous n’oubliez pas que cette année nous venons. Regardez, j’ai préparé mon casque.

— Nous n’avons pas oublié, et c’est la raison de notre présence. Vous serez combien ?

— Cinq, moi dernier ! L’escouade est en tenue, et nous attend dans le square près de monsieur Galilée. Nous avons prévu un vieil hydromel pour les libations.

— C’est magnifique. Eh bien, nous vous suivons. »

Mon camarade et moi, on nous appelle les “officiels” car nous sommes les deux seuls civils à disposer d’une carte de libre circulation dans les carrières de la ville : la mythique CLCC, un objet rarissime qui n’est édité, chaque année, qu’en quatre exemplaires dont deux sont réservés à des membres de l’équipe municipale, et deux aux citoyens réputés les plus utiles à la chose souterraine. Même les échevins n’y ont pas droit. C’était ma première année d’autorisation, et je fleurissais de fierté.

Le quartier des Emblèmes

Les emblèmes sont des figures sculptées ou dessinées, à valeur symbolique. Dans notre ville, elles ne sont pas du tout liées à des guildes ou à des confréries, mais à des disciplines scientifiques ; on leur met alors une majuscule, tout comme à l’événement qui s’organise aux jours d’équinoxe, et qu’on nomme tout simplement l’Équinoxe.

Le quartier se déploie autour du square Galilée et du monument qui lui fait face, la spectaculaire Géosphère qui sort ici de terre en montrant aux citadins le sommet de son crâne. Cette boule, qui fait dix-huit toises de diamètre, soulève deux rues et huit platanes, et porte même près de son pôle une petite guérite, la “Guinguette à Jojo”, dans laquelle Bartholdi avait, dit-on, installé son bureau de chantier le temps de l’aménagement du quartier. Au sommet de la Guinguette, un miroir tend sa parabole vers le soleil, et renvoie un faisceau de lumière vers le square.

Le premier Emblème est collé à la façade de l’hôtel de la rue des Oublies, qui longe la Géosphère depuis son flanc ouest ; en pierre noire et rousse, sillonné de cuivre verdi, il représente les Mathématiques sous la forme d’un vieillard à la noble barbe, équipé d’une équerre et d’un boulier.

Le second Emblème est à cheval sur le clocher de chapelle Saint-Laurent, au nord de la Géosphère. Il représente la Physique : une femme équipée de lunettes de diamantaire et d’un bonnet carré mesure l’air avec un mètre-ruban ; à sa ceinture pend un sablier. La Physique est en porphyre serti de carreaux d’ivoire et de vermeil.

À l’est de la Géosphère trône l’Astronomie, une autre femme, assise sur les toits des Magasins généraux devant un puissant système binoculaire de chasse, qui est pointé droit vers le Soleil. Des mécanismes assurent la persistance de la visée sur la cible dans un champ de 144° d’angle. L’Astronomie est en jade zébré d’obsidienne, et porte sur le côté du binoculaire un miroir qui, récoltant la lumière bue par l’instrument d’optique, la renvoie vers le square.

Il y a donc deux miroirs : un sur la Guinguette, l’autre sur l’Astronomie. Tous deux visent, à mesure que monte le Soleil vers son zénith, la statue de monsieur Galilée : d’abord ils éclairent le gravier de l’allée, puis un banc de pierre, puis le gazon devant la statue, puis le socle et son inscription. Lorsque nous arrivâmes au rendez-vous, le faisceau des miroirs attaquait les pieds du petit homme.

La fontaine de Pan

Quatre policiers en casque, en bottes et en bleu de travail, observaient la lumière qui léchait la statue. Dans notre dos, les platanes de la Géosphère bruissaient d’une pétillante volée de moineaux. Il faisait beau, il était bientôt midi, j’étais crevé et j’avais soif. Mais le plus beau allait maintenant se produire.

« Tout le monde a ses lampes chargées ? » demanda mon camarade. Sortant des batteries de leurs sacs, les policiers les fixèrent à leurs ceinturons, et accrochèrent les frontales aux casques. Ils firent des essais. Notre petit coin se mit à clignoter comme à Noël. Le chef fut satisfait. Il se fendit d’un petit discours :

« Messieurs, dans quelques minutes, nos deux amis ici présents vont nous introduire dans le plus étrange de tous les lieux étranges que compte notre ville : la grande salle souterraine de la Géosphère, où ce qui n’apparaît pas ici (il fit un geste vers ce qu’on voyait du monument) est suspendu en l’air (il désigna le sol sous ses pieds), maintenu en place par douze piliers sur lesquels sont inscrit les signes du Zodiaque.

— Le monument a maintenant cinq siècles, poursuivis-je. La partie souterraine a été édifiée deux ans avant la partie aérienne ; et ce n’est que lorsque les deux morceaux de la Géosphère furent terminés que Bartholdi fit aménager les systèmes optiques qui vont se mettre en marche dans quelques minutes, pour amener la lumière au milieu des ténèbres. Tout passe par cette fontaine ! »

Je me retournai et désignai, à gauche de monsieur Galilée, au fond d’une pelouse, adossée à des sureaux, une imposante statue du dieu Pan – ô fureur, ô prodige ! – qui, la tête dressée au ciel, semblait hurler quelque chose aux étoiles. À ses pieds béait un gouffre noir, paradis des pigeons qui nichaient dans les recoins et les anfractuosités de cet ancien puits d’extraction. Pan, dont le corps était orienté vers Galilée, tournait un peu la tête vers le sud, droit dans l’axe du puits. Il était absolument nu, il avait les poings serrés, et son érection était indubitable.

Une cloche tinta. Passant sur l’allée dans notre dos, deux agents des parcs et jardins s’avancèrent vers le dieu Pan – ô fureur, ô prodige ! – ; ils portaient dans une brouette une lourde caisse aux armoiries de la ville.

« C’est le troisième miroir » annonça mon camarade.

L’objet fut installé dans un berceau ; cet assemblage fut ensuite piqué au bout d’un mât télescopique aménagé dans le phallus du dieu, et de vigoureux coups de manivelle hissèrent le tout dans le ciel.

Une seconde cloche tinta. Sortant d’un buisson de bambous, un troisième agent des parcs et jardins s’avança placidement vers le dieu, avec en mains une clé de vanne. Il la fixa du côté des roubignoles, et entreprit de déverrouiller quelque chose. On entendit un furieux gargouillis, puis un vieux nid de merle fut expulsé de la bouche de la statue, suivi par un puissant jet d’eau qui s’en alla dire bonjour au Soleil avant de retomber dans le gouffre.

Pendant ce temps, la lumière récoltée par les deux miroirs des Emblèmes avait terminé de visiter le bonnet de monsieur Galilée. Dans dix minutes elle balaierait le miroir du dieu Pan – ô fureur, ô prodige ! Celui-ci était orienté de manière à tout déverser dans le puits. Il était temps de descendre.

Nous nous avançâmes vers les trois jardiniers. Ceux-ci, après nous avoir salués, nous ouvrirent une petite porte dans le dos du dieu. À l’intérieur nous attendait un puits étroit garni de barreaux scellés dans la maçonnerie. Mon camarade annonça :

« Vingt-huit mètres de descente. Allan, tu ouvres la voie. Mon capitaine, vous le suivez à deux mètres, et vos hommes ensuite, chacun séparé des autres par sa propre hauteur approximativement. De cette façon, si quelqu’un chute, il n’aura pas le temps de prendre de la vitesse avant de tomber sur les épaules de celui qui le précède dans le trou. Pressons maintenant, car si nous traînons je gage que les meilleures places seront prises lorsque nous arriverons ! »

Nous allumâmes nos lampes et nous engageâmes sur l’échelle. Les policiers, qui n’étaient pas habitués à jouer les acrobates, firent bonne figure ; chaque homme fut très attentif à ne pas piétiner les doigts de celui qui le précédait. Nous parvînmes en bas sans encombre. Depuis là-haut, une ombre se pencha sur le puits et nous lança : « On ferme la porte, mais sans la verrouiller. On vous met la clé à l’intérieur. Quand vous aurez fini, vous la ramènerez à la Guinguette ! » Nous promîmes.

La cérémonie

Si, à la surface et dans les dictionnaires, l’équinoxe est un nom masculin, chez nous sous terre l’Équinoxe est mise au féminin. Ainsi, quand une fanfare fait bien du raffut aux vêpres, nous disons : « Quelle tapageuse Équinoxe on nous prépare ! » et nous sommes tout contents de cette façon d’honorer le temps qui passe.

À la queue-leu-leu dans un étroit couloir au sol recouvert de gravier, nous avançâmes jusqu’à une corniche en balcon au-dessus d’une vaste salle. Sur notre gauche, cinq mètres en-dessous, se tenait une assemblée silencieuse. Derrière elle béait un large tunnel, seul accès à ce lieu depuis les catacombes. Les grilles en étaient ouvertes.

« Éteignez vos lampes » demandai-je. « Elles ne seront plus utiles. Voyez plutôt ! » À nos pieds miroitait une piscine ronde et vaste, peu profonde, qu’arrosait en une large cascade l’eau sortie tout là-haut de la bouche du dieu Pan. Alimentés par la lueur solaire qui tombait du puits, les reflets de l’eau éclairaient doucement la salle, tandis que la lumière des Emblèmes peu à peu se rapprochait du miroir de Pan. Quand elle le toucherait, on verrait ce qu’on verrait.

Sur le parvis il y avait foule. Nous trouvâmes un emplacement un peu en hauteur, du côté des grilles, qui nous permettrait de tout embrasser d’un seul regard.

Devant nous, les spectateurs : des membres de l’Amicale, et leurs invités. Devant eux, la piscine et sa cascade. Derrière la cascade, l’ombre. On y devinait trois solides colonnes. Elle faisaient partie des douze zodiacales qui constituent les barreaux de la vaste cage où se tient, énorme et menaçant, le dessous de la Géosphère.

Peu à peu la lumière qui se déversait dans le puits prit de la puissance. Les rayons des Emblèmes avaient touché le miroir du dieu Pan – ô fureur, ô prodige ! La cascade fut bientôt comme illuminée de l’intérieur, et nous découvrîmes les ornements de la salle où nous nous tenions. Il y avait là des chimères et des griffons, des licornes, des vignes, des roseaux et des oiseaux. Mais toujours, derrière les colonnes, la nuit régnait.

Soudain, la chute d’eau éclata en une douzaine de jets divergents, anarchiques. Quelques personnes furent un peu arrosées. Il y eut des cris. « Ils installent la Spirale » dit quelqu’un. Puis, très rapidement, le tout se rassembla en une mince colonne bien droite, qui se mit à glouglouter, et la lumière du miroir mit le feu à ce trait liquide.

J’expliquai : « La Spirale est un système inventé par Bartholdi, qu’on tend au bout d’une perche jusque dans l’axe du puits. Elle récolte le jet qui tombe de la bouche, elle le rassemble et ne le lâche que dompté, bien sage et vertical absolument, raide comme une allumette. Et puisque la Spirale fait la même chose avec les photons du miroir, le jet d’eau devient une colonne lumineuse. Pendant les cinq prochaines minutes, l’effet sera maximal. »

De fait, on y voyait maintenant tout à fait bien. Mais toujours, derrière les colonnes, la nuit régnait.

Alors un cor se mit à chanter doucement, depuis notre gauche. Puis un autre reprit l’air, depuis le balcon par où nous étions arrivés tout à l’heure. Puis un troisième, depuis l’ombre de la Géosphère. Et comme ces trois cors chantaient le même motif mais avec un décalage, ce fut une lente fugue qui roula dans la salle et s’y lova, étourdissant nos cœurs. Puis, dans la cage des lampes furent allumées, et l’assistance poussa un long cri rond d’admiration.

Les douze colonnes étaient ornées, du côté qui regardait la Géosphère, de figures qui représentaient les signes du Zodiaque. À gauche, au fond et à droite, trois grandes statues adossées aux parois figuraient les trois Emblèmes chtoniens : l’Archéologie, la Géologie et la Paléontologie ; trois femmes toutes simples en pierre calcaire, avec leurs instruments. L’Archéologie tenait un livre et un pinceau. La Géologie avait son marteau à la ceinture, et tenait un petit carnet avec son crayon. La Paléontologie était coiffée d’un casque ailé, symbole de l’imagination nécessaire pour débrouiller les ramification des lignées ; nichée entre ses mains protectrices, une ammonite reposait sur le giron de la dame. Enfin, comme un lustre suspendu au pôle sud de l’impressionnante boule qui sortait des voûtes, un grand oiseau de bois tournoyait doucement au bout de son câble. C’était la Philosophie, fille et résultante de toutes les autres disciplines du quartier des Emblèmes. Les trois statues regardaient l’oiseau.

Des gens applaudirent. L’enthousiasme gagna les plus tièdes et bientôt, ce fut toute la foule qui battit des mains. Effrayés par le vacarme, des pigeons s’envolèrent des cintres et s’enfuirent vers les hauteurs.

Alors une jeune fille s’avança dans la vasque. C’était la hiérophante. Le poste n’était pas difficile, puisqu’il s’agissait simplement d’expliquer les raisons de toute cette architecture. Mais il y fallait une belle voix car la salle et la cage étaient vastes. Toujours on prenait des étudiants : une année un garçon, une année une fille.

La hiérophante se mit debout sur un cube de pierre à côté de la colonne d’eau. Elle sortit de sa robe un laser, et le promena sur les parois, montrant aux gens les figures dans la roche, les enseignes et les statues. Et pour chacune elle racontait l’histoire et la devise.

Pour finir, ayant expliqué les raisons de la présence de l’oiseau sous la Géosphère, elle eut ses mots :

« Voici une demie année solaire qui se termine, voici une nouvelle qui commence. Les études vont reprendre après ces deux semaines de vacances. Écoutez bien, les gens : tout comme cette colonne d’eau, que le vieux dieu illumine, apporte la vision au milieu de notre assemblée vouée à l’ombre, les sciences apportent leur lumière au milieu des ténèbres où nous tâtonnons. Je vous souhaite à tous une merveilleuse année, fertile et productive ; soyez attentifs à vos ouvrages, et honorez les disciplines. »

Nous applaudîmes encore. La cérémonie était finie. « C’était très instructif » décréta le capitaine. « Et alors, cet hydromel, où le boirons-nous ?

— Vous n’êtes donc pas en service ? demandai-je.

— Personne ici ne porte d’uniforme, mon jeune ami. Je suis en repos jusqu’à demain vingt heures.

— Suivez-moi, répondis-je. J’ai laissé, bien au frais, à quelques minutes d’ici, un sac avec deux bouteilles et des flûtes. Nous nous installerons sur des sarcophages et boirons à la santé de tout ce qui bouge. J’ai même des bougies. Bonne année à tous. »

 

Hermes alquimico – Achille Bocchi : "Symbolicarum quaestionum" 1574.
Notez le nombre de flammes sur le chandelier : elles sont sept, comme les Emblèmes autour de la Géosphère. Je décide que la Philosophie est tout en haut.

Publié dans Littérature, Philosophie, Sciences | Tagué , , , | Un commentaire

Le mariage des carpes et des lapins

img1

Municipales. Là où le PC a décidé de s’allier dès le premier tour avec les Socialistes, il faut bien qu’à gauche on fasse quelque chose. C’est le mariage des carpes et des lapins.

LE MARIAGE DES CARPES ET DES LAPINS

Sous le soleil rose et palissant, blanchissant, blêmissant,
Du gouvernement,
Nos amies les carpes perdent leur latin :
« Malheur !
Appolon renie tout ce qu’il a dit.
Il nous fait avaler des vieux radis,
Des couleuvres, des boas, des ouistitis,
Tandis qu’il dorlote nos ennemis
Avec,
Horreur…
Des surimis.
Ça suffit !
Le beau vert de nos écailles s’en va,
Le rouge au front nous vient.
Ça ne se passera pas comme ça,
Allons voir chez les lapins. »

Pendant ce temps, dans les jardins
Des lapins,
L’herbe n’est plus autorisée
Qu’aux rares encore en état de payer,
Et le loyer
De tous les terriers
S’est envolé.
« Assez de se faire carroter, pigeonner,
Couillonner, tromper et mépriser.
Y’en a marre,
Prenons le pouvoir.
Oui mais tous seuls, on ne fait pas le poids,
Ma foi.
On va se faire plumer, peler, dépiauter…
— Écailler » ajoutent les carpes, qui viennent d’arriver.
« Mais tous ensemble, que ne pourrait-on faire ?
Lalilalaire ?
À bas les pêcheurs !
—Les goudronneurs !
—Les bétonneurs !
—Les gros menteurs !
— Vivent les étangs, vivent les jardins,
Vivent les carpes et les lapins ! »

C’est le mariage d’un peuple en rage,
Ça sent l’orage.
« À la mairie ! » disent les carpes,
« À la mairie ! » disent les lapins.
C’est le mariage d’un peuple, enfin,
C’est le mariage
Des carpes et des lapins.

 

img2

La carpe est de racheljw, dans fish, 2012.
Le lapin est de kuba, dans Chinese new year, 2011.
Le tout est pris sur vector.me

Publié dans Billet de blog 6.0, Politique | Tagué , , , , , , , | Un commentaire

Une française de fabrication

2013_12_25J’ai connu Sophia Hocini sur Twitter. Je n’aurais jamais pensé qu’elle pût être autre chose que française : de gauche, militante, engagée, féministe, la fille parfaite. Eh bien non Sophia n’est pas française : il paraît que c’est une “imitation” (selon les autres) ou une “fabrication” selon Sophia elle-même. Je tombe des nues… Le nom, paraît-il, aurait dû m’alerter. Mais des noms, en France, il y en a de toutes les sortes, même finissant par la lettre I. Hocini vaut-il moins que des Emmanuelli, Hamdaoui, Innocenti ?

« Ah mais attention mon petit bonhomme : Hamdaoui ça va encore parce que c’est un footballeur, donc on lui pardonne, mais ton Innocenti, d’où il vient ?

— De Ouistreham en Calvados… ou de Saint Vaast-la-Hougue, je ne sais plus. C’est en Normandie méridionale. Il bosse dans un magasin qui vend de tout : pousseux, pelles, bouées, palmes, masques et tubas, phares en coquillages. Cartes postales, étoiles de mer, cannes à pêche. Pourquoi, ça ne va pas ?

— Si si, bon, lui ça va. Il est normand… Il s’est intégré.

— Allons bon. Intégré ! Mais son grand-père fut peut-être bien napolitain. Et si, au lieu de refiler aux touristes des articles de plage, il leur avait vendu des saintes-vierges en plastique doré, qui clignotent ? Et des napperons du Piémont, pour mettre sur la télé ? Des ustensiles pour faire la polenta ? Des gondoles de Venise, des olives, des anchois ?

— Ça ne fait rien, les Italiens, c’est gérable, ils sont quand même comme nous. »

Comme nous. Je me souviens d’un temps pas très lointain, où des travailleurs Italiens se sont pourtant fait massacrer, du côté d’Aigues-Mortes, à l’occasion d’un petit pogrom spontané. Apparemment qu’ils avaient pris le travail de Français de souche. Et puis bon, « Les Ritals, ça pue, ça braille, c’est pas supportable. » Phrase issue de mon enfance. Du coup j’avais peur des gens dont le patronyme finissait par I. Gafarelli ? Hi !…

Les Polaks il y a cent ans, vus par un corniaud du chef-lieu de canton : « Ça pue, ça se bat, ça vit n’importe comment ! Et qu’est-ce que ça boit ! Dieu qu’est-ce que ça boit ! » Surtout ça prit, dans le Nord, le travail des mineurs de souche, lesquels ne buvaient, c’est bien connu, que l’eau des sources.

Mais si nous parlions un peu des Termites, qui vivent à quinze dans un placard, tout comme les cafards ? “Termite”, c’est le petit nom pour dire “Nègre”. « Sérieusement, Mademoiselle, ils sentent pas comme nous ! Ils se lavent jamais ou quoi ? » Phrase issue de mon enfance, énoncée par madame l’épicière, qui tutoyait tout ce qui n’était pas bien blanc. Du coup j’avais peur des noirs, et je retenais ma respiration.

Ainsi donc aujourd’hui un nom italien ça passe ; jadis non, aujourd’hui si. Quand j’étais petit, il ne fallait pas être juif. Maintenant il ne faut pas être arabe. Apparemment que Sophia doit être un peu arabe sur les bords, bien que née au Maghreb. Et donc on lui tricote des misères. À commencer par les pouilleux du Front National, qui lui font une haie d’honneur sur les réseaux sociaux, attendu que non seulement c’est une fille, donc un être inférieur qui ne devrait même pas la ramener, mais aussi qu’elle est de gauche, et qu’elle est étrangère malgré sa carte d’identité – vous savez, le connard de souche, c’est très difficile à imiter : il faut le comprendre, déjà, et c’est tout un voyage.

Or, Sophia a passé un temps considérable à imiter « les français »

Des fois que ça existe, ces petites choses-là.

Vous vous habillez pareil, vous essayez d’imiter l’accent, les manies. Longtemps devant le miroir vous jouez à être le parfait français, dans des petits jeux que vous inventez. Pendant des heures vous vous montrez intransigeant. Aucune faute n’est admise. Mais ça sonne faux. Alors, de nouveau, on vous rit. Et vous, en cachette, vous pleurez.

Ce que vous venez de lire, c’est un fragment du processus de fabrication d’une française, à partir d’une maghrébine transplantée, et bien dépotée. Bon, d’un certain côté, ça fonctionne : Sophia finira par se sentir française, et plus seulement Française par la grâce d’un papier. Mais d’un autre côté ça ne marche toujours pas :

Même si au fond de vous, vous y croyez dur comme fer, même si vous avez fait le choix de la nation française, même si votre cœur est désormais coloré de bleu, de blanc et de rouge, on vous renverra toujours à vos origines.

[…] Quoi que vous fassiez, cela sonnera faux. Quoi que vous fassiez, votre nom vous trahira toujours, votre accent vous trahira toujours. Votre teint bronzé même en hiver ainsi que cette chevelure brune et bouclée vous trahiront toujours. Et toujours, vous serez regardé comme celui qui n’a sa carte d’identité française que depuis un an, dix ans ou trente ans.

Je confirme. Étranger un jour, étranger longtemps. Sauf dans les capitales. Exemple pris à la cambrousse : le grand-père d’un mien copain nommé Morel, patronyme occitan bien de souche, eut l’envie incongrue d’acheter pour ses vacances une maison dans le sud de l’Aveyron. Lui vivait à Montpellier, à une heure de là. Trente ans plus tard, dans le hameau où il s’était installé, on l’appelait encore “l’estranger”. Ça ne passe pas.

N’allez pas croire que les Aveyronnais étaient plus cons que la moyenne ; je crois bien avoir rencontré des champions en la matière, et qui ne vivaient pas dans cette région. Nichés dans un petit village coincé dans un trou entre Marseille et Toulon, ces spécimens-là regardaient déjà d’un œil haineux leurs voisins du plateau. Moi, qui suis né à l’embouchure de la Seine, à peine débarqué dans leur école primaire j’y fus catalogué parisien illico, car venant du nord de Montélimar, et je fus traité en conséquence : coincé contre un mur, et tabassé à chaque récréation pendant quelques années. En effet, dans ce bel endroit, être parisien c’était pire que juif, et même pire qu’arabe. Il n’y avait bien que les Alsaciens (ces traîtres) pour être pires que moi. Tant de connerie finit par déteindre sur moi, et j’eus honte de ce que j’étais. Voilà voilà.

Mais trente ans plus tard, quand ce fut son tour, Sophia n’accepta pas ce qu’il ne m’était jamais venu à l’idée de refuser : ma stigmatisation. Et aujourd’hui quand un imbécile la traite de parasite qui ne veut pas s’intégrer, elle sort ses mots et griffe.

2013_12_25detail

Dans la nuit, ma mère était venue nous réveiller. Une émotion tellement intense était montée, je n’en pouvais plus, j’étais désarmée face à tant d’excitation et à la fois de peur. Mais voilà, c’était le moment fatidique. Dans la panique générale, j’avais perdu la chaussure de ma poupée dans les draps et je n’arrivais plus à mettre la main dessus. Mais le temps nous manquait, ma mère nous pressait, il ne fallait pas manquer le départ du bateau, ce départ ultime, on ne pouvait plus revenir en arrière. Un fourgon nous attendait dans la cour de l’école de mon père, puisque nous vivions dans un logement de fonction. En montant dans le véhicule, je pris conscience de la gravité de la situation et de l’impact que ce voyage allait avoir sur ma vie quand bien même j’étais très loin d’imaginer tout ce qu’il allait y avoir après. L’émotion était trop forte, en plus, nous devions abandonner notre chat. Cela peut paraître simplet dit comme cela, mais c’était vraiment très étrange, de l’arrière du fourgon je l’observais, il nous regardait fixement, assis sur son derrière, inerte…

Le regard de son chat ne la quittera plus jamais. Moi j’ai un chien, comme ça, qui me hante. Voilà l’ancien monde, pays devenu fantôme. Et voici, en provenance du nouveau monde, pays des claques et des espoirs, ce qui lui arrive en pleine face :

Le regard des autres

En effet, depuis cette période et jusqu’à présent, j’ai précisément l’impression de ressembler un ananas ou quelque chose dans le genre. Je m’explique. Très souvent, et aujourd’hui encore, lorsqu’un jeune homme fait une tentative d’approche pour me séduire, son principal leitmotiv, ce n’est pas que j’étais particulièrement intelligente, drôle ou simplement sympathique, mais vous comprenez, méditerranéenne que je suis, mon exotisme est très attrayant. Sans même vous parler du phénomène de chosification de la femme qui m’horrifie toujours plus puisque vous n’êtes vue que comme un vagin sur pattes, vous ne pouvez même pas imaginer à quel point il est agréable d’être un vagin sur pattes mais qui vient d’ailleurs. Il n’est pas facile d’être une femme dans n’importe quelle société, qu’elle soit avancée, aboutie ou pas, mais il l’est encore moins quand vous avez une part d’étranger en vous.

C’est peu de dire que ce livre m’a remué. Pendant toute son adolescence, Sophia n’abandonnera jamais l’idée de devenir indétectable, française pur jus. Puisqu’apparemment le coup de tampon ne suffit pas… Elle développera un personnage hybride, un masque donc (persona), avec une peau extérieure française travaillée longuement après avoir été longuement imaginée, et une peau intérieure qui n’est toujours pas française mais qui n’est plus uniquement kabyle. Car Sophia n’est plus seulement une ébauche de ce qu’elle voudrait être : une Sophia telle qu’elle comprend qu’on veut qu’elle soit. Non, en cours de route, Sophia est devenue Sophia. Et aujourd’hui, bien construite, ou disons aussi solidement plantée que possible sur ses deux guibolles de fabrication, c’est devenu quelqu’un ! En essayant de se construire française, elle a combattu et s’est construite elle. Et donc bonjour, ma fille, tu ne pouvais pas mieux faire que d’être toi pour “t’intégrer” à la France qui, malgré quelques fous et un gros tas de veaux, est remplie de gens comme toi, car elle est le ressac du monde, et son génie la rend universaliste depuis au moins Valmy. Par conséquent demande-toi : qu’est-ce, finalement, que l’anti-France ? Et ma réponse est : c’est l’anti-toi.


Sophia Hocini : Une française de fabrication. Les Éditions du Net, 2013. Disponible en ePub et pdf pour un prix pas trop tueur, et sans DRM ! Disponible en papier aussi, évidemment.

Blogue : http://laroberouge.wordpress.com/

Publié dans Littérature, Politique | Tagué , , , , , , | Poster un commentaire