Foutez-lui la paix !

Le Multimélenchon sur Flickr en Creative Commons.

Mélenchon doit-il se présenter à la députation ?
Réponse : NON !

Ne peut-on faire un mouvement, au Front de Gauche, sans vouloir que Mélenchon l’inaugure ou en soit l’emblème, la figure de proue ? Voilà quelqu’un qui fut candidat, qui attire aujourd’hui l’intérêt et la sympathie des autres partis de la Gauche européenne, et qui est même député européen. N’allons pas lui demander de se rétrograder à l’Assemblée Nationale, sous le fallacieux prétexte qu’étant notre héros, notre demi-dieu, il faudrait qu’il ouvre la voie ! Que d’autres, qui n’ont pas ces postes, y montent, et laissons Mélenchon travailler en paix, pour qu’il écrive enfin son roman d’amour, que nous serons curieux de lire, étant bien assurés qu’il saura en parler avec bonheur ; qu’il donne des conférences sur l’Histoire, sur la Commune, Rosa Luxembourg ou Cincinnatus – Cincinnatus justement qui, ayant fait le boulot, retourna chez lui et reprit ses activités là où ils les avait laissées.

S’il faut vraiment qu’il bouge, alors que Mélenchon inspecte nos troupes, il sera fêté avec tapage. Qu’il aille en Grèce visiter les camarades, qu’il aille en Allemagne discourir sous le nez de Merkel, qu’il montre à l’étranger que la France de gauche n’est pas un tas de méduses !

Qu’il donne du cœur et du courage, puisqu’il le fait si bien, et nous autres montrons-lui qu’il n’est pas le seul à ramer, ou pédaler, tandis qu’on l’acclame en agitant des drapeaux. La première des marques de respect qu’on peut lui porter est de le soulager du principal fardeau – qui est de servir de porte-voix et non pas de héros à tout faire – et de chercher, en s’inspirant de ses actions, à le seconder dans son apostolat. Le travail doit être partagé.

Et puis, quel cadeau bizarre et vaguement empoisonnant ! Car enfin, une nette victoire de Mélenchon à Hénin-Beaumont ou ailleurs ne signifierait qu’une chose : que les gens auront voté pour lui personnellement. Comment savoir, alors, s’ils auraient voté aussi fort pour un Front de gauche représenté par un quidam moins célèbre ? Le courage est de monter à l’assaut sans notre fier candidat, pour porter nous aussi les valeurs qu’il a si bien su mettre en lumière.

Mélenchon doit-il se présenter à la députation ?
Réponse : OUI !

J’extrais ce commentaire de la zone de modération, commentaire fourni par @adisl76, qui avait semblé, sur Twitter, tenir une position opposée à la mienne, et qui l’explique ici :

« Je ne me fais pas une fixette sur Mélenchon. Je trouve simplement qu’il sera plus utile la-bà si jamais il décide de se présenter aux législatives. Au final, c’est lui qui décide. Je tiens à dire simplement que le combat contre l’extrême droite mérite également des symboles et que dans le jeu médiatique que nous ne maîtrisons pas du tout, la LE PEN a bien plus à perdre que Mélenchon. Et rien que pour cela, cela vaut le coup… Et si il perd ? Hé bien il repartira au charbon comme nous tous car nous sommes des têtes dures. »

Voilà voilà. Du coup, je ne sais plus quoi penser qui soit bien péremptoire, arrêté fixé poing sur la table. Sitting Bull, voir ci-dessous, pense le contraire du contraire, c’est-à-dire un peu comme moi, sauf qu’il n’aimerait vraiment pas voir la Méluche se faire poutrer, tandis que je n’y avais pas songé.

Finalement, pour se faire une idée plus claire des enjeux vrais (ce qu’on ne risque pas de trouver sur europe1.fr etc.), on peut se reporter au dernier billet de Mélenchon lui-même, où il dit entre autres choses que sa candidature ne se décidera qu’en accord avec les militants. Du moment qu’on ne le prie pas de venir sauver une situation…

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DÉGAGE !!!

Lui qui fut si souvent derrière les juges, qu’il passe devant ! Sources : wikimedia commons.

Nicolas Sarkozy fut un petit président, mais un grand fasciste.
Heureusement, il n’eut pas l’occasion de donner sa pleine mesure.
Mais 47 à 48% des électeurs trouvèrent le moyen de lui donner leur voix !
Sans le savoir, dans la rue, on croise des monstres terribles que la haine attire.

Ceci dit :
Un grand merci à tous les abstentionnistes qui ont réussi à surmonter leur dégoût, et à glisser dans l’urne l’avis d’expulsion du petit monstre. Respect total !
N’empêche que ça a été juste…

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La fabrique de l’opinion

Maupassant : Bel-ami. Source : Wikimedia

Je recycle ici divers éléments textuels semés un peu partout, et remis en forme d’une manière plus cohérente. J’utilise aussi quelques phrases ayant été écrites par d’autres, phrases que je ne mets pas toujours entre guillemets, que je remanie sans honte, et dont je ne nomme pas les auteurs. Car oui, moi aussi je sais faire le grand journaliste écrivain télégénique. Si vous avez la tête au jeu, essayez donc de retrouver ces phrases et les noms des personnes qui les écrivirent.

Pendant la dernière semaine de la campagne du premier tour des élections présidentielles, les éléments de langage PS destinés à foutre la pilée à Nicolas Sarkozy, vampire, furent apparemment propulsés par un pistolet à tirer dans les coins : « Mélenchon a fricoté avec Dassault, Guéant, Buisson, Bachar al Assad, mon dieu comme c’est dommage une si brave bête qui l’eût cru ». Quand à son Altesse sautillante, elle ne fut pas plus assassinée ces jours-là qu’auparavant.

Élément de calomnie anti-FdG : notez la profusion des hashtags, destinée à diffuser l’image le plus rapidement possible dans tous les secteurs. La présence du #Syrie n’est pas innocente, ici : d’une image présentée brute, et comme honteuse, « qu’on voudrait vraiment oublier », Abd Rabbo fait un missile destiné, en recontextualisant implicitement la rencontre dans l’environnement médiatique présent – où la Syrie est l’empire du mal – à exploser à la figure de sa cible. Tout, dans cette image, montre la volonté de blesser profondément.

L’attaque d’ Amar Abd Rabbo vint en clôture d’une semaine secouée de calomnies, à raison d’une par jour, lancée tantôt depuis Libération, tantôt depuis le Nouvel Observateur (deux vantardises en un seul titre), et alimentée en continu par le bruit de fond de la médisance qui, de couvertures en éditoriaux, sans jamais apporter un semblant de preuve, et ne faisant que lâchement « poser la question » de la nocivité du candidat, y répondait. Ardisson, Ruquier, Onfray, Apathie, Patrick Cohen, Plantu, Christophe Barbier, Yves Calvi : partout agit la propagande délétère. Socialistes militants, j’ai vu la honte de tels procédés vous monter au front lorsque vous découvrîtes que, venus parfois de la Droite, ils étaient recyclés par vos propres cadres ; et ce fut bien pire quand vos journaux s’y mirent. Oh, je ne vous accuse certes pas ; ce sont les Julliard, les Demorand, les Joffrin, qui ont accepté de se faire les instruments de cette tactique. Ces calomniateurs, dont personne ne peut imaginer qu’ils ont spontanément, dans un si bel ensemble, décidé de lancer des missiles sans avoir été organisés pour cela, avaient tout à gagner à détruire la vitalité du Front de Gauche en s’attaquant à la réputation du candidat : que l’électeur dégoûté se détourne alors de cette formation, et voici Marine le Pen de nouveau en état de faire peur. Les résultats ont été au-delà de toutes leurs espérances, à tel point que c’est elle, Le Pen, qui mena la danse dans les médias d’entre deux tours, lesquels furent tout contents, Libération en tête, de la santé insolente de ce bel épouvantail face auquel toute idée de gauche ne serait-ce qu’un peu mitterrandienne s’abolit, décrétée irréaliste en ces sombres heures, et balayable d’une moue méprisante.

Les derniers mouvements d’intention avant le premier tour le montraient : des électeurs FdG passèrent au PS, et des anciens abstentionnistes fraîchement convertis se retirèrent, profondément dégoûtés par les révélations faites sur leur candidat rouge brique. Par conséquent de nouveau le peuple fut aux Le Pen ; non plus peuple en révolte, éduqué et de gauche, mais con et raciste selon la bonne vieille vision — de quoi faire péter le champagne dans les QG des beaux partis. Un bon exemple de cette boucle qui part de mensonges hallucinogènes pour finir dans de prétendues démonstrations fut l’action sur ce plan du journal Le Monde. Il commença, on s’en souvient, par publier des sondages truqués sur l’influence du Front National dans la jeunesse. Il finit le cycle par un éditorial de pure jubilation, commis par une Françoise Fressoz pétaradante d’allégresse de pouvoir constater que le peuple est « lepéniste » et non pas « d’extrême gauche » (extrême en quoi, vipère ?). D’où tire-t-elle ce droit au déni ? Tel est le bilan du « vote utile ».

Alors, finalement, qui aura nourri le FN ?

Ne perdons jamais de vue que ce sont ces grands journalistes qui installent « le tableau de fond des raisonnements ». Les lecteurs ou les téléspectateurs s’y réfèrent, et réagissent en conséquence. Il faut être un de ces médiacrates inattaquables pour oser nier cette puissance d’incitation qu’ils utilisent sans jamais s’arrêter, pendant des décennies, pour nous manipuler sur tous les canaux. À cet égard, la virulente dénégation de Maurice Szafran, directeur de Marianne, est plutôt cocasse quand, deux minutes plus tard, pensant que la caméra ne tourne plus, il s’abandonne à démontrer que oui, dans les faits, lui et ses confrères font l’opinion : en l’espèce, en « fabriquant » un Hollande présidentiable…

Victimes de ce batelage inextinguible, les plus honnêtes citoyens sont touchés, et finissent par défendre avec indignation les argumentaires mortifères dont ils ont été gavés, coin-coin, pendant des années d’affilée. Ainsi penser autrement que ce que l’on nous dit partout demande-t-il de terribles efforts et expose à l’ostracisme réel ou symbolique.

Bien des abstentionnistes, qui sont des gens qui pensent d’ordinaire que les politiciens sont tous des pourris, et que la démocratie a été confisquée, avaient accepté de voter FdG en voulant croire aux doux chants d’une force politique présentée comme dévouée à l’honnêteté, à la franchise et à la vertu républicaine ; cette belle vision n’aura pas résisté à la dernière semaine. Une de mes amies s’est faite engueuler, traiter de connasse, et trois abstentionnistes qu’elle avait récupérés ont, par dégoût de « Mélenchon ami des dictateurs », décidé de déposer un vote Le Pen avant de s’abstenir pour toujours, convaincus que la politique n’est que mensonge. Des naïfs, direz-vous, ces abstentionnistes-là ? Des nouveaux venus en politique, douchés et donc définitivement refroidis.

Ces coups de poignard dans le dos, organisés de main de maître via les lieutenants de la presse dite de gauche, ont bousillé de nouvelles espérances : autant de voix qui ne voteront pas contre Sarkozy au second tour. Ceci est un crime. Bien des militants voient aujourd’hui leurs prêches pulvérisés par ces racailles imprimées, qui n’ont jamais voulu voir dans le Front de Gauche autre chose que l’ennemi à abattre pour dégager la voie à leur créature.

Et c’est là tout le problème. Car si, par hasard, les militants du Front de Gauche, pleins de rancœur, comme je le constate, à l’encontre du Nouvel Observateur et de ses complices en saloperies, décident, en remontant le cours des responsabilités, d’en faire porter toute la faute au premier bénéficiaire, qui est François Hollande, alors, celui-ci doit s’attendre à combattre seul au second tour. Plutôt crever, n’est-ce pas, que d’apporter docilement sa voix à celui qui aurait orchestré votre déchéance et la destruction de tout votre travail. En conséquence, si vraiment le militant de gauche, comme je l’entends et le lis souvent, du Yeti à Pourrito, refuse, envahi d’amertume ou de mépris, de se déplacer le 6 mai, alors désormais tenu de se débrouiller sans tous les soutiens attendus, Hollande perdra le second tour des élections, et les ténèbres s’installeront.

Nos vaillants calomniateurs pourront alors, dans de nobles éditoriaux bien sentis, accuser le fourbe Mélenchon d’avoir fait perdre la France, tandis qu’eux-mêmes, assurés de cinq années de rente supplémentaire, applaudiront à la reconduction de leur écosystème, même si celle-ci s’est faite par la destruction de l’espoir d’un très grand nombre. Ils retourneront à leurs entreléchouilles, et tout ira pour le mieux.

À lire, de Bernard Stiegler : Télécratie contre démocratie, chez Flammarion, qui montre comment Royal et Sarkozy avaient d’abord été choisis, en 2007, par les médias, contraignant UMP et PS à cette sélection.

Il faut être plus intelligents que ça !

Quel est le but de tout électeur socialiste ? De virer Sarkozy. Quel est le but de toute personne votant pour le Front de Gauche ? L’instauration d’une Sixième République, avec, dans l’horizon, ceci : abolition des privilèges et des passe-droits, extinction des cadeaux fiscaux, chasse aux fraudeurs en grand, réduction pour de vrai de la terrible dette, dont je rappelle qu’elle est constituée, pour 600 milliards, d’évasions fiscales non punies, et pour 500 milliards dit-on, de sarkocadeaux – le reste n’étant que broutilles qu’il s’agira d’étudier de près pour savoir si on rembourse ou pas, car il ne faut pas oublier qu’en toute bonne justice, c’est aux voleurs de rembourser, et non pas aux volés.

Instauration de la démocratie dans les corps constitués comme la Cour des Comptes, le Conseil Constitutionnel, et plus généralement – c’est là que c’est beau – dans les piliers de la République. Que les juges élisent leurs chefs, que les journalistes élisent leurs directoires ; que les gens qui travaillent pour le bien commun n’aient plus à subir les ordres donnés par un parachuté de luxe, nommé par grâce royale à tel poste pour y porter la volonté du monarque. Voilà, je vous le rappelle, votre but ô camarades gauchistes, et ce but est plus grand que n’importe quelle soif de vengeance passagère… En outre, sous la Sixième, nos bons amis les calomniateurs perdront tout. Un vague de feu venue de plus bas qu’eux dispersera leurs braises, et leurs souvenirs serviront de crachoirs. Telle sera votre Hutamah. Ça aussi c’est un joli but !

Alors soyez plus intelligents que ce que les médiacrates espèrent de vous ! Digérez en silence les bols de soupe à la merde qu’on vous a fait avaler, traitez par la dérision et la surenchère loufoque ces calomnies dont on vous inonde encore et, au second tour, votez Hollande puisque c’est par lui que Sarkozy dégage.

Virez le petit monstre de son trône, foutez-le dans une poubelle, mettez-y cinq cadenas, et noyez le tout dans le béton. C’est-à-dire : accompagnez-le jusqu’en prison, qui est son habitat prédestiné. Qu’au lieu de se tenir derrière les juges, il se retrouve devant !

En outre, et je le rappelle, croyez-moi, il y a une nette différence entre un électeur socialiste et un politicien socialiste : celui-ci est prêt à bien des bassesses, tandis que celui-là ne saurait en imaginer une, et son espoir est pur. Les calomnies orchestrées par le Parti n’ont donc aucune espèce d’importance. Raccourcissons la distance qui nous sépare de notre vrai but. Le 6 mai, votons tous ensemble contre Sarkozy. Le Front de Gauche présentera sa facture après.

La fabrique de l’opinion :

Franz-Olivier Giesbert : « Tout propriétaire a des droits sur son journal. D’une certaine manière, il a les pouvoirs. Vous me parlez de mon pouvoir [au Figaro], c’est une vaste rigolade ! Il y a des vrais pouvoirs. Le vrai pouvoir stable, c’est celui du capital. Il est tout à fait normal que le pouvoir s’exerce. Ça se passe dans tous les journaux. Il n’y a pas un journal où cela ne se passe pas » (France Culture, 22 janvier 2005, cité par Acrimed). Nul journal ne vit sans argent : dans le papier, qui a des besoins lourds, ceci s’opère par le financement privé, la publicité, et les services payants. Ces trois tourmenteurs ont leurs exigences qui, fatalement, canalisent le rédactionnel. Le journal se fait ainsi automatiquement le porte-parole du système qui lui permet de survivre.

Actionnaires du journal Libération :
1- Édouard de Rotschild : 39%
2- SC des personnels de Libération : 18,5%
3- Soparic Participation (Groupe Pathé) : 16,75%
4- 3i Gestion : 10,5%
5- Communication et participation : 10%
6- Suez Communication : 2,5%
7- Carlo Caracciolo, Pierre Bergé, André Rousselet, Bernard-Henri Lévy…

Un cinquième du journal est donc entre les mains de ses employés. On prétend que ce cinquième garantit l’indépendance rédactionnelle, grâce à un droit de veto de l’employé sur l’employeur : on admirera la politesse faite à la souris de pouvoir dire non au lion.

Actionnaires du Nouvel Observateur :
Le journal est la créature du Groupe Perdriel. Son directoire est présidé par Denis Olivennes, de Lagardère Active. Voilà pour les gauchistes dirigeants.
1- Claude Perdriel : 93%
2- Groupe La Vie-Le Monde : 6%
3- Société des rédacteurs : 1%.

Le Nouvel Observateur ne peut donc être un hebdomadaire libre ; sa survie est entièrement entre les mains de personnes intimement liées au monde de la finance. Toute expression d’une pensée remettant en cause le jeu de celle-ci en Europe est vouée à être présentée comme une bêtise infantile ou une dangereuse folie.

 

 

En première approximation, 100% des articles d’économie et de politique, dans les médias nationaux, véhiculent la pensée dominée actuelle. D’une manière générale, tout le mainstream de la presse, des radios et des chaînes de télévision propage le même enseignement d’un bout à l’autre du spectre : il faut savoir désengager l’État des services publics, il faut s’ouvrir à la concurrence, et un Pôle Public des Services serait une horreur soviétique. Je défie quiconque de trouver, dans les colonnes de Libération, journal jadis fondé par Sartre, une parole prônant le contrôle par l’État des services essentiels de la nation autrement que dans une rarissime « tribune » poliment accordée au gaga qui s’y colle, laquelle tribune sera ensuite conjurée par trente articles sages et raisonnables incitant à la résignation libérale. La seule différence entre un Libération et un Figaro ou un France-Soir est que le premier ne prend pas ses lecteurs tout à fait pour des cons, tandis que les deux autres si ; le premier vous entortille et souplement dirige vos pas, les deux autres vous racontent ouvertement des craques énormes. Mais, si les modalités de cheminement sont fortement dissemblables, plus généreuses et conviviales ici que là, la destination finale reste la même.

Ainsi, la consommation de n’importe quel grand flux d’informations vous incite-t-elle, heure après heure sans jamais se relâcher, à accepter des conditions d’existence proprement délirantes : toute votre vie, vous servirez le système de votre aliénation, vous travaillerez à produire des montagnes d’argent dont vous ne verrez jamais la couleur. Pour finir, après une retraite qu’il vous faudra savoir sagement accepter misérable, vous mourrez, en ayant payé vos propres obsèques à un tarif ruineux. So is human farming.

Voilà pourquoi Internet vous ouvre une liberté telle que vos maîtres en crèvent de trouille. Ici vous êtes face à votre premier média, et le seul en lequel vous saurez avoir confiance, car il est facile dans cet endroit libre d’accès de se détourner d’une source pleine de fariboles quand vingt autres font un travail sérieux, tandis qu’un humain non connecté à Internet n’aura le choix que de passer d’une source toxique à cent autres provenant du même réservoir.

Débranchez-vous de vos tétines, connectez-vous à vos semblables ! Ne dépensez pas de l’argent à vous empoisonner, car vos médias sont somnifères ! Ouvrez les yeux et regardez dans quoi vous êtes assis.

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Strella

Dans la nuit, Strella cherche à vivre.

Strella

Dimanche 25 mars 2012, au Théâtre National de Bretagne, à Rennes, en France, s’ouvrait le cycle « Les Grecs et leur cinéma » qui propose chaque année trois films en trois soirées. Les réjouissances commencent traditionnellement le dimanche en fin d’après-midi avec l’œuvre d’un invité, qui cette année fut Pános Koútras, venu présenter sa Strella réalisée en 2009. Les organisateurs avaient cependant une petite crainte de découvrir une salle presque désertée car dehors il faisait divinement beau, et vous savez qu’en Bretagne le soleil chaud est une denrée peu commune : qu’il s’épanouisse et aussitôt voilà de quoi détourner de leur devoir nombre de Bretons grecs et aussi de Grecs bretons. Car voilà des gens qui sont gravement contaminés, que ce soit de naissance ou bien par adoption, par un trait de caractère qui, de Rhodes jusqu’à Marseille, de Thessalonique jusqu’à Iraklion, et même de Karpathos la rugueuse jusqu’à Brest l’indomptable, invite en toute occasion à rendre un culte appuyé à Helios, et de préférence en barbotant sans honte dans les plus éculés des clichés : une main tenant un verre d’ouzo, l’autre main plongeant régulièrement dans un bol d’olives. Tel était donc le défi : entasser des hellènes dans une salle obscure quand il fait beau dehors.

De la navigation hauturière

Pános Koútras est le réalisateur du cultissime nanar déjanté L’attaque de la moussaka géante, sorti en 2000, bobine improbable et furieusement potache que tout cinéphile un peu hardi gagne à connaître, après quoi il devient presque impossible de seulement ricaner à d’autres parodies. Il s’agit d’une moussaka de bonne taille qui sème la terreur dans les rues d’Athènes, le tout assaisonné de quelques perturbations sociologiques.

Un tel exploit suscite ordinairement de la curiosité. Celle-ci l’emporta, ce dimanche, sur les sirènes météorologiques. En outre, le sujet très sulfureux de Strella – aggravé par la présence du réalisateur dans la salle avant et après la projection – fit que l’ami Helios alla se faire voir ailleurs sans nous, tandis que notre cinéma se trouva être fort correctement bondé.

Mais alors, cette Strella qui détourne ainsi l’honnête citoyen de son bon soleil, vers où nous emmène-t-elle ? La réponse est simple : d’abord au grand large de soi-même, puis à la redécouverte d’un des fondamentaux de notre civilisation. Car voici un film qui travaille sur la matière, malléable mais lourde, du processus de civilisation qu’on voit à l’œuvre dans tous les pays où les cultures dominantes sont issues de ce mélange ancien des philosophies grecques et de la religion chrétienne : le monde dit « occidental ». Strella nous invite à faire un bond en avant dans la tolérance en nous montrant, sans pudeur excessive et depuis l’intérieur tout chaud, de l’officiellement intolérable.

C’est alors que, les repères ordinaires ayant disparu du paysage, l’esprit aventuré au loin de toutes ses habitudes se prend, s’il n’explose pas d’indignation sous le brutal dépotage, à lever les yeux vers ces grands fondamentaux qui règnent immuables comme des constellations dans le ciel, et qui signalent au voyageur qu’il avance surplombé par de l’universel. Ayez confiance : il n’y a plus d’amers à guetter aux horizons, certes, mais voilà des étoiles qui donnent un cap.

En effet, dans notre monde judéo-chrétien aussi bien que dans les autres, il y a toujours moyen de se raccrocher à quelque proposition parfaitement indestructible, sous-jacente à toutes nos constructions prescriptives, pour saisir en quoi le déplacement moral qu’un ouvrage tel que Strella propose n’est pas une corruption, mais le voyage vers un stade nouveau de l’évolution des consciences. Strella travaille à l’affinage des mœurs occidentales, en vous montrant, sous la peau du monstre, l’être humain qui fait comme il peut avec ce dont il dispose à tel moment. Voilà pour la navigation hauturière. Maintenant je vous présente l’histoire et vous explique ensuite.

L’histoire

Un homme sort de prison. Dehors les éboueurs sont en grève. Athènes est envahie d’ordures, de saloperies, de déchets ; les maisons se vident et la merde s’affiche ; ça pue, on piétine dans les rebuts, on fouille. Déjà, en 2004, Koútras avait proposé, avec La vie véritable, la résolution d’un problème existentiel sur le fond emblématique d’un incendie de forêt menaçant l’entour de la ville. Ici ce sont les ordures qui dressent le décor ; la crasse, l’inutile, l’usagé, le miasme issu de ce qui doit être jeté et qui encombre. Un homme sort de prison, la tête pleine de passé.

Un homme est sorti de prison, le cœur plein de son fils perdu de vue. Dans l’hôtel où il se niche, il rencontre Strella le transsexuel, qui se prostitue pour vivre, puisque de toute façon dans ce monde couillu et bien machiste ces gens n’ont aucune place tolérée autre que celle de pute. Voici que cet homme et ce garçon-fille se collent ensemble et leur liaison charnelle, si au tout début elle semble laisser Strella quelque peu dubitative et mystérieusement songeuse, l’embrase bientôt tandis qu’elle s’y abandonne, enchantée de cette ardeur fauve rouge qui emporte tout, mais alors vraiment tout.

Plus tard nous en saurons plus sur l’histoire de cet homme et de son fils perdu. Alors le film commencera, avec beaucoup de justesse, à rôder au bord des abîmes de la tragédie antique, orestienne, œdipienne, là où les outrances et les méfaits même involontaires sont punis avec usure, là où le sacrilège et le scandale sont écrasés sans retenue dans une déchéance totale qui ne laisse aucune échappatoire. Alors nous commencerons à redouter le pire pour l’homme, pour la fille, et pour le fils perdu, retrouvé, manipulateur, trahi, vengeur, traître qui appelle à l’aide ; car un interdit a été franchi, et l’atterrissage est effroyable.

Quand la tragédie affleure, le drame s’enveloppe de noirceurs balkaniques, nuits de l’âme où le sang n’est vraiment pas loin. L’acteur Yannis Kokiasmenos, dans son jeu de l’homme, hésite, bouge à gauche, bouge à droite ; il danse son emprisonnement dans une horreur sans issue, quand le personnage s’aperçoit que lui et Strella ont fracassé le tabou d’entre tous les tabous. Boxeur sonné à la recherche d’un moyen de se regarder sans tomber en poussière, il s’essaie à la violence et n’y trouve nul réconfort. La punition elle-même n’est d’aucune efficacité.

Et voilà une grande différence avec l’Antiquité : un Eschyle aurait plié l’affaire avec un meurtre bien enragé, amené avec des vers bien carrés, bien ronflants, suivi d’un faux suicide sous les balles de la police, ou peut-être d’un bon coup de prison bien mérité ; comme vous voyez, toujours quelque chose de « bien », de « bien fait ! » Un Koútras a un autre message à faire passer, et ne se permet donc pas ce genre de figure un peu primitive. Il montre au contraire le courage moral dont font preuve les deux amants pour se tirer du maudit marécage dans lequel ils se sont fourvoyés.

D’abord, la crise de nerfs une fois essorée, ils commencent par nommer les choses qui les enferment, avant que de leur accorder une quelconque importance. Bravo les mecs ! En conséquence, l’histoire offre ici, et c’est tout le miel de l’ouvrage, une fin heureuse qui se propose comme résolution d’un grand nombre de misères ; j’entends par là qu’on peut transposer la pratique mise en œuvre ici dans d’autres secteurs de l’existence, laquelle est suffisamment compliquée pour qu’on n’aille pas en plus se l’empoisonner avec l’utilisation de critères mal triés.

Œdipe libéré

Si vous ne savez pas ce que c’est que d’accoucher vous allez être servis mesdames et messieurs car ce film vous fera accoucher de tout ce qui vous permet de surmonter l’épreuve qu’il vous jette au visage. C’est à prendre ou à laisser : qui prend survit, qui ne peut pas prendre s’enfuit en hurlant. Du reste, Strella fut très mal reçu par les autorités grecques, qui ne l’ont vraiment pas aidé à être diffusé, au point que le film est plus connu à l’étranger, surtout dans les milieux universitaires, que dans sa patrie à laquelle pourtant il s’adressait. Cependant, bien que balancé par la porte dans les ténèbres extérieures, il est rentré par la fenêtre et l’actrice qui joue Strella, Mina Orfanou, est devenue aujourd’hui comme l’emblème médiatique de la population transsexuelle puisqu’elle joue, me dit-on, dans une série télévisée. Très clairement, Strella a donc considérablement aidé à faire accepter le mouvement queer en Grèce.

Bon petit outil conceptuel implanté de série dans le cerveau de tout citoyen occidental, le christianisme, à la pointe de son évolution philosophique, nous fait ici redécouvrir avec fracas l’impératif originel de tolérance, que nous sommes invités à saisir comme summum de civilisation, surtout évidemment dans un milieu urbain dense et surchargé. Prenez garde à ne pas juger à la légère, dit le Christ un peu partout, au risque d’être vous aussi jugés, et selon vos propres critères ; l’on vous trouverait alors un petit peu coupable et bien sûr complètement hypocrite, car en contradiction avec ce que vous affirmez de vous-mêmes. Qu’es-tu donc, petit humain qui n’a rien vu plus loin que le bout de tes racines, pour décréter si hardiment qui est droit et qui ne l’est pas ? Et l’on se rappellera de ne pas jeter la première pierre.

Voici une histoire grecque où le châtiment, l’énorme surmoi cosmique qui règne dans tout le paysage antique et qui malgré tout, et jusque malgré l’innocence, pourrit la vie de ses proies, Nemesis n’a ici nul droit à considération. Vous entendez ? Nul droit à considération ! Œdipe n’est plus bêtement coupable, il a enfin le droit de comprendre ce qui lui est arrivé, et de poursuivre sa route. Il est libre de se libérer !

Affinage des mœurs

Voilà le travail de Koútras. Comment le réalisateur s’y prend-il ? Son propos est de nous décrasser les yeux : qu’enfin nous sachions faire la différence entre ce qui est anormal et ce qui est tabou. Est anormal ce qui est rare et, surtout chez les êtres sociaux, ce qui est en dehors de la norme prescrite. Est tabou ce qui ne doit jamais être franchi sans une pleine conscience des enjeux, sous peine de perdition absolue. De fait, franchir un tabou le renforce, du moins chez les êtres raisonnants ; et glisser le curseur de la normalité vers les territoires de l’anormalité élargit tout naturellement le champ de l’acceptable, en obligeant au passage à en affiner les critères.

Dans Strella, deux êtres décrétés « anormaux », et donc en situation de clandestinité, franchissent inopinément un tabou, s’en aperçoivent, réécrivent néanmoins leur humanité de l’autre côté, confirment la pertinence du tabou, et se présentent donc malgré ce franchissement accidentel comme des êtres humains « normaux ». En chemin, nous autres spectateurs tout aussi « normaux », nous avons donc été obligés de travailler sur la définition de la normalité, sur la valeur du tabou, et sur la détection de ce que c’est que l’humanité. Autant dire que l’individu qui ne s’est pas brûlé l’esprit au spectacle de Strella en sort renforcé, recuit, beaucoup moins fissurable qu’auparavant.

J’ajoute que l’usage du tabou dans ce film nous aide à suivre le curseur dans sa course aventurée au large de la normalité traditionnelle : car grâce à cet épisode horrifique, et déclaré comme tel, nous voyons des êtres se débattre pour retrouver figure humaine, nous les voyons redevenir humains, et donc nous sommes, par la force de l’identification du spectateur aux personnages, bien obligés de les déclarer à notre tour « humains » ! Humains, et non plus chimères ou monstres. Je dis ceci pour les gens habituels comme moi, qui ai une vie affective et biologique des plus communes, et qui pars donc de très haut sur ce toboggan…  Ainsi donc nous acceptons. Le tabou, ici, est la seringue qui nous inocule le virus de la tolérance. Je trouve que c’est une piqûre de rappel très astucieusement menée.

Je termine en rappelant à mes lecteurs ce qu’a énoncé Ernst Jünger à propos de la création artistique : l’œuvre d’art, a-t-il écrit, possède « un immense pouvoir d’orientation » (Jardins et routes : introduction). Strella est une œuvre d’art, évidemment. Et son pouvoir est immense. Malgré les craintes des organisateurs, ce dimanche-là, le soleil était dans la salle. Merci monsieur Koútras.


Nominé au Festival Méditerranéen de Montpellier en 2009, primé lors de la première édition du Hellenic Film academy Awards, le film est distribué par Memento Films et dure 113 minutes.

Pur film d’avant-garde, Strella débroussaille le chemin par l’exemple. À titre d’illustration de ce que peut produire une œuvre dans le domaine de la philosophie puis de la politique, je rajoute ici un lien vers la déclaration de principes du candidat du Front de Gauche au Meeting pour l’Égalité organisé par des associations LGBT le 31 mars 2012. L’on voit comment des idées qui cheminent et s’enrichissent par le partage, finissent par être porteuses d’une exigence constitutionnelle :

Durée : 23mn sur daylymotion

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What the fuck?

Place de la Bastille, Paris, le 18 mars 2012. Cliquez sur l'image pour accéder à la source.

What the fuck?

Relevés dans le Télégramme du 19 mars 2012, alors que le Front de Gauche a réussi sa prise de la Bastille, voici deux commentaires, l’un de Jean-Pierre Raffarin, UMP, l’autre de Jean-Vincent Placé, EELV… Raffarin : « Mélenchon a fait un grand meeting et, pour une fois, a bien montré clairement que son projet était très anti-européen. » Placé, quant à lui, dénonce « une forme de repli franco-français, de refus d’une Europe ouverte et plus démocratique. »

Quand Raffarin considère qu’être contre l’ultra-libéralisme c’est être contre l’Europe, il énonce une vérité depuis son point de vue, puisque oui, l’Europe qui commande est parfaitement ultra-libérale, et qu’il ne saurait y en avoir d’autre. La parole de Raffarin marque bien l’endroit d’où il se place, et cela n’est pas scandaleux : on a la liberté la plus absolue d’affirmer des convictions de droite et d’en tirer des grilles d’interprétation, tant qu’on est bien conscient de ce qui nous tient.

Mais que penser de ce pauvre Placé, qui pourtant devrait être à gauche de Raffarin ? Voilà un homme qui, sans frémir, accuse le plus démocratique de nos mouvements politiques de refuser une Europe démocratique… J’ai d’abord cru à de l’insulte, à du trollage, à du lancer d’ordures ; j’ai haussé les épaules et suis retourné à ma petite lecture d’un ouvrage dont Emmanuel Todd disait le plus grand bien.

Alors tenez, puisqu’on en parle, j’aime beaucoup Emmanuel Todd. Voilà un type un peu flamboyant et désinvolte, qui pense plutôt loin et plutôt puissamment, au risque de franchir dix fois les limites de son champ de compétence – mais il semble n’en avoir cure : plutôt se gaufrer dans les broussailles que de rester sur des terrains balisés. Todd n’a peur ni du ridicule ni des erreurs ; il avance, il se corrige, et en profite pour avancer encore plus loin. C’est lui, par exemple, qui a lancé cette savoureuse idée d’un Hollandisme révolutionnaire. On sent ici l’amateur de paradoxes, tout heureux d’une trouvaille bien décoiffante, qui en fera étouffer plus d’un, à commencer par Ségolène Royal. Révolutionnaire ???

Et donc Todd, au cours d’une conversation enregistrée pour Arrêt Sur Images, a présenté à Maja Neskovic un livre dont le titre seul me donna déjà envie d’en savoir plus. Et la façon gourmande dont Todd en parlait, manipulant son pavé avec des petits yeux de bibliomane, me fit craquer ; j’achetai immédiatement la chose.

De David Graeber voici Debt : the first 5,000 years, Melville House, New York, 2011. L’auteur y parle un anglais fluide, bien choisi, clair et facile ; ses phrases sont harmonieuses et sages, agréables à lire. Même un type comme moi, qui lit un essai en anglais une fois tous les cinq ans, arrive à tout comprendre. Saviez-vous qu’en Mésopotamie déjà on s’amusait avec de la dette à grande échelle ? Ou que la France, après avoir envahi l’île de Madagascar en y détruisant tout, reconstruisit à sa manière aux frais des vaincus, qu’elle endetta tant et si bien qu’aujourd’hui encore cet État n’est pas des plus florissants ?

J’en étais là, me régalant des diverses révélations amusantes dont ce livre fourmille, et j’avais complètement oublié Jean-Vincent Placé et ses accusations pitoyables quand paf, sans crier gare, David Graeber, tout occupé d’un Fonds Monétaire International se posant en grand défenseur de la democracy, nous dit, page 17 : Of course, by “democracy” they mean “capitalism”.

« Bon sang de bon Dieu de bonsoir », me dis-je en renouvelant le vocabulaire de Raymond Souplex, « mais c’est bien sûr ! » : pour ces gens, le capitalisme, c’est la démocratie ! Et réciproquement ! Noam Chomsky a beau s’échiner à montrer que ces deux-là sont comme chien et chat, rien n’y fait ! Le capitalisme c’est la démocratie.

C’est un peu idiot, cette affaire, car il est très facile de montrer que ces deux mots, “capitalisme” et “démocratie”, appartiennent à des champs lexicaux différents. Que penseriez-vous d’un quidam qui viendrait vous affirmer que la voiture, c’est l’haltérophilie et réciproquement ? Je crois que vous lui demanderiez un autographe, des fois que ce surréaliste-là devienne célèbre.

L’affirmation de l’existence d’une consanguinité entre capitalisme et démocratie est un comportement assez répandu. Je cite Vladislav Inozemtsev qui, lors d’un colloque sur les Territoires de la mondialisation, énonce : « L’histoire nous prouve que la démocratie est impossible sans propriétés privées et l’indépendance économique des individus, c’est à dire sans les conditions du capitalisme. Il n’y a jamais eu de démocratie dans aucun pays non capitaliste, tels que l’Union soviétique, la Chine de Mao ou le Cuba de Castro, aujourd’hui. Cela ne signifie pas que le capitalisme apporte toujours la démocratie. Mais, malheureusement, la démocratie ne peut éclore sans le capitalisme, bien que le capitalisme lui-même prospère sans démocratie. Je suis cependant convaincu que la démocratie ruine ses bases en combattant le capitalisme. » Source : gabrielperi.fr

« L’histoire nous prouve. » On aimerait savoir où est-ce que l’histoire a prouvé un tel truc. Enfin bon, j’imagine que l’on n’avait qu’à suivre. Mais tout de même, lier l’indépendance économique des individus, et la propriété privée, avec l’émergence de la démocratie, c’est vouloir qu’il n’y ait de bonne démocratie qu’à Jersey. C’est très anglo-saxon, comme façon de concevoir les choses, et cette interprétation s’oppose de toute évidence à celle de Jaurès.

Dans ces conditions, vouloir que des biens communs tels que l’eau ou les communications, l’énergie, passent en propriété collective, pour assurer aux individus une indépendance collectivement garantie, c’est profondément anticapitaliste et donc antidémocratique. Voilà pourtant ce que fait n’importe quelle cité de corail, qui mutualise certains réseaux.

En somme, Jean-Vincent Placé, quand il accuse le Front de Gauche de batailler contre la démocratie en Europe, n’a pas tort quand on se positionne depuis son point de vue, qui pourrait bien être proche de celui d’un pur libéral démocrate à la façon de Raymond Aron, voire de Joseph Schumpeter (deux personnes qui m’ont souvent fait bondir d’indignation, mais qui sont passionnantes). Et l’on se demande alors avec virulence et même avec quelque inquiétude ce que peut bien fabriquer monsieur Jean-Vincent Placé dans une formation, EELV, qui se revendique elle-même comme un satellite d’un Parti dit “socialiste” – sauf à imaginer que ce socialisme-là soit à comprendre au sens que lui donne Schumpeter, d’une mixture collectivibérale qui pique les yeux ; il faudrait alors prévenir les militants. Bonne fin de semaine à tousses. La politique, c’est bien compliqué, et je n’ai qu’un cerveau.


La tête déposée ci-dessus à gauche est celle de Joseph Schumpeter, sur Wikimedia commons.

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La honte

Un des innombrables tweets relatant l'infamie.

La honte

Voilà des ouvriers désespérés, qui savent qu’ils ne sont que des pions qu’on agite, à droite, pour se faire croire « peuple » et qui malgré tout, condamnés à la dernière extrémité, consentent à venir se montrer à Paris pour interpeller le candidat UMP puisqu’il leur a fait, paraît-il, quelques grimaces en forme de sourires. Et voilà qu’on les fuit, qu’on les déclare « non représentatifs » alors qu’ils le sont plus que n’importe qui d’autre puisqu’ils se montrent eux-mêmes – c’est comme si ce président fuyeur décidait que je n’étais pas représentatif de moi, vous voyez la bouillie.

On les fuit donc, et on les grenade. Puis, alors qu’enragés, au lieu de brûler quelques véhicules, de déraciner des poteaux et de balancer des pavés, ils décident d’aller planter une banderole sous la Dame d’Acier – eux les aciéristes – on leur interdit même la banderole. Maudit prince ! Mauviette ! Une région entière te méprise aujourd’hui. Ne t’avises surtout pas d’aller faire le fier dans le Nord, tu pourrais bien y rencontrer quelques Basques !

Sarkozy Nicolas, candidat sans honneur, aussi peureux qu’une le Pen, aussi peu déterminé à faire face à des responsabilités désagréables, et tout aussi arrogant avec les faibles que tu fais d’ailleurs huer dans tes meetings, tu es la honte de ta lignée, tu es la honte de mon pays, et j’espère bien, s’il y a une justice humaine, que l’Europe des peuples te montrera du doigt.

Imagine-tu quelle place sera la tienne dans les livres d’Histoire ?

Ce à quoi Arturo Ui répond, par journaliste interposé, avec sa grammaire inimitable : « Qu’est-ce que vous voulez que j’aie à foutre de ce que vous me dites ? » Source Reuter

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Bla Bla Bla Bla

Honoré Daumier : La présentation.

Hein qu’on dirait une belle Crise, ce gros crocodile ? Allez, soyez raisonnables !
Ci-dessous, un texte que je recycle de Blogspot, et réactualise.

BLA BLA BLA BLA

En mathématiques, une proposition est une formule exposée à un jugement portant sur sa véracité. Par conséquent, il est nécessaire que la proposition soit vérifiable. « Le ciel est bleu » est une formule qui peut être vraie par beau temps, et fausse par temps couvert ; ainsi, bien qu’elle ne soit pas vraie tout le temps, c’est tout de même une proposition.

D’autre part, on peut, à partir de propositions jugées vraies, construire d’autres propositions : « quand le soleil brille en son zénith, le ciel autour est rouge » est bâtie sur le modèle « si A vrai, alors B vrai » ; elle est vérifiable, et se trouvera vraie sur certaines planètes, fausse sur d’autres.

Or, voici maintenant quelque chose de bien sournois… Mais, pour en apprécier le côté pernicieux, il convient avant tout de brosser son arrière-plan : d’ordinaire, les musulmans croient que ce qui a été transmis à leur prophète, c’est à la fois le mot et la signification. c’est-à-dire que Muhammad n’aurait été que le récitant d’une texte inspiré de A jusqu’à Z, les mots y compris, Dieu ayant parlé arabe.

Voici toutefois une phrase qui s’attaque hardiment à cette croyance : « Gabriel a apporté les significations […] Muhammad les a comprises et les a exprimées dans la langue des Arabes » Jalal al-Din al-Suyûtî (1445-1505) : al Itqân fi `Ulum al-Quran. Eh bien, mes pauvres amis, ceci n’est pas une proposition. Ce n’en est pas une, puisqu’on ne possède absolument aucun moyen d’étayer quelque jugement que ce soit à son sujet, soit qu’on la croie vraie, soit qu’on la croie fausse. Tout au plus peut-on dire qu’elle semble vraie, attendu qu’elle décrit assez bien le phénomène de l’inspiration.

De même, celui qui dirait au contraire « que Muhammad a tout récité sous la dictée de l’archange, et que rien n’est venu de lui en tant qu’humain » ne pourrait jamais trouver d’arguments probants pour consolider cette affirmation, car comment prouver que Dieu parlait arabe, et qu’il avait un secrétaire qui ne pensait pas ?

Et dans ce cas-là, expliquez-nous donc pourquoi un secrétaire ? Un buisson qui parle ferait tout aussi bien l’affaire, quand on ne veut qu’un dictaphone. Méfions-nous des affirmations qui ne sont pas des propositions, aussi belles soient-elles ; elles sont improuvables, et ne prouvent rien. Cependant, elles fleurissent sur les forums. C’est le bas-de-gamme de la pensée ; on les trouve tout juste au-dessus du borborygme.

Et qu’est-ce qu’une définition, alors ?

C’est une proposition de description, pour laquelle un consensus s’est dégagé. La définition d’un carré, d’un triangle, d’une ellipse sont de vraies définitions. Celles qu’on trouve dans les dictionnaires peuvent parfois être soumises à des préjugés qui en marquent l’époque ; elles sont donc incorrectes. Enfin, celles qu’on trouve dans les livres religieux ne valent pas un pépin de pomme, même si elles peuvent être très belles et emporter l’adhésion, comme celle qui suit, à propos de la révélation.

On sait que le mot vient du latin revelare, retirer le voile. L’occulté devient soudain visible ; ce qui est peu évident est mis en lumière. Voici donc la très belle définition qu’en donne le cheikh Muhammad Abduh dans sa Risâlat al-tawhîd, Cairo 1925 : « C’est la connaissance que l’homme trouve en lui-même, avec la certitude que cette connaissance lui vient de Dieu, soit de façon immédiate, soit par un intermédiaire ». Belle tentative de définition, qui plaira aux uns et fera hurler les autres, ce qui prouve bien qu’elle est loin d’avoir la puissance de la définition de l’eau, ou d’un cercle, ou d’un lapin ; je la trouve là aussi fort voisine de celle de l’inspiration artistique : remplacez « Dieu » par « muses », et oubliez donc cette histoire d’intermédiaire.

Petit exercice :

Un noble personnage, dont la parole est très encensée, a dit récemment une chose étonnante. Il s’agit maintenant de savoir si l’on doit en tenir compte, et de quelle manière. Voici l’objet : selon Jacques Séguéla, la taxation des riches s’apparenterait à du « Racisme financier ». D’après vous, ceci est-il une proposition, ou pensez-vous avoir reçu de frère Jacques une révélation, ou bien, ou bien ou bien ou bien… serait-ce encore autre chose ?

À très bientôt !

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