La vie dérégulée : attaquer le cœur du château

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Où l’on devine qu’une vie dérégulée ne l’est pas pour tout le monde puisque nous autres, qui n’avons pas le pouvoir d’y échapper, croulons sous des règles qu’on nous impose, ou qu’on nous implante. Explications rapides à propos de cette « implantation »…

Deux recettes :

Quelques dizaines de milliers de parasites ont réussi à rendre tout à fait légale l’action consistant à faire naître dans le jugement de leurs milliards de victimes la conviction que se faire arnaquer est bon pour elles. Nous voyons ainsi – et chacun, de gauche ou de droite, pourrait en trouver dix exemples – des peuples s’appliquer avec constance et minutie à tout faire pour éviter de choisir ce qui est sage ou bénéfique, et se précipiter avec ardeur et en fanfare vers ce qui leur cause de la misère. Ainsi, souvent la solution la plus bêtement dispendieuse sera soutenue avec vigueur non seulement par ses promoteurs corrompus ou achetés, mais aussi par celles et ceux qui seront appelés, in fine, à tout payer pour avoir le plaisir de tout perdre. Les partenariats public-privé qui rongent les trésors des communautés en sont des exemples quotidiens.

Pour en arriver à obtenir un tel assentiment chez leurs victimes, alors même que toutes les évidences crient au voleur, les parasites utilisent à outrance quelques recettes connues depuis longtemps, mais que de savantes études ont affinées jusqu’à l’art.

Première recette : « Calomniez, calomniez ; il en restera toujours quelque chose. » Prodigieusement efficace pour détruire la crédibilité d’une personne qui refuserait de se laisser tondre, et prétendrait défendre l’intérêt général ; les journalistes se précipiteront sur la calomnie, et la cible sera repeinte en ce qu’elle n’est point, par la simple magie d’un voisinage bricolé entre son nom et le qualificatif désobligeant, association qui sera répétée jusqu’à la nausée sous diverses variantes positives ou négatives : « Untel dément les accusations d’antisémitisme qui ont été portées contre lui » — « Alors Monsieur Untel, que dites-vous à celles et ceux qui vous accusent d’être antisémite ? » — « Bon, traiter Untel d’antisémite est probablement un peu fort, mais il faut bien dire qu’il prête admirablement le flanc à cette suspicion » — etc… Le couple Untel-antisémite fera ainsi, tranquillement et à son rythme, peu à peu tous les ravages possibles dans un endroit qui échappe à notre conscience, et dont pourtant nous dépendons en tout point : notre petit cerveau, qui est tellement friand d’associations. Pour bien fignoler l’attaque, il se trouvera évidemment cent bonnes âmes pour citer l’adage : « Il n’y a pas de fumée sans feu ! » Lequel adage est de plus en plus faux, mais voilà :

« Un mensonge cent fois répété devient toujours une vérité. » Seconde recette qui permet depuis au moins l’invention de la télévision de prendre les gens pour des buses, et de les transformer en imbéciles. Les techniques sont bien au point, grâce encore une fois à notre ami le cerveau, qui adore charger en conscience vive, jour après jour, ses dernières découvertes du genre A implique B. Et la conscience vive, c’est nous.

Comment cela se pratique-il ?

La répétition d’une association est à la base de cette manipulation. La publicité repose presque entièrement sur la constatation que le cerveau, organisé pour tirer des vérités possibles de tout ce qui traîne en matière de faits et de conséquences, utilise un algorithme qui généralement est plutôt efficace : deux phénomènes apparaissant simultanément pourraient bien avoir entre eux une relation soit de cause à effet, soit de similitude. Pour prendre une décision concernant ces deux phénomènes, le cerveau enregistre le nombre de fois où leur couple apparaît ; si l’hypothèse que les deux phénomènes vont toujours en couple n’est pas démentie au bout d’un grand nombre de tests, alors le cerveau considérera qu’une relation existe bel et bien, il qualifiera cette relation, et il vous la chargera un beau matin, sans crier gare. Par exemple si je vous écris un milliard de fois dans différents endroits que Madame Eva Joly est un monstre immoral, et si vous ne pouvez faire autrement que de me lire, alors vous pourriez bien un jour vous réveiller avec, bien ancrée dans vos petites certitudes que vous croyez vôtres, cette assertion que Joly est un monstre immoral ; assertion que rien pourtant ne vient étayer mais, le couple Joly-immoral étant apparu suffisamment de fois, le cerveau en a finalement inféré qu’il devait s’agir d’une vérité et, fort d’une expérience archi-giga-multimillénaire en matière d’optimisation du comportement, il vous a chargé de cette idée, qui semble représenter un atout évolutif. Après quoi si je vous demandais de venir écouter une conférence de ladite Madame Joly, vous vous récrieriez bien fort et m’enverriez paître, moi et mes invitations perverses. Le pire est que vous auriez la certitude – et une certitude en acier trempé – que ce dégoût vient de vous, et que personne ne vous l’a implanté. Alors que si, c’est moi, tralala.

J’ai fait une expérience…

Il m’est arrivé jadis de pratiquer sur quelques volontaires, lors d’une foire à Lille, en France, une expérience qui mit en évidence le caractère inoculé de telle ou telle idée fortement ancrée dans les caboches du plus grand nombre.

Sur une table étaient disposées deux bouteilles de soda à base de cola, l’une et l’autre remplie de liquides fabriqués par des grands industriels de la boisson gazeuse caramélisée. Disons que, dans la bouteille A, il y avait du Caca Cola, et dans la bouteille B du Pipi Cola (toute ressemblance etc.) Les deux bouteilles étaient occultées par de ces petits tressages qu’on met parfois sur les bouteilles pour abriter leurs liquides de la lumière ; les étiquettes étaient donc invisibles. Devant les bouteilles il y avait des gobelets jetables, et juste au bord de la table avaient été scotchés (retenez bien ce mot) deux sacs-poubelles.

Je commençai par inviter les chalands qui passaient à bien vouloir se prêter à une expérience, qui consistait à siroter gratuitement deux sodas à base de cola, et à me dire s’ils préféraient le liquide contenu dans la bouteille A, ou celui contenu dans la bouteille B. Dans une foire comme celle de Lille, les volontaires ne manquent jamais ; j’eus donc rapidement un joli groupe devant ma table. Comme en outre moi et mon compère vendions des rouges à lèvres, des réveille-matins et des chemises en vigogne, il y avait de quoi patienter en attendant son tour.

À chacun de mes cobayes, je demandai d’abord, avant de procéder à la dégustation, de me dire quelle marque lui semblait la meilleure : Caca Cola ou Pipi Cola. Puis je faisais goûter des échantillons des deux bouteilles, et je demandais alors quel échantillon, A ou B, semblait être le meilleur. Enfin, je signalai à mon cobaye qu’il eût à revenir dans quinze, dix ou cinq minutes pour entendre la proclamation des résultats, assortie d’un petit commentaire s’il s’en trouvait la matière.

Lesdits résultats furent effrayants. À peu près quatre cinquièmes de mon tout-venant de badauds déclara d’entrée préférer, a priori, le soda de Caca Cola. Dans ces quatre cinquièmes, les deux tiers au moins, après s’être prêtés au blind test, élurent la bouteille B comme étant celle remplie du meilleur liquide, pas mal d’entre eux déclarant même que le jus de la bouteille A était infect en comparaison. Et la moitié de ces deux tiers de quatre cinquièmes, lorsqu’ils apprirent qu’ils avaient, en choisissant B, élu le Pipi Cola plutôt que le Caca Cola, n’en voulurent rien croire et m’accusèrent de chercher à faire le magicien de foire. Je n’eus jamais le cœur à prononcer quelque commentaire que ce fût suite à ces révélations, ne voulant pas m’attirer les foudres d’une foule de gens à qui, de toute évidence, « on ne la faisait pas ». Et mon compère, qui voyait d’un très mauvais œil mes expériences psycho-gustatives, m’incita à replier fissa mes tréteaux et à me concentrer sur la vente des chemises avant d’attirer les flics sur mon foutu manège de gauchiste.

Je ne fis ainsi que trois séries d’expériences, concentrées sur le premier jour de la foire : une le matin, deux après manger. Aucune ne différa sensiblement ; globalement, les gens affirmaient préférer le Caca Cola, et là-dessus m’élisaient le Pipi Cola avec un air d’en savoir plus que moi sur l’art du bonneteau, et c’en était à pleurer.

La fabrication d’un goût :

Plantée ou planté devant la télé, vous découvrez soudain une publicité pour un produit gazeux aromatisé. Comme vous n’avez pas un amour immodéré pour les inepties, il est fort possible que vous vous leviez et alliez dans un des deux endroits où l’on se rend ordinairement en pareil cas : aux toilettes ou au réfrigérateur.

Mais vous ne vous levez pas toujours ! Parfois vous prenez sur vous-même, et décidez de courageusement subir. Erreur gravissime, car vous voilà victime. Votre cerveau va tout enregistrer ; c’est pour lui que le marchand s’active. Sur l’écran voici qu’une bande d’imbéciles des deux sexes danse mollement une vie ordinaire quand soudain, ayant décapsulé une canette de soda et bu de son liquide, l’un de ces gredins semble pétiller comme le jus qu’il ingurgite et se met en quelques secondes à exploser de bonheur. Les autres se précipitent et bientôt c’est toute la troupe qui s’est transformée en acrobates jeunes, beaux, éruptifs de santé et de joie forcenée, et vous les regardez en train de se démener sur tous les tons pour boire encore et encore de cette ambroisie sublime, que des êtres hyper sexués vous collent soudain sous le nez, en gros plan. Alors vous vous levez, hurlant de frustration devant la manière dont le marketing vous considère, et vous commencez à tenir des discours de rebelle adepte du recours aux forêts. C’est bien joli bravo merci mais il fallait commencer par fuir, ô pauvre bipède, car voilà : votre cerveau, qui n’est pas vous, n’en a pas perdu une seule miette, et s’est adonné à son occupation favorite : pratiquer des évaluations d’associations possibles (soda Machin / super jeunesse ?). Et le slogan final « Tagada Fraîcheur c’est le meilleur », ayant été promené peut-être pour la soixantième fois sous vos yeux, que ce soit sous forme de publicité imprimée ou d’une bêtise chorégraphiée, il devient de plus en plus probable qu’un matin vous vous réveilliez avec cette certitude souterrainement installée mais néanmoins inextirpable sauf par l’expérience : oui, Tagada Fraîcheur c’est quand même meilleur que les autres. Même si leurs pubs sont à vomir, bande de salopards.

Et comme tout le monde n’est pas rétif, rebelle ou ronchon, et que bien des gens sont même tranquilles et indolents, pour peu que le groupe qui produit Tagada Fraîcheur ait dépensé en publicités mille fois plus de dollars que son premier concurrent, qui produit Cool Tagadi, il prendra une place que nulle politique commerciale ne réussira plus à lui arracher. Vous êtes cuits, ou cuites.

C’est ainsi que des marques en viennent à devenir des noms communs : un frigidaire, un stylo bic, un velux. On en a tellement été gavé ! Du reste, qui peut me dire comment mes sacs-poubelles ont été fixés à la table de mes démonstrations ? Avec du scotch, lisez-vous. Eh bien non, c’était avec du ruban adhésif. Peut-être même un ruban adhésif transparent de marque Tesa. Mais comme Scotch est devenu LE dominant dans le marché du machin collant qu’on déroule, sa marque est devenue un nom commun, et même un verbe : poubelles scotchées au Tesa ! Je suis cuit, farci aux onomastismes.

Et il n’y a pas que moi. L’autre jour, dans une crêperie installée au fond du bocage breton, au pied d’un château médiéval dont vous avez eu en illustration la trombine, dans le silence magnifique de la campagne, avec juste de l’autre côté de la route (un maigre chemin à peine goudronné) le potager où poussait la salade que j’allais commander sous peu, je demandai à l’aubergiste de me servir un Breizh Cola, qui se trouve être une alternative parfaitement correcte aux options industrielles dominantes. Surtout que ce Breizh Cola est maintenant sucré à la stevia et non aux édulcorants cancérigènes habituels. Bref, sachant que monsieur mon aubergiste breton, campagnard, régionaliste et de gauche, ne servait « Que du Breizh Cola, Dieu merci », je lui en demandai une petite bouteille et passai à la suite : une galette à l’andouille et aux pommes de terre, un cidre brut de Ker Matignon, et ma petite salade du potager. Le gars s’en retourna vers la porte de l’auberge – j’étais en terrasse – et cria vers sa cuisine : « Oh Gwenaël ! Pour la 2 tu me prépares un Ker Matignon brut et un Caca Cola ! »

Caca Cola était devenu un nom commun, jusqu’ici au fond du bocage, jusque dans cette caboche rétive d’aubergiste breton, campagnard, régionaliste et de gauche.

o0o

Transposez ceci en politique. Vous n’êtes pas sans avoir remarqué depuis longtemps à quel point le journalisme est devenu de l’info-spectacle. Tagada Fraîcheur c’est le meilleur, et Pipi Cola c’est du caca.

grrr« Hey, vous n’allez quand même pas prendre ce dingue au sérieux ? »
Mélenchon=yéti — Gauche=folie.

Source : AFP pour Le Point.

Ne perdons jamais de vue que nos grands financiers veulent devenir les princes dynastes de cette planète. Ayant l’argent, ils ont le pouvoir occulte ; nos cerveaux sont entre leurs mains, et nous autres sommes à la merci de nos cerveaux. En outre, nous voyons que ces messieurs les vampires commencent à prétendre de plus en plus ouvertement que tout leur est dû. Apparemment qu’ils nous considèrent comme bien ligoté-e-s.

 

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Jusqu’à quand ?

Trouvé sur Twitter

Voici un petit rappel sur la condition du migrant, qui est celle du dépoté, toujours l’âme entre deux cultures, chez lui nulle part. Pour cela nous prendrons l’exemple du migrant africain, qui est notre plus proche voisin.

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un chez-soi ?

C’est un pays, un territoire, des bois, une campagne, un ciel qu’on aime, une pluie qu’on aime, un soleil qu’on aime. Ce sont les voisins, le village, ses animaux, ses bruits, ses cris, ses chants, ses moteurs, les roues de ses charrettes, ses ânes. L’autocar, les cuisines, les odeurs qui montent des cuisines, tout comme celles qui montent des talus ou des fossés. C’est encore le vent, la nourriture, la langue, l’accent, la religion, l’éducation, et aussi la morale qui nous vient des mères. Et encore ce sont les amours, les amis, les rêves, les vergers, les dunes, les espoirs, les blagues et les poèmes. Le fleuve ou la lagune. Chez soi : là où on a poussé. Son petit pot familier.

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Des monstres m’ont forcé à fuir. Des poulets à un euro le kilo, des cochons à dix euros le quintal, du maïs à trente centimes la tonne ont envahi les marchés de mon pays et ruiné tous mes voisins. Ma famille et mes amis ont été trahis par des gouvernements de crapules, des collabos, des vendus. Chassé par les dettes, mon peuple erre d’un bidonville à l’autre, d’une capitale à l’autre, repoussé, démuni, exploité, méprisé, honni et redouté de tous les autres peuples qui se trouvent, comme le mien, en état de misère sous la botte de l’infecte Europe, cette Gorgone ennemie de toute activité qui n’est pas outrancière, onctueuse servante de la poignée de vampires qui a décidé de tout dévorer de ma planète.

Les accords douaniers entre l’Europe et les États africains ont détruit des millions de vies, avec la bénédiction de quelques familles de goinfres protégées par la France. Et les futurs Accords de Partenariat Économique UE-CEDEAO détruiront tout le reste. Renseignez-vous si vous pensez que j’exagère.

Malheur à qui, en outre, a sa maison bâtie sur un filon. On le déclarera terroriste, et ses enfants connaîtront de longs malheurs.

Alors, qu’est-ce qu’un migrant ?

C’est une fleur qui s’est arrachée à son petit pot tant aimé, c’est un être qu’on a exproprié, pourchassé, ruiné, forcé à dégager, pour toutes sortes de raisons liées au monde des avides, et qui sont aux antipodes de toute morale humaine. Un migrant, mes camarades, c’est une fleur qui a été coupée salement.

Vilaine blessure : les racines sont restées dans le sol, la tige saigne. En outre, maintenant que la fleur va sur les chemins, des tas de gens lui arrachent les pétales. À commencer par les gendarmes, les policiers : un pétale pour le racket. Les militaires, les bandits, les passeurs : encore un pétale. Et voici les camps de transit, les mines de sel, la prostitution intensive dans le Sahel : encore des pétales. La traversée du Sahara : encore des pétales et quelques éclats de tige. On boitille, on perd sa foi, la honte envahit tout. Dans ses rêves on demande pardon à la famille restée en arrière. Arrive la Méditerranée avec ses noyades, ses morts de soif et des tempêtes : encore des pétales. Les camps d’internement aux portes de l’Europe, les bagarres pour tout, l’humiliation permanente : les derniers pétales y passent.

Le migrant c’est une tige lacérée, avec un cœur chauve, et un dernier pétale déchiré. Le migrant pend, épuisé, au rebord du nouveau monde. Et il se trouve en cet endroit des gens qui ne veulent rien savoir, de purs salauds qui veulent l’écraser, et repousser son corps dans le vide.

Qu’est-ce qu’un migrant ? C’est un naufragé qui a parfois tout perdu en chemin : vertu, honneur, argent, estime de soi, foi en les autres ; et son dernier espoir est souillé par l’accueil qu’on lui fait.

C’est quelqu’un qui a tout quitté, à commencer par ses morts. Car oui, il a été obligé de dire adieu à ses ancêtres. Plus jamais il ne reviendra se recueillir dans le cimetière où reposent les siens. Un migrant, c’est quelqu’un qui a été forcé d’abandonner tout ce qui l’a construit socialement et psychiquement, et qui se détricote en chemin. Un migrant c’est quelqu’un qui saute dans le vide, qui se fait harceler par les démons pendant sa chute, et qu’enfin on reçoit sur des piques.

Ô croyants de toutes obédiences, priez bien fort votre foutu dieu de ne jamais avoir à migrer. Et vous, les athées, il ne vous reste plus qu’à tout faire pour ne pas avoir à vous soumettre aux vampires qui veulent votre vie et vos maigres biens. Raison pour laquelle il faut se rappeler que la fraternité n’est pas un vain mot ; c’est d’abord une prophylaxie. Nous y reviendrons.

Un mot encore…

À propos de la façon dont nous nous comportons. Puisque vous, les Français, semblez ne plus supporter la présence de ces gens réfugiés sur vos friches, et qui affluent en masses toujours plus désespérées, cessez donc de ne rien faire pour les empêcher de venir. Il vous suffirait de traiter le problème à sa racine pour qu’il meure, mais vous ne voulez pas, et votez toujours pour une Europe bien néolibérale, qui n’a que faire des ravages qu’elle commet jusque chez vous, du moment que l’actionnaire est bien gavé. Que doit-on alors penser de votre inconséquence ?

Se pourrait-il que vous soyez un peu welches sur les bords ? Heureusement le petit nombre des gens de cœur relève le niveau, en tâchant de réparer autant que faire se peut les immenses dégâts que votre indécente et moutonnière cécité engendre, et d’accueillir en naufragés plus qu’en parasites ceux qui sont naufragés d’abord, et parasites jamais ; car les parasites c’est vous, ô Welches, qui laissez vos multinationales profiter bien crasseusement de l’Afrique, sans vouloir assumer ses misères, et qui beuglez : « Puisque tu les aimes tant, tes nègres et tes bicots, t’as qu’à en prendre chez toi ! » Mais c’est souvent ce qui se passe, messieurs-dames qui râlez et ne faites rien. En toute illégalité bien entendu.

Harangue du migrant :

« Jusqu’à quand continuerez-vous à vouloir marcher sur la tête des autres ? Jusqu’à quand vous obstinerez-vous par tous les moyens à être plus que ceux qui vous côtoient ? Quel plaisir pensez-vous retirer à saboter la carrière de ceux qui vous suivent ou qui vous précèdent, ou à mentir pour vendre toujours plus ? À exploiter les richesses de ceux qui vivent sur les gisements, sans rien leur accorder ? À siphonner l’argent depuis la poche des faibles pour le déverser dans la poche des gros ? Vous n’avez donc jamais honte ? Tant que vous tous, derrière ces grilles qui nous séparent de vous, continuerez ainsi, à votre petite ou grande échelle, à pourrir l’existence de milliards de gens, proches sous-traitants ou villageois lointains, alors, les perdants, et aussi tous ceux qui ne veulent plus jouer à votre jeu vicieux, ou ceux qui n’ont pas seulement pu éclore, tous, déchets de votre course immonde, s’entasseront encore et encore et encore. Les montagnes qu’ils forment peu à peu vous étoufferont ! Voyez où ça finit, un éboulement de déchets en provenance du grand tas de merde : regardez-nous ! »

 

Bidonville à Nouadhibou, port d’émigration vers les Canaries, qui sont une autre porte de l’Europe. Image de Bertramz, octobre 2010 (CC BY-SA 3.0) sur Wikimedia Commons.

 

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Les yaourts maigres

Bel-Ami, grand journaliste peint par Guy de Maupassant. Servile et sans scrupules, il suit à la lettre les recommandations que lui dictent ses couilles, le propriétaire du journal, et ses maîtresses.

 

Aujourd’hui c’est l’été, donc pour fêter ça je vous propose un billet plein de jolies images.

Ces derniers temps, les médias « dominants » de la presse écrite française, quand ils s’occupent de politique, peuvent être divisés en deux catégories que l’on connaîtra d’après les fixations qui sont faites sur certains sujets : nous avons d’abord les médias « de droite » qui font une fixation sur les musulmans et les nantis parasites…

Thématique anti-étrangers ordinaire pour les journaux dits de droite.

Et puis nous avons les médias « de gauche » qui font une fixation sur le Front de Gauche et Jean-Luc Mélenchon, et fabriquent une extrême droite inédite en cherchant à la faire passer pour normale.

Thématique anti-rouges ordinaire pour les journaux dits de gauche.

Il y aurait bien d’autres sujets mais ceux-là dominent… ce sont les « marronniers » de la politique.

Les autres journaux et magazines politiques font partie de la catégorie très vaste des médias non dominants, car ils ne « dominent » pas en terme d’influence. Parlons donc trente secondes de cette catégorie des « dominés », qui peut elle-même se diviser en deux sous-catégories : celle qui hurle avec les loups et ne fait que suivre et collaborer (Le Parisien Aujourd’hui, Marianne, Métro…) et celle qui reste, autant que faire se peut, indépendante d’esprit, cette indépendance étant directement liée au niveau d’indépendance financière que le journal aura réussi à atteindre. Car l’on ne doit pas perdre de vue qu’un journaliste ne sert que les intérêts de ceux qui le payent – ordinairement des financiers (journalisme privatisé) ou des annonceurs (journalisme sponsorisé) ; voilà pour l’indépendance et pour l’éthique qui vient avec, le journalisme libre étant, lui, financé par ses lecteurs.
 

La fabrication de l’opinion

Les personnes qui suivent d’un peu haut la parution des journaux et magazines (Arrêt sur Images, ACriMed…) ne manquent jamais d’observer le panurgisme qui règne dans la diffusion des informations : les sujets éclosent au même moment, avec les mêmes mots, et diffusent les mêmes idées. Les musulmans sont fourbes, intégristes, voleurs, gorgés d’allocations, et leurs femmes ne sont que des pondeuses de racaille ; ils ne valent pas mieux que les Roms. Marine Le Pen n’est pas comme son père, elle représente une opposition nationaliste claire et sincère, et ses vues sont droites. Le Parti Socialiste a sombré dans le néant, le Front de Gauche n’existe que par ses postillons, ses grimaces et ses tourbillons. Tous ces gens qui manifestent ne sont pas raisonnables, ils « prennent en otage », et leurs buts sont incompréhensibles, eux-mêmes ne se comprenant pas. Finalement, le seul choix qui sera offert aux Français pour 2017 a été décidé chez Yves Calvi : cela se passera entre l’UMP et le Front National, le reste n’apparaissant même pas.

Le paysage étant ainsi clairement cadré et structuré, il appartient aux journalistes (privatisés ou sponsorisés) qui y évoluent de dire ce qu’il faut dire au moment où il faut le dire, et de surtout taire ce qui ne doit jamais être énoncé. La cohérence d’ensemble avec laquelle ces êtres sont capables de réciter un texte et d’occulter des faits nourrit évidemment le soupçon qu’ils bénéficient d’une quelconque liaison directe avec un dieu, qui leur donne ses ordres depuis un bureau occulte que les mauvais esprits imaginent planqué à Paris, place de la Concorde, du côté du ministère de la Marine, pas très loin d’un certain restaurant canin où se prépare une cuisine dont monsieur Serge Halimi a fourni la critique.

C’est ici leur prêter beaucoup d’importance. Il semblerait plutôt qu’en se répétant ainsi les uns les autres, et en surveillant qu’ils ne déplaisent pas à qui les paye, ils considèrent qu’ils ont fait tout leur travail, et que celui-ci ne doit pas aller plus loin. Madame Brooke Gladstone a trouvé la proposition qui sert de clé de voûte à cette conduite : en substance, elle prétend que « Nous ne faisons qu’écrire ce que vous voulez lire, car nous sommes votre miroir. » Le propos exact peut être lu dans La machine à décerveler, paru aux éditions Çà et Là en 2014, un très intéressant ouvrage.

« Miroir de l’opinion », le journaliste privatisé ou sponsorisé, ainsi réduit au rôle de rapporteur et de simple relais, s’abstiendra de partir à la chasse, sauf à savoir ce qu’il veut y trouver ; dans ce cas, il rapportera des sujets souvent falsifiés, où la mise en scène du « documentaire » nécessite le concours de comédiens conscients ou inconscients, que l’on manipule. Monseigneur est trop humble.

« Miroir de l’opinion », le journalisme privatisé ou sponsorisé trouvera spontanément les mêmes éléments de langage pour décrire un très petit éventail de sujets qu’il considérera avec une stupéfiante homogénéité comme « importants » : ordinairement des petites phrases, des petites fourberies, des incivilités musulmanes ou un éclat d’indignation du yéti Mélenchon, camarade de jeux du yéti Le Pen père (mais la fille, elle, elle est très bien).

« Miroir de l’opinion », le journalisme privatisé ou sponsorisé saura prévoir ce que l’opinion va opiner. C’est ainsi qu’en ce moment, il apparaît que la Russie œuvre à influencer et à fortifier les Écologistes et le Parti de Gauche dans leur combat contre les partisans de l’exploitation des gaz de schistes. Car oui, Mesdames et Messieurs, ce ne sont pas là des idées que les Écologistes et le Parti de Gauche auraient eues spontanément, elles leur ont été dictées par Moscou. On commence à voir poindre cette calomnie dans les réseaux socialistes et d’extrême-droite. L’opinion, quand elle découvrira qu’elle « pense » un tel machin, et que les Russes sont encore une fois à la manœuvre, terminera en concluant que nous autres Rouges et Verts touchons des roubles pour obliger la pauvre France à brûler du gaz oriental plutôt que national. Et quand un éditorialiste exprimera son dégoût d’une telle trahison de nos intérêts, l’opinion s’exclamera : «Ah oui alors, je suis bien d’accord ! » et les forages pourront commencer, sous la bénédiction des sondages. D’opinion évidemment.

Trouvé sur Twitter

 

C’est pas moi !

Cette histoire de roubles n’est pas nouvelle. Elle est utilisée depuis un siècle. Dans les années 1920-1930, Lu Xun, écrivain chinois de gauche, s’en étonnait déjà et se demandait comment il se faisait qu’avec tous ces roubles-or que, selon la presse, il avait touchés, il n’était toujours pas allé se planquer dans une de ces merveilleuses petites concessions internationales de Shanghai, bien au chaud dans l’univers compradore, pour y dépenser sa fameuse fortune en jolies filles et en gros banquets.

Quand il s’en étonnait un petit peu trop près d’un journaliste, celui-ci rétorquait la phrase typique de sa profession : « Ah mais je n’ai jamais dit ça ! », phrase immortelle, increvable, emblématique et plaquée or, qu’on délivre en même temps que la carte de presse. C’est bien souvent exact : le journaliste ne dit pas souvent « ça », simplement il le laisse entendre, et c’est l’opinion toute seule qui, comme une grande, soulèvera les voiles qui occultent les mots couverts, et en tirera les conclusions qu’on lui aura prédigérées.

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Ainsi le journaliste privatisé ou sponsorisé est-il innocent des fourberies qu’on lui impute. Mieux, en tant que humble « miroir » selon Madame Gladstone, non content de refuser d’endosser la paternité du missile lancé contre telle personnalité encore pas trop souillée, le journaliste (privatisé ou sponsorisé) poussera l’humilité jusqu’à s’effacer complètement pour ne restituer que ce que l’opinion « pense » : les fameuses conclusions qu’elle aura tirées…

C’est ici que jaillit la seconde phrase fétiche de tout journaliste privatisé ou sponsorisé : « Je ne fais que répéter ce qui se dit ! » Tandis qu’un journaliste libre aura plutôt tendance à dire ce qui ne se répète pas.

Raison pour laquelle on parle souvent de « perroquets » à propos de ces deux catégories de journalistes « dominants », les privatisés et les sponsorisés, qui « ne font que répéter ce qui se dit. » Ces gens prétendent la main sur le cœur ne pas avoir d’opinions ? Très bien, ce donc sont de grands magiciens, puisqu’ils font l’opinion sans en avoir. Il faudra qu’ils nous livrent leur secret.

Quand vous vous rappelez qu’avec de telles bonnes dispositions, ces grands magiciens diffusent des idées dans lesquelles les mots changent de sens, ou s’en dépouillent, jusqu’à oser commencer à répéter que le Front National est finalement la seule force de gauche valable en France aujourd’hui, vous comprendrez, pour peu que vous alliez cherchez vos informations aux sources plutôt que dans les volières, que les journalistes privatisés et sponsorisés ont pour fonction objective de touiller le cerveau des gens jusqu’à le rendre aussi fluide qu’un yaourt maigre. Et puisqu’ils sont eux mêmes des « miroirs », vous comprendrez donc, ô nos pauvres porte-paroles, que les « journalistes » qui, en vous interrogeant, vous meurtrissent avec une phrase ahurissante dans laquelle tout est mélangé, ne le font pas en pleine connaissance du mal qu’ils instillent : ils ont le cerveau touillé, et ce sont eux-mêmes des yaourts maigres.

Touillisme et maigritude sont les deux mamelles éternelles du journalisme non libre. Bazardez la télé à la poubelle, éteignez les radios commerciales ou nationales, ouvrez Internet, lisez des livres, écrivez, partagez, nourrissez le monde et arrêtez de bouffer de la merde médiatisée. Un bon cerveau n’est pas un cervelas, c’est un cerveau dur, non touillé, et pas maigre du tout. Bonne journée.

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À propos des mille vaches

Détournement de publicité à Lausanne, Suisse. Image par Rama, sous license CeCILL.

Le blogue du Parti de gauche d’Ille-et-Vilaine étant ces jours-ci immobilisé par ce qui ressemble à un acte de « destruction de la porte d’entrée, suivie d’un changement de serrure », je me propose, en attendant qu’une solution soit trouvée pour accéder de nouveau à l’admin du site, de faire suivre par ici les divers communiqués que reçoit, en provenance d’à peu près partout, le comité de ma commune.

Il y a quelques temps est arrivé le récit, écrit par une militante de la Confédération Paysanne, de son arrestation lors de l’opération menée dans la ferme dite « des mille vaches », sise en Picardie – il fut une époque, en France, où mille vaches suffisaient pour remplir un plateau et lui donner son nom sur les cartes de géographie ; aujourd’hui on en bourre une usine.

Je me propose donc de laisser la place à Madame Dominique Henry, ancienne institutrice devenue agricultrice aux côtés de son mari, qui va nous expliquer pourquoi elle combat ce projet. Mais tout d’abord, à l’attention de nos lecteurs non français, je vais brosser à grands traits le principe de cette usine afin d’éclairer le contexte au sein duquel se place la lutte, et je terminerai avec une remarque curieuse sur la qualité du lait.

Une usine à caca

Dans les environs de Drucat, dans le département de la Somme, un entrepreneur a imaginé d’ouvrir une centrale de production de méthane. Pour joindre l’astucieux à l’utile, ce monsieur décide que les unités de production de méthane seront des vaches, car une vache peut aussi produire du lait. Il suffit de leur donner à manger des choses qu’elles digèrent mal, et leur vie se passera à péter et à produire beaucoup de lisier. Il faut donc éviter comme la peste tout ce qui ressemble à une prairie. Vous pouvez en conclure que ces vaches-là ne verront jamais d’herbe autrement que trafiquée, noyée dans de l’oléagineux gazogène.

Tout ceci est autorisé. Enfermer des êtres vivants non humains dans des prisons à haute densité est légal, et n’indispose que les défenseurs des animaux, tandis que les climato-sceptiques applaudissent et que les partisans du développement économique s’extasient devant l’idée de produire beaucoup de merde à haut pouvoir calorique.

Ici s’interpose un problème économique : le lait fabriqué dans une telle usine devrait être, lit-on ici et là, 20 % moins cher que le lait fabriqué dans des exploitations plus classiques. La « ferme » va donc entrer en concurrence avec les fermes voisines, qui devront soit s’adapter, soit disparaître. Pour une quinzaine d’emplois créés, combien vont donc se perdre dans la région ?

Puis déboule un problème de santé publique. Car le lait produit (ou plutôt sous-produit) sera incomparablement plus toxique qu’un lait de vache laitière non méthaneuse. En effet, n’oublions pas que le but premier de cette usine est de fabriquer du caca, qui n’est pas une matière tout à fait inerte biologiquement. Il faudra donc bourrer ces dames, et leurs petits (pas de lait sans petits), avec force médications, dont on peut admirer la liste sur le site Légifrance. Dans ces conditions, le lait produit (ou plutôt sous-produit) par ces pauvres bêtes contiendra des tas de poisons que nos enfants boiront sans que cela soit indiqué sur l’étiquette : des antibiotiques, des hormones, des résidus de vaccins, des antiparasitaires etc. etc. etc. et une pleine page d’etc.

Tout ceci est autorisé. Les paysans locaux ne sont pas d’accord, les écologistes ne sont pas d’accord, les gens de gauche ne sont pas d’accord, et j’imagine que les parents d’élèves devraient commencer à s’inquiéter fortement.

Mais ce n’est pas tout ! Car figurez-vous que lorsqu’on pompe à haute cadence tout le lait que produisent des pis, ceux-ci parfois se gercent, parfois s’infectent et, malgré les interventions des vétérinaires, comme ils sont ordinairement soumis à une exploitation « optimale », ils finissent par sécréter du pus. C’est alors que l’attention portée aux vaches par les ouvriers, et la conscience professionnelle ou morale de leur patron, rentrent en jeu. Nous pouvons être raisonnablement pessimistes.

Oui mesdames et messieurs : s’il est bien une information qui est tue, c’est que le lait industriel contient un peu de pus. Imaginez donc ce que pourrait contenir le lait d’une usine à caca.

Raison pour laquelle je vous conseille de bannir les laitages de vos achats en grandes surfaces. Prenez du bio de proximité, et vous aurez du lait de vache à l’herbe, ce qui a tout de même une autre tenue. Et je laisse maintenant la place à Madame Henry.

Gardée à vue !

Quand j’ai entendu parler de cette action à l’usine des mille vaches, je n’ai pas hésité. Cet endroit où mille vaches et sept cent cinquante veaux et génisses seront enfermés en permanence me donne la nausée.

Le projet imaginé par Monsieur Ramery, entrepreneur en BTP déjà patron de trois mille cinq cent salariés, prévoit de produire de l’électricité à partir d’un immense méthaniseur alimenté par le lisier, le fumier, des résidus de céréales et autres végétaux. Le méthane libéré par la fermentation alimente un générateur électrique d’une puissance équivalente à vingt-cinq éoliennes. Le courant sera racheté par EDF. Encouragé par les primes, le méthane agricole est un nouvel agro-business. Le lait n’est plus qu’un sous-produit du lisier, du lait low cost, vendu à moins 20% du prix du marché.

C’est un projet démesuré, aux conséquences environnementales et sociales inadmissibles, pour le profit d’une seule personne : Monsieur Ramery, qui fait partie des trois cent cinquante personnes les plus riches de France. Et c’est un projet antidémocratique : le maire de Drucat, le village concerné, est contre et les villageois ont monté une association pour défendre leur cadre de vie : Novissen. Mais ils ne peuvent se faire entendre ; les agriculteurs, prônant une agriculture paysanne créatrice d’emplois et fournissant des produits de qualité, sont mis au rebut. Il est temps de provoquer un débat public sur l’orientation de l’agriculture dans notre pays. Action.

Mercredi 28 mai au petit matin, nous sommes une soixantaine motivés à nous approcher des immenses bâtiments. Démonter, dévisser, déboulonner, ne rien casser bien sûr. Tout reste sur place sauf une partie du matériel qui doit être remis à Stéphane Le Foll, qui déjeune le jour même à la Villette (Paris) avec Ségolène Royal. Un groupe part assez rapidement dans ce but.

Un ouvrier arrive, agressif. Bien sûr, c’est son outil de travail. Certains essaient en vain de discuter. Les journalistes arrivent, plusieurs d’entre nous sont interviewés. Les forces de l’ordre ne tardent pas et vont directement vers quatre personnes pour relever leur identité. Tous les militants présents s’étonnent et donnent leur carte d’identité, pour cette action revendiquée collectivement.

Dès que tous les journalistes attendus sont venus, nous décidons de lever le camp. En arrivant aux véhicules on aperçoit les fourgons qui déchargent les CRS. J’ai à peine le temps de comprendre qu’ils sont sur moi pour m’embarquer. Des militants s’interposent, montrent leurs outils, demandent à être arrêtés mais rien n’y fait. Je me retrouve embarquée avec trois gendarmes dans un fourgon qui roule à vive allure vers Hallencourt. Le temps est suspendu.

09h30. Je suis placée en garde à vue. Interrogatoire : Qu’est-ce que je faisais là ? Dans quel but ? Comment ? Etc. Une seule réponse : le silence ! L’adjudant tape plein de choses sur son ordi, me réinterroge, retape… Vu mon refus de répondre, les questions se font plus rares.

12h00. Je demande si j’ai le droit de manger. Ce n’est visiblement pas prévu. J’ai quand même droit à une barquette réchauffée d’une bouillie indéfinissable. Pour les toilettes je suis accompagnée, porte ouverte, super !

13h00. Transfert à Abbeville à un train d’enfer avec trois gendarmes. J’aperçois quelques manifestants à l’arrivée de la gendarmerie, ça réchauffe le cœur. Je ne sais pas combien ont été arrêtés. L’interrogatoire recommence. On me dit que si je ne dis rien la garde à vue va durer. On me laisse mon sac pour l’instant, je peux dessiner entre les questions.

Je peux voir mon avocat. Il m’explique que la garde à vue peut durer vingt-quatre heures. Je commence à comprendre que je dois m’armer de patience.

18h00. On m’emmène à une confrontation avec un ouvrier du site qui a photographié quatre personnes en action. C’est comme ça qu’ils ont choisi.

19h30. Convocation devant le substitut du procureur qui me reproche dégradation et vol en réunion. Ma garde à vue est prolongée jusqu’à 09h30 le jeudi.

On me transfère à Hallencourt pour la nuit. On m’ouvre la porte d’un « cachot » (comment appeler ça autrement ?) où je réalise que je vais devoir passer la nuit. Un sommier en béton, un « matelas » en plastique de 5 cm d’épaisseur, des couvertures de l’armée, un trou au fond pour les besoins (sans chasse d’eau). On me retire toutes mes affaires. On m’explique que je pourrais me suicider ; j’ai beau expliquer que je ne suis pas du tout suicidaire, que j’ai quatre enfants et six petits-enfants, rien n’y fait. Quand la lourde porte se referme sur moi (combien de verrous ? quatre au moins) je suis sous le choc. Je ressens une telle inhumanité. J’aime écrire, lire, mais on ne me laisse rien. Je suis face à quatre murs sales et à un trou. J’ai quelques instants le sentiment que je ne suis plus rien. Il ne s’agit pas seulement de privation de liberté, c’est autre chose ; dans quel but agissent-ils ainsi ? Je pleure un bon coup puis je m’organise pour gérer mon temps : quelques mouvements de yoga [ici, texte corrompu] Je réussis à dormir. Le lendemain matin je demande à faire ma toilette ; ce n’est visiblement pas prévu non plus. On me trouve deux lingettes minuscules. Pas d’eau.

Jeudi 29 mai 09h00. Retransfert à Abbeville. Je comprends que la garde à vue est prolongée de vingt-quatre heures. Je suis blasée. Mais les manifestants sont là, je les entends et je les aperçois même par la fenêtre, ça me réconforte. Ils ne désarment pas. Je vois sur les journaux laissés sur le bureau que le porte-parole de la Conf’ a été arrêté en revenant pour nous soutenir – j’apprendrai plus tard comment il a été plaqué au sol par les gardes du corps de Monsieur Le Foll et la violence de son arrestation. Les médias sont bien présents. Entre les questions je dessine : notre ferme, les champs, les vaches, chacune avec son nom et son caractère. Les militants me font porter des sandwiches, trop bien.

Puis c’est la douche froide : ils parlent de me remettre en cellule d’isolement. Je me jette sur la fenêtre et je hurle qu’on va m’enfermer. Les potes en-dessous font le bazar. Ils me ramènent dans ce cachot, je vois les militants postés à la grille. Courage ! Quatre heures dans ce cachot, avec rien, enfermée par deux gendarmes qui ont l’âge de mes enfants. On ne me laisse pas un gobelet d’eau sous prétexte que je pourrais le découper et l’avaler… ? Ils disent qu’ils ne sont pas psychologues, dommage. Je vais chanter, « Ma France » de Ferrat, des chansons d’amour et de lutte, ça résonne pas si mal ; le temps passe.

Retransfert. Je demande à voir mon avocat qui m’annonce que je serai présentée au juge d’Amiens le lendemain.

Le retour en cellule est une horreur. Je sais que ça ne durera pas, que ce n’est rien comparé à d’autres. Ma tête raisonne mais les larmes coulent toutes seules. Je réussis à gérer. Je m’endors mais un abruti me réveille en pleine nuit pour savoir si je vis toujours.

Vendredi 30 mai. Transfert à Amiens. Avant de partir j’offre à certains gendarmes mes dessins, ils ne paraissent pas insensibles. Je comprends qu’on va me menotter. Ils sont sur les dents. Départ donc menottée encadrée de trois gendarmes armés jusqu’aux dents avec des gilets pare-balles. On part en convoi, sirènes hurlantes, avec deux motards qui ouvrent la route, ils ont ordre de ne pas s’arrêter. Que doivent penser les personnes qu’on croise ? Que j’ai commis un infanticide ou découpé mon amant en morceaux ? J’essaie d’avoir de l’humour pour prendre du recul !

Arrivée à Amiens je vois mes potes et je lève les poignets dans leur direction ; on me tire à une telle allure dans le palais de justice que je manque tomber à terre. On attend, les cinq dans des « cages ». Les gendarmes se marrent entre eux. Je chante.

Verdict : je suis placée sous contrôle judiciaire jusqu’au procès qui doit avoir lieu le 1er juillet avec interdiction de rencontrer mes « complices » sinon c’est la prison immédiatement, m’a dit le juge. En clair on nous empêche de préparer notre défense ensemble. Ils ne connaissent pas (et n’aiment pas) l’action collective.

Ainsi l’objectif est clair :

  • Faire passer les cinq personnes interpellées pour de dangereux illuminés ;
  • Éviter tout débat démocratique et museler les opposants au projet ;
  • Orienter l’agriculture vers une industrialisation avec des coûts les plus bas possible.

Des campagnes vidées de leurs paysans, sans vaches dans les champs, parsemées de grands bâtiments-usines ! Des scandales sanitaires à répétition, l’eau et le sol irrémédiablement pollués ! – comme c’est le cas pour les rivières de Franche-Comté.

Mais attention : trop de citoyens conscients vivent dans les campagnes pour qu’un tel projet passe. On est bien dans une action collective et, pour un enfermé, dix le remplacent.

Dominique Henry, institutrice et paysanne en retraite

Que faire ?

  • Vous pouvez diffuser mon témoignage dans vos réseaux ;
  • Adhérez à Novissen, aux amis de la Conf’ ;
  • Vous pouvez envoyer un soutien financier à la Conf’ pour payer le procès.

Gardez votre liberté de penser et d’agir sans vous laisser influencer par les médias dominants. Il faut s’informer au quotidien dès que l’on consomme. On est tous citoyens du monde et responsables !

Les nouvelles mammelles de la France :
le lisier et le lait corrompu.
Image de JH, domaine public.

Adresses utiles :

  • Novissen : 385 rue du Levant, 80132 Drucat, France.
  • Confédération Paysanne : 104 rue Robespierre, 93170 Bagnolet, France.
  • www. lesamisdelaconf.org

 

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En cheminant avec Lu Xun (II)

Need foot, not football, by Paulo Ito. Cliquez sur l'image pour le lien vers une source.

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En cheminant avec Lu Xun (II) :
Les écrivains et la révolution

« Chaque littérature est le produit de son milieu, et si des dévots de cet art aiment affirmer qu’il provoque l’événement, la vérité est que la politique vient d’abord et que la littérature se transforme en conséquence. » Lu Xun : Réflexions sur la nouvelle littérature d’aujourd’hui – 22 mai 1929.

Avant la révolution, bien des écrivains produisent des œuvres dénonçant les injustices, mais bien peu ont une idée ne serait-ce que pas trop floue de ce que devrait apporter l’avenir. Et quand la révolution explose, ces écrivains se taisent, ou deviennent d’un seul coup obsolètes.

Écrire demande du temps. Même si l’on peut écrire sans argent, il faut d’abord trouver du temps. Et pour avoir du temps, il faut ne pas avoir à chercher sans cesse de quoi vivre, soit par un emploi, soit par la mendicité. Il faut donc être intégré ou toléré dans un milieu qui a su s’adapter aux conditions sociales du maudit régime que l’on dénonce. Voilà pourquoi, dans le monde moderne, les écrivains “révolutionnaires” d’avant une révolution ne sont rien d’autre que des écrivains de la petite bourgeoisie ou de la petite noblesse, ou des satellites d’icelle. Même Rousseau, qui est un des pères de la démocratie (je ne dis pas de notre démocratie), fait petit bourgeois malgré ses airs bohèmes ; mais il le sait, et il s’en veut, et il en veut même à ceux qui l’entretiennent. Il vit douloureusement le conflit entre ce qu’il est et ce qu’il voudrait être. Il meurt avant la Révolution.

Celle-ci produit ses propres ouvrages. Des écrits politiques, puis de la littérature – la littérature politique, quant à elle, est une denrée plutôt rare, et voyez ce que ça donne : Le coup d’État permanent de François Mitterrand ne l’a pas empêché de renier tout de cet ouvrage magistral sitôt installé sur le trône. Au temps pour les « dévots de cet art » sensé changer l’Histoire.

Enfin, « c’est quand la révolution a obtenu quelques résultats et que le temps de respirer un peu est venu que les nouveaux écrivains révolutionnaires commencent à apparaître. »

Je vois donc bien que je ne suis pas un écrivain révolutionnaire. Je m’en doutais un peu.

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Je n’ai écrit que deux ouvrages qu’une critique hâtive pourrait qualifier de “révolutionnaires”. Dans l’un on y fait effectivement une révolution intense et planétaire, mais il faut attendre deux tomes et demie avant que celle-ci commence ; tout ce qui précède la seconde moitié du troisième tome fait partie de ce qu’on pourrait appeler de la “littérature pré-révolutionnaire”, produite par la petit bourgeoisie qui gémit avec talent sur les injustices du monde. Au moins n’ai-je pas prétendu parler au nom des prolétaires ; mais je l’ai fait au nom des précaires, et comme il y a des précaires dans toutes les classes, je suis à ma place et n’en usurpe aucune. Tout est pour le mieux.

Puis j’ai écrit un livre intercalaire, sur quelques prolétaires, justement, que je fus amené à côtoyer. Preuve éclatante que je ne pouvais en être, je n’ai pas supporté leur vie plus de quelques semaines. Mon corps ne suivait tout simplement pas le rythme, et risquait de me coûter plus cher à réparer que ce que j’allais gagner au bout du compte. Cela a donné un texte que Laurendeau, toujours indulgent avec les écritures des autres, a caractérisé comme l’ouvrage d’un intellectuel “brechtien”. Vous voyez qu’il ne parle pas de l’intellectuel révolutionnaire (je me demande si des ouvriers ont déjà trouvé le temps et l’argent d’aller voir une pièce de Brecht.)

Enfin j’ai écrit une histoire complètement typique de la “littérature pré-révolutionnaire” dont parle Lu Xun. J’y appuie mon propos sur l’hypothèse suivante : acculés par les circonstances, des gens pourraient retrouver en eux la dignité du chemin droit, et réagir peut-être même collectivement pour se sortir de la déchéance, tant morale que matérielle. Là, pour le coup je mets ma plume entre les dents et je me fâche tout rouge. J’y décris deux tentatives de redresser le monde : l’une qui est le fait d’une personne seule, et l’autre d’une communauté, les deux étant amenées à se rejoindre au-delà d’une nuit hugolienne où l’auteur s’affranchit de toute vraisemblance.

De la première tentative, que dire ? Certains jours, poussés par le désespoir, j’en viens à trouver que j’ai été bien optimiste. Voilà un personnage qui, enragé par une série de viols perpétrés en toute impunité par un contremaître, décide de lui démolir la tête. Son crime une fois commis (car ôter quelques dents à un supérieur hiérarchique est certainement un crime passible du bagne), mon cogneur ne pose pas au justicier et s’enfuit fissa, aidé en cela par quelques camarades. Dans la vraie vie, me dis-je parfois, les camarades en question auraient tout aussi bien pu se saisir de lui et le dénoncer, dans l’espoir de bénéficier d’une approbation condescendante, ou d’une petite pièce pour aller à la taverne, voire de jouir temporairement d’un peu moins de mépris, bref : dans l’espoir d’une remise de peine. En effet, quand on vit au purgatoire, on met ses grands sentiments de côté, on pare toujours au plus pressé, et malheur à ceux qui se font prendre. Chacun sa merde et Dieu pour tous. Du reste, le fascisme est tout de même vivable, n’est ce pas ? Tant qu’on n’est pas un opposant.

Il y a un proverbe chinois qui exprime cette misère. Il y en a même deux. Le premier : « Les héros vivent dans les livres. » Le second : « Une fois bien alimenté et correctement vêtu, on sait différencier l’honneur de la honte. »

Le clocher des tourmentes reste un livre agréable. La fin y est heureuse, et la communauté qui résiste à la dureté du monde y est peinte d’après nature. Les sentiments y sont nobles, et Richard Monette a pu dire de ce texte qu’il était bien écrit, qu’il véhiculait « de belles valeurs humaines, et qu’elles soient de gauche n’est pas un hasard. » C’est toujours ça !

Mais cela ne fait toujours pas de la littérature révolutionnaire.

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Cependant, il faut bien que ceci serve à quelque chose quand même. Prétendre, comme le fait hardiment Lu Xun, qu’un livre n’a jamais changé la politique, est à mon avis partiellement inexact. Si je suis de gauche, c’est bien parce que d’autres l’ont été avant moi, et l’ont écrit. Car ce n’est pas en regardant la télévision qu’on apprend à être de gauche ou de droite ; tandis qu’en lisant des ouvrages de Louis Blanc ou de Léon Degrelle, l’effet est immédiat.

Quant à savoir de quoi la révolution sera faite, si elle sera planétaire ou régionale, je n’en sais rien, et peu de politologues osent s’avancer. Je vois bien que les gens se désintéressent prodigieusement de ce que mon parti peut bien proposer en matière de changement, de radicalité, de “révolution par les urnes” et autres “sixième république”. Ils ne nous croient pas. Peut-être ont-ils raison mais en tout cas une chose est certaine : c’est eux qui feront la révolution, et ce ne sera pas en nous suivant. Il convient donc de nous mettre au service des groupes qui veulent résister ou combattre, au lieu de chercher à coller nos bannières sur toute parole de dignité. Tout en continuant à prêcher nos idées, bien entendu, mais sans espoirs démesurés.

Nul doute que la révolution ne s’avance. La crise financière de 2008 a généré une crise économique, qui a engendré la crise sociale. Une crise politique est donc tout à fait envisageable, qui parachèvera la série. En outre, comme aux époques de décadence, les masques tombent toujours plus violemment par terre, et la figure du démon devient de jour en jour plus discernable. On en vient même à ouvertement souiller, au su et au vu du monde entier, les cérémonies opiacées qui servent d’ordinaire à abêtir les masses. Aujourd’hui le foot massacre et impose des dictatures. Je pense qu’il s’agit là d’une des portes que les puissants n’auraient pas dû fracasser, mais ils l’ont fracassée, pensant peut-être que mouiller leurs victimes dans la corruption morale serait une bonne idée pour les museler encore un peu. Mais il aura d’autres portes fracassées, et quand on aura tout ôté aux gens, le monde s’embrasera. Ce sera probablement très moche.

En fait, nul ne sait où cela nous mènera. « Au début de la Révolution d’Octobre, beaucoup d’écrivains révolutionnaires [Lu Xun oublie les guillemets à ce terme] étaient enthousiastes et heureux de se soumettre à l’épreuve de la tempête, ils saluaient l’ouragan. Mais plus tard, le poète Essénine et le romancier Sopoly se suicidèrent et on disait ces derniers temps que le célèbre écrivain Ehrenbourg devenait plutôt réactionnaire. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit non pas d’un ouragan qui les emporte, ni d’une tempête qui les met à l’épreuve, mais d’une vraie et bonne révolution. Leurs rêves ont été fracassés et il ne leur est donc plus possible de vivre. »

Ces derniers temps je lis Informations Ouvrières. Je ne comprends pas tout ce qui y est imprimé, et je trouve qu’on m’y juge un peu sèchement, mais je trouve que c’est un bon thermomètre, ou baromètre.

 

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En cheminant avec Lu Xun (I)

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Les chantres de l’esprit national sont bien aimés des médias. Cliquez sur l’image pour accéder à son fichier source. (CC BY(NdFrayssinet)-SA 3.0)

Les membres de certaines branches de la religion chrétienne aiment à se dire qu’il existe une sorte de communauté qui relie les vivants et les morts à travers leur foi en Christ. Ils appellent ceci la “communion des saints”, qui traverse les siècles en déposant sur les âmes la lumière dorée de son présent intemporel.

Il m’arrive de penser la même chose à propos de ma bibliothèque. Des esprits familiers se penchent par-dessus les rayonnages, ils m’interpellent, ils se chuchotent des pages et se répondent entre eux, d’un millénaire à l’autre, d’une étagère à l’autre. Ma bibliothèque bien rangée est ainsi la lumière dorée dans laquelle baignent tous ces gens qui ont écrit. Voici ma communion des saints à moi.

Il est donc naturel que je me sente parfois tellement familier avec un auteur que je finis par me trouver suffisamment de ses intimes pour terminer ses phrases à sa place. L’héritage est alors en de bonnes mains.

Parmi ces auteurs, Lu Xun, que je relis en ce moment pour la huitième fois, m’est particulièrement cher car il a finement analysé la situation de son pays au tournant du vingtième siècle ; il en a identifié les maux, et suggéré des remèdes – ce qui est terrible, c’est que la pertinence de ses suggestions est malheureusement toujours valable à notre époque, et pour notre époque.

Dans le second volume de ses Œuvres choisies éditées en langue française en 1983, je ne cesse de trouver des sujets à billets de blogue. Du reste, Lu Xun lui-même utilise dans ses essais la forme courte, un peu spontanée, qui est celle du blogueur aujourd’hui. Je crois qu’indépendamment des difficultés liées au pilotage d’un ordinateur, cet écrivain aurait été tout à fait à l’aise avec WordPress, Eklablog etc.

Voici sur quoi je tombe, page 121, dans un texte où il est question de la petitesse d’esprit de ceux qui, petitement et petit à petit, démolissent un grand ouvrage dans l’espoir d’en retirer un petit bénéfice : « Est un bandit celui qui, en pensée ou en action, semble vouloir s’accaparer de certaines choses ; est esclave celui qui semble vouloir s’arroger de petits avantages et cela, aussi magnifique et agréable que soit l’étendard qu’il arbore. » Il n’est pas utile d’établir ici des parallèles avec la situation présente, la liste en serait trop fastidieuse. Continuons :

Pages 153 et suivantes, même tome, il est question des hommes sans têtes. Comme cela serait pratique à gouverner ! Plus besoin de mentir aux masses car, n’ayant plus de têtes, comment réfléchiraient-elles ? « Il ne serait pas nécessaire d’établir de différence entre les hauts-placés et le vulgaire au moyen de médailles et de chapeaux. La présence d’une tête ou son absence montrerait à suffisance que l’homme est maître ou esclave, fonctionnaire ou sujet, noble ou vil, supérieur ou inférieur. Il n’y aurait plus de révolutions, de républiques, d’assemblées nationales et autres affaires fâcheuses ; et beaucoup de travail pourrait être épargné, ne serait-ce qu’en fait de télégrammes. »

Mais pour arracher la tête aux gens, il faut en passer, tôt ou tard, par l’arrachage de leurs mots. Dépouillez un peuple de son vocabulaire, et regardez-le grommeler ensuite. Comment s’exprimerait-il, sinon par borborygmes ? La tête n’est plus loin de tomber, comme un organe inutile.

Raison pour laquelle les mots sont des cibles pour les vampires et les serviteurs des vampires. Et voilà bien du grand banditisme.

Par exemple, depuis deux millénaires, un « éducateur du peuple », ou « père de la nation », est un arnaqueur, et le mot démagogue, qui décrit l’être guidant les masses le long des chemins de la démocratie, est aujourd’hui un outil de dépréciation, là où jadis il était décerné à des bienfaiteurs (qui ne s’enveloppaient pas dedans spontanément ; on le leur donnait). Aujourd’hui, toute personne voulant tant soit peu libérer la population de ses diverses soumissions est stigmatisée grâce au qualificatif de démagogue ; même madame Eva Joly en fit les frais, chez Yves Calvi secondé par le vertueux Charles Beigbeder. Les deux, en outre, crièrent en chœur au “populisme”.

Depuis 2012, une semblable dégradation menace le mot socialiste. Mais alors que nous restera-t-il quand être de gauche sera tenu comme une infamie ? En France il apparaît que seul un socialiste est véritablement “de gauche”, tandis que la gauche radicale est déclarée “nazie”, et que les fascistes commencent à être déclarés “de gauche” dans tous les journaux “de gauche”. Quand tout sera bien mis sens dessus dessous, que restera-t-il au peuple, qui vaudra la peine de lui être enlevé ? Lu Xun donne la réponse, page 195 :

« Ceux qui se prétendaient des “lettrés” ou de la “classe supérieure” feraient bien aujourd’hui de se dire des “gens du peuple”. Un bon nombre le fait effectivement. Les hommes changent avec l’époque qui change. Aujourd’hui [1925], il nous faut fréquenter les écoles modernes alors que sous la dynastie des Qing [1644-1912] les intellectuels avaient à se présenter aux examens impériaux pour devenir bacheliers, ou à acheter ce grade. “Gens du peuple” est un titre qui acquiert de jour en jour de la distinction et il s’y rattache une gloire accrue. La dénomination s’attire pour ainsi dire le même respect que jadis “classe supérieure” et celui qui s’en prévaut conserve son statut antérieur quoique les temps aient changé. Si vous rencontrez un homme du peuple de ce genre, flattez-le ou faites-lui au moins un signe de tête, inclinez-vous, souriez et acquiescez à tout ce qu’il dit, ainsi que les classes inférieures le faisaient face aux grands. Sinon, vous serez accusé de manifester de l’“orgueil” ou d’arborer des “airs d’aristocrate”, car maintenant c’est lui l’homme du peuple. »

Lu Xun vécut pendant une période fort troublée politiquement, où la Chine, envahie par diverses nations, trébuchait à se chercher des raisons d’exister encore et, face à l’avenir incertain, glorifiait les oripeaux de son passé en refusant d’y voir son ancien esclavage, et les racines de sa déchéance manifeste. Consultant un périodique japonais, Lu Xun y découvrit un texte qui lui sembla avoir frappé « au bon endroit ». Une idée « que nous, Chinois, ne dirions pas ». Voici en substance le contenu de cet article :

« […] dans un pays sur le déclin, les hommes nourrissent toujours deux opinions contradictoires. Pour les uns, c’est l’“esprit national” qui importe, pour les autres, “la force de la nation”. Le pays continue à s’affaiblir quand les premiers sont en majorité ; il gagne en force s’il s’agit des autres. » En France aux Européennes, le parti de l’“esprit national” l’a emporté haut la main, tandis que celles et ceux qui voulaient défendre “la force de la nation”, et qui refusaient de la voir se faire dépouiller de tout, se sont fait rouler dessus et sont aujourd’hui objets d’un mépris teinté d’une fière condescendance.

Heureusement, il y a des les jeunes gens qui ne se désespèrent pas si facilement.

 

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Le voyageur aux poèmes

CC BY 4.0 - Wellcome Library, London.

CC BY 4.0 – Wellcome Library, London.

C’était comme un grand soir d’où montaient des légendes.
Les mots effarouchés s’étaient mus en offrandes
Et les rêves, sans bruit, touchaient nos doigts frileux.
Sur les lèvres en fleurs, avec de longues phrases,
Les vents graves et doux amenaient des extases,
Un ciel où l’on humait tout un chant d’astres bleus.

Mille pleurs en secret secouaient les fontaines.
L’enfance, on l’avait bue aux planètes lointaines,
Ivres et soulevés de triomphe et d’ardeur,
Et l’espace attendri, le temps d’une seconde,
D’un tournoiement suave étourdissait le monde ;
C’était comme un beau soir plein d’auguste grandeur.

Oh ! gardez-nous un peu ces cieux de laine tendre !
Le bonheur est si pur que l’on croirait l’entendre ;
C’est un éclat volé dans un chaste miroir.
Le bonheur, voyez-vous, c’est une autre innocence.
On ne finit jamais d’en regretter l’absence.
Ah ! mon Dieu ! le bonheur, si ce n’était qu’un soir ?…

Thierry Cabot : "Féerie" – La Blessure des Mots

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Berger : Ainsi poète serait un métier ? Je présume que c’est beaucoup d’essais, de travaux, d’application, d’affinage avant de trouver… je ne dirais pas des automatismes, mais des sillons menant à des endroits fructueux, peut-être ?

Cabot : L’écriture poétique comprend à mes yeux deux dimensions essentielles : l’inspiration et la "transpiration" à travers laquelle justement s’exprime le métier de l’écrivain. Parfois un seul vers donne le branle à mon imagination, qu’il s’agisse du premier ou du dernier vers d’un poème. Ensuite une trame s’ébauche et il faut, au milieu d’un magma en fusion, embrasser chaque détail au niveau rythmique, émotionnel et allégorique. Chaque mot doit être pesé, évalué en fonction de sa charge poétique et relié aux autres dans un mouvement de soie. Quand l’intensité est là, je peux écrire un sonnet en un jour à peine, sans aucune retouche. Le plus souvent, le travail se poursuit au cours des jours suivants, entrecoupé de moments de découragement et d’instants d’exaltation. Écrire demande beaucoup d’humilité.

Berger : J’aimerais bien savoir, non pas comment vient un sujet, mais comment vous savez qu’il faudra en faire un texte. Vous me dites qu’un vers arrive. Comment le rattachez-vous à une thématique ? C’est une question difficile, car elle demande de décrire des processus qui semblent aller de soi, je crois bien, même si c’est complètement trompeur. Autre chose : comment êtes-vous entré en poésie ? Et à quel âge ?

Cabot : J’ai commencé à écrire à l’âge de quatorze ans. Par pur défi. C’est plus tard que le désir d’accomplissement s’est en moi peu à peu frayé un chemin.

Stéphane Mallarmé disait : « On n’écrit pas un poème avec des idées mais avec des mots. » Je partage entièrement ce point de vue. En fait la thémathique est portée par les seconds qui, dans leur tension, dessinent de manière originale et singulière le visage des premières. Ainsi quand l’inspiration me saisit, je ne pense pas : « Tiens, j’ai une idée » mais plutôt « Chouette ! j’ai des mots. » Il peut s’agir d’un hémistiche, d’un vers, d’un quatrain. Quelquefois, à mon grand désespoir, l’élan retombe et se transforme en pétard mouillé. Le plus souvent, une véritable impulsion se fait jour et je prends bientôt le large :

Dans l’air vicié, le bruit dégueulant sur l’asphalte ;
L’enfer vil de la tôle éructant jusqu’au ciel ;
Des vitres laissant voir, enlaidis par le fiel,
Des visages de mort que jamais rien n’exalte ;

Une mer de capots hurlant, foudre et basalte ;
Partout la fumée âcre au nez pestilentiel ;
Et des milliers de fous, déchus de l’essentiel,
Dont pas un n’ait l’envie au moins de crier : « halte ! »

Ô cauchemar ! tant d’yeux ! dévorés de soupçons
Au milieu de l’horrible aboiement des klaxons ;
Tous ces cœurs mutilés ! saignant du même rêve ;

Ô quotidien cent fois imbécile et brutal !
Hallucinant décor ! où défilent sans trêve
Des pans de vie entiers reclus dans le métal !

Ci-dessus : "Embouteillage". La mer est rarement calme ; les tempêtes sont nombreuses ; il arrive même que les vents me soient contraires. En écrivant, j’ai toujours dans l’esprit une forme de spectre à la fois lumineux et sonore où chaque mot caressé, embrassé, doit trouver sa juste place. Rien n’est jamais simple. Il faut atteindre le point d’équilibre à partir duquel, savamment assemblés, ceux-ci grâce à un phénomène d’aimantation donnent leur plus forte charge poétique.

Si, l’œuvre achevée, le thème s’impose de lui-même, il n’est au fond que l’aboutissement d’un long tâtonnement sémantique entrecoupé d’ombres et de lumières.

Thierry Cabot : La Blessure des Mots seconde édition, augmentée jusqu’à 161 poèmes, très bientôt disponible chez ELP Éditeur.

 

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