De l’Atlantide et autres lieux

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Chronologiquement, l’Atlantide, ses habitants, ses rapports avec le voisinage, son ingenium (ses puissances et ses impuissances), c’est d’abord un ensemble de faits strictement africains (Hérodote, Diodore). Puis elle est utilisée comme une métaphore dans le conflit qui oppose l’Athènes antique et vertueuse à l’Athènes moderne et impérialiste – c’est cette Athènes prédatrice que l’auteur de la métaphore, le malicieux Platon, nommera « Atlantide ». À l’époque, les lecteurs comprenaient que Platon, à mots couverts, leur parlait de sa ville puissante et sourcilleuse, et qu’il avait déplacé son sujet dans les sables libyens par souci de ne pas avoir d’ennuis. Son récit fera même l’objet d’un pastiche par Théopompe, qui en avait saisi les vertus dénonciatrices.

De l’Atlantide et autres lieux

Mais très rapidement, l’humour et le second degré ne sont plus détectés. Philon d’Alexandrie, s’appuyant sur Platon, donnera à l’Atlantide ses lettres de noblesse en appuyant sur le côté spectaculaire de l’engloutissement dont elle fut victime.

Alors se lève, prodigieuse aurore, le soleil du mythe atlante. C’est Tertullien, puis Amobe, qui énumèrent les catastrophes qui ont ensanglanté le monde. Parmi elles, voici l’Atlantide racontée par Platon, dont la métaphore n’est plus comprise, et prend maintenant deux rôles : celui de récit historique, certes, mais aussi, et c’est là que tout se complique, de sujet allégorique. C’en est trop, la culture populaire chrétienne n’est absolument pas capable de suivre, et voici un Cosmas Indicopleustès, barbouilleur de phrases officiant en Alexandrie, qui affirme que l’Atlantide, ennemie d’Athènes, a été engloutie tout simplement par le Déluge, et il invoque Moïse pour confirmer ses dires.

Île gigantesque située dans l’océan, l’Atlantide fera fortune après la Renaissance. La découverte des Amériques lui conférera un crédit peu rencontré ailleurs : c’est armés de Platon et de la Bible que les explorateurs vont regarder ce nouveau continent, et Las Casas, l’homme de la fameuse controverse de Valladolid, pensera que l’Amérique est la preuve sur pied qu’une partie au moins de l’Atlantide n’a pas sombré. Du reste, si l’on en croit Frascatore (1530), les Indiens sont descendants de Noé, et l’on est bien certain qu’une au moins des dix tribus perdues d’Israël s’est établie sur ces rivages.

Peu à peu l’Atlantide en vient à ne plus avoir sombré, tandis que ses observateurs dérivent de plus en plus haut dans la stratosphère, malgré un Acosta, malgré un Montaigne, tous deux plus que sceptiques et vaguement goguenards sur l’ampleur que prend tout ce fatras. Et ce n’est pas fini, car le délire empire avec l’émergence de diverses mouvances de ce que Pierre Vidal-Naquet nommera le « national-atlantisme » : espagnol (le Mexique est atlante, et appartient de droit à l’Espagne, de même que les Antilles qui sont les véritables Hespérides, d’ailleurs Atlas régnait du côté de Cádiz), puis suédois (Uppsala est la capitale des Atlantes, cela ne fait aucun doute, et la péninsule scandinave est le berceau de la postérité de Japhet, fils de Noé et père d’Atlas). La France n’est pas en reste : le véritable nom de Noé est Gallus, mais oui, ce qui démontre tout, et l’Atlantide fut donc française. Ou génoise.

Plus tard, on situera l’Atlantide du côté de Petersbourg, ce qui vaut bien Madère ou les Canaries, en prenant toutefois la précaution de bien préciser que par « Mer rouge » il faut entendre « Océan atlantique » et que Platon est un penseur d’Inde.

Vers le premier tiers du vingtième siècle après Jésus-Christ, qui était Atlante et non point Juif comme le vulgaire le croit, le mythe se national-socialise en se germanifiant un bon coup avec un certain Herrmann. Encore un peu et la ville d’Heligoland sera la capitale du seul et véridique peuple élu.

Enfin, enfin ! après toutes ces inepties en quatre, huit, douze in-folio, voici un simple livret d’opéra : Der Kaiser von Atlantis, composé à Theresienstadt (actuelle République Tchèque) en janvier 1944 par un certain Peter Kien, musique de Viktor Ullmann. Le kaiser, qui répond au doux nom d’Overall, a tout d’Hitler, avec un peu du grotesque d’Ubu. L’Atlantide y est utilisée comme le symbole d’un empire totalitaire qu’il ne faut pas citer, mais Himmler, qui identifiait cette nation mythique à l’Allemagne, ne s’y trompe pas : Ullmann et Kien disparaissent à Auschwitz en octobre.

C’est à peu près la dernière fois qu’on manipule l’Atlantide et, par un juste retour des choses, c’est pour lui faire endosser le costume de ses premières années, du temps où Platon la voulait métaphore. Pierre Vidal-Naquet nous retrace cette histoire dans un charmant petit livre édité aux Belles Lettres, et qu’il intitule, tout sobrement, L’Atlantide.

Mais qu’en est-il, au juste, des Atlantes ?

Peuple habitant l’Atlas marocain (Hérodote) ; peuple de Libye voisin et victime des Amazones d’Afrique, à ne pas confondre avec les Amazones du Pont (Diodore de Sicile). Les Amazones d’Afrique, nous dit ce dernier auteur, « sont plus anciennes que les autres et les ont surpassées par leurs exploits. » Qu’on en juge : « Vers les extrémités de la terre et à l’occident de l’Afrique habite une nation gouvernée par des femmes, dont la manière de vivre est toute différente de la nôtre, car la coutume est là que les femmes aillent à la guerre, et elles doivent servir un certain espace de temps en conservant leur virginité. Quand ce temps est passé elles épousent des hommes pour en avoir des enfants, mais elles exercent les magistratures et les charges publiques. Les hommes passent toute leur vie dans la maison, comme font ici nos femmes et ils ne travaillent qu’aux affaires domestiques, car on a soin de les éloigner de toutes les fonctions qui pourraient relever leur courage. Dès que ces Amazones sont accouchées, elles remettent l’enfant qui vient de naître entre les mains des hommes qui le nourrissent de lait et d’autres aliments convenables à son âge. Si cet enfant est une fille, on lui brûle les mamelles de peur que dans la suite du temps, elles ne viennent à s’élever, ce qu’elles regardent comme une incommodité dans les combats et c’est là la raison du nom d’Amazones que les Grecs leur ont donné. On prétend qu’elles habitaient une île appelée Hespérie parce qu’elle est située au couchant du lac Tritonide. Ce lac prend, dit-on, son nom d’un fleuve appelé Triton, qui s’y décharge. Il est dans le voisinage de l’Éthiopie au pied de la plus haute montagne de ce pays-à, que les Grecs appellent Atlas et qui domine sur l’océan. L’île Hespérie est fort grande et elle porte plusieurs arbres qui fournissent des fruits aux habitants. Ils se nourrissent aussi du lait et de la chair de leurs chèvres et de leurs brebis dont ils ont de grands troupeaux, mais l’usage du blé leur est entièrement inconnu. Les Amazones, portées par leur inclination à faire la guerre, soumirent d’abord à leurs armes toutes les villes de cette île, excepté une seule qu’on appelait Méné et qu’on regardait comme sacrée. Elle était habitée par des Éthiopiens Ichtyophages, et il en sortait des exhalaisons enflammées. On y trouvait aussi quantité de pierres précieuses comme des escarboucles, des sardoines et des émeraudes. Ayant soumis ensuite les Numides et les autres nations africaines qui leur étaient voisines, elles bâtirent sur le lac Tritonide une ville qui fut appelée Cherronèse à cause de sa figure. Ces succès les encourageant à de plus grandes entreprises, elles parcoururent plusieurs parties du monde. Les premiers peuples qu’elles attaquèrent furent, dit-on, les Atlantes. Ils étaient les mieux policés de toute l’Afrique et habitaient un pays riche et rempli de grandes villes. Ils prétendent que c’est sur les côtes maritimes de leur pays que les dieux ont pris naissance, et cela s’accorde assez avec ce que les Grecs en racontent ; nous en parlerons plus bas. Myrine, reine des Amazones, assembla contre eux une armée de trente mille femmes d’infanterie et de deux mille de cavalerie, car l’exercice du cheval était aussi en recommandation chez ces femmes à cause de son utilité dans la guerre. Elles portaient pour armes défensives des dépouilles de serpents, l’Afrique en produit d’une grosseur qui passe toute croyance. Leurs armes offensives étaient des épées, des lances et des arcs. Elles se servaient fort adroitement de ces dernières armes, non seulement contre ceux qui leur résistaient, mais aussi contre ceux qui les poursuivaient dans leur fuite. Ayant fait une irruption dans le pays des Atlantides, elles vainquirent d’abord en bataille rangée les habitants de la ville de Cercène, et étant entrées dans cette place pêle-mêle avec les fuyards, elles s’en rendirent maîtresses. Elles traitèrent ce peuple avec beaucoup d’inhumanité afin de jeter la terreur dans l’âme de leurs voisins, car elles passèrent au fil de l’épée tous les hommes qui avaient atteint l’âge de puberté et elles réduisirent en servitude les femmes et les enfants ; après quoi, elles démolirent la ville. Le désastre des Cercéniens s’étant divulgué dans tout le pays, le reste des Atlantes en fut si épouvanté que tous, d’un commun accord, rendirent leurs villes et promirent de faire ce qu’on leur ordonnerait. La reine Myrine les traita avec beaucoup de douceur. Elle leur accorda son amitié et en la place de la ville qu’elle avait détruite, elle en fit bâtir une autre à laquelle elle fit porter son nom. Elle la peupla des prisonniers qu’elle avait faits dans ses conquêtes et des gens du pays qui voulurent y demeurer. Cependant les Atlantes lui apportant des présents magnifiques et lui décernant toutes sortes d’honneurs, elle reçut avec plaisir ces marques de leur affection et leur promit de les protéger. »

Les Amazones tourmentaient jadis les Atlantes. N’est-ce pas merveilleux ? Mais dites donc, puisqu’elles habitaient les montagnes courant du nord du Maroc jusqu’en Algérie, en trouverait-on des traces aujourd’hui ? Eh bien d’après moi, oui. Improprement appelés Libyens, Maures, Gétules ou Garamantes, les Berbères se nomment eux-mêmes les Imazighen, ou peuple Amazigh, et leur langue, le tamazight, est parlée jusque chez les Berbères de Kabylie, région où Hérodote voyait jadis les tribus des Maces ou Mazices, qui comprenaient les Atlantes, dit-il. Bref. Joyeux Noël. Ci-dessous, portrait d’une jeune Amazone de Kabylie, auteure d’un joli ouvrage sur l’intégration que je vous recommande.

FIN

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Les olives à pizzas

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Cela fait des mois et des mois que certain camarade m’enquiquine à vouloir me faire commettre de petits billets à propos de tel ou tel sujet élevé de la gastronomie, chose éminemment française, mais voilà, j’ai toujours été sec en matière de commentaire cuisinier. Jusqu’à ce que… Voici la copie d’un billet posté sur un célèbre blog du Québec.

Petite malédiction rapide

Sortant de ma sieste avec encore sur la langue le goût infect de ces petites olives cuites et misérables que des imitations d’hommes parsèment sur certaines pizzas industrielles avant de congeler le tout en un grand disque froid, plat, insipide et cassant, je n’ai pu m’empêcher de pousser un grand feulement dégoûté qui m’a jeté encore tout échevelé sur mon clavier. Vous autres au Canada n’avez pas de ces soucis-là : d’expérience je sais maintenant que vos pizzas industrielles sont certes constituées d’ingrédients qu’il conviendrait de classer dans la catégorie des légumes à peine regardables, des sauces auxquelles mieux vaut rendre un culte préventif avant que de les ingurgiter, et d’un fromage qui apparemment ne pousse qu’en boulettes de la taille d’un grêlon, et dont on se demande si une vache a véritablement contribué un jour à la fabrication, mais au moins la pâte est-elle épaisse et bonne, et l’ensemble est non seulement somptueux comme une de vos pâtisseries baroques, mais abondant en goût, généreux en matière, et dispensateur d’harmonie, de bien-être et de sérénité conviviale. Ce qui est loin d’être le cas de la pizza industrielle française, croyez-m’en. Donc vous avez tout compris à la pizza, et nous peu.

J’en veux pour preuve les olives.

Les vôtres ? Elles sont noyées dans la masse des choses à manger qu’on trouve sur vos pizzas, tandis que les nôtres – pardon d’être un peu véhément –, elles dépassent, elles font saillie, en goût comme en couleur, infectes petites taupinières carbonisées dominant la morne plaine d’une feuille farinée peinte à la tomate et sillonnée de quelques vergetures fromagées aromatisées d’un jambon fade et que rehausse, aux moments grandioses, un éclat de poivron vert.

Alors que tout de même !

Sur mon marché hebdomadaire de la place des Lices à Rennes, on trouve une bonne douzaine de stands où l’on vend des olives, marinées dans les préparations les plus expressives, les plus poétiquement gourmandes, avec pour conséquence que s’affichent dans leurs saladiers de présentation des prix qui rappellent ceux qu’un traiteur de luxe aime à pratiquer pour ses préparations à base de foie de palmipède engraissé parfumées aux lamelles de champignons rares.

À côté de ces extrémistes du condiment, on trouve, dans les IGA du coin (Lidl, Leader Price, Carrefour market, Super U etc.), de très honnêtes bocaux d’olives vertes ou noires qui ont été attendries dans une saumure sans esprit, mais sans vice. Rien à redire, c’est encore mangeable.

Entre les deux, on peut, par souci de ne pas se ruiner tout en mangeant du bon, aller se défouler le gésier en achetant soit chez un turc, soit chez un grec, des olives de Kalamata et d’autres lieux célèbres, pour un prix raisonnable et une saveur enlevante. Libre à nous de mettre ces petites choses avec ou sans noyau sur une pizza de notre fabrication.

Mais les olives de nos préparations surgelées…

Ô pauvres de nous ! On sent qu’elles ont passé leur vie dans une saumure conçue par les plus incultes des petits démons insipides et rosâtres qui vivent sous le troisième cercle des Enfers, le fameux cercle des gourmands où, du reste, l’on est en train de chauffer ma place. Oui car sous ce cercle terrible et fort peuplé, et lui faisant comme un pôle négatif, se trouve un cercle clandestin voué à la thématique de la sale bouffe : c’est le cercle des incontinents de la cuisine, le cercle des bouchés à l’émeri, qui n’ont aucun sens ni artistique ni culinaire. Il faut avoir été un barbare à peine humain pour y accéder, il faut avoir été un semi-crétin capable de grands ravages culturels et émotionnels, mais de ravages commis médiocrement, sans le savoir, sans faire exprès… commis en respectant les consignes de la direction, ou celles de l’emballage.

Vous y attendent, dans une ambiance d’étuve parfumée aux vapeurs de cervelas industriel, de boudinés démons à la peau de saucisse synthétique, occupés à touiller la saumure dans laquelle ils vont vous plonger, ô vous les amateurs de charcuterie en plastique et de sauce en flacon péteur ! Cette même saumure qui, plus tard, propulsée vers la surface grâce à des ascenseur express, deviendra la sinistre saumure des olives à pizzas surgelées. La recette en est sordide ? le goût aussi, qui rappelle un mélange de glaires nasales pour le côté salé, et de sueur d’aisselle pour l’amertume. Plonger n’importe quel fruit dans ce bouillon terne transforme la chose… en chose, justement, et en plus jamais rien d’autre. Une olive ainsi traitée, puis congelée sur son bloc de peinture à la tomate, puis décongelée dans un four portée à 240°C donne au fruit, ou à ce qu’il en reste, une saveur qui, moi, me ramène immédiatement au temps lointain où je rôdais, désœuvré et sale, en été, au bord de l’Huveaune, un petit ruisseau suburbain qui servait d’égout à ciel ouvert à plusieurs quartiers de Marseille, en France du sud. S’échappaient de ce marigot en ébullition lente des nappes de flatulences chaudes, désolantes pour l’esprit comme pour les plantouilles qui osaient croître en ces lieux, et dont l’odeur pétrolico-intestinale me hante aujourd’hui à chaque pizza industrielle promenée sous mes narines. C’est la même, voyez-vous. Au relent près. Ma maudite petite madeleine à moi.

Je pense sincèrement que les êtres qui ont trouvé génial de gaspiller des millions d’oliviers pour décorer nos pizzas avec ces petites mines antipersonnel à moitié planquées sous un bavouillis de fromage fondu, ces êtres ne sont pas de notre monde. Mais ils le contrôlent ! Ils sont les habitants d’un cercle ancien, et vivent dispersé au milieu des Terriens. Ce sont les marchands de saloperies, et nous sommes plongés dans leur cercle dès l’enfance, sans alternative durable, sans espoir net, sans autre horizon qu’une enceinte de barquettes vides ayant contenu divers produits frelatés dès leur conception, et que visitent les mouches. Décorées d’étoiles vulgaires chantant la gloire de tel ou tel rabais temporaire et putassier, ces collines de barquettes bouchent la vue et l’imagination.

De ce cercle immense, les olives à pizza, avec leur goût de caleçon bouilli, en sont la décoration principale. Le sapin de Noël a ses boules, le cocu a ses cornes, notre monde a ces olives, comme un petit rappel nauséabond de la permanence de la bassesse dans le rôle de valeur suprême du capitalisme.

FIN

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Recueil de bêtes sauvages (II)

 

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Voici la seconde partie d’un nouveau roman, à paraître fin 2016, dont je pensais avoir achevé la structure. Mais voici que s’entrelace à l’intrigue principale un nouveau combat. Le titre en est : Recueil de bêtes sauvages. Cela se passe sur un continent en cours de terraformation d’une lointaine colonie terrienne. Il y a une université où l’on travaille sur les insectes pollinisateurs pour les jardins et les potagers des longs voyages interstellaires, il y a un réacteur génétique, une pénurie presque totale de mâles chez les vertébrés issus des races terrestres, et des histoires de bêtes. La grande question sera : comment les humains des colonies assument-ils leur sexualité ? Et aussi : où, finalement, règne la sauvagerie ? Je mets en scène ours, sangliers, chats et griffons, chiens des montagnes, et je ne sais trop quoi encore : jardiniers, chasseurs… humains chassés.
La première partie est ici…


La visite au nid

Le lendemain tôt, je passe aux cuisines me munir d’un repas froid pour quatre humains et une chienne, et file au dortoir des pépinières pour enlever quelques élèves jardiniers en leur promettant une virée sur les plateaux à la recherche d’une chienne, de jeunes chiots à peine nés et de quelques graines de plantes rares. Trois filles se proposent, en tenue de forestières, prêtes à câliner tous les chiots qu’on voudra bien leur présenter. À huit heures nous sommes en route.

La première fois que j’avais découvert la maternité des chiennes, cela faisait juste onze mois que j’avais pris mon service à la Tour. Les bêtes commençaient à me faire confiance, ce qui n’est pas gagné avec des indépendants comme les patous. Cette nuit-là, en me promenant à la suite des griffons, je m’étais enfoncé dans les broussailles qui montaient à l’assaut d’un plateau. En débouchant sur la table calcaire qui chapeaute le massif, je m’étais arrêté un instant pour m’orienter aux étoiles. C’est alors qu’une chienne, sortant de la chênaie, s’était présentée.

Pendant cinquante minutes, nous avons marché silencieusement, elle devant, moi derrière. De temps en temps elle se retournait et me gratifiait d’un sourire. Puis, à l’abord d’un ravin qui plongeait argenté sous les lunes, elle me fit ses adieux et s’en retourna dans la nuit, tache blanche fantomatique bientôt confondue avec les spectres, avec les impressions de présence, avec tous les nuages de presque rien qui palpitent au creux des ombres et qui existent à peine. Elle marchait sans aucun bruit au milieu des feuilles, et disparut dans le bois comme en se dissolvant. Je la suivis à l’estime pendant cinq minutes, en me tenant sous son vent. Au débouché dans une clairière, j’entr’aperçus des taches blanches qui bougeaient au loin. Puis j’entendis des petits cris de juvéniles. La chienne était venue mettre bas dans un nid d’herbes au beau milieu d’un domaine sauvage peu fréquenté des hommes, et suffisamment giboyeux. Elle reviendrait à la Tour quinze jours plus tard, suivie de deux gros chiots sentant la sauge et le lichen.

Cette rencontre au milieu de la nuit, sur un plateau forestier bien au-dessus des nuages, avait eu quelque chose de magique, ou de puissamment vrai – c’est du pareil au même. En ces instants, chacun se sent à sa place, et au plus exact de sa tenue. Ainsi passent les compréhensions, tandis que les conflits ne trouvent nulle pitance. À preuve une sieste que j’ai pu partager, tout enfant, avec un grand chat sauvage dans une ravine ; à cinquante mètres l’un de l’autre, et tous deux parfaitement heureux de l’harmonie organisée autour de cette affaire.

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Donc ce matin nous escaladons les pentes de la maternité – plusieurs expéditions à la recherche de mes patous engrossées m’ont convaincu qu’elles ont trouvé, dans ce secteur très précisément, l’endroit qui leur semble idéal pour mettre au monde des enfants heureux. Nous faisons du bruit pour signaler notre arrivée, et nous progressons lentement non seulement parce que nous herborisons mais aussi parce que les bois par ici sont dangereux à cause des gouffres qui s’y tapissent. En outre, certaines falaises découvrent à leur base des bancs de fossiles – il y a même, en plein milieu de ce pays calcaire, des bombes volcaniques, dans lesquelles on trouve de l’olivine.

Nous abordons par l’est une vaste doline plate et herbue, entourée de fourrés inextricables d’où pointent, comme des menhirs, des chicots de calcaire dolomitique – une doline est une dépression, une cuvette qui ramasse toutes les eaux de surface et les engloutit. Je suis en train de courir derrière une longue vipère lorsque des cris de ravissement me parviennent, en provenance du sud. Et l’on m’appelle. Je bifurque à main gauche en direction d’une petite falaise, au pied de laquelle s’ouvre une grotte que je connais d’une année précédente. Dans le porche, les jeunes filles gesticulent à mon attention. À leurs côtés se tient une grande bête blanche que je prends d’abord pour un veau, selon l’usage ; cette association pour ainsi dire traditionnelle m’indique vite qu’il s’agit de ma patou, la nouvelle maman.

Quand je m’approche, elle me reconnaît et vient à ma rencontre en ondulant du croupion, la queue battant l’air. Elle a baissé les épaules, dodeline de la tête et me sourit, les yeux me regardant par en-dessous. Elle me demande quelque chose.

Elle m’entraîne dans les graminées. Ma troupe suit, joyeuse et babillarde, à quelques pas derrière. Nous allons vers le centre de la doline. Là, les hautes herbes s’ouvrent sur une petite aire piétinée, au centre de laquelle bâille une minuscule grotte où je ne pourrais pénétrer qu’à quatre pattes. C’est du reste dans cette position que quelqu’un en sort : un chiot, beaucoup plus gros qu’un marcassin mais chiot quand même, qui vient d’abord lécher les babines de sa maman avant de nous offrir son plus bonhomme sourire. Puis un autre apparaît entre les racines d’un ronce ; il tient en sa gueule une patte de lapin. Je vois bientôt que de nombreux oreillards gisent çà et là, en morceaux épars mâchonnés cent fois.

Mes filles poussent à l’unisson un pur cri d’adoration tout en gorge et en trémolos, et se précipitent sur les deux grosses peluches, qu’elles couvrent de baisers. La mère, heureuse et fière, les laisse faire.

Je me mets à genoux. Les charognes des lapins sont bien vieilles, et bien sèches. Ici l’on ne mange pas tous les jours de la viande fraîche. L’automne, si haut dans le sud, est quand même austère. Cependant, les enfants ont un poil magnifique et ne semblent manquer de rien. Un peu d’eau peut-être ? J’en verse dans mon quart ; les museaux viennent s’y plonger.

Nous passons là des heures de cabrioles, de jeux et de ris, papouilles et chahutages, à partager des viandes et des croûtes de fromage. Nous lançons des pattes de lapin ; nous nous faisons lécher et relécher, mordiller, pincer, suçoter ; nous marchons dans toutes sortes de crottes embusquées.

En fin d’après-midi, je grimpe sur un chicot planté dans les buis à l’ouest de notre position. De là, je découvre comment fonctionne ce paysage. Voici, sur tout le cercle de l’horizon, un immense moutonnement d’arbres qui est le maquis. Rien ne le traverse, si ce n’est, invisible, le lacis des sentiers qu’empruntent les bêtes, et deux grosses failles d’anciens séismes. Au milieu de cette verdure, la doline fait un rond d’herbes jaunies sous le soleil, que gardent six chicots de vingt mètres de haut ; toute bruissante de millions d’insectes, elle chauffe au dernier soleil de septembre. En son centre, la petite grotte qui sert de terrier aux chiens colore l’herbe d’un vert plus frais. Quelques taches blanches batifolent à proximité. J’entends un des chiots qui jappe. Dans les lointains, des montagnes se déguisent en nuages ; des horizons s’étirent sous un ciel orangé. L’ombre de mon piton rocheux a rejoint le nid des chiens. On me regarde. Je regarde le monde.

Pour finir, nous sommes si bien parfumés au chien qu’à la nuit tombée, la bergerie dans laquelle nous dormons, et qui jusqu’alors avait fort dignement pué le suint de vieux mouton, se met à sentir le chenil, au grand désarroi des trois brebis qui y logent ce soir.
 

L’Université

Le hall du bâtiment principal possède le plus fameux trésor de toute nos colonies : un panneau de marbre gris pâle constellé de fossiles assez proches, dans la forme et la structure, des ammonites terriennes. Le panneau fait la largeur du hall et s’élève sur trois étages. Sa roche date de neuf-cent millions d’années. Six espèces y sont représentées, habitantes de mers chaudes et peu profondes. Dans leurs coquilles, les cloisons qui séparent les compartiments sont rehaussées de calcite blanche en cristaux minuscules. L’ensemble a été extrait au fuseau à plasma dans une carrière qui exploite ce marbre pour décorer l’intérieur des vaisseaux. La barge qui a transporté ce morceau a mis deux semaines pour faire le voyage depuis le gisement ; il lui a fallu franchir quatre vallées majeures, et le dernier jour elle a plané au milieu d’une tempête. Une fois la plaque posée sur son emplacement définitif, les robots l’ont polie pendant un mois entier, très lentement, tandis que les ouvriers construisaient le hall tout autour. Cette pièce unique symbolise l’immense respect que nous portons à la nature, et l’excellence de notre renommée, qui nous a permis de financer une telle folie grâce aux dons envoyés par la douzaine de colonies disposées, une tous les trente degrés de longitude, dans la bande tempérée de l’hémisphère sud de notre planète.

Mais cette opulence est justifiée, puisque c’est de nos études que dépend le confort alimentaire et médical des voyages interstellaires, ainsi que, supposons-nous, le futur de l’espèce entière. Notre réacteur génétique est à la base de cette gloire, et cela explique au moins pour moitié le fait que cinq armées se relaient en permanence autour de notre système pour le protéger – la seconde raison étant que c’est, inexplicablement, sur ce monde-ci qu’il naît le plus de mâles chez les mammifères d’origine terrienne : la proportion est de presque un pour vingt-quatre chez les chiens, pour atteindre un pour vingt chez les humains, et culminer à un pour seize chez les souris blanches.

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Quand je ne donne pas de cours, je travaille souvent au Centre de terraformation, bâtiment 4. C’est ici que s’étale, apparemment sans fin, ma corvée de paperasses et de courriers. Je gère les relations avec les écoles d’ingénieurs écosystèmes : échanges d’étudiants, doubles cursus, compatibilité des formations. C’est une pluie continuelle de cas particuliers et de litiges qui nous tombe sur la table, à moi et à mes « soutiers » ahanants dont je suis ici le tambour, le garde-chiourme, l’instructeur et le confesseur. Dix-huit secrétaires se trouvent sous ma responsabilité, tous mâles et en âge de procréer, ce qui fait que je dois en plus tenir le mauvais rôle de la duègne, qui surveille sa troupe afin qu’elle soit en ordre de marche et ne se disperse pas, aux heures de travail, dans des aventures avec les innombrables demoiselles du campus – les nuits de ces messieurs sont déjà bien remplies, et les petits yeux qu’ils arborent le matin semblent confirmer la rumeur qui veut que je sois l’entraîneur d’une troupe d’étalons, rumeur que je soupçonne le doyen d’entretenir.

Ce n’est pas forcément drôle. La rareté des hommes entraîne une régression des mœurs qui nous replonge dans les temps d’intolérance de l’ancienne Terre : car si le lesbianisme est, par la force des choses, consubstantiel à la pratique amoureuse de nos colonies, l’homosexualité masculine y est tenue comme une abomination digne du bûcher, et notre université n’échappe malheureusement pas à l’emprise épouvantable de cette répulsion. Très rares sont les esprits capables d’y résister, et nous notons, chaque année, plusieurs cas de suicides dont on peut envisager qu’ils sont dus au malheur d’être né “mauvais mâle”. Nulle loi ne saurait combattre de semblables haines, où la victime est accusée de trahison contre l’espèce. Raison pour laquelle le réacteur génétique est considéré, dans nos équipes, comme le dernier espoir de contenir et notre barbarie, et nos religions : soit nous réussissons à lui faire cracher ce qu’un dieu produirait, soit des prêtres le démoliront.

Et ceci a une conséquence sur notre sécurité : si l’imperium, dont parle Spinoza, est en définitive ce par quoi « la multitude que forment les individus règne sur les individus qui composent la multitude »– je cite ici maître Lordon Atterré, un penseur d’avant le temps d’envol –, alors notre ennemi est terrible, puisqu’il donne ses ordres à travers le cœur de chacun des habitants de notre monde, et des mondes alentours.

L’Université se trouve donc à la pointe de bien des combats. Aucune erreur ne lui sera pardonnée, et sa gloire doit constamment être entretenue, tous les jours par une ostentation digne des anciens tsars, et quelquefois par le coup de tonnerre d’une découverte dont les implications iront se ficher dans la chair de la civilisation.

Car, à la fin de tout, c’est la gloire qui seule est capable de, parfois, maintenir la haine à distance : en faisant rêver nos douze millions de colons, nous contenons ce que l’imperium pourrait leur dicter, et repoussons les menées expansionnistes des autres planètes en associant chaque humain de celle-ci à la défense de ce que nous poursuivons.

En somme, l’Université est le plus grand adversaire moral des douze colonies, mais aussi leur plus beau joyau, et le réceptacle de tous leurs espoirs. Condamnés à une régulière obligation de résultat née de la pression terrible à laquelle nous sommes soumis en tant que pionniers scientifiques agissant sous le regard impérieux, nous résistons tant bien que mal, et nos armées veillent dans le bouclier cométaire tandis que nous essayons de faire le silence pour chercher, dans le sous-sol de la Tour des vents, et trouver ce qui y chuchote depuis bien avant notre arrivée.
 

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À SUIVRE…

FIN

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D’origine musulmane

Helgi Thorsteinsson: Klippor och berg på Sydisland, march 2010. (CC BY 2.5 DK)

D’origine musulmane

Rennes. Ce jeudi 12 novembre à 18h30 au Café des Champs Libres, à l’occasion d’Un automne littéraire – le monde en soi, trois personnes furent invitées à venir donner leurs prescriptions en matière de lectures.

Parmi elles, Isabelle Appéré, bibliothécaire aux Champs Libres, nous parla du très dense roman d’Eiríkur Örn Norðdahl intitulé Illska. L’histoire débute avec la rencontre d’une Agnès et d’un Omar. Et voilà le problème terrible qui nous a bondi à la figure : Isabelle Appéré nous a dit, à propos de cet amoureux d’Agnès, qu’il était un « jeune homme d’origine musulmane ».

Petite remarque : quand on est catégorisé comme étant d’origine X, cela signifie qu’on a quitté X. Une personne d’origine égyptienne n’est, de toute évidence, plus en Égypte, sinon elle serait encore Égyptienne sans difficulté. Égyptienne d’identité. Ainsi donc, une personne d’origine musulmane doit être née en Musulmanie, pays mythique rempli de sable et de dromadaires, situé quelque part entre le jardin d’Éden, l’Atlantide, la source du Nil et le territoire des Amazones. Mais cette personne d’origine musulmane n’y vit plus, sinon elle serait encore Musulmane d’identité. Sans difficulté. Ainsi, les gens qui utilisent l’expression « d’origine musulmane » montrent qu’ils manipulent le sujet auquel elle est sensée se rapporter avec de très, très longues pincettes, si longues qu’ils en perdent de vue l’objet même de leur circonspection, et le décrivent par conséquent très mal. Car encore une fois, qu’est-ce qu’une personne d’origine musulmane ? Un Auvergnat à la mode de Brice Hortefeux, ou un musulman tout court qui, du coup, n’est pas d’origine ?

Précisons. Isabelle Appéré porte le même patronyme que celui de la maire de Rennes, Nathalie Appéré, socialiste. Que dirait Isabelle si je décrétais qu’elle est donc, de toute évidence, « d’origine socialiste » ?

Dans le silence qui suivrait mon affirmation se glisseraient bien des petits soupçons quant à la régularité avec laquelle la bibliothécaire aurait, par exemple, reçu ce poste. Et les démentis qu’elle ne manquerait pas de fournir n’enlèveraient jamais totalement la souillure du soupçon dont je l’aurais, avec mon « origine socialiste », sinueusement recouverte. Ne serait-elle pas en droit de crier à la calomnie ?

Le thème central du roman Illska est le fascisme, l’extrême-droite, la haine. Isabelle Appéré se fait ici, en toute tranquillité, le vecteur d’une idéologie terrible qui caractérise des gens par leur religion supposée, et en fait le marqueur de leur identité. Cette étoile jaune que distribuaient jadis les démons de l’extrême-droite européenne, elle la distribue tout placidement au premier quidam un peu basané qu’elle rencontre. Ici, c’est dans un livre. Voici encore un coup de binette donné dans le terrain que se propose de labourer le fascisme d’aujourd’hui : dans notre conscience ordinaire. C’est une honte, c’est crasseux, et cela nous est venu, par malheur, d’une bibliothécaire. C’est à se pendre tellement c’est désespérant. Nous sommes envahis. Le chiendent est dans nos têtes. « Quand nous nous taisons, nous hurlons. » Toute chose est-elle comme Hitler ?

Le lendemain, d’autres personnes, elles aussi décrétée « d’origine musulmane » alors qu’elles sont d’abord des tueurs lâches, se sont jetées sur des foules à Paris. C’est ici l’extrême-droite religieuse qui massacre, tout tranquillement, tout placidement, notre démocratie. Et l’extrême-droite politique, de Sarkozy à Le Pen, en sortira sanctifiée. Mais l’extrême-droite, quel que soit son drapeau, nous trouvera toujours dressés contre elle, sur tous les fronts, dans tous les fronts, même celui d’une bibliothécaire innocente qui a eu un mot malheureux. Car nous sommes de gauche, et nous ne lâchons pas notre humanité.


Eiríkur Örn Norðdahl : Illska. ISBN : 979-10-226-0165-8.
Traduction Éric Boury. 608 pages. 24€.
Éditions Métailié.

FIN

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Histoires de ténèbres et de lumière

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Sortie de mon dernier ouvrage, centré sur les perceptions que nous avons des mondes souterrains. Le sujet est loin d’être épuisable.

Introduction :

Seul ce soir, je repense à mon enfance, qui fut moche. J’étais un étranger au milieu des racistes. Mais, dans la zone de transition entre la fin de l’adolescence et le début de l’âge adulte, il m’est arrivé des tas de choses que je suis allé arracher aux coffres-forts de la vie. Les gouffres et les forêts en font partie, ainsi que la mer et ses mystères. Mais il y eut aussi des rencontres avec des gens qui existaient de travers. Entre tous, je me souviens d’une dame qui vivait, avec sa vieille mère et des générations de petits chiens astucieux, dans une maison remplie de merveilles issues de la nature. Il y avait dans des tiroirs des diamants bruts énormes, laids mais d’une valeur astronomique, mélangés à des cristaux de sel gemme sales, des crottes de lion fossilisées, des trilobites, de l’or en dendrites et des coquillages.

Assis dans les sofas profonds du “petit salon”, le dos contre un bar en teck et en rotin orné de figures de pirates, j’écoutais mon hôtesse discourir sur un chanteur célèbre qui s’était produit au cabaret de Momus, au dix-neuvième siècle naissant ; et tandis que ma vieille amie parlait et fumait et toussait et parlait encore tout en ingurgitant force cognacs, je lisais les paroles des chansons du bonhomme dans un livre minuscule, intitulé Les soupers de Momus, que je tenais en équilibre au sommet d’un genou, tandis que mes mains étaient occupées à peigner la tête d’une jeune princesse jivaro morte un siècle auparavant.

J’ai souvent peigné la princesse, et c’est devenu même une expression, pour signifier que je venais tenir conversation dans le petit salon aux merveilles. Tandis que je dépoussiérais la longue chevelure, mes yeux s’attardaient sur des gueules de requins, des dos de tortues marines, et sur d’énormes cristaux de quartz en provenance des puits de Madagascar. Oh que je les ai regardés, ces cristaux magnifiques !

Des papillons morts tournaient lentement sous les lampes, et la princesse, qui n’avait plus un gramme d’os, me faisait la grimace. Mais elle était mignonne quand même, à travers son visage en cuir ancien. Je suis désolé qu’un jour un voleur se soit emparé de ce petit butin. J’aurais tant aimé continuer à peigner ma jolie princesse. Car j’en aurais peut-être hérité.

Ce soir je regarde dans la vitrine à ma gauche luire les ormeaux géants qui me viennent de cette dame, et je soupire. La nuit barbare pèse sur le monde. Je ne regrette rien de chacune des heures passées dans tous ces endroits improbables où je fus jadis, et qui aujourd’hui encore me nourrissent.

Les six textes de ce recueil illustrent, sans doute assez maladroitement, ce que j’ai retiré de certains de mes voyages aux lisières des royaumes immenses où rien n’est véritablement interprétable qu’à travers le rêve et ses dialogues, dans l’opacité des ténèbres.

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Six extraits :

Je vous mets les segments introductifs de chacune de ces histoires.

Sous la vielle ville

Esprit coincé dans un corps mâle ou femelle, tu es soumis au regard des autres et à toutes leurs attentes. Si tu es une fille, on exige que tu prennes soin de tes fesses, qui doivent être aussi appétissantes qu’une pêche ; si tu es un garçon, il te faudra poser tes couilles sur la table, et montrer que ce sont des pastèques. Mais les squelettes n’ont plus de sexe. Abandonnés au fond du silence, loin des regards, dans leur nuit humide les squelettes sont sans enjeu ; ce qui fait qu’ils sont vertigineusement francs. Aussi, lorsqu’on les rencontre dans l’ombre d’un souterrain, ces grands dénudés te sautent au cœur.

La carrière serpentait sous les rues et les maisons du centre ancien de L***. Ses galeries, disposées la plupart du temps sur deux niveaux, dataient du Moyen Âge. Le niveau supérieur, le plus proche des caves, était creusé dans le calcaire. La cathédrale sous laquelle nous nous tenions cette nuit-là tirait ainsi ses pierres de quelques vastes salles qui faisaient, sous la nef et ses cryptes, comme un second vaisseau. Quatre-vingt-seize piliers de calcaire brut, alignés en quatre rangées, y montaient la garde. Ici aussi avait été rendu un culte : une figure dans la roche présentait un jeune homme souriant, les mains pleines de flammes.

Le voyage aux Kerguelen

Parfois, au creux d’une anse perdue au fin fond des terres australes, quelques restes saisis par le froid signalent un pauvre campement de naufragés anciens, ou de scientifiques en mission. Préservés de l’érosion propre à la célébrité et au commerce des humains, ces fossiles dorment, pratiquement intacts, témoins d’une activité cuisinière ou bricoleuse, et rien ne se passe pendant des demi-siècles entiers, sinon l’éternel piétinement des manchots en promenade.

Cela faisait vingt ans que mon camarade n’avait plus mis les pieds dans les catacombes. Je vous parle d’une époque où les carrières sous Paris étaient encore pratiquement désertes, et où seuls les secteurs situés intra muros voyaient affluer, le vendredi soir, quelques centaines de fêtards qui tous, du reste, allaient s’agglutiner sous le Val-de-Grâce ou dans les tailles creusées du côté de la rue Dareau. Très rares étaient les gens qui exploraient pour explorer, et encore plus rares ceux qui, comme les deux que nous étions à cette heure, inspectant mètre à mètre les galeries inondées sous le boulevard Jourdan, cherchaient le passage qui les mènerait hors de Paris, dans le Sud sauvage et pour ainsi dire immaculé où, à l’écart des couloirs principaux, attendaient les vestiges des temps enfuis, endormis dans la pureté cristalline d’un oubli plusieurs fois séculaire.

Je connaissais, de là-bas, des histoires très anciennes, et belles à frissonner. Je savais qu’il existait un puits dont les parois étaient décorées de bien étranges objets : des grenades, lancées là-dedans depuis la surface pour s’en débarrasser, et dont certaines s’étaient retrouvées accrochées aux saillies de la maçonnerie, à laquelle lentement la calcite les avait soudées. Je connaissais aussi l’existence, sous le Kremlin-Bicêtre, d’un gouffre aux profondeurs effarantes, que des plongeurs rêvaient de sonder. On m’avait dit que des explorateurs, dans les années quarante du siècle dernier, avaient découvert des ateliers d’extraction encore en état, comme s’ils avaient été désertés la veille, outils abandonnés sur les blocs à peine détachés.

La Faction

Un jour, un vieil homme qui exploitait une champignonnière souterraine vers Pontoise m’a dit une chose étrange, une sorte d’adage que l’on se transmet dans sa profession : toujours les galeries tremblent à midi et à minuit.

J’étais très jeune quand j’ai reçu cette information, mais je ne l’étais déjà plus assez pour me contenter d’ignorer cette remarque, et la mettre au compte des colportages de ces fadaises que toute population un peu spéciale aime à sécréter pour surpimenter son statut particulier. Non, quand ce vieil homme a parlé des galeries de carrières qui bougent à midi et à minuit, j’ai tout de suite cherché une explication. Je me doutais bien que, sous cette formalisation symétrique, gisait un fait que les gens de l’ombre avaient reconnu depuis des siècles.

J’ai pensé à la dilatation des roches au milieu du jour, à leur rétraction au cœur de la nuit. J’ai encore pensé aux marées, comme phénomène secondaire venant s’additionner. Dans le silence des souterrains, j’ai à mon tour épié les petits bruits de la pierre qui s’effrite. Midi, minuit : un caillou se décolle de la paroi, un éclat tombe du plafond, une fente remue un peu, lâche une pincée de sable, et se tait. Comme un meuble qui craque, et se rendort.

La rivière du Géant

Le paysage, au débouché du col, était encadré par quatre vieux moulins effilés, arc-boutés de pied ferme, qui faisaient face au sud et lui présentaient leurs fronts bombés. Les buissons trapus aux branches rabattues vers le col, les herbes couchées même à cette heure calme, tout indiquait qu’ici les pierres pourraient bien s’envoler sous la puissance du souffle qui s’engouffrait dans le passage aux heures chaudes, façonnant les pentes, lissant les roches. Je retournai à mon tout-terrain et le garai contre le flanc d’une ruine, à l’abri du soleil et des quotidiennes fureurs éoliennes. J’ouvris le coffre, je pris mon sac à dos, fermai le véhicule et m’engageai dans la pente.

Vingt minutes plus tard, le chemin me fit traverser une étrave de calcaire qui jaillissait de la montagne. Sur ce petit replat, des arrachements de murailles dessinaient les restes de ce qui devait avoir été une vigie. Je m’avançai jusqu’au vide et regardai en bas le village. Il était toujours aussi minuscule, perdu au milieu des immensités austères. Je repris mes jumelles et inspectai de nouveau ce que je pensais être la taverne, adossée à cet étonnant cap effilé jeté dans la mer.

De l’autre côté de la pointe, une échancrure dans les roches attira mon regard. Elle semblait avoir été comme taillée à coup de hache. Une eau profonde y tournoyait, d’un bleu nocturne. Un courant en sortait, qui assombrissait la mer en une courbe indolente incurvée vers l’ouest, et que le large diluait. C’était, flottant sur l’étendue calme de la Méditerranée, une algue alanguie, un fouet paresseux : la trace en surface d’une rivière sous-marine d’eau douce.
Je me souviendrai longtemps de cette vision qui fut mon premier contact avec ce que l’on nommait Το ποτάμι Γίγαντου : la rivière du Géant. J’étais venue ici pour elle.

L’Équinoxe

À l’équinoxe jour et nuit sont d’identique longueur. À la surface, la ville attentive guette ce moment précis où le Soleil, au zénith de sa course, tranche cette journée particulière en deux parts symétriques faites d’ombre, de crépuscule et de lumière, puis de lumière, de crépuscule et d’ombre. De minuit à midi, de midi à minuit. Le jour de l’équinoxe, midi est important.

Nous avions passé la soirée précédente, et toute la nuit, à prendre des photographies des statues, des inscriptions et des hauts-reliefs des catacombes du secteur Saint-Laurent de notre bonne ville de T***. C’est un fourmillant réseau d’anciennes carrières dont certaines datent de plus de mille cinq cent ans, creusées sur deux niveaux, qui toutes ont été abandonnées au minimum il y a quatre siècles. Pendant l’exploitation comme après, des confréries et des sectes en ont utilisé les parties reculées pour y établir des lieux de cultes et de rituels, soit gastronomiques, soit ésotériques. Il y eut même trois associations de savants pour y tenir des réunions, et bien des artistes y ont fait bombance. C’est la raison pour laquelle notre échevinage a toujours tenu à conserver les traces et les souvenirs de ces diverses occupations, en ouvrant dans certains labyrinthes des circuits touristiques, des espaces publics (une salle de concert s’étend sous le Palais de justice), et deux galeries d’art éphémère qui ne ferment jamais.

Vers onze heures du matin, nous avions quitté le banquet nocturne des Amis de l’Équinoxe pour nous diriger vers le quartier des Emblèmes à travers les tortueux tunnels du premier niveau, coupés et recoupés maintes fois par les galeries d’inspection, et balafrés des profonds coups de scies typiques du clan Michel, qui avait fait jadis la « profession » pour tous les édifices publics de la cité. J’avais laissé mon sac dans une discrète fissure, en compagnie de deux bouteilles de champagne mises à rafraîchir dans le ruisselet qui chantait là. Puis, avec mon camarade d’équipée, nous nous étions dirigés vers la sortie du square de Galilée, près du commissariat de police.

La seconde nef de Vaucroix

« Bon, voilà ce que je sais : Vaucroix aurait été fondée en 904 par le comte Hervé le Tourmenté. En 1068, l’endroit serait devenu prieuré, sous la dépendance de l’abbaye de Sainte Jacotte. Ceci s’accompagna bientôt, dit-on, de l’adoption de la règle de Cluny ; et cette adoption n’aurait pas du tout plu aux moines valcruciens. Rébellion, puis révolte ouverte. Dès lors, les grosses huiles de Jacotte parachutées à Vaucroix auraient toutes été corrompues les unes à la suite des autres jusqu’à ce que, sous Englebert le Matois, qui était aussi un matheux, le prieuré soit maté. Et alors là, boum !

― Procès en sorcellerie, incarcérations, démolitions.

― Vaucroix disparaît des paperasses.

― Vaucroix n’a jamais existé.

― Et d’ailleurs, à Vaucroix, il n’y a rien. Mais on raconte qu’il y a, dans les parages de ce rien, une seconde nef, que l’on présume souterraine, où des cultes atroces auraient été rendus. »


L’ouvrage est disponible en pdf et en epub sur Immatériel, Amazon et divers autres distributeurs, au prix de 99 CENTIMES ce mois-ci. Cliquez sur l’image pour accéder à la page du recueil sur le site de l’éditeur.

FIN

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C’est du solide

 

Un solidus de Constantin, par cngcoins, licence de documentation libre GNU

« C’est du solide »
ou
les véritables causes
de l’extinction de la démocratie
en Europe

Pour un économiste orthodoxe, l’inflation n’est jamais une bonne chose. Certes elle tue le rentier et la dette se réduit comme peau de chagrin, mais au bout du compte le pouvoir d’achat des ménages devient misérable, le commerce périclite, et finalement tout s’arrête. En outre, la compétitivité gagnée à l’extérieur est compensée par le fait que les importations deviennent astronomiquement coûteuses. Il vaut donc toujours mieux une monnaie stable et forte, et tant pis pour les peuples qui souffrent de son entretien.

Et puis, comment oser prêter à un État qui dévalue ? Comment accorder du crédit à un gouvernement qui couvre son déficit budgétaire avec de telles pratiques, dont le premier résultat est de soulever une méfiance absolue envers sa monnaie, à tel point que le troc y devient la manière principale dont s’opèrent les transactions du tout-venant ?

Le bondieusard Constantin ne veut pas de ça dans son empire. Il décide de faire un peu d’austérité. Il lance une chasse aux dépenses inutiles, à commencer par le financement des cultes, qui coûte une blinde au Trésor. En propulsant le christianisme comme seule religion d’État, il évacue les innombrables obligations de dépenses liées à l’entretien de millions de temples et de prêtres des autres religions ; l’or ne fuira plus dans les poches trouées de ces impies.

Ses prédécesseurs, qui n’avaient pas eu cette idée révolutionnaire, n’avaient pas eu non plus l’envie de stopper la chute du cours de l’aureus, qui était à cette époque la monnaie de l’Empire. Constantin décide d’émettre une nouvelle monnaie, au poids garanti. Ce sera le solidus, dont le nom seul évoque le caractère inébranlable de ce que l’on ne peut entamer, qui est ferme et de bon aloi, en bonne santé (saluus) tout comme le soleil, dont le nom est – faussement – contenu dans celui de cette création.

Un nom ne suffit pas. Et des promesses de saine gestion non plus. La baisse générale des dépenses publiques est le premier acte par lequel Constantin entend faire comprendre qu’il ne rigole pas. Le succès est au rendez-vous. Le solidus devient le dollar de l’époque. Tout le monde en veut. Les pays européens s’emparent de son nom (en français : le sol, le sou). Le solidus ne sera pas dévalué avant le onzième siècle.

De même que les États-Unis maintiennent la domination de leur dollar par une politique militaire prédatrice sur la planète entière, Constantin a l’idée d’assurer la suprématie de son solidus en l’adossant à l’armée et aux soutiens du régime. Un militaire impérial doit devenir l’ambassadeur de la nouvelle monnaie, le type auquel on peut prêter les yeux fermés puisqu’il est payé en solidi : il est « solidi datus », expression que le temps contractera pour donner les mots “solde” et “soldat”.

Nous ne savons pas ce que pensaient les populations des territoires périphériques, si elles étaient aussi amoureuses du solidus qu’on l’était à Rome ou à Constantinople, mais enfin leurs élites étaient satisfaites, dont tout allait bien. Et puis chacun sait que le bonheur financier ne s’acquiert que grâce à de courageux sacrifices. Il faut savoir être raisonnable, ô peuples, et ne pas aller contre les traités.
 

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Francisco Anzola : Money! (2009, CC BY 2.0).

Statue du dieu Euro, début du troisième millénaire, Germanie. Euro a fait l’objet d’un culte d’empire. En son nom furent sacrifiées des multitudes de vies. On le compare souvent à quelque divinité aztèque d’avant Cortés, bien sanglante et bien bouchère.

FIN

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Pour Perrine…

 

2015_09_28

Voici le début d’un nouveau roman, à paraître fin 2016, dont j’ai déjà écrit au moins les deux tiers. Peut-être l’étofferai-je encore. Le titre en est : Recueil de bêtes sauvages. Cela se passe sur un continent en cours de terraformation d’une lointaine colonie terrienne. Il y a une université où l’on travaille sur les insectes pollinisateurs pour les jardins et les potagers des longs voyages interstellaires, il y a un réacteur génétique, une pénurie presque totale de mâles chez les vertébrés issus des races terrestres, et des histoires de bêtes. La grande question sera : comment les humains des colonies assument-ils leur sexualité ? Et aussi : où, finalement, règne la sauvagerie ? Je mets en scène ours, sangliers, chats et griffons, chiens des montagnes, et je ne sais trop quoi encore : jardiniers, chasseurs…


Les soirées du vendredi

Ce matin, une étudiante m’a sifflé, chose très commune dans les colonies mais qui ne m’arrive plus qu’une ou deux fois l’an. Puis elle a émis une remarque gourmande sur ma silhouette. Mais c’est qu’elle ne m’avait vu que de dos car de face c’est tout autre chose. En outre, mon visage de Bacchus confirmé cache un professeur, ce qui peut rebuter certaines personnes, mais parfois en attire d’autres à la recherche d’une figure paternelle, quelle qu’en soit la raison. Je ne consens pas souvent à de telles relations qui certes flattent la vanité, mais ne survivent ordinairement que sur des malentendus aux causes encore indétectables par des esprits aussi peu faits que ceux de nos élèves. Et rares sont à cet âge les êtres suffisamment libres pour tranquillement assumer le caractère éphémère de tels dialogues érotiques, et l’inévitable partie masquée que d’emblée ils sous-entendent.

Et puis, tout le monde ne peut vivre à Venise au temps du carnaval, car il y faut bien des sous ; le pécuniaire étant ici à comprendre comme réserve d’expérience dans laquelle puiser pour aller à la parade et à ce qui s’ensuit. Je préfère donc la compagnie des animaux et leur amitié. J’y apparais moins nécessairement cruel.

À propos de la vanité : son abord facile cache médiocrement un manque de consistance, et je suis toujours étonné de voir du monde s’en contenter. Cela me fait penser à ce que les Terriens appelaient la « barbe-à-papa », une sucrerie faite de vent, aux arômes et à l’odeur vulgaires. Je prise infiniment plus la saveur lourde et riche des aventures forestières, que cette partie du continent offre à foison. On s’y découvre, et l’on sait finalement sur quoi compter de soi et d’autrui. Le retour à la vie professorale en est grandement simplifié par des remises en perspectives sans concession. Ainsi puis-je cheminer le moins inexactement possible.

Mes journées à l’université sont toutes semblables. Réveil avant l’aurore pour faire rentrer chats et griffons. Marche jusqu’à la rivière, souvent glacée, dans laquelle je me réveille tout en écoutant la transmission du sceptre entre les animaux de la nuit et ceux du jour. Arbres et buissons émettent alors des parfums qui exaltent l’esprit et préparent le cœur au travail quotidien. Petit déjeuner, constitué de graines noyées dans des fruits en jus et en morceaux. Vient alors l’heure de ma prise de service.

Mon emploi est fait d’occupations manuelles et intellectuelles. Il est souvent pollué par des entassements imbéciles de choses à faire en urgence, et le sentiment général qui s’en dégage est alors celui d’un gâchis stupide. Heureusement, le cours que je dispense en fin de matinée m’offre d’assez bonnes récompenses : il y est question de l’acclimatation des insectes, et mon public est toujours intéressé. En effet, nombreux sont, parmi mes étudiants, ceux qui se destinent à l’agriculture interstellaire. Mes leçons sur les mutations pilotées en vue des longs vols en apesanteur, et des essais de sélection menés sur telle ou telle planète, leur seront plus tard d’une aide inestimable quand il leur reviendra d’évaluer les promesses d’une nouvelle variante d’essaim pour un voyage. Comme un minimum de deux générations d’humains en dépendent, il est impératif d’être avisé. Aussi m’écoute-t-on avec grande attention. La journée se poursuit avec la préparation du cours suivant, la visite aux ruches et aux hôtels, la paperasse au bâtiment 4, et toutes les interruptions propres à une activité universitaire menée dans un environnement raisonnablement complexe. Tout ceci laisse peu de liberté pour les vagabondages de l’imagination. Je tiens cependant les rêveries pour de nécessaires exercices de l’esprit, qui s’y affine aussi proprement qu’un chaton ou qu’un chiot dans ses jeux.

Le soir venu, retour à la rivière pour me délasser des affaires de la journée, visite aux cuisines pour y récupérer de quoi manger pour moi et mes chiens. Ceux-ci reviennent toujours fourbus de leurs aventures dans le domaine. Plus tard, je vais aux jardins réclamer un sac de mulots et reviens, la nuit tombée, nourrir mes chats et surtout les griffons, qui s’apprêtent à sortir pour une nuit de plaisirs.

J’habite au rez-de-chaussée de la Tour des vents. Si les quadrupèdes ont leur domaine dans mes appartements et dans les galeries qui circulent par-dessous, mes deux volatiles ont droit, eux, à tout le reste de l’édifice. Ils y coulent des heures joyeuses, faites de longues siestes aux fenêtres et de virevoltes dans les ténèbres du “cœur”, ce haut tube vertical le long duquel s’enroule l’escalier menant, vers le haut à l’observatoire astronomique, et vers le bas au lac souterrain et au réacteur génétique.

Quand je rentre avec mon sac de mulots, j’appelle mes troupes en tapant sur une casserole. Les chats se précipitent, s’entortillent autour de mes jambes, miaulent des airs déchirants de grands affamés. En même temps, venus des obscurités des cintres, descendent les cris sauvages des griffons en chemin pour nous rejoindre. Bientôt ils apparaissent. C’est un couple, d’un plumage blanc moucheté de gris perle aux lueurs de glacier, et dont les yeux sont teints d’un vermillon que je n’ai encore jamais rencontré ailleurs. Du reste, les pigmentiers de notre université ne s’y trompent pas. Chaque année ils m’envoient leurs apprentis pour qu’ils s’occupent quelques semaines des deux oiseaux, ce qui leur permet d’étudier le gris des plumes et surtout ce rouge extraordinaire dans lequel, en se perdant, on croit contempler les crépuscules du temps lointain des châteaux enchantés dont parlent l’Arioste et le Tasse, et qu’évoquent les anciens vins de Loire ou du Palatinat.

Ayant rassemblé mon public, je brandis le sac. Les félins se ramassent, la queue fouettant le sol. Sur les poutres mes deux griffons s’accroupissent, écartent légèrement leurs ailes, et me regardent d’un œil puis de l’autre, en une alternance rapide qui signale assez l’avide fringale qui à cet instant les envahit. J’ouvre alors mon sac et le propulse en l’air. Un panache de mulots en jaillit comme d’une fontaine. Les petites bêtes, sitôt atterries, filent en étoile autour de moi pour se réfugier dans l’ombre d’où, déjà, les chats se sont précipités. S’ensuit une curée pleine de chaos, sans un cri, remplie de fantômes noirs poursuivant des fumées, et que zèbrent les éclairs silencieux de mes deux griffons magnifiques. C’est l’heure du sang, et l’odeur des meurtres, en montant jusqu’à mes narines, m’emporte dans des souvenirs et des projets. Alors je vais chercher à boire.

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Chaque fin de semaine, le doyen a coutume de me rendre visite. Je l’accueille avec un grand feu de souche dans la vaste cheminée du rez-de-chaussée, seule source de lumière aux heures où il se présente. Dans la caverne noire de la salle voûtée, parmi les ombres de mes bêtes qui rôdent en périphérie, nous devisons. La table, petite, carrée, faite dans un chêne massif, accueille une faisane ou quelque autre sauvagine accompagnée d’une marmite de légumes en provenance des cuisines. Le vin est tiré de ma cave. L’alcool transparent et les cigares d’après repas viennent, eux, des buffets du doyen. D’autres liqueurs parfois s’interposent, nées de mes expérimentations nocturnes. Ce soir, je présenterai un flacon de mûres de récifs, petites baies hérissées de poils acérés que j’ai préparées il y a maintenant deux ans lors d’un voyage sur la côte.

Après manger, nous discutons et buvons jusqu’au renversement des lunes. Il est question des forêts du centre, là où nous avons acclimaté de nos végétaux, champignons et animaux : nos chasses précieuses, qui nous rappellent la Terre mythique des temps du premier sire de Coucy, celui du lion, et des maîtres de Chambord.

Dans la conversation se glissent alors nos souvenirs, car le doyen aussi fut un coureur de bois, et un fameux. Ce soir, nous commençons par évoquer notre première aventure en commun, dans une des avant-chaînes de la partie terrienne de notre continent. Je venais juste de débarquer sur la planète, et le doyen avait voulu d’entrée de jeu m’initier aux vies secrètes des fauves d’importation.

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C’était une nuit sans lunes, sur un vaste surplomb accroché en hauteur au flanc d’une vallée, à trois-cent mètres sous la crête : nous avions dressé le camp dans une hêtraie aux arbres immenses, certains debout, giclant droit agrippés aux failles du calcaire, d’autres abattus brisés, recouverts de mousse, et pourris à ne pouvoir les franchir sans s’y enfoncer jusqu’à la taille. Dans chaque gouffre on piétinait dans d’épais tapis de feuilles mortes, sur chaque paroi dégringolaient les fougères scolopendres, de chaque branche basse pendaient de longues barbes de lichens emperlées de bruine ; partout la nature brute de la Terre acclimatée.

Noyés dans le nuage qui s’était échoué sur la montagne, nous avions lancé le feu. Les flammes projetaient des ombres fantastiques sur la brume : qui se tenait debout devant elles engendrait, à trente mètres dans le ciel, un géant qu’on faisait danser au milieu des feuillages.

Le doyen s’était mis à appeler des griffons, et s’amusait d’avoir attiré un mâle depuis une combe lointaine où ce monsieur avait ses postes. « C’est dommage qu’on ne puisse le faire venir plus près, j’aurrais aimé vous le montrer. Le cri de celui-là est proche de celui d’un grand sacre… je me demande s’il ne s’agirait pas d’une espèce encore non répertoriée… » L’oiseau tournait là-haut, entre les branches, à hauteur des épaules du géant. Il se posait parfois, criait aux provocations de mon compagon, et reprenait ses tours. Un seul petit moment je l’aperçus tandis qu’il roulait sur le dos et nous présentait, encadrée par ses ailes déployées, la couronne rouge de ses crêtières hérissées de colère. Cela dura le temps d’une exclamation, puis la bête disparut. « Inconnu au bataillon » fut le commentaire du doyen.

« Il doit avoir eu peur du feu, dis-je. Je suis sûr qu’il en a senti la chaleur sous ses ailes… Le vol est très silencieux…

— C’est vrai, répondit le doyen. Une fois, j’avais posé mon sac dans le porche d’une grotte. Deux heures après m’être couché, j’ai entendu des grattements sur une corniche, au flanc de la salle. J’ai ravivé le feu pour voir ce qui bougeait là : c’était un griffon des roches, qui ouvrit le bec, me fit une grimace, et s’envola dans un grand silence. Nous avons voisiné pendant une semaine, lui crachant ses pelotes du haut de sa corniche, moi tambouillant mes gamelles auprès de mon feu. Je confirme : un griffon vole sans bruit. »

Je m’adossai à mon sac et attrapai la bouteille, que la nuit avait rendu froide. Je bus le vin délicieux tout en regardant, au ciel, le géant se transformer en gorille accroupi tandis que le doyen, enchanté de son presque grand sacre, se coupait une tranche de venaison qu’il mit à griller aux braises. La planète, lentement, tournait dans le sommeil ; mais nous, sous notre édredon de nuages, nous n’appartenions plus au monde ordinaire.

Cette nuit-là des singoliers nous visitèrent. C’était une espèce indigène, jadis endémique des contreforts septentrionaux du Cacushakee, qui barre d’est en ouest tout le continent. Avec le réchauffement climatique engendré par la terraformation, elle avait dû trouver un passage ouvert dans un des cols les moins enneigés, et ses tribus se répandaient maintenant sur les flancs méridionaux de la grande barrière. Chacun dans sa tente, nous écoutâmes les marmonnements de ces animaux tandis qu’ils inspectaient nos gamelles, remuaient les cendres et se prenaient les pattes dans les tendeurs, ce qui les faisait beaucoup bougonner. C’était une laie suivie, qui donnait des ordres à sa petite troupe avec un aplomb de professionnelle. L’écouter était un vrai plaisir. Cependant, l’obstination imbécile avec laquelle ses marcassins s’entortillaient les pattes dans nos tendeurs finit par devenir agaçante, d’autant plus que ces petits curieux commençaient à renifler du côté de ma tête, où j’avais entreposé toutes sortes de bonnes nourritures, et du côté des pieds du doyen, où reposait la charcuterie.

Ce dernier, au bout d’un moment, sur le ton de la conversation : « C’est pas bientôt fini, tout ce raffut ? »

Un silence stupéfait s’installa…

« On aimerait dormir. C’est pas chrétien, de faire la foire à une heure pareille… »

Ce fut une explosion de dérapages, de tendeurs sectionnés, de brindilles, de casseroles et de petits cailloux lancés en l’air. Toute la bande, haletante de frayeur, reflua vers le sentier où elle resta, interdite, à bonne distance de nos tentes épouvantables, et se mit à tourniller en chuchotant : mais comment franchir le passage ? Car oui, il faut préciser : le sol dans cette forêt était si tourmenté, si fracturé, si traître et plein de gouffres, que nous avions, sans le savoir, posé nos hardes au seul endroit plat et à peu près sincère de tout le secteur. Nous nous trouvions par conséquent en plein sur le passage des bêtes, ce qui les bloquait, et les obligeait à de laborieux détours par les roches. Toute cette nuit, et les suivantes, nous entendrions le bois craquer autour du camp, les pattes déraper dans les fissures, et les singoliers, nuit après nuit, sur le coup de une heure à l’aller, et de quatre heures au retour, nous maudiraient en langue cochonnesque, nous et notre vicieuse idée de camper juste sur la voie.

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Deux-cent mètres plus bas en altitude, et cinq jours plus tard, nous avions aussi attiré du monde avec nos gamelles. C’était, évidemment, intentionnel, car nous avions à cœur de perturber la vie sauvage avec des tentations culinaires, pour en découvrir peut-être des aspects qui sinon auraient risqué de nous rester secrets, n’ayant eu le temps ni le doyen ni moi de nous lancer dans une expédition de longue durée, seule à même de nous faire pénétrer en discrétion dans l’intimité de la montagne.

Nous campions, chacun dans sa tente selon notre habitude, au mitan d’une combe au sol tout assoupli d’un confortable tapis de feuilles mortes, avec une source à vingt minutes en contrebas. C’était le matin vers cinq heures, dans la lumière nacrée d’un jeune sous-bois pas encore bien fourni, et quelque chose m’avait réveillé.

Ça remuait casseroles et timbales, ça piétinait les fourchettes, juste de l’autre côté de la toile. De gros pas lourds, qui soulevaient des gerbes de feuilles, comme un cheval qui examine. Très silencieusement, je sortis à moitié de mon sac de couchage, armai mon appareil photo, et entrepris d’ouvrir le plus furtivement possible un petit bout de ma portière de tente.

Le chariot de la fermeture-éclair grimpa lentement, dent après dent, en cliquetant au passage… Juste en-dessous, prêt à bondir, se tenait tapi le gros œil écarquillé de mon appareil. Mais un petit bruit que je fis alerta l’animal qui n’attendit pas de comprendre, fit volte-face, démarra à fond de train et s’enfuit jusqu’en haut d’une butte, d’où il poussa des hurlements rageurs, parfaitement démesurés vu le peu d’offense, et qui me terrorisèrent. Quel fauve pouvait ainsi rugir, et si longtemps à chaque fois, pour une aussi petite cause qu’une fermeture-éclair ? Un solitaire ? Mais quel solitaire ? Un vieux singolier noir bien malsain, bien ravagé d’amertume ? Ou quoi d’autre ?

J’étais encore jeune à l’époque, et ce qui se passa ensuite fut, je pense, ma première leçon de maîtrise de soi.

Pantelant, le cœur en folie, j’écoutais le diable là-haut. Puis la bête chargea. Je me jetai sur mon coupe-lianes, une lourde machette en acier noir que je brandis, accroupi, décidé à lacérer le premier museau que je verrais traverser la tente. L’autre se rapprochait à grande vitesse ; le son de ses foulées, toujours plus fort, ébranlait ma détermination, et la lame, au bout de ma main, se mit à vaciller. Plus que dix mètres, peut-être ! Mais le doyen, que le hurleur avait dérangé dans son sommeil, se retourna dans son sac et entreprit de bâiller. Cet horrible son arrêta net le monstre, qui freina des quatre fers et s’enfuit derechef, tout en poussant d’affreux cris tourmentés que les bois, toujours complaisants, entreprirent d’amplifier. Les échos de ses imprécations roulèrent longtemps dans la montagne.

J’avais entendu, au milieu de la fuite, remonter la fermeture-éclair de la tente voisine. Puis il y avait eu un « Oh ! » d’innocent aux mains pleines, qui avait vu tout de ce que je n’avais pu voir. Piqué de jalousie, je me précipitai sur ma propre portière, et la remontai d’un grand coup. Au loin, quelques branches achevaient de retomber. À deux pas de mon nez, sur le sol, trois ornières et demie signalaient le départ précipité du visiteur, lorsqu’il s’était effrayé, la première fois, de mon petit bruit. Puis je découvris une casserole enfoncée, irréparable ; ensuite un feu piétiné, et, à dix mètres, deux sillons profonds. Alors le doyen : « J’ai vu le cul d’un ours. C’est un bon présage, la journée s’annonce féconde. Avez-vous bien dormi ? »

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Dehors le vent ronfla, les volets claquèrent et la nuit d’automne se mouilla de pluie. Des argoniums oubliés sur un appui de fenêtre commencèrent à trembler, et la lune Perle, qui les éclairait entre deux nuages, envoya leurs ombres supplier, sur le dallage de la pièce, qu’on voulut bien les faire rentrer. « Ils vont prendre la mort à rester comme ça… Je vais les chercher. » Je chaussai des bottes, enfilai un ciré et partis sous la pluie sauver mes plantes tropicales. J’en profitai pour fermer les volets.

Je revins mouillé de pluie, couvert de terre et tout décoiffé sous ma capuche, les bras en corbeille tenant cinq pots. Derrière moi, au loin dans la forêt, une bête hurla. La porte, fermée d’un coup de pied, renvoya ce cri au diable.

« Il y a des loups, maintenant, dans notre bois ? » s’étonna le doyen. Je vis qu’il souriait. « Encore une de vos chiennes, je présume ?

— Il m’en manque une en effet, qui n’est pas rentrée ce soir au chenil. Elle était gravide. Elle sera retournée en forêt pour mettre bas.

— Retournée, dites-vous ?

— J’ai bien vu, hier, qu’elle avait passé la journée sur le plateau. Elle en avait ramené les parfums et de certaines herbes qu’on y trouve. Je pense savoir où elle est.

— Est-ce habituel dans votre troupe ?

— Tout à fait. Les femelles ont leurs habitudes là-haut. Demain, j’irai avec deux ou trois jardiniers pour la retrouver et inspecter les chiots.

— Elle vous laissera les approcher ?

— On verra. C’est un patou, un chien de montagne qui sait faire face aux fauves. Elle me respecte si je la respecte. Mais elle sait que nous ne sommes jamais une menace. »

La lueur des flammes jouait parmi les voûtes et allumait, au cristal de nos verres, des éclats solaires dans lesquels le vin se gorgeait de royauté. Le temps était venu de se taire.
 

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À SUIVRE…

FIN

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