Un staurogramme

Quatrième volet des voyages en Grèce méridionale. Nous voici au fin fond de l’est crétois. Des palmiers, du désert, des roches ravagées ; ce n’est pas encore l’Afrique mais ce n’est plus la Grèce. Au bord d’une plage qui regarde Chypre et le Liban, voici une ville déserte, dont il ne reste, comme toujours, que les premiers rangs de pierres. Voilà du reste pourquoi, de toutes les ruines de l’antiquité, ce sont les théâtres qui ont l’air le plus en forme : leur architecture rampe au ras du sol, il n’y a rien à faire tomber puisque tous les gradins sont déjà par terre. Mais les entrepôts, mais les agoras, les portiques, les basiliques : toutes ces constructions gisent éparpillées comme des cadavres d’animaux cent fois fouillés, rongés, suçotés et dispersés dans les broussailles.

Un staurogramme dans la basilique d’Itanos

La Crète orientale est un monde tellement à part. Tellement austère ! Lorsque, empruntant la route qui vient du Golfe de Mirabello, on aborde la longue descente sur Sitia, le paysage qui se déploie soudain semble écrasé sous une malédiction. Si, vers les plateaux qui entourent la ville et son aéroport, la végétation reste encore méditerranéenne avec du maquis et de la garrigue, on voit, vers l’horizon, s’étendre comme une zone morte, qu’un très ancien cataclysme aurait ravagée. C’est, sur le territoire de Palaikastro, une longue péninsule de montagnes roussies, crevassées, creusées d’orbites et sillonnées de profondes ravines où se réfugie une végétation déjà africaine ; une ondulation de bosses tabassées, fracturées, dont les grès épuisés lâchent au vent leurs sables, et où les calcaires, concassés par la chaleur et par les mouvements de la terre, s’éboulent en de longues coulées de séracs. C’est une contrée magnifique cependant, mais son premier abord laisse à songer que des dieux s’y sont battus, et qu’il n’y a plus d’espoir.

Sur la côte orientale de cette étonnante succession de presqu’îles, dont l’ultime soubresaut avant la mer profonde est le cap Sideros, cap de fer ou des étoiles, aux allures d’astéroïde abattu, les baies sablonneuses abritent des populations de palmiers dont la plus célèbre, celle de Vai à la plage mythique, voisine avec une grande bananeraie. Et juste au nord de Vai, l’érosion découvre les restes de ce que l’on nomme ici « la ville abandonnée » : Erimopolis. C’est-à-dire l’ancienne Itanos que mentionne, en passant, Hérodote en son livre IV. Il y écrit que les habitants de l’île de Théra, sommés par Apollon d’aller fonder une colonie en Lybie, ne trouvèrent quelqu’un connaissant la direction générale de ce mystérieux pays qu’en la ville d’Itanos, en Crète. Mais c’est qu’Itanos commerçait déjà, à cette époque, avec la Cyrénaïque, l’Égypte et la côte du Levant. Ce n’était pas rien que cette ville.

Car Itanos ne sort pas du néant comme une simple colonie. Dès la période comprise entre -1600 et -1450, on constate une occupation réellement dense du territoire, occupation qui alla jusqu’à commencer à modeler le paysage (voyez les informations qu’en donne l’École Française d’Athènes). Par la suite, la région fut délaissée, et ne récupéra véritablement de population qu’au début de l’époque Hellénistique, au troisième siècle avant J.C. Mais Itanos s’est agrégée entretemps, dès le huitième siècle, peut-être même dès le neuvième, sur fonds phéniciens si l’on en croit la légende, et fait figure d’exception chez les archéologues pour la continuité d’occupation funéraire de sa nécropole à une époque où, partout ailleurs, les humains s’étaient retirés. Itanos est née, elle a grandi, elle a attiré l’attention d’Hérodote, et son arrière-pays est devenu une campagne. La situation restera florissante pendant l’époque d’occupation romaine et jusqu’au septième siècle de notre ère. À partir de là, les gens s’en vont (pas de traces de céramique postérieure). Au Moyen-Âge, tout est désert, la campagne a disparu, et Itanos n’est plus qu’Erimopolis l’abandonnée.

Le site, en triangle, est borné au N.E. et au N.O. par deux petites acropoles (l’équivalent des oppidums d’Europe occidentale) juchées sur des collinettes, et par une bosse de plus grande importance au sud, partiellement ceinte d’un rempart, qu’on soupçonne avoir servi de casernement pour une garnison lagide, c’est-à-dire égyptienne des Ptolémées. Les maisons, l’agora sont, comme c’est l’usage, dans la plaine entre ces trois reliefs.

À l’abri du vent d’est derrière les pentes de l’acropole orientale, il y a une basilique. Ce n’est pas le seul édifice chrétien de la ville mais celui-ci est relativement bien conservé. Il est si vieux qu’il fait partie du monde dit « protobyzantin », ou encore « paléochrétien ».

Il est réglementairement doté de ses trois vaisseaux. La façade ouest, celle du parvis, possède donc trois portes, celle du centre étant la plus large. Il est amusant d’en observer les pierres de seuils : les traces des battants y sont inscrites, ainsi qu’un creusement de chaque pierre qui est l’effet d’une polissage soutenu, obtenu par le frottement de milliers de semelles au cours des siècles. Et là-dessus passent aujourd’hui le vent, les herbes sèches, quelques chèvres et trois touristes en route pour la plage.

C’est dans cette ruine cambroussarde que j’ai rencontré, sur un bloc de calcaire blanc veiné de gris, un symbole assez rare de la chrétienté antique : un staurogramme. La pierre, renversée la tête en bas, est un chapiteau de pilier à décor sculpté : le staurogramme y est entouré de deux rosaces simples.

Un staurogramme c’est une variante de chrisme. Et qu’est-ce qu’un chrisme, vous demandez-vous ? C’est un symbole comprenant les initiales de Jésus-Christ (I.X alias J.C) ou les deux premières lettres du Christ (X.P alias CH.R) agrémentées de l’alpha et de l’oméga de la citation célèbre. Le chrisme est un assemblage d’initiales.

Le staurogramme, lui, utilise les lettres Tau et Rhô mais pas en tant qu’initiales, en tant que dessins. Cette combinaison d’un Rhô croisé par la barre horizontale du Tau donne à voir la terrible figure d’un être crucifié – approximativement le caractère Ṫ.

Larry Hurtado, dans son ouvrage The Earliest Christian Artifacts: Manuscripts and Christian Origins, Eerdmans Publishing 2006, voit dans le staurogramme la première représentation supportable du christ crucifié. Le staurogramme serait une croix édulcorée. Il en donne la raison dans son blog, ainsi que dans un article dont voici un extrait : « It is a commonplace belief among historians of the early church that early Christianity did not emphasize Jesus’ crucifixion and that this did not change until the late fourth or fifth century. Crucifixion was shameful, and so (so the theory goes) Christians would have been hesitant to draw attention to the crucified Jesus. Indeed, some scholars have inferred from this the notion that pre-Constantinian Christianity avoided depictions of Jesus’ crucifixion » (“The Staurogram:  Earliest Depiction of Jesus’ Crucifixion,” Biblical Archaeology Review, mars-avril 2013).

Ce symbole Ṫ n’est pas typiquement chrétien : on le trouve sur des pièces de monnaie antérieures même à la naissance de Jésus. On pouvait donc le placer ici ou là sans pour autant clamer sa christianitude, mais une fois orné de ses α et ω, il devient de la manière la plus revendicative qui soit un symbole tout à fait chrétien, qu’on peut rattacher désormais à la famille des chrismes. Et si vous ne voyez toujours pas ce qu’est un chrisme, allez regarder une icône dans une église orthodoxe.

En attendant, voici le staurogramme remis à l’endroit :

FIN

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La petite fontaine…

Troisième volet des voyages en Grèce méridionale. Nous faisons un tour en Crète !

La petite fontaine vénitienne
près de Saint-Titus

Héraklion. Un amoncellement de bâtiments disparates, un lacis de rues encombrées, des entassements de monuments défaits et refaits, souvent réutilisés à des fins différentes, convertis et parfois même subvertis mais toujours dignes : cette ville si vivante n’en finit pas de se dévoiler. Byzantine, arabe, byzantine encore puis vénitienne, ottomane, grecque enfin, elle a connu des destructions de toutes sortes : tremblement de terre à la fin du dix-neuvième siècle, occupation allemande au milieu du vingtième, crise d’urbanite sous la junte qui pulvérisa maints édifices magnifiques pour y implanter du béton de rapport. Aujourd’hui la ville souffle et se débrouille comme elle peut pour se construire sur elle-même tout en respectant du mieux possible les traces de ses passés divers, et les reliques de ses vieilles plaies.

L’église Saint-Titus en est un exemple. Auparavant, elle se trouvait à Gortyne mais les Arabes la détruisirent au neuvième siècle. Temple et trésor furent alors déplacés à Héraklion dans un bâtiment que l’on fit à trois nefs, dans le style des basiliques paléo-chrétiennes de l’île. Propulsée métropole de l’évêché de Crète, l’église fut transformée en mosquée sous la période ottomane. Elle perdit son clocher, gagna un minaret. L’apôtre Titus, dont on affirme évidemment qu’il descendait de Minos, y avait sa tête, qui faisait partie du trésor. Celle-ci prit le bateau pour Venise, loin des vilains Turcs. Puis le grand séisme de 1856 détruisit l’édifice. On rebâtit celui-ci sur un plan carré, avec une coupole centrale. Le chantier durera jusqu’en 1925… Enfin la tête revint en 1966.

Il y a, sur le flanc sud-ouest de l’église actuelle, une fontaine. Elle n’a pas l’honneur de faire partie de la liste des fontaines célèbres, turques ou vénitiennes, dont s’enorgueillit la ville. Elle est pourtant, à mon avis, une des plus agréables à contempler. La petite place qui lui sert d’écrin, ombragée de palmiers, s’adosse à l’arrière du bel hôtel de ville. La fontaine chante au milieu, dressée dans une modeste vasque au parapet ondulé, qu’entoure une sage balustrade en fer forgé gris pâle.

Qu’elle est humble cette fontaine ! C’est un champignon à deux étages, avec un pipi vertical qui retombe dans la corolle du haut. L’eau en ruiselle, et le chant de cette eau sous l’ombre douce de la végétation est quelque chose qu’on emporte avec soi à travers les années.

En fait, c’est un pansement, cette fontaine. Elle soulage, elle suspend les soucis, elle délasse. C’est une fontaine infirmière.

Et ce n’est pas tout ! À quelques pas en direction de l’église, un robinet sort d’un amusant petit édicule taillé dans un calcaire d’un crème doux, et que protège un laurier-rose. C’est un chalet en pierre sculptée, avec son toit à deux pentes et une façade à trois arcades, que décore en bas-relief un entrelacs végétal. Sous le robinet se tend une vasque creusée dans un calcaire plus dur, plus blanc, de ce calcaire que, dans le pays de Marseille, on appelle « la pierre froide ». Et le robinet brille, bien astiqué, tout cuivré-doré, tout chaud à voir au-dessus de cette pierre froide. À regarder cette façade, on pense un peu à Pinocchio lorsqu’il a fini de mentir et que son nez débande.

 

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Théâtre, amphithéâtre

Bonjour bonsoir. Toutes les quinzaines, je produirai un billet sur la Grèce jusqu’à épuisement de mes ressources en la matière. Cela prendra du temps. Second numéro :

Théâtre, amphithéâtre

Quand vous désirez ne pas aller visiter le sanctuaire d’Asclépios en Épidaure, et que vous le faites par la route, il se peut que, malgré tous vos efforts, vous finissiez sur le grand parking de ce Compostelle de l’antiquité. En effet, viendra un moment où des panneaux vous indiqueront L’Épidaure antédiluvienne (Palaia Epidavros) : vous vous direz avec quelque apparence de raison que voilà le domaine d’une Épidaure bien fossile, donc évidemment du sanctuaire, et que cela n’a rien à voir avec le charmant village tout à fait vivant où se trouve le restaurant où l’on vous attend, à l’extrémité sud du port, près d’un bouquet de palmiers d’où part en principe un chemin qui mènerait… à un théâtre antique (lequel théâtre ne serait pas celui d’Épidaure-le-sanctuaire, mais celui d’Épidaure-le-port, même si Google vous affirme, photos à l’appui, que c’est bien du grand théâtre qu’il s’agit). Donc, au lieu de suivre le gentil panneau qui vous indique Palaia Epidavros, plein de méfiance vous tournez à droite… et vous retrouvez sur l’immense parking du sanctuaire, à proximité immédiate des temples, des hostelleries et des cantines les plus fossiles qu’on puisse imaginer. Zut ! Ce n’est pas ainsi que l’on va se sustenter.

Un peu décontenancé, vous faites demi-tour et vous arrêtez pour consulter de plus près les cartes embarquées dans l’informatique de bord. Vous cherchez désespérément comment rejoindre Archaia Epidavros qui, malgré son nom digne des temps bibliques et son, donc, théâtre antique, n’est pas que antique, car c’est aujourd’hui un village somme toute assez récent, bien qu’il soit flanqué d’une Nea Epidavros, laquelle, bien que se proclamant moderne, est sommée d’un castel byzantin des plus vieillots. Bref, peu importe, car la grande question est : que faire ? Archaia Epidavros n’existe pas toujours ! Cependant, les lettres qu’on y envoie y sont lues, bien que beaucoup de rues, dans cet endroit invisible, n’aient pas de nom, et les maisons pas de numéros. Certes les Grecs ne sont pas stoppés par ce genre de détails, mais un touriste habitué à évoluer dans un monde canalisé, si.

Vous apprendrez bien plus tard que l’Épidaure dont vous cherchez en vain la position est tantôt qualifiée d’Archaia, tantôt de Palaia, que les panneaux tiennent mordicus pour Palaia tandis que les cartes veulent que ce soit Archaia, et les musées, ma foi… ça dépend des fois. Vous apprendrez aussi que toutes ces Épidaures (il y a même un lieu nommé Epano Epidavros… qui, lui au moins, tient parole puisqu’il est situé au-dessus des autres) ont pour centre de gravité le village de Lygourio, le seul gros bourg du coin à ne pas s’appeler Épidaure, étalé au milieu d’une vallée suspendue sur la route de Nauplie, dans le proche voisinage du sanctuaire – l’endroit pile où vous tournez en rond à la recherche du bon panneau et où, malheur de malheur, vous ne cessez de revenir là où vous ne voulez aller : le maudit parking de la maudite Lourdes locale.

Et vous avez faim, maintenant ! Et, malédiction, vous avez soif aussi ! Alors vous hurlerez au soleil, sous le regard hagard des touristes en nage : « Esculape, ou Asclépios, nous te maudissons ! » et ferez bien crier les pneus de votre véhicule tandis que, pour la troisième fois, vous effectuerez un demi-tour rageur au milieu des grands cars climatisés pour repartir à la recherche du restaurant perdu, où votre repas froid est sans doute déjà en train de se réchauffer.

Ceci étant, le sanctuaire mérite qu’on s’y arrête. On y trouve un des plus merveilleux endroits de toute l’antiquité touristique, puisque plus il y a de monde à s’y promener, meilleur c’est… Je veux parler du fameux grand théâtre planétairement connu, et que la planète entière vient visiter. On s’y presse, on s’y compresse, on y paresse aussi ; c’est le bonheur tout bleu.

Vide, comme on peut le découvrir à l’ouverture, il est déjà imposant. On a tous les sièges pour soi, on essaie les gradins, on trouve le meilleur mais enfin, ce ne sont jamais que des gradins et tout ce grand espace est bien vide malgré ses quelques chats. Mais voilà que six cars bien remplis déversent leur population, suivis de douze autres. La billetterie se met à tourner à plein régime, la cafétéria dégorge des sodas à jet continu et les chats se précipitent pour aller quémander l’air de rien. La journée commence.

Peu à peu, d’entre les pins qui recouvrent le site de leur bienfaisants murmures, monte maintenant une rumeur un peu marine, un peu troupesque, qui est celle de centaines de chaussures en train de grimper vers vous. C’est un tantinet intimidant.

Mais, timide, il ne faut pas l’être ! Voici que le premier groupe pénètre sur le lieu, traverse l’endroit où jadis se tenaient les bâtiments de la skéné, que l’on pourrait traduire par « coulisses » car on y stockait les décors, les costumes et le trac. La skéné possède trois portes : celle du centre, par où pénètrent les protagonistes (c’est-à-dire les personnages principaux), celle de gauche – côté jardin, dirions-nous – par où arrivent les gens venus « de la campagne », et celle de droite, le côté rue des temps modernes, pour les gens « de l’agora ». Chaque histoire, quand elle est racontée dans le théâtre grec antique, possède ainsi deux flancs : l’un citadin, l’autre campagnard.

Comme la skéné est un bâtiment souvent léger, souvent temporaire, il n’en reste ordinairement presque rien. C’est le cas dans le grand théâtre d’Épidaure. Et son proscenium, ce qu’on appelle aujourd’hui la scène proprement dite, ou estrade, a disparu totalement. On pénètre directement dans l’orchestra, où évoluait jadis le chœur. Cette esplanade, qui n’est pas encore une fosse comme dans nos opéras, possède, à Épidaure, la particularité d’être encore admirablement sonorisée : tout ce qu’on y marmonne s’entend jusqu’aux plus lointains gradins. Raison pour laquelle tant de touristes, parvenus à cet endroit magique, s’installent sur la pierre qui en signale le centre exact, et poussent la chansonnette.

Vous comprenez maintenant pourquoi, plus y a de monde, plus on s’amuse ici ; avec la foule, ce théâtre reprend vie et tous son sens commence à nous être suggéré. Voici une dame qui entonne, mezzo-soprano dans le style dramatique, un Ave Maria irréprochable auquel la foule dans les gradins répond par une ovation. Survient un grand américain noir à ombrelle rose, pour une lente et amoureuse interprétation d’A wonderful world qui sera bissée. Suivent deux allemands qui nous régalent avec des chansons de taverne bavaroises. Je vois leurs dames qui se bouchent les oreilles. Enfin, trois natifs de l’île de Corse se présentent, prennent une grande inspiration et mettent la main à l’oreille. Comme il commence à faire chaud, je m’éclipse après la seconde paghjella et redescends par un toboggan de graviers qui dévale le long d’un des flancs de l’édifice. Et toujours des gens arrivent, et chantent, et puis repartent, enchantés évidemment.

Je vais faire un tour dans le domaine.

De part et d’autre de mon chemin, des pierres se reposent, qu’une personne nettoie, assise sur un fauteuil pliant équipé d’un petit parasol. Elle ne me voit pas, elle tapote, et chantonne elle aussi. Le théâtre répand ainsi sa bénédiction sur la pinède et ses occupants.

Il y a aussi, sur le domaine, un odéon, c’est-à-dire un petit théâtre de travail équipé d’un toit. Celui-là est romain. Il n’en reste que des murs sans grâce, enchâssés dans une hostellerie plus ancienne.

Un odéon c’est important. On s’y entraîne au chant, on y répète, on y passe des auditions, des concours même. On y est à l’abri du vent et de la pluie.

Tout odéon est constitué d’un théâtre réglementaire, avec ses gradins en demi-cercle et sa skéné, et d’un ensemble de réserves, de vestiaires et de bureaux ; le tout tient dans un plan rectangulaire.

Ce qui est amusant dans le théâtre d’un odéon, c’est qu’on s’y croit dans un amphithéâtre d’université, avec son plafond, ses éclairages, ses portes hautes et basses. Et pourtant, quoi de plus éloigné d’un amphithéâtre classique qu’un amphithéâtre moderne ? Car enfin, dans un amphithéâtre, en principe, il y a deux théâtres, c’est-à-dire deux demi-cercles de gradins qui se font face. Prenez, par exemple, un aréna canadien, ou bien l’amphithéâtre de Pompéi : on dirait un œil. Et voilà que par je ne sais quelle vilaine magie, un amphithéâtre moderne n’est plus que la moitié d’un amphithéâtre antique. Mais qui donc a eu ainsi, un jour, le pouvoir de couper le sens d’un mot en deux ?

 

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Les chiens de Messénie

Bonjour, bonsoir et bonne année. Comme prévu, je vais cesser de râler après les monstres et commencer à liver ici des billets où l’on s’amusera tout en s’instruisant. Cela se passe en Grèce méridionale et cela durera bien six mois. Bonnes lectures.

Les chiens de Messénie

Je ne sais pas ce qu’il en est dans le reste de la Grèce continentale, car pour l’instant je ne suis jamais allé plus au nord que le golfe de Corinthe. Je n’ai même pas encore poussé jusque vers Athènes, cette pauvre ville sinistrée qui peut aujourd’hui s’enorgueillir d’avoir été la patrie du fier Loukanikos, célèbre chien qui fut de toutes les manifestations entre 2009 et 2012. Mais je sais une chose : les cadors du Péloponnèse en général, et ceux de Messénie en particulier, sont des bêtes tout à fait inoubliables.

En Messénie ce sont des animaux graciles au museau fin, au regard triste, de la taille d’un épagneul mais avec un poil plus court, marbré dans les tons du braque allemand, ou coloré dans un assemblage de tons charbon et feu qui rappelle la robe du chien courant hellénique. On trouve aussi, et cela dans toute la péninsule, des modèles un peu plus baraqués, rondouillards et joyeux, dans le style du Labrador retriever, dont ils ont le pelage et la bouille un peu pirate. Peut-être, d’ailleurs, sont-ce des Labradors.

Ma première rencontre avec ces animaux farfelus se passa moi dans l’eau, eux sur la berge. Très loin de la Messénie puisque c’était sur le rivage du lac marin de Vouliagmeni, à l’est de Perachora, dans les environs de Loutraki, une station thermale située juste au nord du canal de Corinthe.

Je barbotais à la recherche de coquilles quand j’entendis tinter des sonnailles. Arrivèrent sur la rive une bonne trentaine de chèvres, qui entreprirent d’explorer mes affaires. Je me mis à craindre pour mes chaussures ; je ne voulais pas qu’on me les broutât, voyez-vous. Je me rapprochai donc du rivage. Mon arrivée fit sensation : en masque et combinaison de nage, j’avais tout du monstre marin, un peu luisant, un peu gluant, et tout dégoulinant. En outre, les sons extravagants qui sortaient de mon tuba n’étaient pas faits pour rassurer ces demoiselles. Elles me toisèrent, et s’en allèrent prudemment rejoindre d’autres copines sur la route. Mes chaussures étaient sauvées.

Las ! Déboulèrent quatre chiens blancs, de l’espèce rondouillarde, qui filèrent immédiatement à mes godasses et s’en emparèrent. Comme je voyais qu’ils allaient s’en servir pour entamer un match dans les buissons, je me mis à mugir et à agiter les tentacules. L’effet fut fantastique : d’autres chiens arrivèrent en renfort, et tout le monde m’engueula. Pendant ce temps passaient des chèvres, dans un sens et puis dans l’autre, qu’un berger habillé d’un bermuda tentait de canaliser en leur lançant des cailloux pour les faire aller dans la bonne direction. J’avais donc devant moi une très fière troupe de chiens de berger, bien occupés à ne pas travailler, tandis que le patron faisait tout le boulot et que mes godasses se remplissaient de bave.

Je ne suis pas reparti tout à fait pieds nus, mais sachez quand même qu’une de mes chaussures fut transportée sur plusieurs kilomètres. Quant aux chèvres, elles firent bien tout ce qu’elles voulaient.

Quelques jours plus tard, alors que je me prélassais, le soir, sur une de ces plages alanguies que la côte déroule à l’ouest de Kalamata – en pleine Messénie, cette fois-ci –, je vis arriver sur le sable deux toutous du modèle à fin museau, qui commencèrent par pisser et faire caca avant de se rouler dans des algues. Puis ils repartirent, flanc contre flanc, en bons amis, dans le soleil couchant. C’était bien romantique.

La nuit même, j’entendis tout leur peuple. Car voici : dès que les coqs se taisent, en Messénie les chiens prennent la relève. Ils passent alors une bonne dizaine d’heures à hurler sur tous les tons, à s’envoyer des nouvelles, à rager, crier, gémir et aboyer après les ombres, les chats, les fantômes, les horlas, le vent dans les herbes. Aucune menace ne saurait les faire taire. Vous pouvez, bien entendu, hurler à votre tour, ça les encouragera. On passe ainsi une nuit des plus remuantes. Puis le soleil se lève, les coqs se mettent en marche et les chiens s’éteignent. Ils vont alors rejoindre leur gamelle, qu’une main indulgente aura remplie entretemps.

Dans la journée, requalifiés en chiens de berger, ces animaux diaboliques s’occupent consciencieusement à dormir au milieu des routes, tandis que leurs brebis vont et viennent, en prenant toutes leurs aises, dans le plus parfait mépris des touristes.

Si vous voulez mon avis, on est très loin du valeureux Poimenikos des troupeaux de montagne ; ça tient plutôt de la grosse imposture mais que voulez-vous, tous ces chiens sourient, s’étirent langoureusement en prenant des poses d’odalisque, tétons ou couilles bien au soleil, et vous dévisagent en levant les sourcils et en écartant les oreilles. Comment leur en vouloir ?
 
 

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Un tel trou du cul !

Mediacrates s'occupant de la vérité, par Holbein

Mediacrates s’occupant de la vérité, par Holbein

On ne se livre à la souillure qu’à la condition d’y apporter une adhésion sans faille.

Enfant, au bord de la mer, j’ai vu un camarade écraser sous ses pieds des escargots qu’on trouve dans la zone de battement des vagues, des petits êtres allongés et fins, aux coquilles translucides, avec de minuscules taches oculaires en forme de haricots. Myopes, roses, fragiles. Le visage même de l’innocence.

Il les écrasait et souriait en se tournant vers moi. Dans ses yeux torves circulait une lueur exaltée ; torves les yeux, car on ne regarde pas le mal en face sans cligner, de la même façon que, lorsqu’on a tort, on ne saurait fixer son accusateur sans flancher ne serait-ce que d’un mouvement de paupière – et dans ce combat des muscles pour sortir victorieux de la confrontation faciale, les yeux se tordent ; exaltée la lueur, car la récompense était au-delà de l’imaginable pour cet écœurant fascisticule qui jouissait d’être soudain aussi puissant, et aussi libre une fois la barrière franchie.

Qu’on fasse ici ou là l’expérience brûlante du péché contre l’esprit, rien de plus naturel, mais s’y vautrer et ne plus rien désirer d’autre vous retranche de toute humanité sociale. Ce gamin aimait aussi beaucoup marcher sur les doigts des petits du cours élémentaire, et cherchait la protection et la condescendance du chef de la bande qui dominait dans l’école.

Nous étions au bord de la jetée, dans les enrochements qui protègent la construction, non loin du phare. La mer soufflait dans mon dos avec des bruits de succion. Et lui souriait. Il avisa un crabe, le prit, et me dit : « Regarde… » Il lui arracha pattes et pinces, et reposa l’être tronqué sur le dos. Il éclata de rire. Sur le sol, le petit rectangle de chair carapacée n’avait même plus de quoi gigoter sa détresse.

Nulle parole n’aurait pu le retenir, car nulle compassion ne pouvait plus pénétrer dans son esprit. Ce type était condamné. Spontanément, j’ai pris un gros caillou et l’ai écrasé sur sa figure. Le caillou s’est fendu – c’était un calcaire marneux. L’autre s’est écroulé, s’est ouvert le crâne dans les roches et n’a plus rien dit. J’ai écrasé le crabe et suis parti.

Deux jours plus tard, l’individu était de retour à l’école, un peu écorché, un peu rougeoyant. Dans la cour il me calcula, mais ne put tenir face à mon immense mépris. Il voulut alors devenir mon acolyte, me fit des grimaces de camaraderie. Je n’avais que faire de ses léchouilles. Il me laissa enfin, ne s’approcha plus jamais de moi, et il me semble bien qu’il alla jusqu’à éviter de pénétrer dans mon champ de vision – c’est bien le seul, du reste, qui m’ait craint dans cette école.

Mais il existait encore, et il persista dans ses jeux horribles avec les êtres faibles. Le corps enseignant feignait de ne rien voir. Il a fini député UMP.

Alors voilà. Je sais, d’expériences multiples, que le franchissement de la barrière morale qui te retient de commettre des choses irréparables demande une force qui mobilise tout ton être : pour t’engourdir lors du passage, pour te maintenir ensuite les premiers temps que tu passes de l’autre côté – du côté des bourreaux et des calomniateurs.

Ensuite, eh bien tu as ta carte, la barrière t’es presque insensible et tu es chez toi dans la zone de l’ombre. Tu y officies en sifflotant. Milicien de Satan, chacun de tes gestes y est irrémédiable.

Depuis longtemps Jean-Michel Apathie officie en sifflotant. Doté de l’immense pouvoir du prescripteur et de l’influenceur, il ment et calomnie, et on le paye pour ça. Que dire, que faire ? Un caillou dans sa figure ? Il n’arrache pas les pattes des crabes, il arrache l’estime et le crédit de ses victimes. Il n’écrase pas des escargots, il écrase la vérité. Il ne rit pas, il prépare son prochain mauvais coup. C’est un éditocrate.

Apathie tweete : « Sur #JonnyHallyday @JLMelenchon a dit : “Je n’ai rien à dire” Comment un leader politique peut-il à ce point passer à côté d’une émotion collective, sincère d’un peuple que l’on prétend incarner ? Dans son cas, on peut parler d’une faute professionnelle. »

Une petite pelote de merde lancée en sifflotant, sans souci d’être crédible car si l’on consent à vérifier par soi-même si ledit Mélenchon n’avait effectivement rien à dire, on est surpris de ce qu’on trouve. Mais Apathie s’en fout, Apathie n’est pas payé pour dire la vérité mais pour salir, quotidiennement, les gens dont la simple existence contredit sa façon d’être et la condamne. Il est de l’autre côté ; sa violence est plus symbolique, mais elle arrache de la crédibilité tout aussi bien. Quotidiennement. Toute l’année. Toute notre vie. Alors que dire, que faire ? Une « laisse d’or » comme pour Pujadas ?

Autre exemple, tiré d’un confrère à Jean-Michel. Que dire, que faire contre un éditorialiste qui déménage un « et » dans une citation, pour la transformer en un brûlot antisémite ? Une laisse d’or suffirait-elle ?

Je ne sais plus. Pendant ce temps, le climat se dérègle, des guerres se préparent pour soutenir les besoins de l’ogre américain qui fonce plein schuss vers les chaos constructifs : chaos pour autrui, constructifs pour l’oncle Sam – on connaît tellement. Les plantes meurent, des insectes remontent vers le nord, mais ceux qui alertent s’en prennent plein la gueule dans les médias. Alors oui des fois, j’ai envie d’être expéditif façon Khmer vert, Khmer rouge même, et puis des fois j’ai envie d’être simplement goguenard. C’est mon côté civilisé, je m’abandonne moins que jadis à mes pulsions meurtrières.

Donc voilà. Plutôt que de lui lancer des cailloux, on pourrait suggérer à monsieur Apathie d’aller se faire enculer… Ah, mais il pourrait prendre ceci pour une insulte alors que ce n’est qu’un conseil car, quand on est, comme lui, un tel trou du cul (car que sort-il d’autre de ce cerveau sinon de la merde ? – voyez ses tweets : on y sent, c’est le cas de le dire, comme une obsession), l’enculade devient un soin préventif, croyez-moi. Donc, monsieur Apathie, pour le dire poliment, allez vous faire mettre. Vigoureusement et longuement. En tant que trou-du-cul patenté :

  • ça vous détendra – à un point que vous n’imaginez même pas, ôa ôa ôa ;
  • ça vous fera du bien – à un point aussi, qui pourrait bien être celui de non-retour ;
  • et ça nous fera des vacances.

Allez, salut les Mérous ! La prochaine fois, je vous parlerai de la Grèce, et de quelques chiens dits « de berger ». Ça nous fera des vacances là aussi, et puis, quand on s’appelle Alabergerie, causer de bergers et de chiens c’est un minimum. Plus tard on continuera avec des Épidaure, des Héraklion, des ruines, des poissons de récif, des canons et des canonnades, que sais-je encore… Au Diable, donc, les Apathie qui officient, en sifflotant, à détricoter nos paroles pour en faire des monstres, cet hiver je vous emmène en vacances.

FIN

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Pourquoi « Lire Mein Kampf »

2016_01_19_00

Laurendeau-Berg : Pourquoi Lire Mein Kampf

 

Paul Laurendeau : « Ça y est, Mein Kampf d’Adolf Hitler (1889-1945) vient de tomber domaine public. On va conséquemment amplement en parler, comme si cette histoire de domaine public changeait tant de choses (en fait, depuis un bon moment déjà, il est parfaitement possible de lire cet ouvrage en ligne). Battage, battage. Le plus atterrant dans tout ce battage, c’est qu’il semble bien que l’héritage intellectuel de Hitler, tacite ou explicite, se porte à merveille, par les temps qui courent. En 1977, lors du soixantième anniversaire de la révolution bolcheviste, Mein Kampf était un ouvrage ridicule. En 2017, pour le centenaire de cette dernière, Mein Kampf est désormais un ouvrage dangereux. Il n’y a pas là de quoi pavoiser. Que s’est-il donc passé ? Vers quoi avons-nous tant dérivé ? J’en discute avec mon ami Moshe Berg, peintre et graphiste à Toronto, Canada. » – Et moi je recopie le tout sur ce blog… – A.E. Berger.
 
 

moshepicMoshe Berg : Alors mon cher ami Paul on a un gros morceau à décortiquer aujourd’hui.
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Oui, je pense. D’abord je te remercie Moshe d’avoir accepté de mener cette entrevue avec moi. Les lecteurs du Carnet d’Ysengrimus te connaissent déjà. Les autres vont te découvrir ici. Tu es très sympa d’avoir accepté d’aborder avec moi ce sujet pas facile.

moshepicMoshe Berg : Bah, c’est un sujet intellectuel comme un autre. Il procède de l’histoire et du devoir de mémoire et ça me gêne aucunement de parler de ces questions qu’il faut savoir regarder en face. Donc Paul, tu publies chez ÉLP Éditeur un essai intitulé Lire Mein Kampf. Qu’est-ce qui t’a motivé à faire ça ?

paulpicPaul Laurendeau : Bien d’abord ça a été cette histoire de passage dans le domaine public. Soixante-dix ans révolus après la mort de leurs auteurs, deux importants ouvrages procédant du devoir de mémoire viennent de tomber dans le domaine public. Il s’agit du Journal d’Anne Frank et de Mein Kampf d’Adolf Hitler. Anne Frank est morte du typhus en 1945 dans un camp de concentration (la pauvre pourrait encore être avec nous. Elle est née en 1929. Je connais des gens nés en 1929 qui sont encore en vie). Adolf Hitler (né en 1889) s’est suicidé dans son bunker de Berlin, en 1945 aussi. Les deux ouvrages sont donc tombés dans le domaine public au premier janvier 2016.

moshepicMoshe Berg : Je suppose que les répercussions ne sont pas les mêmes pour les deux ouvrages.
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Non, pas du tout. Dans le cas d’Anne Frank, les conséquences sont surtout pécuniaires. Les droits appartenaient à la Maison Anne Frank d’Amsterdam, un organisme sans but lucratif qui gère aussi le musée du mémorial d’Anne Frank. Pour cette structure, les conséquences sont avant tout commerciales. Le Journal d’Anne Frank, qui est traduit dans un grand nombre de langues et qui se vend à des millions d’exemplaires pourra maintenant être exploité commercialement par d’autres éditeurs.

moshepicMoshe Berg : Mais Mein Kampf aussi.
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Oui, mais dans son cas les répercussions sont plus compliquées, plus sociopolitiques, si on peut dire. D’abord, il faut dire que les droits de Mein Kampf appartiennent au Land de Bavière.
 

moshepicMoshe Berg : Au Land de Bavière ?
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Oui. La trajectoire éditoriale de cet ouvrage est assez tortueuse. Veux-tu que je t’en dise un mot ?
 
 

moshepicMoshe Berg : Vas-y donc. Tu m’intrigues.
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Tout commence en 1922, avec le gros Benito Mussolini. Il marche sur Rome avec ses sbires, engueule le gouvernement et, dans des conditions dignes d’une opérette grotesque, il se fait remettre les pleins pouvoirs par le roi d’Italie. Il les gardera vingt ans, dictatorialement, avec les conséquences tragiques que l’on sait. Hitler est alors à Munich, capitale du Land de Bavière. Il est le chef de son Parti Nazi, qui n’est alors qu’un groupuscule remuant. Il se dit qu’il est pas plus fou que le gros Musso et qu’il peut très bien faire un putsch, lui aussi. En 1923, avec sa gang, il se garroche dans Munich depuis une brasserie avec des flingues et tente donc un putsch. Les policiers bavarois ne l’entendent pas de cette oreille et il y a des coups de feu. Hitler voit plusieurs de ses factieux mourir à côté de lui. Il se fait mettre la main au paletot. Suite à un procès dont il se sert passablement pour se faire mousser, il est condamné à cinq ans de prison (il ne fera que huit mois). Il se retrouve immobilisé dans une prison plutôt confortable. Il dispose d’un espace de travail et d’une machine à écrire. Il décide donc d’écrire un livre, ce qu’il n’aurait jamais fait sans cette tapageuse séquence d’événements.

moshepicMoshe Berg : Nous y voici.
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Oui. Nous sommes en 1924 et, en Allemagne aussi, ce sont les années folles. Il y a la prospérité économique éphémère du premier après-guerre et l’opinion publique est frivole et évaporée. Elle est curieuse aussi, de mille choses et parmi celles-ci, pas plus et pas moins, d’une curieuse rumeur qui concerne le putsch manqué de la brasserie de cet olibrius, ce caporal Hitler. Des membres hauts placés de l’état-major militaire auraient trempé dans ce putsch. Le public allemand est intrigué. C’est une des nombreuses curiosités de l’actualité. Tu me suis ?

moshepicMoshe Berg : Je te suis.
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Et on raconte maintenant que le chef des putschistes est en taule et qu’il est en train d’écrire un gros livre. Cela crée, chez le public, une attente, mais une attente mondaine si tu veux, journalistique. Les gens pensent que Hitler va leur fournir des détails fumants sur ce fait divers politique et ses possibles ramifications dans le pouvoir malhabile et chambranlant de Weimar… et cela les intrique et les amuse.

moshepicMoshe Berg : Une sorte d’effet de buzz d’autrefois.
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Exactement. Or Hitler, toujours en taule, est pas au courant de ce petit effet de mode et il écrit un gros livre indigeste et mal organisé de sept cent pages qui gueule contre les Français, les Slaves, les parlementaires allemands et les Juifs et qui tient des propos ouvertement belliqueux, agressifs, racialistes, eugénistes, pseudo-théoriques et, finalement rasoirs au possible. Pas un mot en plus sur les magouilles du putsch de 1923. Barbant. Les Allemands se désintéressent rapidement de ce gros livre plate, indigeste, mal organisé et interminable.

moshepicMoshe Berg : Bien fait.
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Absolument. Faux départ, donc, pour Mein Kampf. Les années passent. À partir de 1929, la crise économique (qui va durer dix ans – 1929-1939) frappe l’Allemagne très durement. Il y a 30% de chômeurs dans toute l’Europe centrale. Les Allemands se tirent alors vers les partis politiques simplistes à solutions sommaires. Après des élections et des tractations assez compliquées dont je te coupe le détail, Hitler devient chancelier d’Allemagne, en 1933.

moshepicMoshe Berg : Dix ans après son putsch manqué d’olibrius.
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Pile poil. En un an, il va dissoudre le parlement de Weimar, abolir les partis politiques et instaurer un régime de dictature. Entre-temps, les Allemands veulent soudain mieux comprendre qui est ce gars et où il veut en venir. Ils se mettent donc à acheter son livre. Les années 1933 et 1934 seront les deux premières grosses années de ventes réelles pour Mein Kampf.

moshepicMoshe Berg : Années de “ventes réelles” ? Il va vivre des années de ventes irréelles, ce bouquin ?
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Ah oui, tu peux dire ça. Car quand le régime nazi sera bien en selle, Mein Kampf, l’ouvrage du dictateur, deviendra une sorte de bible-gadget. Le régime va en acheter des millions d’exemplaires. À partir de 1936, quand un couple aryen se marie, l’état nazi donne aux heureux tourtereaux un exemplaire de Mein Kampf en guise de présent de noces. Dans l’entreprise et dans l’armée, quand quelqu’un monte en grade ou prend du galon, un exemplaire de Mein Kampf lui est remis comme cadeau de promotion. Les bibliothèques, les mairies de communes, les établissements publics, tout le monde a sa copie. Il y a même des copies avec papier surfin et couverture en marbre pour les hauts dignitaires nazis. Hitler se retrouve avec en main une fortune personnelle fort rondelette, venue exclusivement de la vente de son ouvrage. On calcule que vingt ans après sa parution, en 1944 donc, le livre de Hitler est présent sur les tablettes d’un foyer sur deux en Allemagne. Cet ouvrage a, de fait, beaucoup plus de propriétaires que de lecteurs.

moshepicMoshe Berg : Comme une bible, un almanach ou le bottin téléphonique.
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Exactement. Vers la fin de la guerre, les Allemands changent subitement leur fusil d’épaule. Ils se rendent vite compte qu’il ne faut surtout pas se faire pogner avec ça dans la maison par les Américains, et encore moins par les Soviétiques. Les gens jettent alors le livre par lots entiers dans les rivières, creusent une grande fosse à l’orée de leur village et l’y balancent en vrac, ou encore l’enveloppent dans du papier ciré et l’enterrent individuellement, presque pieusement, au fond du jardin. Quand la question du transfert des droits pour ce titre se posera aux autorité américaines d’occupation, comme ils ne connaissent pas de famille directe à Hitler (Paula Hitler vit alors encore sous un faux nom), on assigne les droits au lieu d’écriture de l’ouvrage. Comme il a été écrit à Munich, capitale de la Bavière, les droits en reviennent au Land de Bavière. Tout le monde s’en fiche passablement, au demeurant. On a un tas d’autres choses à penser et, surtout, on s’imagine que cet ouvrage est foutu et ne trouvera plus de lecteurs. Grave erreur.

moshepicMoshe Berg : Ah bon ?
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Ah oui. Car, malheureusement, cet ouvrage va connaître, dans les sept décennies suivant la mort de son auteur, un succès mondial foudroyant. Il sera traduit en plusieurs langues dont le perse, le turc et l’arabe.

moshepicMoshe Berg : Et… c’est toujours le Land de Bavière qui palpe les droits ?
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Non. Car le Land de Bavière s’est donné comme tâche, comme mission, de circonscrire au maximum la circulation de cet ouvrage. Il en restreint la publication et traque patiemment toutes les éditions non autorisées. En 2007, par exemple, il a fait interrompre une édition turque, justement. Le Land de Bavière a des fonctionnaires assignés spécifiquement à l’intendance de cette problématique “meinkampfienne”. Il s’agit nommément de faire garde-fou à la circulation mondiale de Mein Kampf.

moshepicMoshe Berg : Et en 2016, avec le passage dans le domaine public, le garde-fou vient de sauter.
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Poil au nez. On craint donc que tout le monde va se garrocher pour publier Mein Kampf et palper les dividendes juteux, qui serviront alors à des causes parfois fort louches.
 

moshepicMoshe Berg : Cette crainte est-elle fondée ?
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Elle est parfaitement fondée mais aussi, elle me fait un peu rigoler. Les bootleggers de Mein Kampf n’ont tout simplement pas attendu 2016 pour passer à l’action. La première traduction non autorisée fut faite en français, avant-guerre, du vivant même de Hitler. Ce dernier, crois-le ou non, a alors porté plainte devant un tribunal français pour faire valoir ses droits d’auteur et il a gagné sa cause. Les traducteurs français non autorisés de Mein Kampf (des fachos français maurassiens qui voulaient – soi-disant – qu’on connaisse la morbidité francophobe du facho allemand) ont dû mettre leur traduction pirate au pilon.

moshepicMoshe Berg : Hallucinant.
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Oui. Tout ça pour dire que des Mein Kampf illicites, il y en a partout. J’ai basé mon analyse du texte sur une cyber-version de la traduction française non-critique de la version 1926 de l’ouvrage allemand. Et elle avait pas attendu janvier 2016 pour monter en ligne, celle-là. Moi, par contre, j’ai patiemment attendu le passage de l’ouvrage de Hitler dans le domaine public pour ne pas me retrouver avec le Land de Bavière sur le dos, alors que je publie des fragments de cet ouvrage pour en faire une critique.

moshepicMoshe Berg : Mais on en arrive au cœur de notre problème : pourquoi se soucier de produire la critique d’une ineptie comme Mein Kampf ?
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Parce que, crois-le ou non mon cher, cet ouvrage revient en vogue dans le monde occidental. Les petits jeunes s’y intéressent. Dans l’ambiance fachosphérique contemporaine, il fascine… tout en continuant d’être mal lu, mal glosé, cité hors contexte et fort imparfaitement compris.

moshepicMoshe Berg : Je m’imagine bien la chose.
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Alors moi je me suis dit, bon, laissons tomber la politique de l’édredon sur Hitler. Ça marche pas, la loi du silence, dans une telle situation. Ouvrons plutôt le jeu au maximum. Ramenons ce penseur à sa dimension de gars ordinaire. Cassons son ouvrage au milieu et regardons un petit peu ce qu’il y a dans ce livre. Prenons la mesure de ce que Hitler dit, tant que ça, en sept cent pages.

moshepicMoshe Berg : Bon.
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : C’est quoi la pensée de Hitler ? C’est quoi sa vision du monde ? C’est quoi qu’il nous communique, en 1924, à trente-six ans, comme penseur et comme futur acteur sociopolitique et socio-historique catastrophique ?

moshepicMoshe Berg : Je vais pas te demander de nous résumer sa pensée, tu le fais dans ton livre. On ira lire ça. J’ai une question plus délicate à te poser, par contre.
 

paulpicPaul Laurendeau : Vas-y toujours.
 
 
 

moshepicMoshe Berg : Tu as donc lu Mein Kampf très attentivement, page par page.
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Oui, fatalement, stylo en main. Je l’ai lu en version française (je ne comprends pas l’allemand). C’est passablement chiant à lire, d’ailleurs.
 
 

moshepicMoshe Berg : Voici donc ma question. J’espère qu’elle ne va pas te vexer.
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : J’en doute. Je t’écoute.
 
 
 

moshepicMoshe Berg : As-tu trouvé, dans Mein Kampf, des choses que tu approuves, avec lesquelles tu es en accord ?
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Non. Je réprouve l’intégralité du contenu de cette merde rebattue, réactionnaire, narcissique et raciste. Par contre il y a quelque chose chez Hitler écrivain qui fait bien mon affaire.
 

moshepicMoshe Berg : Ah oui ? Quoi donc ?
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Son explicite. Il est cru, limpide, il ne met pas de gants. Il est frontal, virulent. Et il donne l’heure juste sur sa vision de brute.
 
 

moshepicMoshe Berg : Ah oui ?
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Oh oui. Il est limpide et direct. Cela ne veut pas du tout dire qu’il soit sincère ou authentique, hein. Ne nous méprenons pas. Il ment souvent. C’est prouvé. Mais même quand il ment, il ment frontalement. Ça repose des petits fachosphériques contemporains qui font les finasseurs, les tataouineurs, les casuistes, les victimaires. Hitler a de la merde dans la tête et il la crache d’un jet, sans tergiverser.

moshepicMoshe Berg : Pourrais-tu me donner un exemple ?
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Bien sûr. Je vais te donner un exemple original, qui a, en plus, la qualité d’exemplifier aussi comment Hitler fusionne, de façon un peu brouillonne, ses considérations pseudo-théoriques et ses compulsions autobiographiques.

moshepicMoshe Berg : Vas-y en grande.
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Hitler développe sur le rôle de la violence dans l’action politique. Il dit qu’il la juge essentielle à l’intendance d’un mouvement politique conséquent. C’est là, pour Hitler, un important point de méthode. Un parti politique cohérent et efficace, selon lui, incorpore, tout naturellement, la violence dans son fonctionnement. Il tient les masses en sujétion grâce à des corps armés qui fracassent les têtes qui dépassent, sans se complexer.

moshepicMoshe Berg : Explicite, en effet.
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Vigoureusement explicite. Hitler illustre ensuite cet enjeu de la violence dans l’action politique à partir du cas de son militantisme personnel, dans les années 1920. Il faisait alors des conférences dans de grandes brasseries munichoises. Il parlait contre le Traité de Versailles, contre le parlementarisme, contre la République de Weimar, contre tout ce qui lui tombait sous la main pour faire avancer ses vues politiciennes. Il parlait donc ainsi, une fois, devant deux mille personnes attablées dans une grande brasserie. Il n’y avait même pas d’estrade. Hitler se tenait derrière une table ordinaire sur laquelle il y avait un pichet et des verres de bière, comme sur toutes les autres tables.

moshepicMoshe Berg : Ambiance de forum populaire allemand de l’entre-deux-guerres.
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Exactement. Hitler nous raconte ensuite, en jubilant passablement, qu’il avait un service d’ordre d’environ deux cent jeunes matamores habillés en brun qui circulaient parmi les deux mille convives. Alors supposons que quelqu’un se levait et formulait une objection à ce que disait Hitler. Le conférencier ne répondait même pas. Il ne disait rien. Le service d’ordre pognait le gars par le collet et le fond de culotte et le câlissait en dehors de la brasserie. C’en était fini et de l’objecteur et de son objection. L’intervention corporelle violente du service d’ordre fonctionnait tout naturellement comme moyen d’appuyer, par une percussion bien matérielle, les arguments et l’autorité du conférencier. Il nous raconte tout ça sans tataouiner, frontalement.

moshepicMoshe Berg : Je vois. Et pourquoi ça fait ton affaire ?
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Parce que – je te le redis – ça change des petits fachosphériques qui pensent exactement la même chose mais qui emploient toutes sortes d’astuces verbales de finasseurs pour se formuler. Ils pleurnichent pour qu’on respecte en eux une liberté d’expressions qu’ils seraient les tout premiers à abolir d’un coup sec, s’il leur arrivait de pogner le manche. Or s’il avait fallu que Hitler – qui reste leur maître à penser, qu’ils l’admettent ou non – soit aussi tataouineux qu’eux, on n’en finirait jamais de détricoter ses idées hors du cocon verbal autoprotecteur infini.

moshepicMoshe Berg : Je vois un peu ce que tu veux dire. Hitler te facilite le travail d’analyse, en somme.
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Exactement. Hitler est explicite et cet explicite de lumière crue facilite le regard critique. Il suffit souvent de le laisser parler. Très fier de lui, genre capitan de commedia, il est surtout très efficace pour se couler lui-même, sans complexe et sans artifice.

moshepicMoshe Berg : Encore faut–il le lire.
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Ben justement… voilà pourquoi lire Mein Kampf… Pour voir cette pensée raciste, brutale et inique en action, sans détour, presque candidement.
 

moshepicMoshe Berg : Je comprends. Mais il ne t’est pas arrivé de te dire que c’était probablement juste un fou et que tu étais en train de perdre ton précieux temps à finement décortiquer la pensée d’un fou ?
 

paulpicPaul Laurendeau : Il faut faire très attention à cette idée du chef d’État fou. Il y avait un roi de France fou. Charles VI. Cet homme était dément. Il pouvait subitement prendre son épée et taper sur tous ceux autour de lui, en gueulant. Or, Charles VI fou n’a aucune signification politique. Malade mentalement, on l’a assit dans un petit coin et on a simplement attendu que sa folie, ou son règne, passent. Vois aussi le roi d’Angleterre George III. Atteint de porphyrie aiguë intermittente, il a fini par perdre la raison. Un beau film a été fait sur cette question, il y a quelques années (The madness of King George, 1994). Or la folie de George III n’est pas significative politiquement ou historiquement. C’est une anecdote de palais, sans plus. Avec Hitler, on a affaire à un tout autre type de folie (si tant est qu’on puisse se donner une notion claire de cette réalité). Il a entraîné des millions de compatriotes dans sa susdite folie. Il les a convaincus de rempiler dans une guerre mondiale dont ceux-ci ne voulaient strictement pas. La folie hitlérienne fut un vecteur socio-historique majeur au siècle dernier et son impact intellectuel (note ce mot) se fait encore largement sentir aujourd’hui.

moshepicMoshe Berg : Une folie collective donc. Ça fait de lui en fait le porte-parole de la folie d’un peuple et d’un temps.
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Tout à fait. D’un temps d’ailleurs qui est aussi notre temps, hein. Il serait trop facile et trop commode de nous dédouaner nous-mêmes de cette folie-là qui couve un peu en nous tous, en la projetant sur un temps éloigné, un peuple du passé, ou un seul petit bonhomme en noir et blanc, gueulard, fou de service, idiot utile. D’ailleurs lire Mein Kampf c’est justement aussi se donner l’opportunité en or de formuler l’état d’esprit de son auteur en termes psychologiques. Si je devais décrire la condition mentale de Hitler dans des termes procédant de la psychologie individuelle, je dirais qu’il est pathologiquement FRUSTRÉ et HUMILIÉ donc perpétuellement FÂCHÉ. Il était, de ce fait, le porte-voix verbal, mental et intellectuel de millions d’Allemands de 1918-1924.

moshepicMoshe Berg : Bon, je te comprends. Une folie à impact historique collectif récurrent doit être comprise adéquatement. On ne peut pas se contenter de la dénigrer abstraitement. C’est une responsabilité qu’il faut prendre et c’est incontestablement une des exigences du devoir de mémoire. Je voudrais conclure en restant, comme on l’a fait depuis le début, à la périphérie de ton ouvrage, si tu veux bien. Je voudrais dire un mot de son titre. Je trouve que le titre Lire Mein Kampf, ça fait quand même un peu promotionnel. On pense au Lire le Capital d’Althusser, Balibar, Macherey et les autres. C’était une invitation à lire le chef-d’œuvre de Marx, une invitation laudative, valorisante. Tu ne risques pas de sembler promouvoir Mein Kampf avec un tel titre (la couverture n’arrange rien en plus) ?

paulpicPaul Laurendeau : Je te suis. Réglons d’abord le cas de la couverture. Allan Erwan Berger, notre graphiste, est parti d’une photo prise à Berlin en 1937 par Thomas Neumann, un journaliste norvégien. C’est un édifice municipal quelconque. Il est pavoisé pour la fête du travail. Pour nous, ceux du recul historique, c’est une parfaite horreur visuelle. Mais, tout juste avant les Accords de Munich, c’était là jamais rien d’autre que des pavois allemands passablement ronron, pour une festivité municipale. Je trouve qu’il en est de ces banderoles de 1937 comme des idées néo-fascisantes de 2017. Elles pendouillent parmi nous, se gondolent au vent, comme innocemment. C’est seulement un recul historique et critique acéré qui nous fait prendre la mesure de leur monstruosité. La symbolique me semble parfaite et j’endosse pleinement ce choix de notre graphiste.

moshepicMoshe Berg : Je vois. Et le titre ?
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Tu proposerais quoi toi, comme titre ?
 
 
 

moshepicMoshe Berg : Je sais pas moi. Quelque chose de plus argumentatif. Contre Mein Kampf ou L’Anti-Mein Kampf.
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Argumentatif ? Non, Moshe. Juste non. Je ne suis pas ici pour polémiquer avec Adolf Hitler ou pour m’appesantir sur la fausseté puante de ses idées. Pour ma plus grande affliction, Hitler dure et ce, non pas à cause d’une originalité intellectuelle qu’il aurait eue (dans le genre Nietzsche ou Richard Wagner) et dont il faudrait interminablement prendre le contre-pied. Non, non. C’est plutôt, disons… comme la saleté dans une maison. Hitler perdure parce que sa pensée est rien d’autre que ce tapon compact de lieux communs réactionnaires, à base de racialisme élucubrant, de psycho-sociologie sommaire, de social-darwinisme niaiseux et de cherchage simpliste de boucs émissaires ethniques. Un tel dépôt de lieux communs sociopolitiques rejaillit, comme un herpès intellectuel, chaque fois que des conditions économiques déprimantes favorisent la recherche improvisée et abrupte de solutions faciles. On ne débat pas avec Hitler. On le lit. On le lit pour se souvenir et pour bien discerner notre hitlérisme ordinaire actuel, quand il rejaillit sous nos pas nouveaux comme les plus insidieux et les plus venimeux des mauvais insectes.

moshepicMoshe Berg : Et lire Lire Mein Kampf nous permet-il de faire fonctionner ce devoir de mémoire… tout en nous permettant de faire l’économie de lire l’indigeste Mein Kampf même ?
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Je le crois, oui. C’est là ma modeste tentative, en tout cas.
 
 
 

moshepicMoshe Berg : Ce n’est donc pas là la moindre qualité de ton essai. Merci, Paul.
 
 
 

paulpicPaul Laurendeau : Merci mon camarade. Shalom et paix.
 
 
 

moshepicMoshe Berg : Amicalement à toi.
 
 
 

 

2016_01_19_01

Ouvrage paru le 20 janvier 2017.
Pour en savoir plus, lire un extrait, acheter la beste, c’est par ici 🙂
Sinon, les petits renards sont de Jayvee Enaguas (CC BY 3.0) sur Wikimedia Commons.
 

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Gastronomie française

Cocos de Paimpol. Image offerte par Trizek (CC BY-SA 3.0)

Cocos de Paimpol. Image offerte par Trizek (CC BY-SA 3.0)

Coucou bonjour. Vous aurez remarqué que j’étais de moins en moins présent sur ce blogue, comme sur tous les autres. C’est que ma vie s’est considérablement compliquée. Je n’interviens donc plus que dans des cas très rares, et mes apparitions tiennent plus à une inspiration (que j’aurais enfin eu le temps d’écouter) qu’à une forcenée injonction de dire quelque chose en rapport avec l’actualité (qui, de toute façon, reste un abominable bouillon de mensonges). Aujourd’hui, je pousse la chansonnette en l’honneur de la boustifaille française. C’est toujours mieux que la cuisine des primaires, et c’est plus digeste.
 

Gastronomie française

 
Les bêtis’ de Cambrai ;
Les champignons d’Paris ;
Et la fourme d’Ambert
Et les lentill’ du Puy :

Ben tout ça le Tafta il n’en veut pas, il n’en veut plus.
De tout ça le Tafta il nous libèrera.

La patate de Batz
Et celle de Noirmoutier ;
Les ravioles de Royans
Et les calissons d’Aix :

Ben tout ça le Ceta il n’en veut pas, il n’en veut plus.
De tout ça le Ceta il nous libèrera.

Les cocos de Paimpol
Ou les oignons d’Roscoff ;
La fraise de Plougastel
Ou le sel de Guérande :

Ben tout ça le Tafta il n’en veut pas, il n’en veut plus.
De tout ça le Tafta il nous libèrera.

Le piment d’Espelette ;
Les huîtres de Belon
Ou bien celles de Marennes ;
Et les pruneaux d’Agen :

Ben tout ça le Ceta il n’en veut pas, il n’en veut plus.
De tout ça le Ceta il nous libèrera.

Le saucisson de Lyon ;
La sauciss’ de Strasbourg
Ou bien celle de Toulouse ;
Et celle de Morteau :

Ben tout ça le Tafta il n’en veut pas, il n’en veut plus.
De tout ça le Tafta il nous libèrera.

Le jambon de Bayonne !
La moutard’ de Dijon !!
Et puis le Brie de Meaux !!!
Le pastis de Marseille !!!!

Ben tout ça le Ceta il n’en veut pas, il n’en veut plus.
De tout ça le Ceta il nous libèrera.

Coqu’licots de Nemours
Ou roses de Provins ;
Nougats d’Montélimar…
Sardin’ de Quiberon !

Ben tout ça le Tafta il n’en veut pas, il n’en veut plus.
De tout ça le Tafta il nous libèrera.

Et les noix de Grenoble…
Les lunett’ de Romans…
Les marrons de Redon…
Tout cela périra.

Car tout ça le Ceta il n’en veut pas, il n’en veut plus.
De tout ça le Ceta il nous libèrera.

La rate du Touquet…
Les olives de Nyons…
L’andouille de Guéméné.
Tout cela périra.

Car tout ça le Tafta il n’en veut pas, il n’en veut plus.
De tout ça le Tafta il nous libèrera.

Crottin de Chavignol ;
Mirlitons de Rouen
Et noyau de Poissy…
On n’en finirait pas.

Le Tafta, le Ceta, tu n’en veux pas tu n’en peux plus.
Mais si tu n’te bouges pas, qui te libérera ?

 
FIN.

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