Dans les figures de pierre

2015_02_26a

Ce visage souriant qui nous regarde du haut des ombres, bien au-dessus de la dernière pointe de nos cheveux terreux, est-il du théâtre ou bien des dieux ? Fou, roi, quelle est sa puissance ? Pourquoi son élégance moqueuse m’inquiète-t-elle ? Il est détendu, il sait ce que nous ne savons pas. Fantôme, esprit, ils est trop au large de ce que nous sommes ; ses intentions ne sont pas saisissables !
 

2015_02_26b

Celui-là pointe à ras du sol, et ne sourit plus. On a certainement voulu représenter qu’il voit plus que tout autre personnage puisque son troisième œil est ouvert. Mais voilà : lui me semble faible. Il regarde ce que je ne regarde pas, oui, il sait ce que je ne sais pas, oui encore, et il se prend très au sérieux mais il ne m’inquiète pas, non. Car il partage mon sort : il regarde de bas en haut.
 

2015_02_26c

Gredins en cintres, fariboles à pigeons, crottés zozos vous êtes au zoo, et l’on vous prend en photo. Ce n’est pas tout à fait la gloire. En plus, vous êtes inaudibles : votre clameur de hooligans est fauchée par le vent. Mais qui donc insultez-vous ? Je ne me sens pas concerné.
 

2015_02_26d

Ces enfants terribles font pleurer les grandes fontaines. Ils parlent d’un monde tellement disparu ; chaque goutte d’eau qui passe est comme une année filant sous leurs yeux si sérieux. Ils sont figés dans une splendeur fossile. Voilà les vrais fantômes. Entendez-vous leur musique ?
 

FIN

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François Bouché (1924-2005)

François Bouché : Les chevaux - Collection particulière (CC BY-SA 3.0)

François Bouché : Les chevaux – Collection particulière (CC BY-SA 3.0)

« La mort n’est pas une fin, je m’attends ailleurs, laisse-moi dormir ! » C’est la dernière lettre connue de celui qui, sur son lit d’agonie, se préparait à franchir la porte.

Puis il y avait eu le service, les discours ; et les survivants occupés à batailler avec ou contre des remontées de souvenirs. En premier lieu, les regrets, les choses qu’on aurait dû faire et qu’on n’a pas faites ; les bons moments trop vite avalés. Mais comment aurait-on su, puisqu’en vivant, on improvise à chaque pas ? Tout ceci, bien entendu, le défunt n’en avait cure. Il ouvrait présentement des mirettes larges comme des soucoupes.

Car se dressait devant lui une espèce de génie rouge aux yeux globuleux, avec des sourcils de démon japonais. Un chignon, et le visage féroce du type profondément outragé par le spectacle des petitesses humaines.

« QUELLE EST TA FLÈCHE ? hurla le phénomène…

— LA VOICI ! » rugit illico le candidat, qui tendit les bras et déversa sur l’affreux bonhomme un nuage de couleurs et de cris, une véritable bouillie qu’aucun mortel n’aurait pu analyser mais qui sembla être une réponse tout à fait recevable, car l’autre, tout de suite : « BRAVO ! » et d’une courbette : « Soyez le très bien venu… »

Du diable si j’y comprends quoi que ce soit. Mais le mort n’eut l’air surpris de rien. Tout guilleret, il salua poliment le génie au passage, et s’en fut déguster au large ses retrouvailles avec lui-même.

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C’était, en bord de mer, une plage bruissante d’écume avec, à peu de distance, une petite île qui tendait le cou au-dessus des vagues. Un soleil bas dorait la crête des rouleaux. Des ombres, un peu violettes, dansaient au pied des herbes semées dans la dune. En se retournant, le mort vit une prairie ; des rafales y galopaient, y creusaient des nids. On aurait dit des chevaux libres remplis d’allégresse. Au loin apparaissaient des collines, et de puissants nuages tout glorieux de lumière faisaient par là-dessus un barrage aux étoiles.

Il se creusa un nid dans le sable. Là, heureux et placide comme un oursin dans son trou, il regarda au ciel passer les nuages, prodigieux bestiaires. Des formes tentaculaires, qu’une bourrasque d’altitude ébouriffait, faisaient songer aux poulpes, aux étoiles de mer. Il vit, vaste dirigeable, dériver le roi des harengs, qui ondule à la surface des rêves des marins… Cela lui redonna l’envie de créer. De son vivant, il avait été un sculpteur fécond, parfois heureux, mais trop souvent frustré car la création, chez les mortels, est généralement douloureuse. Dans ces moments-là, il tournait et virait dans son atelier, allant jusqu’à se mordre le poing devant un désir qu’il ne pouvait attraper.

Les ébauches des projets en cours, les maquettes d’œuvres réussies qui l’épiaient du haut des étagères, n’avaient jamais réussi à le consoler. Car tout, absolument tout, est toujours remis en cause à chaque nouvel accouchement. Et d’abord : a-t-on toujours du talent ? Où est-il passé ? Suis-je condamné aujourd’hui encore à pelleter de la merde jusqu’à ce soir, jusqu’à la fin de la semaine, du mois, de l’année ? Tandis que la vie s’enfuit, et que rien de beau ne sort comme on voudrait…

Mais ici, au bord de la mer, il sentit se lever en lui la rouge aurore, la puissance du potier. Bientôt, elle fut déployée tout entière, en un désir vaste jusqu’au vertige. Elle était une fleur qui aurait eu la taille de millions de soleils. Puis il crut saisir qu’il était lui-même cette fleur. Dans ses mains, comme du sable, roulaient des mondes et leurs multitudes ; lui se baignait dans l’univers comme un âne béat se vautre dans la poussière du chemin. Il en avait des fourmillements aux bouts des doigts.

Alors, il se leva, ivre, et s’avança vers les vagues ; il plongea dans la mer tiède. Il fit le phoque, il fit des galipettes, il fit des bulles et des bruits de trompette. Il ébroua sa crinière de vieux lion argenté, et des milliers de perles étincelèrent en le nimbant. Il regarda ses mains toutes scintillantes et, à travers ses doigts écartés, crevassés par une vie de travail sur la glaise, il vit le paysage : la campagne, les collines, et la barrière des grands nuages au-dessus de laquelle on voyait sautiller les petites étoiles qui voulaient savoir, nom d’un père Noël, ce que c’était que ce dieu qui venait tout juste de naître.

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Il s’est enfoncé dans la campagne. Il a marché dans une savane ; à la fin de la journée, dans les rougeurs du couchant, au pied des collines, il a trouvé une bonne glaise, et un point d’eau que des bêtes piétinent, pour l’instant invisibles. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de traces, mais lui les voit, et c’est là toute la différence.

Car maintenant qu’il peut, sans retenue, il ne va pas se priver. Il écarte les mains, il prend une grosse brassée de terre collante qu’il serre contre sa poitrine, et puis il s’avance vers une pierre bien plate.

Des nuées de bêtes sortiront de ses flancs !

Il chante une histoire qu’il invente pour son premier animal : un grillon très courageux. Elle n’a l’air de rien cette histoire, juste quatre mots, mais attendez de le voir, son grillon…

Et le soleil s’endort sur cette bonne résolution.

FIN

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Vie de cheminot

C'est en accord avec l'auteur de ces photos et tweets que je retranscris ici le quotidien de son travail, à travers les messages qu'il diffuse sur le réseau social. Et je lui laisse la place maintenant...

C’est en accord avec l’auteur de ces photos et tweets que je retranscris ici le quotidien de son travail, à travers les messages qu’il diffuse sur le réseau social. Et je lui laisse la place maintenant…

Retweet d’une image-message de LilSeg : « Que des experts certifient que le réseau ferré français est en état de délabrement avancé et les médias en font leur Une. Que des milliers de cheminots disent la MÊME CHOSE et les médias les traitent d’horribles terroristes privilégiés preneurs d’otages, sans droit de réponse. Cherchez l’erreur… »

19 juillet 2014 :

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Préparation du matériel depuis 05h00. TER pour Valence. Une journée plutôt courte, je termine à 09h38…

08h43 : Arrivée bien à l’heure malgré quelques aventures en route…

10h14 : Finir le boulot à 09h38, c’est bien. Mais il va falloir une bonne sieste quand même, parce que j’y retourne cette nuit à 00h17. Moins bien…

Un camarade lui répond : « Pareil, FS à 10h55 et je reprend à 23h11… » (FS = fin de service)

Ce qui n’empêche pas un peu d’humour, de la part d’un troisième : « Tu m’étonnes que l’on ne soit pas rentable avec des pauses déjeuner pareilles ! »

20 juillet :

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Circa 00h00 : Mon meilleur copain pour la nuit ! Prise de service 00h17 pour finir à 04h25.
 
 
 
 
 
 

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Bon, on y va ?
 
 
 
 

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Sachant que je termine ma journée de travail à l’heure où je me suis levé la veille, et à celle où je vais me lever demain…

Comme on le voit, les gens qui conduisent les trains ont une vie assez peu réglée. Certes le pourcentage d’heures de repos est assuré, mais elles apparaissent un peu n’importe quand. En conséquence, conduire des trains s’apparente, pour l’organisme, à sauter aléatoirement d’un bord à l’autre de l’Atlantique. On doit dormir quand il fait grand jour, puis grande nuit, et l’on se retrouve à manger non pas régulièrement mais dans les interstices d’un planning qui n’est même pas aussi régulier que celui des gens soumis aux 3×8. Il y faut de la santé, et l’estomac doit savoir être docile. Voici maintenant, en grand format, un segment d’existence de CED, alias Vertignasse.
 

Vie de cheminot

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26 juillet, 02h25 : Prise de service. J’ai les yeux qui piquent un peu. 

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Circa 04h20 : En attendant pour la mise en tête du 5813 de Valence à Briançon.

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Circa 07h20 : Gap…

21h00 : Briançon (20h29) – Valence (00h29) avec le 5828…

…pour terminer à 01h45 dimanche matin. Je suis en repos jusqu’à mercredi 09h52.
 

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30 juillet, 10h23 : J’espère qu’à Briançon il fera meilleur…

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12h38 : Ça s’arrange un peu…

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13h00 : Hé hé hé ! À Gap, il fait super beau !

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21h39 : Demain, j’attaque à 04h40… Alors dodo !

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31 juillet, 05h21 : Prêt au départ avec le Briançon -Romans. Bizarrement, Briançon c’est beaucoup moins beau à 5h du matin…

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09h04 : La tour de Crest, plus haut donjon d’Europe.
Fin de service à 11h08.

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01 Août, 02h51 : Arrivé au dépôt. Ça pique les yeux…

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03h30 : En sortie dépôt.

Et là, vous me demandez : « Mais pourquoi il lui faut presque quarante minutes pour sortir sa machine du garage ? » Moi je trouve qu’il y est allé plutôt vite. Allumer les différents bouzins, vérifier que tout fonctionne, suivre les check-lists, appeler ici, signaler ça… Malgré toutes ces précautions, il arrive que votre grosse bête vous fasse une crasse inattendue alors que vous êtes en plein service. ET… tout est à deux doigts de se dérégler. Alors, il est un peu normal de prendre son temps pour vérifier que les choses, au moins en apparence, prétendent vouloir fonctionner comme elle le doivent.

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04h12 : Mise en tête, essai de frein… Prêt au départ ! De Valence à Briançon.

24_01aug04

06h29 : Veynes, pause café…
Fin de service à 09h30. Reprise à 18h32 pour terminer à 01h45 le 02 août.

Etc.

Bonus :

Contrairement à ce qui se passe au Canada, où les trains poussent la neige des voies sans se poser de question et soulèvent de véritables tsunamis, en France nous n’aimons pas que les rails soient recouverts de blanc. Raison pour laquelle nous avons des chasse-neiges équipés de mignonnes petites hélices.

Et ici, un petit exposé sur la réforme ferroviaire française, réforme consistant à fusionner les deux pôles du train, SNCF et RFF, pour en faire… trois. C’est l’arithmétique des communicants.

FIN

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Dialogue de la mer et du temps

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Une île, une pointe, un ilôt, une chapelle. Une caverne douce caressée par la mer, un chenal bleui d’algues. Tout ce paysage sert d’écrin à un point minuscule, une tête d’un vert vieilli qui se dresse au-dessus des vaguelettes, déterminée, sereine, solitaire : une tortue marine.

Elle brasse, la belle alanguie, au milieu du chenal, en chemin pour une grève discrète où elle prendra tout le temps qu’il faudra pour s’abandonner, les yeux fermés, au sable et aux mystères anciens de toutes les mères.

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Sur l’île il y a la caverne, qui ronfle lentement au gré des flots amollis ; sur l’île il y a la pointe qui se tend vers l’ilôt où se rend la tortue ; et sur la pointe il y a la chapelle. Têtue comme une petite chèvre, vaillante, obstinée au milieu de son désert, tellement loin de tout, tellement déterminée, sereine, solitaire. De sa croix elle montre la Lune.

Et moi qui blanchis je regarde la croix.

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FIN

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Georges le tué

Alvaro : Georges Wolinski dédicaçant à la fête de l'Huma 2007. (CC BY-SA 3.0)

Alvaro : Georges Wolinski dédicaçant à la fête de l’Huma 2007. (CC BY-SA 3.0)

 

Nicolas Hibon, écrivain, a diffusé cette lettre. Je la reproduis ici.

J’ai comme un gros goût de merde dans la bouche.

Ça pue l’obscurantisme, l’intransigeance, la haine et tout un cocktail nauséabond d’inhumanité.

Dire que l’envie de vomir ne m’a pas quitté n’est rien, elle m’habite depuis ce matin. Je n’ai pas seulement perdu un copain qui m’avait spontanément fait cadeau de son talent alors que je ne le connaissais pas, mais un des derniers repères véritablement humains de notre société. Si Wolinski et les autres sont morts entourés de ceux qui ont guidé leurs vies, c’est de la plus atroce façon : par la main de la lâcheté et de l’ignominie.

J’ai eu le privilège de rencontrer Georges à plusieurs reprises, et de pouvoir passer quelques moments d’exceptions avec lui. Par “moments d’exceptions” j’entends au tour d’une table bien garnie loin de toutes phrases définitives et de connards puants les mondanités.

Il me racontait un jour s’être rendu chez Reiser accompagné de quelques copains de Charlie lorsqu’ils avaient appris sa mort. D’ailleurs tous remarquablement éméchés par la douleur et l’alcool qui enjolive le pire. Lorsqu’ils étaient entrés chez Reiser décédé quelques heures plus tôt, et probablement parce qu’il refusait sa mort, l’un d’eux s’était écrié : « Ben pourquoi vous faites cette gueule, y a quelqu’un qu’est mort ? »

Je ne suis pas de ta trempe, Georges, ta mort ne me fait pas rire, ça faisait longtemps que j’avais pas chialé.

On est tous des enfants de Charlie, et aujourd’hui j’ai encore perdu un papa.

Tu salueras Cavana pour moi s’il te plaît Georges, et bien le bonjour aux mille vierges.

Nicolas

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Commentaire sur la situation :

Tout ce qui est ridicule mérite d’être moqué. Si tu es de droite, moque-toi sans remord des gogos de gauche ; si tu es de gauche, paye-toi la poire des gagas de droite. La République te le permet, et protègera ton droit à rigoler de tout ce qui te semble risible.

Mais les gens sans esprits ne savent pas se moquer : pour eux, une personne de gauche n’est qu’une gauchiasse, selon le terme à la mode dans les rangs de l’extrême-droite, et ils adorent les massacrer, comme le fit un fasciste qui tua plusieurs dizaines d’enfants dans un camp organisé par la Ligue des Jeunes Travaillistes sur l’île d’Utøya, en Norvège, en 2011.

Et un être libre sera toujours perçu comme une abomination par ceux d’entre les fidèles d’une religion qui sont incapables de se structurer sans l’aide permanente d’un faisceau de dogmes, et celle d’un cadre coercitif. Le crime est la seule réponse que ces esprits mal finis trouvent à brandir en réaction au défi d’intelligence qui leur est lancé par un simple rire.

Les acteurs de ce drame, les mots employés, les tournures des phrases, tout aujourd’hui favorise l’extrême droite. Jusqu’au concept d’union nationale qui, malgré l’intelligent contre-feu lancé par Madame Taubira ce matin du 8 janvier, s’appuie sur le vocabulaire du Front national tout en prétendant exprimer le contraire de ce que dit ce parti fasciste.

Nous remarquons au passage que c’est l’extrême droite islamiste qui a tiré sur la gauche antiraciste, et que c’est l’extrême droite nationaliste qui s’empresse de dicter le ton de la journée, tandis que la gauche républicaine n’en peut mais, elle qui a subi un coup énorme. Médiatiquement, nos propos ne font pas le poids face aux phrases simples de l’extrême-droite, chargées de haine, formatées pour s’accrocher dans les filets des journalistes. Les fascistes jouent ici sur du velours, à médias conquis, et la situation leur est infiniment favorable.

Décérébrés de toutes obédiences, voici venu le temps de votre aurore en France. Nous devrions cependant pouvoir vous enquiquiner par quelques dessins, car il semble que vous en ayez très peur, comme les vampires de l’ail. – A.E.B.

FIN

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Le Décalogue des Athées

Une scène d'inquisition, par Goya.

Une scène d’inquisition, par Goya.

En cette période où la pratique chrétienne trouve à s’exaspérer autour d’un nid de paille, le « Tu ne tueras point » des monothéismes proche-orientaux sonne comme une horrible promesse, de celles auxquelles nos politiques nous ont habitués – une promesse socialiste : on fera le contraire de ce qui aura été proclamé. Autant dire que les fêtes de la Nativité peuvent être ressenties, cette année, comme le prélude à de belles tribulations pour le tout-venant bipède, qui sait finalement ce qu’il en coûte des exaltations religieuses.

Car il y a de par le monde quelques humains, deux ou trois milliards peut-être, que ces simagrées fatiguent. Dans le tas, plusieurs centaines de millions se déclarent même athées, et n’en vivent pas plus mal. Plutôt mieux du reste, si j’en juge par le fait qu’ils continuent généralement, alors même que cette vie n’est pour eux qu’une fugace étincelle entre deux immensités de ténèbres, à pratiquer au quotidien les valeurs morales inculquées par nos mères.

Raison pour laquelle, ne se sentant, en cet hiver de la raison, plus aucun goût pour le mutisme, la patience et la douceur, certains d’entre eux ont décidé de réécrire les Dix Commandements à leurs manières.

C’est le site Atheist Mind Humanist Heart, où se fait la promotion d’un livre éponyme, qui a dernièrement relancé l’affaire, en invitant ses lecteurs à soumettre leurs propositions de Commandements.

Chaque personne a pu ainsi écrire de une à dix propositions, le tout formant une “soumission”. Celle-ci, ayant été passées au crible pour en vérifier la validité au regard de certaines règles simples (vous découvrirez les critères sur le site), fut ensuite exposée à l’attention scrupuleuse d’un jury composé de treize athées confirmés, à charge pour ces derniers de sélectionner les dix meilleures soumissions. Pour ce faire, les jurés disposaient de quatre critères :

  • Cohérence logique, bien fondé de la proposition : 30 points.
  • Portée universelle, large applicabilité : 30 points.
  • Expression claire, éloquente et succinte : 30 points.
  • Qualité de la mise en application de la méthodologie de pensée critique et de raisonnement telle qu’elle est exprimée dans le livre de référence Atheist Mind, Humanist Heart : 10 points.

Les soumissions (qui sont donc des ensembles de propositions) retenues par le jury parmi les 2800 contributions enregistrées, firent ensuite l’objet d’un vote public destiné à en dégager dix propositions, qui furent requalifiées en “Dix Commandements”. Les voici :

  1. En tout temps, il convient d’être ouvert d’esprit et prêt à ajuster ce que l’on considère comme vrai, en fonction des nouvelles preuves qui apparaissent.
  2. Il convient de chérir la compréhension de ce qui est le plus vraisemblable, plutôt que la croyance en ce que l’on souhaite vrai.
  3. La démarche scientifique est la méthode la plus fiable et la plus impartiale dont nous disposions pour étudier et comprendre le monde qui nous entoure.
  4. Chaque personne dispose du droit à être maîtresse de son propre corps.
  5. Une entité de nature divine n’est pas indispensable pour s’assurer que chaque individu se comporte décemment, ni pour garantir une vie riche de sens et d’expériences.
  6. Il convient d’être attentif aux conséquences de ses actes, et d’en assumer la responsabilité.
  7. Il convient de traiter son prochain de la même façon que l’on souhaiterait être traité, et de le traiter au moins de la façon dont on peut s’attendre à ce qu’il souhaite être traité. Il est important, dans cette optique, de prendre en compte le point de vue d’autrui.
  8. Chacun a la responsabilité de tenir compte des autres, ceci incluant les générations à venir.
  9. Il n’y a pas unicité de la bonne façon de vivre.
  10. Il convient de contribuer à ce que le monde dans lequel on vit soit meilleur quand on en sort que lorsqu’on y est entré.

Chacun de ces commandements peut être affiné, amélioré, discuté ; mais l’ensemble forme un décalogue d’une tenue un peu meilleure que celle de la version originale, que l’on peut lire dans un texte qui date quand même (pour ses fragments récents) du septième siècle avant JC.

D’autres alternatives ont été produites au cours du temps. Voici celle, assez connue, de Richard Dawkins, qu’il propose dans son livre The God Delusion, 2006.

  1. Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’ils vous fassent.
  2. En toutes choses, efforcez-vous de ne point causer de mal.
  3. Traitez vos congénères, les êtres vivants et plus généralement le monde, avec amour, honnêteté, fidélité et respect.
  4. Ne négligez pas le mal de l’administration judiciaire, mais soyez toujours prêt à pardonner les actes répréhensibles lorsqu’ils ont été admis librement et honnêtement regrettés.
  5. Vivez votre vie avec un sentiment de joie et d’émerveillement.
  6. Toujours cherchez à apprendre quelque chose de nouveau.
  7. Examinez toutes choses ; toujours confrontez vos idées aux faits, et soyez prêt à rejeter une croyance, même si elle vous est chère, dès qu’elle ne se conforme pas aux faits.
  8. Ne cherchez pas à censurer la dissidence, et ne vous en coupez pas ; toujours respectez le droit des autres à être en désaccord avec vous.
  9. Formez-vous une opinion indépendante, sur la base de votre propre raison et expérience ; ne vous laissez pas conduire aveuglément par les autres.
  10. Questionnez tout.

Wikipedia propose aussi une alternative fournie par le docteur Rodrigue Tremblay dans son Code pour une éthique globale, 2009.

  1. Proclamez la dignité naturelle et la valeur inhérente de tous les êtres humains.
  2. Respectez la vie et les biens d’autrui.
  3. Pratiquez la tolérance et l’ouverture sur les choix et les styles de vie des autres.
  4. Partagez avec ceux qui sont moins fortunés et aider ceux qui sont dans le besoin.
  5. N’utilisez ni mensonges, ni doctrine spirituelle, ni pouvoir temporel, pour dominer ou exploiter les autres.
  6. Il faut se fier à la raison, à la logique et à la science pour comprendre l’Univers et résoudre les problèmes de la vie.
  7. Conservez et améliorez l’environnement terrestre naturel, le sol, l’eau, l’air et l’espace comme patrimoine commun de l’humanité.
  8. On doit résoudre les différences et les conflits par la coopération, sans recourir à la violence ou à la guerre.
  9. Organisez les affaires publiques en fonction de la liberté individuelle et de la responsabilité, grâce à la démocratie politique et économique.
  10. Il faut développer son intelligence et ses talents à travers l’éducation et l’effort.

On remarquera que ces décalogues sont, évidemment, terriblement dépendants du terreau culturel où ils apparaissent : se « comporter décemment » dans l’article 5 du décalogue AMHH prête, par exemple, à de fort diverses interprétations selon qu’on vit en Orient, en Afrique subsaharienne, en Mélanésie ; et comment sait-on quand un acte répréhensible a été « admis librement » par son auteur, dans l’article 4 de The God Delusion ? Et ceci, en 9 chez Tremblay : « Organisez les affaires publiques en fonction de la liberté individuelle et de la responsabilité » veut dire tout et son contraire, soit que nous entendions restreindre ou exalter ces liberté et responsabilité, le « en fonction de » permettant bien des choses. Voici pourquoi les conditions imposées par les jurés du décalogue AMHH contiennent, en #3 : « Expression claire, éloquente et succinte. »

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Cette année est la première de toute l’Histoire où un décalogue naît d’une démarche collective ; c’est très encourageant. Nous constatons cependant que la portée universelle, qui était recherchée dans le cahier des charges du décalogue AMHH, n’est quand même pas garantie. Elle ne pourra de toute façon l’être tant qu’une culture universelle ne sera pas apparue, et que l’éthique qui en découlera n’irriguera pas toutes nos cogitations particulières. Mais ce décalogue peut participer à la naissance d’une telle culture. Nous attendons maintenant les réponses venant des autres parties du monde athée.

À noter, sur Wikipedia, l’existence d’une Alternative immorale, profondément dérégulée, ultra libérale en diable… et celle d’une Alternative amorale tout à fait stupéfiante. Ces deux-là se trouvent en bas de l’article.

FIN

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La naissance d’Apollon

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Apollon. Cliquez sur l’image pour accéder au fichier source

Apollon et Artémis, jumeaux nés de Létô, sont enfants de Zeus. Poursuivie par la traditionnelle vindicte de Héra, épouse légitime du grand dieu, Létô se réfugie en un lieu retiré du monde, une île qui n’est ni de la terre, ni de la mer, ni du ciel : Asteria. C’est en ce lieu qui n’en est pas un que Létô, dont le nom l’apparente à la nuit, enfantera Apollon le Soleil. Plus tard, elle accouchera d’Artémis, la Lune. Les uns disent que cette déesse naquit près d’Éphèse, où son culte s’enracina, venu d’Orient ; les autres disent autre chose, mais Artémis est souvent représentée en compagnie ou sous la forme du végétal qui présida à la venue d’Apollon, un végétal à la chevelure étoilée qui poussait sur l’île d’Asteria, et que Létô enlaça pour enfanter… Ce végétal, les anciens Grecs le pensaient familier des zones floues, poussant aux marécages et dans les lagunes, pas tout à fait sur la terre, pas tout à fait dans l’eau. Le voici qui apparaît, dans L’hymne à Apollon d’Homère :

Salut, mère fortunée, ô Létô ! Tu as donné le jour à des enfants glorieux, le grand Apollon et Artémis qui se plaît à lancer des flèches ; elle naquit dans Ortygie, lui, dans l’âpre Délos, lorsque tu reposais sur les hauteurs du mont Cynthos, auprès d’un palmier et non loin des sources de l’Inope.

Artémis. Cliquez sur l'image pour accéder au fichier source

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Ici, Homère ne fait pas attention qu’Ortygie, l’île aux cailles, est l’autre nom d’Asteria, cette île flottante que Poséidon, plus tard, ancrera au fond de la mer, et que l’on connaît aujourd’hui sous le toponyme de Délos.

Lorsque la déesse qui préside aux enfantements arriva à Délos, Létô était en proie aux plus vives douleurs. Sur le point d’accoucher, elle entourait de ses bras un palmier et ses genoux pressaient la molle prairie. Bientôt la terre sourit de joie ; le dieu paraît à la lumière ; toutes les déesses poussent un cri religieux. Aussitôt, divin Phébus, elles te lavent chastement et te purifient dans une onde limpide et t’enveloppent dans un voile blanc, tissu délicat, nouvellement travaillé qu’elles nouent avec une ceinture d’or.

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Le palmier d’Apollon, tout comme celui d’Artémis, est un dattier. Voici la déesse, pleine de dattes et de trophées, représentée sous la forme d’un tronc, telle qu’on la vénérait à Éphèse. Cliquez sur l’image pour accéder au fichier source.

Et maintenant, assistons à cette autre naissance :

Elle devient donc enceinte. Et elle se retira avec lui [son fils à venir] en un lieu éloigné. Puis les douleurs de l’enfantement l’amenèrent au tronc du palmier, et elle dit : « Malheur à moi ! Que je fusse morte avant cet instant ! Et que je fusse totalement oubliée ! » Alors, il l’appela d’au-dessous d’elle : « Ne t’afflige pas. Ton Seigneur a placé à tes pieds une source. Secoue vers toi le tronc du palmier : il fera tomber sur toi des dattes fraîches et mûres. Mange donc et bois et que ton œil se réjouisse ! » Si vous êtes attentifs, vous aurez reconnu un fragment de la sourate Maryam, du Coran : naissance d’Îsâ.
 

Commentaire :

Même si le Coran est un livre de religion, cet apport héllèno-levantin au récit ne peut pas être, à mon avis, qualifié de pur syncrétisme, puisqu’il n’agit pas favorablement sur l’acceptation du dogme par les croyants. Au contraire, il vient perturber celui-ci, en accordant le statut d’un dieu majeur, Apollon, à Jésus, qui est tenu en principe pour l’ante-paraclet, l’avant-dernier prophète. Car un bon syncrétisme, tel qu’on en découvre dans le monde caraïbe ou en Indonésie, en incorporant des fragments de mythe issus de l’humus autochtone, aide au contraire à mieux intégrer les éléments allogènes de la religion dominante. Or, ici, l’humique naissance d’Apollon n’aide pas du tout à faire glisser l’étrangère bouchée ; bien au contraire, elle fait puissamment grincer les rouages : voici que Jésus est traité littérairement comme un des plus puissants dieux de l’Antiquité ! La sourate Maryam serait-elle donc satanique ?

Voici deux jeunes filles qui, ayant été fécondées par le premier des dieux de leur époque, se retrouvent en butte à l’hostilité de la société dominante – le monde Juif, l’Olympe… Elles fuient. Elles se retirent en un lieu écarté du monde. Désolées, sans appuis déclarés, dégradées au rang de putains, les deux accouchent des plus importants attracteurs de la religion de leur monde, qui vont tout perturber. Il y a un avant et un après Apollon, comme il y a un avant et un après Jésus-Christ. On peut concevoir que le littérateur, quel qu’il soit, qui a introduit Jésus dans le Coran, ait décidé d’utiliser la scène mythique de la jeune fille cambrée de douleur contre le palmier auprès de la source, non point pour améliorer l’esthétique de son récit, mais pour laisser à penser à ses auditeurs et futurs lecteurs à quel point ce qui allait sortir de là serait important. Rusé, astucieux ou maladroit, l’apport scénographique retenu ici exhausse le sens, mais il n’est pas, il ne peut pas être strictement syncrétique. Telle est ma petite opinion – à laquelle je ne tient que jusqu’à ce qu’on me prouve qu’elle est illogique ou mal fondée, bien entendu.

Des copier-collers de cette espèce, il y en eut beaucoup autour de la Méditerranée. Nous pourrions par exemple nous souvenir d’une très ancienne figure de Dyonisos, qui eut à fuir la vindicte d’un roi puissant. Dyonisos et son clan semèrent leurs poursuivants en traversant un bras de mer d’où l’eau s’était retirée. Lorsque l’armée royale surgit et s’engagea à son tour dans le passage, la mer revint et emporta les vilains méchants. Nous pouvons encore nous souvenir de tel dieu égyptien qui fut sauvé de la noyade alors qu’il gisait, balloté dans un petit couffin, sur le Nil. Nous pouvons nous souvenir aussi que le sacrifice de l’agneau, animal voué au vieux dieu solaire Agni, est un rite printannier reçu dans les zones moyen-orientale et égéenne, bien longtemps avant d’être intégré à la pratique rituelle juive, puis au récit chrétien. Pour terminer, ne voulant pas soulever une guerre, je ne dirai rien de rien à propos de Mithra et Jésus.

Joyeux Noël à tousses

Maman Maryam et son petit Apollon solaire. Joyeux Noël à tousses

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