Gournia, ville de Crète

Septième billet sur la Grèce méridionale. Nous faisons encore un tour en Crète. Du reste, dans les mois qui viennent, nous allons y revenir assez souvent puisque beaucoup de mythes grecs s’appuient sur cette île. Or, vous comprenez bien que sans connaître même un tout petit peu les mythes on n’avance pas dans l’histoire, et que sans quelques bonnes teintures d’histoire le présent nous reste trop superficiel pour avoir de la personnalité. Mais, vacanciers, nous entendons jouir pleinement du moindre instant, et comment y parvenir si le présent nous échappe ? Donc, tôt ou tard, on va parler de Minos, de Thésée, d’Héraclès, des Héraclides et de leur retour, et donc de Sparte, et donc de Messène, et par conséquent de la foire agricole de la moderne Messini avec sa viande grillée et ses frites de compétition. Voyez comme tout se tient. Plus sérieusement, quand nous dégusterons un moussakas sur la terrasse d’un restaurant qui surplombe l’ancienne Messène, nous mangerons non point comme des incultes mais avec science et intelligence. Alors la bière de Santorin que nous siffloterons en regardant au loin le stade et son édicule à colonnes aura une bien meilleure saveur, croyez m’en. En attendant, voici

Gournia, ville de Crète

Nous avions jadis visité Knossos. « Il y faut un guide », nous avait-on dit. Et pas un imprimé. Un vrai qui cause. Nous avions compris pourquoi. Nous avions pris un guide, et nous avions bien fait.

Non pas que Knossos soit si labyrinthique qu’on puisse s’y perdre sans quelqu’un pour nous orienter, car le plan de ce palais montre assez qu’il y a une structure, et les circuits ouverts aux visiteurs ne sont pas si grouillants de possibilités. Certes, il y a mille endroits où cacher une vache, mais non, s’il faut un guide à Knossos, c’est surtout parce que le site a tellement été bétonné par les équipes d’Arthur Evans son principal découvreur qu’il vaut mieux, avant de passer au guichet, accepter les services spontanés et furtifs d’un cicerone illicite ; au moins aurez-vous le plaisir de bénéficier d’une bande son très inspirée, là où vous ne voyez que les horreurs commises par Evans et ses maçons. Mais Gournia… Ah, Gournia ! C’est sur la route qui longe la côte nord entre Ágios Nikólaos et Ierápetra. Arrêtez-vous, s’il-vous-plaît, à Gournia. Aucun Viollet-le-Duc enthousiaste ne s’est éparpillé sur Gournia.

Le nom du lieu, qui est récent, fait référence à ces pierres percées que l’on trouve un peu partout dans les maisons de cette ville, et qu’on peut décrire comme étant des abreuvoirs, ou des éviers, ou des avaloirs car après tout, comme les autres cités minoennes, Gournia disposait d’un bon système de canalisation des eaux usées. Quant à l’ancien nom, il a disparu depuis des millénaires. Songez que Gournia a vécu pendant l’Âge du Bronze, depuis le Minoen ancien pré-palatial (-2500 avant JC) jusqu’au Minoen récent post-palatial – son palais ayant brûlé en même temps que tous les autres palais de l’île, Knossos excepté. Gournia et son nom sont morts vers -1200 avant JC, alors que Rome n’existait pas encore.

Qui songe aux Minoens songe au labyrinthe. Les médisances athéniennes reposent ici sur une réalité franche, incontournable, indiscutable et tonitruante : chez les Minoens, on est souvent près de se perdre. Les pièces succèdent aux pièces ; les rues sont des ruelles, souvent ce sont des fissures, à peine des couloirs ; ça serpente, ça s’entortille, ça grouille comme à Knossos mais en plus exigu. On se croirait dans une ville faite pour des chèvres ou des taupes ou des lutins. C’est le labyrinthe.

Labyrinthique, ça l’est surtout quand tout est détruit, et qu’il ne reste plus que les arrachements. Comment, lorsqu’on se promène dans cette pente pleine de ruines, savoir ce qui est couloir et ce qui est rue ? Sommes-nous dans un patio ou dans une pièce fermée ?

L’aspect labyrinthique est accentué par la structure très compartimentée des blocs d’habitation. Ceux-ci ont des façades avec des redents, des saillies ; ils peuvent être parfois subdivisés en sous-blocs indépendants dynamiquement les uns des autres. Ces caractéristiques, associées au fait que les implantations minoennes se fondent toujours sur de la roche dure, indiquent le haut degré d’attention porté par les constructeurs à la sismicité de la région. En fait, si l’on reprend les principales recommandations anti-sismiques modernes et qu’on les adapte aux conditions de l’époque, on aboutit à cette constatation étonnée que le labyrinthe est profondément anti-sismique. Les Minoens, habitués à vivre sur des sols où la terre bouge fréquemment (la Crète bascule : l’ouest monte, l’est sombre), construisaient leurs villes de manière à ce qu’elles ne soient pas détruites pendant les secousses – voyez Poursoulis, Dalongeville & Helly : “Destruction des édifices minoens et sismicité récurrente en Crète (Grèce)”, dans Géomorphologie : relief, processus, environnement, 2000, n° 4, pp. 253-266.

La ville est donc assise sur de solides fondations labyrinthiques faites de gros galets de calcaire roulés depuis les montagnes proches et qu’on trouve partout dans la région, particulièrement dans la plaine-couloir qui, entre Ierápetra au sud et le golfe de Mirabello au nord, sépare l’île en deux blocs montagneux. Sur ces fondations, les Minoens ont monté les murs et les cloisons de leurs habitations, faites d’argile et de poteaux, de chaux, de peintures joyeuses et autres crépis dont on retrouve, ici et là dans la région, des traces au hasard d’une visite sur tel ou tel site comme celui, très émouvant, de Vasiliki.

Gournia avait un port, et probablement des faubourgs, étagés entre l’acropole et la mer. On peut visiter ce port, qui est aujourd’hui bien difficile à imaginer car les installations qui en restent sont très abîmées : on devine un hangar, des fortifications avec des tours, des morceaux de rue pavée… Le tout est juché sur une couche faite de ces fameux galets, tandis que les digues, les jetées, les quais, ont entièrement disparu et n’existent surtout que dans les déductions des archéologues.

Juste à l’est de Gournia, on arrive à Pacheia Ammos, au fond du golfe de Mirabello. C’est un endroit plat, aéré, doté d’une campagne fertile où il fait bon s’installer. À proximité s’ouvre la faille impressionnante du cañon de Xa, qu’escaladent les agiles chèvres sauvages de Crète, et que descendent les randonneurs sportifs en compagnie de guides totalement amoureux de cette splendeur terrible et silencieuse.

FIN

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Le palmier

Mythes grecs et sources orientales… Pour bien comprendre d’où l’on vient et comment l’on pense, il y a du chemin à faire…

Le palmier

Je suis dans le musée archéologique de Nauplie. Je regarde un lécythe attique à figures noires du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Apollon et Artémis y sont représentés en compagnie d’une biche et d’un palmier. Le plumet du palmier dépasse du flanc, et fait fontaine sur l’épaule du lécythe. Ma compagne pousse un cri : « Regarde le plumet ! C’est donc un palmier, cette plante qu’on voit partout ! »

N’allez pas croire que nous ne savons pas reconnaître un palmier quand nous en croisons un. Mais ce toupet en forme de roue de paon, comme il nous a intrigué, comme il nous a fait courir… Dans le Péloponnèse, on en voit le motif sur les murs, dans les jardins, dans du street-art aussi, mais surtout dans les moulages décorant les tuiles d’angle des maisons. Nous nous demandions bien pourquoi il y avait tant de toupets en terre cuite sur les toits des bâtiments d’Argolide, et ce qu’ils pouvaient bien représenter. C’était donc un palmier ! Et pas n’importe lequel : celui d’Apollon ! Enthousiasmés, car nous connaissions son histoire et son importance, nous avons presque décidé d’acheter une de ces tuiles d’arêtes pour la poser dans notre salon. Nous aurions eu l’air fin, dans l’avion. Et dans notre salon.

Ah oui, ce palmier est célèbre dans la mythologie grecque, et la naissance des deux personnages représentés sur le lécythe en est puissamment dépendante…

Jumeaux nés de Létô, Apollon et Artémis sont enfants de Zeus. Poursuivie par la traditionnelle vindicte de Héra, épouse légitime du grand dieu, Létô se réfugie en un lieu retiré du monde, une île qui n’est ni de la terre, ni de la mer, ni du ciel : Asteria. C’est en ce lieu qui n’en est pas un que Létô, dont le nom l’apparente à la nuit, enfantera Apollon le Soleil. Plus tard, elle accouchera d’Artémis, la Lune. Les uns disent que cette déesse naquit près d’Éphèse, où son culte s’enracina dans un autre venu d’Orient ; les autres disent autre chose, mais Artémis est souvent représentée en compagnie ou sous la forme du végétal qui présida à sa venue et à celle d’Apollon, un végétal à la chevelure étoilée qui poussait sur l’île d’Asteria, et que Létô enlaça pour enfanter… Ce végétal, les anciens Grecs le pensaient familier des zones floues, poussant aux marécages et dans les lagunes, pas tout à fait sur la terre, pas tout à fait dans l’eau. Dans les mirages…

Le voici qui apparaît dans L’hymne à Apollon d’Homère :

Salut, mère fortunée, ô Létô ! Tu as donné le jour à des enfants glorieux, le grand Apollon et Artémis qui se plaît à lancer des flèches ; elle naquit dans Ortygie, lui, dans l’âpre Délos, lorsque tu reposais sur les hauteurs du mont Cynthos, auprès d’un palmier et non loin des sources de l’Inope.

Ici, Homère ne fait pas attention qu’Ortygie, l’île aux cailles, est l’autre nom d’Asteria, cette île flottante que Poséidon, plus tard, ancrera au fond de la mer, et que l’on connaît aujourd’hui sous le toponyme de Délos.

Lorsque la déesse qui préside aux enfantements arriva à Délos, Létô était en proie aux plus vives douleurs. Sur le point d’accoucher, elle entourait de ses bras un palmier et ses genoux pressaient la molle prairie. Bientôt la terre sourit de joie ; le dieu paraît à la lumière ; toutes les déesses poussent un cri religieux. Aussitôt, divin Phébus, elles te lavent chastement, te purifient dans une onde limpide et t’enveloppent dans un voile blanc, tissu délicat, nouvellement travaillé, qu’elles nouent avec une ceinture d’or.

Le palmier d’Apollon, qui est aussi celui d’Artémis, est un dattier.

Et maintenant, assistons à cette autre naissance :

Elle devient donc enceinte. Et elle se retira avec lui [son fils à venir] en un lieu éloigné. Puis les douleurs de l’enfantement l’amenèrent au tronc du palmier, et elle dit : « Malheur à moi ! Que je fusse morte avant cet instant ! Et que je fusse totalement oubliée ! » Alors, il l’appela d’au-dessous d’elle : « Ne t’afflige pas. Ton Seigneur a placé à tes pieds une source. Secoue vers toi le tronc du palmier : il fera tomber sur toi des dattes fraîches et mûres. Mange donc et bois et que ton œil se réjouisse ! »

Si vous êtes attentifs, vous aurez reconnu un fragment de la sourate “Maryam”, du saint Coran : naissance d’Îsâ.

Même si le Coran est un livre de religion, cet apport héllèno-levantin au récit ne peut pas être, à mon avis, qualifié de pur syncrétisme, puisqu’il n’agit pas favorablement sur l’acceptation du dogme par les croyants. Au contraire, il vient perturber celui-ci, en accordant le statut d’un dieu majeur, Apollon, à Jésus, qui est tenu en principe pour l’ante-paraclet, l’avant-dernier prophète, et certainement pas un dieu. Car un bon syncrétisme, tel qu’on en découvre dans le monde caraïbe ou en Indonésie, ou avec Artémis en Éphèse, en incorporant des fragments de mythe issus de l’humus autochtone, aide au contraire à mieux intégrer les éléments allogènes de la nouvelle religion dominante. Or, ici, l’humique naissance d’Apollon n’aide pas du tout à faire glisser l’étrangère bouchée. Bien au contraire, elle fait puissamment grincer les rouages : voici que Jésus est traité littérairement comme un des plus puissants dieux de l’Antiquité ! Ces versets de la sourate “Maryam” seraient-ils donc sataniques ?

Voici deux jeunes filles qui, ayant été fécondées par le premier des dieux de leur époque, se retrouvent en butte à l’hostilité de la société dominante – le monde juif, l’Olympe… Elles fuient. Elles se retirent en un lieu écarté. Désolées, sans appuis déclarés, dégradées au rang de putains, les deux accouchent des plus importants attracteurs de la religion de leur monde, qui vont tout perturber. Il y a un avant et un après Apollon, comme il y a un avant et un après Jésus-Christ. On peut concevoir que le littérateur, quel qu’il soit, qui a introduit Jésus dans le Coran, ait décidé d’utiliser la scène mythique de la jeune fille cambrée de douleur contre le palmier auprès de la source, non point pour améliorer l’esthétique de son récit, mais pour laisser à penser à ses auditeurs, qui ne sont pas incultes, et/ou à ses futurs lecteurs, à quel point ce qui allait sortir de là serait important. Rusé, astucieux ou maladroit, l’apport scénographique retenu ici exhausse le sens, mais il n’est pas, il ne peut pas être strictement syncrétique.

Des copier-collers de cette espèce, il y en eut beaucoup autour de la Méditerranée. Nous pourrions par exemple nous souvenir d’une très ancienne figure d’un futur dieu grec qui eut à fuir la vindicte d’un roi puissant. Ce héros et son clan semèrent leurs poursuivants en traversant un bras de mer, entre Asie mineure et Europe, d’où l’eau s’était retirée suite à un tremblement de terre. Lorsque l’armée royale surgit et s’engagea à son tour dans le passage, la mer revint et emporta le paquet : chevaux, chars, fantassins. Nous pouvons encore nous souvenir de tel dieu égyptien qui fut sauvé de la noyade alors qu’il gisait, ballotté dans un petit couffin, sur le Nil. Nous pouvons nous souvenir aussi que le sacrifice de l’agneau, animal voué au vieux dieu solaire Agni, est un rite printanier reçu dans les zones moyen-orientale et égéenne, bien longtemps avant d’être intégré à la pratique rituelle juive, puis au récit chrétien. Pour terminer, ne voulant pas soulever une guerre, je ne dirai rien de rien à propos de Mithra et Jésus.

fin

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Epidavros

Cette gravure, donnée par un certain Otto Magnus von Stackelberg en 1830, représente la rade d’Épidaure et sa campagne ver 1810. Elle est libre de droits, d’où sa présence en ce cinquième billet sur le Grèce méridionale. On voit à gauche l’anse du nord où se trouve aujourd’hui le port, puis la péninsule, sobrement appelée Nisi, puis à droite la grande baie du sud, dominée par des montagnes qu’aucune route ne balafre encore. On cherche en vain la ville. Et pourtant, Palaia Epidavros, c’est là. Deux siècles plus tard, me voici. Et je me régale. Culinairement, cela va de soi.

Epidavros

Car s’il y a bien une chose que j’aime c’est manger, et s’il y a bien une chose que j’aime manger en Grèce, ce sont les légumes ramollis du jardin. Oui, des légumes et oui : ramollis. Juste cuits à la vapeur et arrosé d’un filet d’huile d’olive, ils dégagent des saveurs qu’on ne leur imaginait pas. Même un navet en devient grandiose. J’en fais encore l’expérience dans un restaurant près du port de cette fameuse Archaia-Palaia Epidavros qui m’aura fait tant braire quand je la cherchais, affamé et crevant de soif. Ce soir, tandis que s’entassent les olives noires, les pâtés de fèves, les caviars d’aubergines, les tomates écrasées et les morceaux de mouton grillé, je m’aperçois que ce que je préfère dans tout ce banquet, c’est de la feuille bouillie. Xorta, que l’on prononce « Horta » avec un H bien signifié, à la façon de l’arabe comme dans « Hamza » – voyez le latin hortus, le jardin. Bref, je n’en reviens pas : voici que je mange de l’herbe.

Mon hôtesse me parle de sa ville.

La cité portuaire d’Épidaure émerge de la nuit des temps entre le cinquième et le quatrième siècle avant JC. La petite acropole fortifiée, assise sur la péninsule qui sépare la baie en deux, date de cette époque. L’agora était située à la racine de la péninsule, juste à côté du théâtre local, qui date de la seconde moitié du quatrième siècle. J’aurai beau rôder aux alentours dudit théâtre, jamais je ne retrouverai cette agora – mais je ne suis pas un exemple, car il y a un tas de choses que je ne trouve pas : des clés, le repos, un tire-bouchon… Peut-être, un soir, de retour du port, en traversant la campagne qui mène à l’acropole, avisant des fouilles je m’en approchai, mais un molosse en train de pisser, imaginant que j’étais peut-être comestible, s’interrompit dans ses opérations de marquage et vint à ma rencontre. Son maître le siffla dans l’ombre. Je m’éloignai.

L’archéologie confirme l’existence de deux sanctuaires dédiés à Héra et à Artémis, mais sur le port un restaurant vous indiquera, dans son jardin en accès libre, les restes d’un troisième sanctuaire dédié à Aphrodite. De son côté, Pausanias, qui voyage dans le monde grec pendant le second siècle de notre ère, nous parle d’autres sanctuaires en plus de ceux déjà mentionnés, qu’il cite aussi bien entendu. C’est dans le livre II sur la Corinthie, au chapitre 24 : « Voici maintenant ce que la ville d’Épidaure elle-même offre de plus remarquable. C’est d’abord une enceinte consacrée à Esculape, avec sa statue et celle d’Épioné son épouse, à ce qu’on dit. Elles sont en marbre de Paros et en plein air. Il y a dans la ville un temple de Bacchus, un bois consacré à Diane où cette déesse est représentée en chasseuse, puis un temple de Vénus et, auprès du port, sur un promontoire qui s’avance dans la mer, un temple que les gens du pays donnent pour dédié à Junon. Minerve, surnommée Cisséenne, a dans la citadelle une statue en bois qui mérite d’être vue. » On croirait lire un peu Vivant Denon.

Le bosquet d’Artémis a depuis longtemps disparu, tout comme cette petite statue d’Athéna que Pausanias évoque, à l’abri dans l’acropole. Orangers, vignes et broussailles recouvrent aujourd’hui les traces de ce pittoresque antique.

La cité traverse l’époque classique, l’époque hellénistique et toute l’époque romaine avec aisance et prestige, grâce notamment à la proximité du grand sanctuaire de guérison de l’Asclépéion situé à quelques kilomètres seulement, dans les montagnes – et auquel tous les panneaux mènent, comme on a vu. À son port abordent toutes sortes de pèlerins. La venue de l’empereur Hadrien en l’an 124 de notre ère ajoute encore à la renommée du territoire, qui ne s’éteindra qu’à l’époque médiévale. Le grand sanctuaire, pillé par les barbares, étranglé par le christianisme sous Théodose II et détruit par deux tremblements de terre, n’aura pas survécu, lui, au sixième siècle.

On trouve encore aujourd’hui des traces sous-marines d’installations portuaires dans la baie du nord, sur le rivage de la péninsule, ainsi que quelques ruines elles aussi noyées, la Sunken City de la baie du sud, dont un panneau planté dans les galets indique la position approximative. Bon, à la vérité, il s’agit plus d’un pâté de maisons que d’une ville entière mais, pour qui a envie de palmer jusque là, quelques curiosités sont à y rechercher, et il ne faut pas abandonner avant de les avoir survolées. En particulier, il y a trois poteries géantes de stockage, dont les souches restent soudées dans le sol d’un entrepôt, et qu’habitent des gobies et des anémones de mer ; voyez aussi le pavage étonnant d’une plate-forme dont les éléments sont présentés sur la tranche, comme on fait avec les briques, parfois.

Tout ceci repose sur une couche de galets et d’éboulis de pente issus des montagnes, épaisse de bien six mètres si j’en crois la hauteur du talus qu’on trouve à quelques minutes plus au large, et qui décrit là comme un ancien faciès de rivage au-delà duquel tout devient sable et sédiments fins. Mais c’est que le niveau de l’eau ne cesse de monter en Méditerranée – je me souviens, à Port-Miou près de Cassis en Provence, d’avoir survolé un abri-sous-roche qui avait servi de bergerie à l’époque romaine, et que visitent aujourd’hui les poissons.

« Vous verrez, me dit mon hôtesse. Ici, on se laisse aller. Tout est calme, à commencer par nos bains. »

Il est impossible d’être plus exact. Épidaure, c’est l’engourdissement de Circé, sans la méchante cochonnerie qui va avec. La mer, dans la rade, est un miroir. Le plan d’eau, encadré par les montagnes au sud, par l’avancée de Kalamaki au nord, par les îles Saroniques et par le volcan de Méthana à l’orient, ressemble plus à un lac qu’à autre chose. L’eau y dort. Elle est un peu trouble, tiède, souvent immobile sauf, de temps à autre, une vaguelette, une ride surgie d’on ne sait quel lointain soupir. La campagne que borde ce rivage sans énergie semble elle aussi pétrifiée dans une torpeur atemporelle. La silhouette du volcan, à l’horizon, n’arrange pas les choses : sa grosse coulée de laves rousses qui fait bouclier entre deux masses calcaires semble promettre à la côte d’Épidaure qu’un jour où l’autre, un raz-de-marée viendra secouer cette immobilité sans âge.

Quelques personnes vivant vers le théâtre m’ont parlé, du reste, d’un tsunami qui aurait jadis ravagé la contrée. Je n’en trouve nulle trace dans la littérature. Il y eut bien, vers 363, un séisme dans une Épidaure, mais c’était l’Épidaure de Dalmatie. Et le grand tremblement de terre qui souleva le sud-ouest de la Crète en 365 (nous en reparlerons) ne paraît pas avoir eu de répercussions de ce côté-ci du Péloponnèse, tandis qu’on a prétendu en sentir les vagues jusqu’au fond de l’Adriatique et que le port d’Alexandrie, en Égypte, était balayé.

Au-dessus des ruines noyées flottent quelques méduses d’un caramel clair. Elles servent d’habitations à de petites tribus de poissons vifs et timides qui trouvent, entre l’ombrelle et la couronne des tentacules, un abri probablement redoutable aux prédateurs. Quant aux humains, ils n’ont rien à craindre de cet être gracieux, qui ne pique pour ainsi dire pas notre peau. Certaines extrémités de tentacules sont équipées de poches qui contiennent, par moment, une algue symbiotique de la famille des zooxanthelles ; au terme des opérations issues de la photosynthèse, cette algue recrache, et donc fournit à sa méduse, des éléments non négligeables tels que des acides aminés, du glucose, des peptides, enfin toutes sortes de molécules organiques bien utiles. Lorsque la zooxanthelle est présente, les poches des tentacules sont d’un bleu outremer soutenu ou d’un grand violet électrique et la méduse ressemble alors à un petit sapin, certes écrasé, mais tellement joli avec toutes ses boules de Noël ; en l’absence de l’algue, les poches sont blanches, le sapin est décoré de flocons.

À Épidaure, comme partout dans le Péloponnèse, il y a beaucoup de chats. Il y en a six dans le jardin de la maison où je loge. Mais pas beaucoup de chiens. Du reste, à Épidaure je n’ai pas entendu de chiens. La campagne, la nuit, stridule, africaine et lourde, soumise aux grillons et aux moustiques ; les chiens s’y taisent. Seul bruit, apparu vers l’aube, lorsqu’une buée parfumée monte des orangers : une poule, qui sonne le réveil de sa petite troupe volatile. « Pourquoi irais-je vivre ailleurs ? » me demande mon hôtesse.

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Un staurogramme

Quatrième volet des voyages en Grèce méridionale. Nous voici au fin fond de l’est crétois. Des palmiers, du désert, des roches ravagées ; ce n’est pas encore l’Afrique mais ce n’est plus la Grèce. Au bord d’une plage qui regarde Chypre et le Liban, voici une ville déserte, dont il ne reste, comme toujours, que les premiers rangs de pierres. Voilà du reste pourquoi, de toutes les ruines de l’antiquité, ce sont les théâtres qui ont l’air le plus en forme : leur architecture rampe au ras du sol, il n’y a rien à faire tomber puisque tous les gradins sont déjà par terre. Mais les entrepôts, mais les agoras, les portiques, les basiliques : toutes ces constructions gisent éparpillées comme des cadavres d’animaux cent fois fouillés, rongés, suçotés et dispersés dans les broussailles.

Un staurogramme dans la basilique d’Itanos

La Crète orientale est un monde tellement à part. Tellement austère ! Lorsque, empruntant la route qui vient du Golfe de Mirabello, on aborde la longue descente sur Sitia, le paysage qui se déploie soudain semble écrasé sous une malédiction. Si, vers les plateaux qui entourent la ville et son aéroport, la végétation reste encore méditerranéenne avec du maquis et de la garrigue, on voit, vers l’horizon, s’étendre comme une zone morte, qu’un très ancien cataclysme aurait ravagée. C’est, sur le territoire de Palaikastro, une longue péninsule de montagnes roussies, crevassées, creusées d’orbites et sillonnées de profondes ravines où se réfugie une végétation déjà africaine ; une ondulation de bosses tabassées, fracturées, dont les grès épuisés lâchent au vent leurs sables, et où les calcaires, concassés par la chaleur et par les mouvements de la terre, s’éboulent en de longues coulées de séracs. C’est une contrée magnifique cependant, mais son premier abord laisse à songer que des dieux s’y sont battus, et qu’il n’y a plus d’espoir.

Sur la côte orientale de cette étonnante succession de presqu’îles, dont l’ultime soubresaut avant la mer profonde est le cap Sideros, cap de fer ou des étoiles, aux allures d’astéroïde abattu, les baies sablonneuses abritent des populations de palmiers dont la plus célèbre, celle de Vai à la plage mythique, voisine avec une grande bananeraie. Et juste au nord de Vai, l’érosion découvre les restes de ce que l’on nomme ici « la ville abandonnée » : Erimopolis. C’est-à-dire l’ancienne Itanos que mentionne, en passant, Hérodote en son livre IV. Il y écrit que les habitants de l’île de Théra, sommés par Apollon d’aller fonder une colonie en Lybie, ne trouvèrent quelqu’un connaissant la direction générale de ce mystérieux pays qu’en la ville d’Itanos, en Crète. Mais c’est qu’Itanos commerçait déjà, à cette époque, avec la Cyrénaïque, l’Égypte et la côte du Levant. Ce n’était pas rien que cette ville.

Car Itanos ne sort pas du néant comme une simple colonie. Dès la période comprise entre -1600 et -1450, on constate une occupation réellement dense du territoire, occupation qui alla jusqu’à commencer à modeler le paysage (voyez les informations qu’en donne l’École Française d’Athènes). Par la suite, la région fut délaissée, et ne récupéra véritablement de population qu’au début de l’époque Hellénistique, au troisième siècle avant J.C. Mais Itanos s’est agrégée entretemps, dès le huitième siècle, peut-être même dès le neuvième, sur fonds phéniciens si l’on en croit la légende, et fait figure d’exception chez les archéologues pour la continuité d’occupation funéraire de sa nécropole à une époque où, partout ailleurs, les humains s’étaient retirés. Itanos est née, elle a grandi, elle a attiré l’attention d’Hérodote, et son arrière-pays est devenu une campagne. La situation restera florissante pendant l’époque d’occupation romaine et jusqu’au septième siècle de notre ère. À partir de là, les gens s’en vont (pas de traces de céramique postérieure). Au Moyen-Âge, tout est désert, la campagne a disparu, et Itanos n’est plus qu’Erimopolis l’abandonnée.

Le site, en triangle, est borné au N.E. et au N.O. par deux petites acropoles (l’équivalent des oppidums d’Europe occidentale) juchées sur des collinettes, et par une bosse de plus grande importance au sud, partiellement ceinte d’un rempart, qu’on soupçonne avoir servi de casernement pour une garnison lagide, c’est-à-dire égyptienne des Ptolémées. Les maisons, l’agora sont, comme c’est l’usage, dans la plaine entre ces trois reliefs.

À l’abri du vent d’est derrière les pentes de l’acropole orientale, il y a une basilique. Ce n’est pas le seul édifice chrétien de la ville mais celui-ci est relativement bien conservé. Il est si vieux qu’il fait partie du monde dit « protobyzantin », ou encore « paléochrétien ».

Il est réglementairement doté de ses trois vaisseaux. La façade ouest, celle du parvis, possède donc trois portes, celle du centre étant la plus large. Il est amusant d’en observer les pierres de seuils : les traces des battants y sont inscrites, ainsi qu’un creusement de chaque pierre qui est l’effet d’une polissage soutenu, obtenu par le frottement de milliers de semelles au cours des siècles. Et là-dessus passent aujourd’hui le vent, les herbes sèches, quelques chèvres et trois touristes en route pour la plage.

C’est dans cette ruine cambroussarde que j’ai rencontré, sur un bloc de calcaire blanc veiné de gris, un symbole assez rare de la chrétienté antique : un staurogramme. La pierre, renversée la tête en bas, est un chapiteau de pilier à décor sculpté : le staurogramme y est entouré de deux rosaces simples.

Un staurogramme c’est une variante de chrisme. Et qu’est-ce qu’un chrisme, vous demandez-vous ? C’est un symbole comprenant les initiales de Jésus-Christ (I.X alias J.C) ou les deux premières lettres du Christ (X.P alias CH.R) agrémentées de l’alpha et de l’oméga de la citation célèbre. Le chrisme est un assemblage d’initiales.

Le staurogramme, lui, utilise les lettres Tau et Rhô mais pas en tant qu’initiales, en tant que dessins. Cette combinaison d’un Rhô croisé par la barre horizontale du Tau donne à voir la terrible figure d’un être crucifié – approximativement le caractère Ṫ.

Larry Hurtado, dans son ouvrage The Earliest Christian Artifacts: Manuscripts and Christian Origins, Eerdmans Publishing 2006, voit dans le staurogramme la première représentation supportable du christ crucifié. Le staurogramme serait une croix édulcorée. Il en donne la raison dans son blog, ainsi que dans un article dont voici un extrait : « It is a commonplace belief among historians of the early church that early Christianity did not emphasize Jesus’ crucifixion and that this did not change until the late fourth or fifth century. Crucifixion was shameful, and so (so the theory goes) Christians would have been hesitant to draw attention to the crucified Jesus. Indeed, some scholars have inferred from this the notion that pre-Constantinian Christianity avoided depictions of Jesus’ crucifixion » (“The Staurogram:  Earliest Depiction of Jesus’ Crucifixion,” Biblical Archaeology Review, mars-avril 2013).

Ce symbole Ṫ n’est pas typiquement chrétien : on le trouve sur des pièces de monnaie antérieures même à la naissance de Jésus. On pouvait donc le placer ici ou là sans pour autant clamer sa christianitude, mais une fois orné de ses α et ω, il devient de la manière la plus revendicative qui soit un symbole tout à fait chrétien, qu’on peut rattacher désormais à la famille des chrismes. Et si vous ne voyez toujours pas ce qu’est un chrisme, allez regarder une icône dans une église orthodoxe.

En attendant, voici le staurogramme remis à l’endroit :

FIN

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La petite fontaine…

Troisième volet des voyages en Grèce méridionale. Nous faisons un tour en Crète !

La petite fontaine vénitienne
près de Saint-Titus

Héraklion. Un amoncellement de bâtiments disparates, un lacis de rues encombrées, des entassements de monuments défaits et refaits, souvent réutilisés à des fins différentes, convertis et parfois même subvertis mais toujours dignes : cette ville si vivante n’en finit pas de se dévoiler. Byzantine, arabe, byzantine encore puis vénitienne, ottomane, grecque enfin, elle a connu des destructions de toutes sortes : tremblement de terre à la fin du dix-neuvième siècle, occupation allemande au milieu du vingtième, crise d’urbanite sous la junte qui pulvérisa maints édifices magnifiques pour y implanter du béton de rapport. Aujourd’hui la ville souffle et se débrouille comme elle peut pour se construire sur elle-même tout en respectant du mieux possible les traces de ses passés divers, et les reliques de ses vieilles plaies.

L’église Saint-Titus en est un exemple. Auparavant, elle se trouvait à Gortyne mais les Arabes la détruisirent au neuvième siècle. Temple et trésor furent alors déplacés à Héraklion dans un bâtiment que l’on fit à trois nefs, dans le style des basiliques paléo-chrétiennes de l’île. Propulsée métropole de l’évêché de Crète, l’église fut transformée en mosquée sous la période ottomane. Elle perdit son clocher, gagna un minaret. L’apôtre Titus, dont on affirme évidemment qu’il descendait de Minos, y avait sa tête, qui faisait partie du trésor. Celle-ci prit le bateau pour Venise, loin des vilains Turcs. Puis le grand séisme de 1856 détruisit l’édifice. On rebâtit celui-ci sur un plan carré, avec une coupole centrale. Le chantier durera jusqu’en 1925… Enfin la tête revint en 1966.

Il y a, sur le flanc sud-ouest de l’église actuelle, une fontaine. Elle n’a pas l’honneur de faire partie de la liste des fontaines célèbres, turques ou vénitiennes, dont s’enorgueillit la ville. Elle est pourtant, à mon avis, une des plus agréables à contempler. La petite place qui lui sert d’écrin, ombragée de palmiers, s’adosse à l’arrière du bel hôtel de ville. La fontaine chante au milieu, dressée dans une modeste vasque au parapet ondulé, qu’entoure une sage balustrade en fer forgé gris pâle.

Qu’elle est humble cette fontaine ! C’est un champignon à deux étages, avec un pipi vertical qui retombe dans la corolle du haut. L’eau en ruiselle, et le chant de cette eau sous l’ombre douce de la végétation est quelque chose qu’on emporte avec soi à travers les années.

En fait, c’est un pansement, cette fontaine. Elle soulage, elle suspend les soucis, elle délasse. C’est une fontaine infirmière.

Et ce n’est pas tout ! À quelques pas en direction de l’église, un robinet sort d’un amusant petit édicule taillé dans un calcaire d’un crème doux, et que protège un laurier-rose. C’est un chalet en pierre sculptée, avec son toit à deux pentes et une façade à trois arcades, que décore en bas-relief un entrelacs végétal. Sous le robinet se tend une vasque creusée dans un calcaire plus dur, plus blanc, de ce calcaire que, dans le pays de Marseille, on appelle « la pierre froide ». Et le robinet brille, bien astiqué, tout cuivré-doré, tout chaud à voir au-dessus de cette pierre froide. À regarder cette façade, on pense un peu à Pinocchio lorsqu’il a fini de mentir et que son nez débande.

 

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Théâtre, amphithéâtre

Bonjour bonsoir. Toutes les quinzaines, je produirai un billet sur la Grèce jusqu’à épuisement de mes ressources en la matière. Cela prendra du temps. Second numéro :

Théâtre, amphithéâtre

Quand vous désirez ne pas aller visiter le sanctuaire d’Asclépios en Épidaure, et que vous le faites par la route, il se peut que, malgré tous vos efforts, vous finissiez sur le grand parking de ce Compostelle de l’antiquité. En effet, viendra un moment où des panneaux vous indiqueront L’Épidaure antédiluvienne (Palaia Epidavros) : vous vous direz avec quelque apparence de raison que voilà le domaine d’une Épidaure bien fossile, donc évidemment du sanctuaire, et que cela n’a rien à voir avec le charmant village tout à fait vivant où se trouve le restaurant où l’on vous attend, à l’extrémité sud du port, près d’un bouquet de palmiers d’où part en principe un chemin qui mènerait… à un théâtre antique (lequel théâtre ne serait pas celui d’Épidaure-le-sanctuaire, mais celui d’Épidaure-le-port, même si Google vous affirme, photos à l’appui, que c’est bien du grand théâtre qu’il s’agit). Donc, au lieu de suivre le gentil panneau qui vous indique Palaia Epidavros, plein de méfiance vous tournez à droite… et vous retrouvez sur l’immense parking du sanctuaire, à proximité immédiate des temples, des hostelleries et des cantines les plus fossiles qu’on puisse imaginer. Zut ! Ce n’est pas ainsi que l’on va se sustenter.

Un peu décontenancé, vous faites demi-tour et vous arrêtez pour consulter de plus près les cartes embarquées dans l’informatique de bord. Vous cherchez désespérément comment rejoindre Archaia Epidavros qui, malgré son nom digne des temps bibliques et son, donc, théâtre antique, n’est pas que antique, car c’est aujourd’hui un village somme toute assez récent, bien qu’il soit flanqué d’une Nea Epidavros, laquelle, bien que se proclamant moderne, est sommée d’un castel byzantin des plus vieillots. Bref, peu importe, car la grande question est : que faire ? Archaia Epidavros n’existe pas toujours ! Cependant, les lettres qu’on y envoie y sont lues, bien que beaucoup de rues, dans cet endroit invisible, n’aient pas de nom, et les maisons pas de numéros. Certes les Grecs ne sont pas stoppés par ce genre de détails, mais un touriste habitué à évoluer dans un monde canalisé, si.

Vous apprendrez bien plus tard que l’Épidaure dont vous cherchez en vain la position est tantôt qualifiée d’Archaia, tantôt de Palaia, que les panneaux tiennent mordicus pour Palaia tandis que les cartes veulent que ce soit Archaia, et les musées, ma foi… ça dépend des fois. Vous apprendrez aussi que toutes ces Épidaures (il y a même un lieu nommé Epano Epidavros… qui, lui au moins, tient parole puisqu’il est situé au-dessus des autres) ont pour centre de gravité le village de Lygourio, le seul gros bourg du coin à ne pas s’appeler Épidaure, étalé au milieu d’une vallée suspendue sur la route de Nauplie, dans le proche voisinage du sanctuaire – l’endroit pile où vous tournez en rond à la recherche du bon panneau et où, malheur de malheur, vous ne cessez de revenir là où vous ne voulez aller : le maudit parking de la maudite Lourdes locale.

Et vous avez faim, maintenant ! Et, malédiction, vous avez soif aussi ! Alors vous hurlerez au soleil, sous le regard hagard des touristes en nage : « Esculape, ou Asclépios, nous te maudissons ! » et ferez bien crier les pneus de votre véhicule tandis que, pour la troisième fois, vous effectuerez un demi-tour rageur au milieu des grands cars climatisés pour repartir à la recherche du restaurant perdu, où votre repas froid est sans doute déjà en train de se réchauffer.

Ceci étant, le sanctuaire mérite qu’on s’y arrête. On y trouve un des plus merveilleux endroits de toute l’antiquité touristique, puisque plus il y a de monde à s’y promener, meilleur c’est… Je veux parler du fameux grand théâtre planétairement connu, et que la planète entière vient visiter. On s’y presse, on s’y compresse, on y paresse aussi ; c’est le bonheur tout bleu.

Vide, comme on peut le découvrir à l’ouverture, il est déjà imposant. On a tous les sièges pour soi, on essaie les gradins, on trouve le meilleur mais enfin, ce ne sont jamais que des gradins et tout ce grand espace est bien vide malgré ses quelques chats. Mais voilà que six cars bien remplis déversent leur population, suivis de douze autres. La billetterie se met à tourner à plein régime, la cafétéria dégorge des sodas à jet continu et les chats se précipitent pour aller quémander l’air de rien. La journée commence.

Peu à peu, d’entre les pins qui recouvrent le site de leur bienfaisants murmures, monte maintenant une rumeur un peu marine, un peu troupesque, qui est celle de centaines de chaussures en train de grimper vers vous. C’est un tantinet intimidant.

Mais, timide, il ne faut pas l’être ! Voici que le premier groupe pénètre sur le lieu, traverse l’endroit où jadis se tenaient les bâtiments de la skéné, que l’on pourrait traduire par « coulisses » car on y stockait les décors, les costumes et le trac. La skéné possède trois portes : celle du centre, par où pénètrent les protagonistes (c’est-à-dire les personnages principaux), celle de gauche – côté jardin, dirions-nous – par où arrivent les gens venus « de la campagne », et celle de droite, le côté rue des temps modernes, pour les gens « de l’agora ». Chaque histoire, quand elle est racontée dans le théâtre grec antique, possède ainsi deux flancs : l’un citadin, l’autre campagnard.

Comme la skéné est un bâtiment souvent léger, souvent temporaire, il n’en reste ordinairement presque rien. C’est le cas dans le grand théâtre d’Épidaure. Et son proscenium, ce qu’on appelle aujourd’hui la scène proprement dite, ou estrade, a disparu totalement. On pénètre directement dans l’orchestra, où évoluait jadis le chœur. Cette esplanade, qui n’est pas encore une fosse comme dans nos opéras, possède, à Épidaure, la particularité d’être encore admirablement sonorisée : tout ce qu’on y marmonne s’entend jusqu’aux plus lointains gradins. Raison pour laquelle tant de touristes, parvenus à cet endroit magique, s’installent sur la pierre qui en signale le centre exact, et poussent la chansonnette.

Vous comprenez maintenant pourquoi, plus y a de monde, plus on s’amuse ici ; avec la foule, ce théâtre reprend vie et tous son sens commence à nous être suggéré. Voici une dame qui entonne, mezzo-soprano dans le style dramatique, un Ave Maria irréprochable auquel la foule dans les gradins répond par une ovation. Survient un grand américain noir à ombrelle rose, pour une lente et amoureuse interprétation d’A wonderful world qui sera bissée. Suivent deux allemands qui nous régalent avec des chansons de taverne bavaroises. Je vois leurs dames qui se bouchent les oreilles. Enfin, trois natifs de l’île de Corse se présentent, prennent une grande inspiration et mettent la main à l’oreille. Comme il commence à faire chaud, je m’éclipse après la seconde paghjella et redescends par un toboggan de graviers qui dévale le long d’un des flancs de l’édifice. Et toujours des gens arrivent, et chantent, et puis repartent, enchantés évidemment.

Je vais faire un tour dans le domaine.

De part et d’autre de mon chemin, des pierres se reposent, qu’une personne nettoie, assise sur un fauteuil pliant équipé d’un petit parasol. Elle ne me voit pas, elle tapote, et chantonne elle aussi. Le théâtre répand ainsi sa bénédiction sur la pinède et ses occupants.

Il y a aussi, sur le domaine, un odéon, c’est-à-dire un petit théâtre de travail équipé d’un toit. Celui-là est romain. Il n’en reste que des murs sans grâce, enchâssés dans une hostellerie plus ancienne.

Un odéon c’est important. On s’y entraîne au chant, on y répète, on y passe des auditions, des concours même. On y est à l’abri du vent et de la pluie.

Tout odéon est constitué d’un théâtre réglementaire, avec ses gradins en demi-cercle et sa skéné, et d’un ensemble de réserves, de vestiaires et de bureaux ; le tout tient dans un plan rectangulaire.

Ce qui est amusant dans le théâtre d’un odéon, c’est qu’on s’y croit dans un amphithéâtre d’université, avec son plafond, ses éclairages, ses portes hautes et basses. Et pourtant, quoi de plus éloigné d’un amphithéâtre classique qu’un amphithéâtre moderne ? Car enfin, dans un amphithéâtre, en principe, il y a deux théâtres, c’est-à-dire deux demi-cercles de gradins qui se font face. Prenez, par exemple, un aréna canadien, ou bien l’amphithéâtre de Pompéi : on dirait un œil. Et voilà que par je ne sais quelle vilaine magie, un amphithéâtre moderne n’est plus que la moitié d’un amphithéâtre antique. Mais qui donc a eu ainsi, un jour, le pouvoir de couper le sens d’un mot en deux ?

 

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Les chiens de Messénie

Bonjour, bonsoir et bonne année. Comme prévu, je vais cesser de râler après les monstres et commencer à liver ici des billets où l’on s’amusera tout en s’instruisant. Cela se passe en Grèce méridionale et cela durera bien six mois. Bonnes lectures.

Les chiens de Messénie

Je ne sais pas ce qu’il en est dans le reste de la Grèce continentale, car pour l’instant je ne suis jamais allé plus au nord que le golfe de Corinthe. Je n’ai même pas encore poussé jusque vers Athènes, cette pauvre ville sinistrée qui peut aujourd’hui s’enorgueillir d’avoir été la patrie du fier Loukanikos, célèbre chien qui fut de toutes les manifestations entre 2009 et 2012. Mais je sais une chose : les cadors du Péloponnèse en général, et ceux de Messénie en particulier, sont des bêtes tout à fait inoubliables.

En Messénie ce sont des animaux graciles au museau fin, au regard triste, de la taille d’un épagneul mais avec un poil plus court, marbré dans les tons du braque allemand, ou coloré dans un assemblage de tons charbon et feu qui rappelle la robe du chien courant hellénique. On trouve aussi, et cela dans toute la péninsule, des modèles un peu plus baraqués, rondouillards et joyeux, dans le style du Labrador retriever, dont ils ont le pelage et la bouille un peu pirate. Peut-être, d’ailleurs, sont-ce des Labradors.

Ma première rencontre avec ces animaux farfelus se passa moi dans l’eau, eux sur la berge. Très loin de la Messénie puisque c’était sur le rivage du lac marin de Vouliagmeni, à l’est de Perachora, dans les environs de Loutraki, une station thermale située juste au nord du canal de Corinthe.

Je barbotais à la recherche de coquilles quand j’entendis tinter des sonnailles. Arrivèrent sur la rive une bonne trentaine de chèvres, qui entreprirent d’explorer mes affaires. Je me mis à craindre pour mes chaussures ; je ne voulais pas qu’on me les broutât, voyez-vous. Je me rapprochai donc du rivage. Mon arrivée fit sensation : en masque et combinaison de nage, j’avais tout du monstre marin, un peu luisant, un peu gluant, et tout dégoulinant. En outre, les sons extravagants qui sortaient de mon tuba n’étaient pas faits pour rassurer ces demoiselles. Elles me toisèrent, et s’en allèrent prudemment rejoindre d’autres copines sur la route. Mes chaussures étaient sauvées.

Las ! Déboulèrent quatre chiens blancs, de l’espèce rondouillarde, qui filèrent immédiatement à mes godasses et s’en emparèrent. Comme je voyais qu’ils allaient s’en servir pour entamer un match dans les buissons, je me mis à mugir et à agiter les tentacules. L’effet fut fantastique : d’autres chiens arrivèrent en renfort, et tout le monde m’engueula. Pendant ce temps passaient des chèvres, dans un sens et puis dans l’autre, qu’un berger habillé d’un bermuda tentait de canaliser en leur lançant des cailloux pour les faire aller dans la bonne direction. J’avais donc devant moi une très fière troupe de chiens de berger, bien occupés à ne pas travailler, tandis que le patron faisait tout le boulot et que mes godasses se remplissaient de bave.

Je ne suis pas reparti tout à fait pieds nus, mais sachez quand même qu’une de mes chaussures fut transportée sur plusieurs kilomètres. Quant aux chèvres, elles firent bien tout ce qu’elles voulaient.

Quelques jours plus tard, alors que je me prélassais, le soir, sur une de ces plages alanguies que la côte déroule à l’ouest de Kalamata – en pleine Messénie, cette fois-ci –, je vis arriver sur le sable deux toutous du modèle à fin museau, qui commencèrent par pisser et faire caca avant de se rouler dans des algues. Puis ils repartirent, flanc contre flanc, en bons amis, dans le soleil couchant. C’était bien romantique.

La nuit même, j’entendis tout leur peuple. Car voici : dès que les coqs se taisent, en Messénie les chiens prennent la relève. Ils passent alors une bonne dizaine d’heures à hurler sur tous les tons, à s’envoyer des nouvelles, à rager, crier, gémir et aboyer après les ombres, les chats, les fantômes, les horlas, le vent dans les herbes. Aucune menace ne saurait les faire taire. Vous pouvez, bien entendu, hurler à votre tour, ça les encouragera. On passe ainsi une nuit des plus remuantes. Puis le soleil se lève, les coqs se mettent en marche et les chiens s’éteignent. Ils vont alors rejoindre leur gamelle, qu’une main indulgente aura remplie entretemps.

Dans la journée, requalifiés en chiens de berger, ces animaux diaboliques s’occupent consciencieusement à dormir au milieu des routes, tandis que leurs brebis vont et viennent, en prenant toutes leurs aises, dans le plus parfait mépris des touristes.

Si vous voulez mon avis, on est très loin du valeureux Poimenikos des troupeaux de montagne ; ça tient plutôt de la grosse imposture mais que voulez-vous, tous ces chiens sourient, s’étirent langoureusement en prenant des poses d’odalisque, tétons ou couilles bien au soleil, et vous dévisagent en levant les sourcils et en écartant les oreilles. Comment leur en vouloir ?
 
 

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