Trois titres imprimés

L’impression à la demande semble devoir être un modèle bien dans le ton de l’époque puisque le procédé met directement en relation l’imprimeur avec l’acheteur, ce qui supprime deux intermédiaires – le distributeur et le libraire – et réduit les coûts de stockage à néant. Pas d’invendus à craindre, et donc pas de pilon. En conséquence, les prix se réduisent et les marges des acteurs encore présents dans le processus s’en retrouvent renforcées. Pour un éditeur et un imprimeur voulant offrir tous deux de la qualité, c’est pain béni : ils offrent à l’achat des livres beaux et solides à des prix sensiblement inférieurs à ce qu’ils auraient été à l’issue d’un circuit de production traditionnel. Pour peu que les frais postaux ne soient pas épouvantables, ça devient carrément le bonheur.

Personne ne regrettera le transporteur, qui souvent fait la loi en imposant ses marges léonines, mais l’on sera en droit de regretter la disparition du libraire, un professionnel qui s’active, dans cette affaire, d’abord par amour du livre plutôt que dans le but de se payer une troisième Lamborghini – à celles et ceux qui, réagissant à la mention de cette marque de véhicules, suggéreraient que j’exagère un poil, je répondrai que je sais, et que je n’oublierai jamais, ce que j’ai vu garés dans le parking privé d’un éditeur de renom : plusieurs vies d’ouvrier imprimeur n’y auraient pas suffi… et ne disons rien du char médiocrement pourri qui sert de moyen de transport au libraire commun, comme cela nous n’aurons pas à détailler dans quel genre d’épave se traîne un auteur.

Un second avantage de l’impression à la demande – et celui-là ne sacrifie personne – est la liberté entière de l’éditeur : enfin il peut se permettre de promouvoir et de lancer des titres qui, bien qu’étant de haute qualité, ne trouveront pas un public gigantesque. Car cela ne coûte presque rien de produire une curiosité qui générera seulement dix achats par an. Ce n’est plus une aventure financière ! Voici enfin que la contrainte de ne pas se planter dans le choix éditorial disparaît sous terre. On ne regrettera pas ce vilain monstre, dont les actions s’apparentaient furieusement à de la censure, le résultat étant, ici comme en journalisme, que l’éditeur n’édite que ce que les autres éditent. Adieu et bon débarras, et vive la liberté.

Amazon ne s’y est pas trompé, qui offre sa surface et sa domination planétaire à tout auteur désireux de se croire lisible : son service CreateSpace est des plus séduisants, et ELP éditeur y proposera très bientôt quelques titres bien teigneux, bien nerveux, tout à fait dignes de trouver la gloire.

Trois titres imprimés

 
Pour ma part, comme je suis un rebelle qui n’aime pas spécialement les géants du village global et que je me penche toujours avec bienveillance sur les productions locales, j’ai été tout à fait ravi d’essayer l’impression à la demande avec un imprimeur basé en Belgique, capable, pour des coûts de production fort raisonnables, de délivrer des ouvrages de belle facture. Je sais ici que mon argent et celui de mes lecteurs n’ira pas faire la bamboula dans un paradis fiscal aux eaux turquoises et à la végétation tropicale : il restera bien sagement en Belgique, ce qui n’est déjà pas si mal.

Voici donc, de ma production, trois titres que je vous propose d’acheter ensemble pour économiser sur les frais de port. Ces trois titres, j’en suis fier ; je sais qu’ils présentent de l’intérêt, les gens qui les ont lus en numérique en sont contents au point que l’on m’a même parfois envoyé des messages, ce qui m’encourage à écrire encore. Que demander de plus ? Une Lamborghini ? Quelques bonnes pizzas suffiront.

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Trois grandes figures de l’ouest

Je me suis lancé dans ce recueil un soir d’écœurement, après que j’eus avalé de travers l’indigeste nouvelle de trop. Il s’agissait d’une de ces innombrables injustices dont sont victimes les migrants. Je me suis dit : « À quoi bon râler encore ? On n’est approuvé que par les convaincus ! Écrivons plutôt une histoire qui touchera plus de gens. Je suis certain que ces putois qui nous gouvernent seraient capables de foutre en tôle jusqu’au pape s’il se présentait incognito. Alors pourquoi pas Merlin ? » Et ce fut Merlin au Diable.

Quelque temps plus tard, remonté à bloc contre un président de la cinquième république encore plus menteur et immoral que le précédent (mais moins que le suivant), accablé par les discours tenus sur le grand projet du Lyon-Turin, et épouvanté par ce que j’entendais à propos de cimenteries qui auraient été autorisées dans un grand parc naturel italien, j’eus le désir de mettre en scène les combats pour la protection de ce que, depuis, des gens indignés ont appelé avec bonheur une Zone À Défendre. L’aéroport de Notre-Dame-des-Landes n’était pas encore sous les feux médiatiques, et le concept semblait ne pas devoir nous toucher de sitôt. Je me suis donc dit : « Il s’agit là de politique-fiction, allons-y à fond dans l’énorme, on ne risquera pas d’être rattrapé. » Erreur magistrale : la réalité galope toujours plus vite que n’importe quelle fiction ! Mais comme j’ai convoqué les Morgan, qui sont des êtres mythiques de la mer bretonne, afin de nous aider dans un combat contre des bétonneurs, et que les Morgan ne sont pour l’instant pas encore sortis de l’eau, cette histoire des Océanides est encore en avance sur son temps, même si les modalités des opérations de résistance entreprises dans ce récit ressemblent comme deux gouttes d’eau à ce qui se passe dans le bocage nantais.

Enfin, ayant sous les yeux ces deux récits un tantinet pugnaces, je me suis dit que je tenais là quelque chose comme un recueil, et qu’il fallait que je l’achève en illustrant la geste d’une troisième des grandes figures de l’Ouest français : l’Ankoù. Je mis en scène ce personnage dans un hôpital public en cours de dépeçage pour satisfaire les appétits du privé. Il n’était pas encore prévu de supprimer, comme l’a annoncé Manuel Valls récemment, 22.000 postes dans la fonction publique hospitalière d’ici 2017 ; aussi pensais-je naïvement que j’écrivais là de belles outrances. Las, la politique politicienne est encore plus pressée de nuire que la plus avide des réalités néolibérales. Mais bon, l’Ankoù me soutient, et il soutiendra longtemps cette belle histoire où l’on pleurniche car je l’ai installé au cœur profond de l’être humain, là où palpite l’amour et où nulle avidité ne prévaut face à la compassion. Yvon, l’Ankoù et Marinette vous en mettra plein le museau et radoucira votre âme de militant-e rebelle, zadiste et porté-e sur la morale.

Pour lire des extraits de ce recueil et le commander, soit en numérique, soit en papier, c’est par ici.

Histoires de ténèbres et de lumière

Il est toujours agréable de voir les protagonistes d’une affaire quelque peu ténébreuse s’en sortir par le haut. Raison pour laquelle, si les Ténèbres sont légion, il n’existe qu’une Lumière, universelle et peinarde. Ceci énoncé à l’écart de toute intention prosélyte ; je ne suis pas un bondieusard.

Le recueil aligne des tableaux de quelques-unes des principales situations que l’on peut traverser lorsqu’on progresse dans des souterrains. Comme il est question d’espoir, d’histoire et d’émotions et pas de tourisme scientifique, je me suis cantonné à mettre en scène des lieux creusés ou aménagés par l’être humain, et j’ai laissé de côté les gouffres.

Dieu et le Diable, Pan, Lucifer et Dionysos savent, Apollon m’en soit témoin, que j’en connais un sacré rayon là-dessus. Je me suis terriblement contenu pour ne pas élucubrer plus que nécessaire, ce qui fait de ces récits des évocations légèrement en-dessous de ce que peut produire la réalité lorsqu’on ne la filtre pas. Car sous terre, mes amis-amies, l’esprit se lâche parfois en grand ! Il suffit d’une fois, d’une seule fois où quelque chose dérape du côté de l’inconscient et des chimères, mais cette fois-là vous grave et fait de vous un arpenteur de tunnels un tantinet plus aux aguets que ses camarades. On vous regarde en coin, vous regardez tout le monde en coin aussi. C’est amusant et instructif. Bon, la plupart du temps, il ne se passe rien que de très convenu mais parfois c’est carnaval. Et qui s’en plaindrait ?

Voici donc des squelettes et des chambres secrètes. Voici des souterrains oubliés depuis des générations, et où peina la classe ouvrière. Voici une bête jetée par son maître dans ces oubliettes si commodes. Voici une terreur qui fit hésiter jusqu’aux nazis, et que les villageois du cru ont domestiquée par un rituel de charité. Voici une fête délirante et pseudo scientiste si délicatement rétro que l’on pourrait croire qu’un studio Ghibli l’aura dessinée, avec ses statues et ses toits pointus, ses carillons et ses fontaines. Voici enfin la puissante réalité qui s’impose comme un léger voile peinard et lumineux sur toutes les imaginations ésotériques accablées d’ombres.

Et pour lire tous ces moments si magiques, il suffit de cliquer sur ce lien et de se laisser porter, soit vers le numérique, soit vers du papier.

Deux petits romans étranges

Rien ne vaut une bonne petite victoire éclatante des humains sur les monstres. Raison pour laquelle mes histoires finissent bien. Mieux vaut être prévenu-e : avec Berger, souvent tout finit par un baiser.

Ces deux petits romans sont nés, l’un d’un rêve, l’autre d’une vision. Le rêve : je navigue dans un quartier peuplé de fantômes, et les fantômes ont terriblement peur de moi. On m’assaille, on me repousse, et les pigeons terrorisés me giflent dans leurs envols assourdissants tandis que crament les crématoires. La vision : au pied d’un clocher destiné à sauver des vies aux nuits de tempête, un adolescent demeuré pousse des rugissements tandis que sa mère se masse les reins en regardant les falaises. Le rêve : un parchemin écarte deux maisons, et ouvre un passage sous le nez même d’un ange. L’Éternel sauve, les innocents sont justifiés, et le témoin se barre pour ne pas se faire écraser par le portier en colère. La vision : des chiens vont et viennent, la nuit, gémissant dans la ruelle d’un hameau perdu au milieu d’une forêt immense, tandis qu’au loin une horreur triste rôde et hurle. Le rêve ? J’en ai marre de me plier aux usages desséchés d’un monde en proie à l’avidité, et je le dis à l’être que j’aime. Tous deux nous commettons un manifeste, et le public est bien content que nous nous tenions si mal. La vision ? Des jeunes gens se rejoignent au cœur d’une tourmente, et replient sur eux la couverture des vérités ; ils s’en enveloppent, et tout est sauvé.

Pour sourire et vous mettre à chanter à tue-tête l’Internationale au grand désespoir des voisins, suivez ce lien et aussi celui-ci, et vautrez-vous dans mes Deux petits romans étranges qui n’attendent qu’une chose : qu’un public bienveillant les approuve, parce que merde à la fin, ici ce n’est pas toujours le Purgatoire.

 

L’ensemble fait 30 euros en papier, et 10 euros en epub. Vous ne risquez pas grand’chose à commander le trio, et vous économiserez sur les frais de port. Allez, lâchez-vous, faites vivre le petit commerce !

FIN;

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Deux souris prophylactiques

2016_04_16a

Deux souris prophylactiques

Les chats du moulin sont estomaqués :
Cette nuit, sans crier gare,
Deux souris jaunes sont apparues
Sur les murs de la vieille annexe ;
Immenses et heureuses,
La queue optimiste,
Les souris jaunes sourient
Et les chats rient jaune.
Le meunier, lui, ne sourit pas du tout.

Jaunes canari, les souris rient.

En cette époque où l’on rit peu,
Elles font sourire, les deux souris,
Les deux #SourisDebout sur leur quatre minuscules petites papattes,
Tandis que les chats casqués, estomaqués,
Chargent, battent de la queue,
Encerclent la Place des souris canari,
Font du charivari, et gazent.

Et ça ne gaze pas du tout pour eux,
Pas du tout du tout !
Et encore moins pour le meunier qui,
Au cœur de son donjon,
Prépare des poisons.
Tandis qu’en bas,
Tout autour autour,
Les souris se multiplient…

2016_04_16b

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Aux Bédouins

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Adeline Chenon-Ramlat a été journaliste. « J’ai surtout été observer les minorités, isolées ou non, et les guerres, un peu partout… J’ai une longue histoire d’amour avec le désert, que ce soit en Amérique du Nord, en Afrique, en Australie ou au Proche Orient. » À l’occasion de la parution de son ouvrage sur les Bédouins de Syrie, paru chez ELP Éditeur en versions numériques et en papier, je l’interroge. Oubliez, je vous prie, la Syrie des actualités et des histoires tissées des mensonges des puissants ; Adeline vous emmène dans un univers bien plus vaste, bien plus dense, où se trouvent des êtres humains…

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Allan E. Berger : Adeline Chenon-Ramlat, votre ouvrage sur les Bédouins de Syrie plonge les lecteurs du monde dit « occidental » dans un univers proprement impensable, dans lequel règnent des catégories et des hiérarchies de valeur qu’on peine à simplement imaginer. Ce texte fait donc office de nettoyant hautement hygiénique de nos représentations du désert de Syrie-Jordanie. Partant, l’on se demande bien comment vous en êtes venue à aller vivre chez ces nomades. D’où la première question : quelles ont été les causes et les circonstances de votre venue en Syrie, et de votre arrivée en territoire bédouin ? Car avant de rencontrer un prince charmant dans un désert, il faut encore aller jusqu’à ce désert, et pour cela, il faut des intentions.

Adeline Chenon-Ramlat : La première fois que j’ai été vivre avec les Bédouins, c’était en Jordanie grâce à un ami de Petra qui m’avait proposé de partir avec une famille qu’il connaissait à la frontière de l’Arabie Saoudite, pour aller faire paître les chèvres. Au départ j’ai cru à une blague car il me semblait que c’était le dernier endroit ou j’aurais amené des chèvres pour les faire grossir. Ce ne fut que le début de la fin d’une grande liste d’idées reçues que j’avais sur le désert d’Orient et ses habitants. Ma motivation était d’une part une fascination absolue pour les populations qui vivent à l’écart du monde (due probablement à une expérience assez forte avec les aborigènes d’Australie) et d’autre part une volonté de partir “en immersion linguistique” car à l’époque je vivais à Beyrouth et j’y étudiais l’arabe, mais j’ai vite compris que ce n’était pas là que j’allais faire des progrès ou pratiquer la langue ! Il fallait donc que je me retrouve plongée dans un monde arabophone complet, et quoi de mieux dans ce cas que de vivre sous une tente, loin de tout ?

Au bout de plusieurs longs séjours en Jordanie, j’ai décidé d’aller voir les Bédouins de Syrie dont tout le monde s’accordait à dire qu’ils étaient moins touchés par le tourisme et donc avec un mode de vie beaucoup plus authentique. À cette époque-là, j’avais bien compris que qui veut vraiment vivre avec les Bédouins se poste devant la tente et attend. C’est donc ce que j’ai fait, et c’est comme ça que j’ai rencontré ma future belle-famille.

Allan : En vous lisant, on découvre que la capture et l’affaitage des faucons est une des grandes passions des hommes de cet univers, à côté de celle des chevaux. Nous sommes en effet dans l’aire d’origine de la fauconnerie, qui s’étend du Levant jusqu’aux plateaux d’Asie centrale, et nul n’ignore en outre que le “pur-sang” ne peut être qu’arabe. Attila sur ses chevaux nains ne fait pas très glorieux, à côté. Alors, on sent bien que le faucon exprime la liberté, et que le cheval confère de la noblesse à celui qui le monte, mais les novices dans mon genre n’en sauront jamais plus si on ne les aide pas un tantinet. Pourriez-vous nous donner quelques explications un peu développées, concernant la fascination exercée par ces bêtes sur les hommes de ces contrées ? Et puis aussi : qu’en pensent les femmes, de ces histoires d’hommes ?

Adeline : En arabe, “faucon” se dit “tiour al horia” que nous pourrions traduire par “oiseau de la liberté”. Ce nom vient du fait que le faucon, s’il se sent emprisonné, se tranche la gorge avec ses serres. Il se suicide, donc. Toute une pensée s’est développée autour de cela dans le monde mais en particulier chez les peuples nomades, ou vivant dehors. Les Bédouins s’identifient aux faucons et c’est vrai qu’en voyant mon beau père discutant avec nos faucons, je n’ai jamais imaginé qu’ils étaient vraiment d’espèces différentes ! Ça peut paraître bizarre à dire comme cela, mais j’ai toujours eu la sensation qu’existait un lointain cousinage entre les Bédouins et les faucons. Il y a ce même amour de l’espace, cette soif de liberté et cet amour de la vie simple, prévisible. Cela fait partie des principes de base de la vie bédouine. En cela, les pluies d’or qui sont tombées en si peu de temps sur les habitants de la péninsule arabique ont été une catastrophe, car cette force d’adaptation à une vie dure, mais qui n’était pas considérée comme subie, est devenue inutile. D’un seul coup elle était même ridicule alors que son goût bien particulier, sa saveur existait toujours dans la tête des gens. D’où cette cacophonie grotesque où il n’y a plus de valeur. On pourrait résumer en disant qu’on ne passe pas si facilement d’une vie de faucon chasseur à une vie d’humain sans contrainte, pour comprendre à quel point la situation est surréaliste maintenant ! D’ailleurs les Bédouins de Syrie se moquent toujours un peu de cette folie des grandeurs des pétromonarques. En particulier sur le sujet des chevaux arabes dont les ventes et des prix donnent lieu à une frénésie très exagérée ! Je n’ai pas vu de pur sang arabe dans le coin de désert où nous habitions, seulement dans des écuries super sophistiquées où ils étaient présentés comme “la perle dans son écrin”. Leur entretien donnait lieu à des coût faramineux.

Pour ce qui est de l’opinion des femmes bédouines sur ces histoires d’hommes, j’ai observé des réalités suffisamment paradoxales pour ne pas avoir un point de vue tranché. D’un côté les femmes n’imaginent pas la vie sans être au côté des hommes. Elles sont leur main droite, leur honneur et leur force. Elles ont beaucoup de fierté d’être cela et n’imaginent dont pas “d’histoires d’hommes” sans y être intrinsèquement liées, même si elles y sont moins visibles qu’eux dans la vie quotidienne. Elles savent qu’elles ont un pouvoir sur eux, sur leurs choix, et c’est vrai. Par contre, elles savent aussi qu’un homme qui veut leur nuire le pourra et que la loi mettra toujours un certain temps à se ranger de leur côté (si elle le fait !) puisqu’elles n’existent pas en tant que telles, mais en tant que “fille de”, “femme de” et enfin “mère” d’un homme. Pour finir, encore une chose qui va surprendre, mais l’islam représente une sorte de féminisme pour la femme bédouine traditionnelle. Les habitudes de vies des clans sont très dures pour les femmes et par rapport à cela, le Prophète a apporté un regard protecteur et des consignes visant justement à émanciper la femme de trop de contraintes. Dans le brouhaha actuel de ce que l’on voit, lit et dit sur l’islam, c’est une notion dont il faut se souvenir car c’est une notion-clé sur cette religion aux multiples interprétations.

Allan : On voit évidemment que tout ou presque repose, dans la vie domestique, sur les épaules des femmes. Mais il est un moment où je me demande ce que je dois comprendre… Ce moment prend place au seuil de l’intimité conjugale : les femmes que vous décrivez semblent alors se transformer en vamps dont le pouvoir érotique est porté à un niveau indiscutablement très élevé… Ces extravagantes parures d’amour, ces petites culottes magiques, est-ce l’expression d’une domination assumée sur le mâle ? Ou est-ce la manifestation d’une ultime soumission aux désirs les plus acérés du mari, soumission qui serait alors tellement ancrée qu’elle en deviendrait enviable, exemplaire, magnifiante, méritoire, typiquement féminine ? Ou bien est-ce autre chose ? La réponse peut nous éclairer sur nos propres conditionnements puisqu’après tout, la femme occidentale est elle aussi sommée d’être appétissante. Pour les mêmes raisons ?

Adeline : On sent beaucoup de fantasmes dans votre question et on sent aussi qu’elle est posée par un homme !

Je pense que pour la femme c’est un des seuls sujets où elle s’amuse et est encouragée à s’occuper d’elle-même, comme de sa beauté ; donc, à juste titre, elle en profite… En plus, une femme épanouie se sent, et est une fierté pour son époux. C’est donc un important moment de complicité et d’échange vrai, hors du regard de la société si pesante, qui peut se construire, et les hommes sont aussi très demandeurs de cet aspect-là, car la pression sociale est pénible pour tout le monde. Et puis il faut voir les choses dans leur contexte : les Bédouins sont musulmans et peuvent de ce fait épouser plusieurs femmes, le risque est donc permanent, pour madame, de se voir imposer une autre femme sous son toit. Il faut donc asseoir ses positions si j’ose dire et le fait d’avoir un époux comblé est une méthode plus agréable qu’une autre de se le garder à soi, si on aime ce dernier. Par contre, oui, il est évident qu’une femme bédouine n’a pas beaucoup l’option de se refuser à son mari trop longtemps, à moins qu’elle espère, justement, que cette intimité conjugale puisse rapidement se concrétiser… avec une autre. On voit le cas dans mon histoire.

Le fait est que la vie sexuelle est moins banalisée dans le monde bédouin que dans le monde occidental. C’est un territoire de liberté précieux et rare qui s’ouvre pour le couple une fois la porte refermée ou le voile retombé – d’autant que les portes, comme les lieux ou l’on est vraiment sûrs d’être seuls, sont rares dans le désert !

Allan : Parlons un peu de la campagne de sédentarisation des Bédouins. Pourquoi Hafez Al Assad a-t-il trouvé important de chercher à organiser la vie des nomades en les regroupant autour de quelques attracteurs puissants, que vous identifiez comme étant le téléphone fixe quasi gratuit et des terres faciles à acheter ? L’État syrien avait-il quelque chose à craindre d’une population errante, divaguant autour des frontières ? Vous semblez dire en outre qu’il y a toujours un peu de désert dans le Syrien moyen ; est-ce à comprendre qu’il y a un peu de bédouin dans ce Syrien moyen ? Et si oui, par le sang ou par l’esprit ?

Adeline : Les populations non sédentarisées ne sont pas intéressantes pour un État. D’une part car ce dernier n’a pas de prise dessus, en terme de taxes, de bulletin de vote et de recensement militaire principalement, mais aussi parce que les tribus ont leur propre système d’organisation en terme de justice notamment. Cela offre donc le risque permanent de l’État dans l’État. Les Bédouins ont d’ailleurs encore gardé beaucoup d’autonomie sur ce sujet. Donc Hafez Al Assad, pour asseoir son pouvoir, s’est empressé de leur donner une adresse et de nommer les chefs de tribus à des postes administratifs clés, ce qui leur laissait donc un statut social important et du pouvoir aussi, même si d’un autre côté « ils rentraient dans le rang ». C’est assez fin comme façon de procéder. Néanmoins, en ce qui concerne les frontières terrestres cela pose encore des problèmes car s’il y a un endroit avec de l’herbe de l’autre côté de la frontière administrative, le bédouin y emmènera ses troupeaux. Il raisonnera en bédouin et non en citoyen. Encore maintenant, il y a des incidents plus ou moins graves pour cette raison entre les Bédouins de Jordanie et la frontière sud avec l’Arabie Saoudite. Ça se passe de façon plus calme entre la Syrie et l’Irak car ce sont les mêmes tribus de part et d’autre de la frontière, et les liens tribaux prévalent toujours sur la nationalité.

Pour ce qui est de « la part de désert » dans le Syrien moyen, c’est parce que l’on ne peut pas avoir un pays avec tant d’espace vierge sans que cela ne façonne un peu l’esprit. Par contre, les Bédouins sont minoritaires et d’ailleurs relativement méconnus du reste de la population syrienne. Ils font partie du « décor du désert », des fantasmes du désert aussi… Je pense qu’ils font un peu peur et fascinent en même temps. Les Bédouins qui, comme ma famille, sont restés authentiques, ont gardé, aux yeux des urbains, une très forte puissance de mythes, d’histoires folles et de rêves. Aucun Syrien ne peut être indifférent à cela ; quoi qu’il en connaisse, il sait que les populations bédouines forgent une grande partie des racines de la Syrie.

Allan : Nouveau mystère pour le lectorat occidental contemporain : qui sont ces « cousins » qui n’en sont pas, qui s’invitent tranquillement partout et que tout le monde s’escrime à supporter poliment ?

Adeline : Je crois que si tout le monde s’applique à les appeler les cousins, c’est justement pour ne pas à avoir a « répondre » à cette question !

Ce qui transpire c’est que ces gens-là surveillent. Maintenant pour le compte de qui surveillent-ils ? bien malin qui saura répondre. Dans un pays comme la Syrie où on peut affirmer sans souci que la première moitié de la population surveille la seconde et réciproquement (!) je pense que les gens ont juste accepté l’idée. L’idée que ce gars qui est là, est là pour surveiller et… grand bien lui fasse. Prudemment on ne poussera pas l’investigation plus loin, surtout lorsqu’on a rien à se reprocher. La réflexion se finira par « S’il veut me chercher des poux sur la tête il se débrouillera pour les trouver de toute façon, mais moi je sais que je n’ai rien fait de mal, donc on s’en fout. » Vous voyez à quel point la notion de conscience est pivot dans un environnement de ce type !

Allan : Terminons en écoutant Sacker. Il dit, chapitre XXVIII : « Ici, finalement on est bien et, je voudrais pas te choquer, mais l’Occident… il me fait plutôt peur. » Nous autres nous avons, paraît-il, « peur » des musulmans, et c’est donc plutôt curieux de voir des musulmans avoir «  peur » de nous. À en coire nos médias mainstream, les musulmans nous haïssent, ils ne nous craignent pas. En France par exemple, être musulman d’apparence, ou musulman d’origine, c’est grave, le fichage vous guette. Alors pouvez-vous développer sur cette « peur » que génèrent les États occidentaux, ou leurs peuples ?

Adeline : C’est un point très important, cette peur de l’autre qui se transforme en peur mutuelle. Un phénomène assez récurrent entre les Orientaux et les Occidentaux. Ça se décline sur d’autres thèmes, d’ailleurs, car j’ai vu nombre de femmes bédouines (et plus généralement musulmanes) avoir pitié des femmes occidentales alors que la réciproque est aussi vraie !

À la base de cela, il y a une méconnaissance, c’est sûr, mais il n’y a pas que ça.

L’Occident représente une explosion des valeurs et c’est ça qui fait peur à Sacker : pas de valeur, rien auquel se raccrocher et surtout une espèce d’insatisfaction perpétuelle qu’il ne comprend pas. Donc, pour lui, les Occidentaux courent comme des fous vers de trucs inutiles qui leur font oublier l’amour, le respect, la simplicité. C’est aussi une façon de me dire qu’il a peur du pouvoir de l’argent parce qu’il a vu ce que les Saoudiens sont devenus. Dans la tête de Sacker nous avons l’argent et le pouvoir mais ni grande compassion ni grande conscience et c’est vrai que rien dans la politique internationale ne peut le rassurer sur ce point.

En plus il y a notre regard qui juge. Sur cet aspect-là, nous avons beaucoup en commun avec le monde arabe qui nous juge absolument autant que nous le jugeons ! Il se pose d’égal à égal et force est de constater que d’ordinaire, le Blanc de base se considère comme “plus important/avec plus de connaissances” que le Noir ou l’Arabe… Les Arabes le savent et s’ils l’oublient, notre comportement le leur rappelle généralement assez vite. On peut toujours le nier mais ça n’empêche pas les faits. Même nos mots transpirent de ce mépris des Arabes…

Je crois qu’une de mes grandes chances à été d’être assimilée au point que Sacker a pris le risque de me dire ce qu’il pensait vraiment, en espérant juste ne pas me choquer mais en parlant quand même.

 


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Adeline Chenon-Ramlat : Ma Syrie. ÉLP éditeur, 2016.
Cliquez sur l’image pour accéder à la page web de cet ouvrage, avec des échantillons et des liens vers les plate-formes de vente papier et numérique.

FIN

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De l’Atlantide et autres lieux

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Chronologiquement, l’Atlantide, ses habitants, ses rapports avec le voisinage, son ingenium (ses puissances et ses impuissances), c’est d’abord un ensemble de faits strictement africains (Hérodote, Diodore). Puis elle est utilisée comme une métaphore dans le conflit qui oppose l’Athènes antique et vertueuse à l’Athènes moderne et impérialiste – c’est cette Athènes prédatrice que l’auteur de la métaphore, le malicieux Platon, nommera « Atlantide ». À l’époque, les lecteurs comprenaient que Platon, à mots couverts, leur parlait de sa ville puissante et sourcilleuse, et qu’il avait déplacé son sujet dans les sables libyens par souci de ne pas avoir d’ennuis. Son récit fera même l’objet d’un pastiche par Théopompe, qui en avait saisi les vertus dénonciatrices.

De l’Atlantide et autres lieux

Mais très rapidement, l’humour et le second degré ne sont plus détectés. Philon d’Alexandrie, s’appuyant sur Platon, donnera à l’Atlantide ses lettres de noblesse en appuyant sur le côté spectaculaire de l’engloutissement dont elle fut victime.

Alors se lève, prodigieuse aurore, le soleil du mythe atlante. C’est Tertullien, puis Amobe, qui énumèrent les catastrophes qui ont ensanglanté le monde. Parmi elles, voici l’Atlantide racontée par Platon, dont la métaphore n’est plus comprise, et prend maintenant deux rôles : celui de récit historique, certes, mais aussi, et c’est là que tout se complique, de sujet allégorique. C’en est trop, la culture populaire chrétienne n’est absolument pas capable de suivre, et voici un Cosmas Indicopleustès, barbouilleur de phrases officiant en Alexandrie, qui affirme que l’Atlantide, ennemie d’Athènes, a été engloutie tout simplement par le Déluge, et il invoque Moïse pour confirmer ses dires.

Île gigantesque située dans l’océan, l’Atlantide fera fortune après la Renaissance. La découverte des Amériques lui conférera un crédit peu rencontré ailleurs : c’est armés de Platon et de la Bible que les explorateurs vont regarder ce nouveau continent, et Las Casas, l’homme de la fameuse controverse de Valladolid, pensera que l’Amérique est la preuve sur pied qu’une partie au moins de l’Atlantide n’a pas sombré. Du reste, si l’on en croit Frascatore (1530), les Indiens sont descendants de Noé, et l’on est bien certain qu’une au moins des dix tribus perdues d’Israël s’est établie sur ces rivages.

Peu à peu l’Atlantide en vient à ne plus avoir sombré, tandis que ses observateurs dérivent de plus en plus haut dans la stratosphère, malgré un Acosta, malgré un Montaigne, tous deux plus que sceptiques et vaguement goguenards sur l’ampleur que prend tout ce fatras. Et ce n’est pas fini, car le délire empire avec l’émergence de diverses mouvances de ce que Pierre Vidal-Naquet nommera le « national-atlantisme » : espagnol (le Mexique est atlante, et appartient de droit à l’Espagne, de même que les Antilles qui sont les véritables Hespérides, d’ailleurs Atlas régnait du côté de Cádiz), puis suédois (Uppsala est la capitale des Atlantes, cela ne fait aucun doute, et la péninsule scandinave est le berceau de la postérité de Japhet, fils de Noé et père d’Atlas). La France n’est pas en reste : le véritable nom de Noé est Gallus, mais oui, ce qui démontre tout, et l’Atlantide fut donc française. Ou génoise.

Plus tard, on situera l’Atlantide du côté de Petersbourg, ce qui vaut bien Madère ou les Canaries, en prenant toutefois la précaution de bien préciser que par « Mer rouge » il faut entendre « Océan atlantique » et que Platon est un penseur d’Inde.

Vers le premier tiers du vingtième siècle après Jésus-Christ, qui était Atlante et non point Juif comme le vulgaire le croit, le mythe se national-socialise en se germanifiant un bon coup avec un certain Herrmann. Encore un peu et la ville d’Heligoland sera la capitale du seul et véridique peuple élu.

Enfin, enfin ! après toutes ces inepties en quatre, huit, douze in-folio, voici un simple livret d’opéra : Der Kaiser von Atlantis, composé à Theresienstadt (actuelle République Tchèque) en janvier 1944 par un certain Peter Kien, musique de Viktor Ullmann. Le kaiser, qui répond au doux nom d’Overall, a tout d’Hitler, avec un peu du grotesque d’Ubu. L’Atlantide y est utilisée comme le symbole d’un empire totalitaire qu’il ne faut pas citer, mais Himmler, qui identifiait cette nation mythique à l’Allemagne, ne s’y trompe pas : Ullmann et Kien disparaissent à Auschwitz en octobre.

C’est à peu près la dernière fois qu’on manipule l’Atlantide et, par un juste retour des choses, c’est pour lui faire endosser le costume de ses premières années, du temps où Platon la voulait métaphore. Pierre Vidal-Naquet nous retrace cette histoire dans un charmant petit livre édité aux Belles Lettres, et qu’il intitule, tout sobrement, L’Atlantide.

Mais qu’en est-il, au juste, des Atlantes ?

Peuple habitant l’Atlas marocain (Hérodote) ; peuple de Libye voisin et victime des Amazones d’Afrique, à ne pas confondre avec les Amazones du Pont (Diodore de Sicile). Les Amazones d’Afrique, nous dit ce dernier auteur, « sont plus anciennes que les autres et les ont surpassées par leurs exploits. » Qu’on en juge : « Vers les extrémités de la terre et à l’occident de l’Afrique habite une nation gouvernée par des femmes, dont la manière de vivre est toute différente de la nôtre, car la coutume est là que les femmes aillent à la guerre, et elles doivent servir un certain espace de temps en conservant leur virginité. Quand ce temps est passé elles épousent des hommes pour en avoir des enfants, mais elles exercent les magistratures et les charges publiques. Les hommes passent toute leur vie dans la maison, comme font ici nos femmes et ils ne travaillent qu’aux affaires domestiques, car on a soin de les éloigner de toutes les fonctions qui pourraient relever leur courage. Dès que ces Amazones sont accouchées, elles remettent l’enfant qui vient de naître entre les mains des hommes qui le nourrissent de lait et d’autres aliments convenables à son âge. Si cet enfant est une fille, on lui brûle les mamelles de peur que dans la suite du temps, elles ne viennent à s’élever, ce qu’elles regardent comme une incommodité dans les combats et c’est là la raison du nom d’Amazones que les Grecs leur ont donné. On prétend qu’elles habitaient une île appelée Hespérie parce qu’elle est située au couchant du lac Tritonide. Ce lac prend, dit-on, son nom d’un fleuve appelé Triton, qui s’y décharge. Il est dans le voisinage de l’Éthiopie au pied de la plus haute montagne de ce pays-à, que les Grecs appellent Atlas et qui domine sur l’océan. L’île Hespérie est fort grande et elle porte plusieurs arbres qui fournissent des fruits aux habitants. Ils se nourrissent aussi du lait et de la chair de leurs chèvres et de leurs brebis dont ils ont de grands troupeaux, mais l’usage du blé leur est entièrement inconnu. Les Amazones, portées par leur inclination à faire la guerre, soumirent d’abord à leurs armes toutes les villes de cette île, excepté une seule qu’on appelait Méné et qu’on regardait comme sacrée. Elle était habitée par des Éthiopiens Ichtyophages, et il en sortait des exhalaisons enflammées. On y trouvait aussi quantité de pierres précieuses comme des escarboucles, des sardoines et des émeraudes. Ayant soumis ensuite les Numides et les autres nations africaines qui leur étaient voisines, elles bâtirent sur le lac Tritonide une ville qui fut appelée Cherronèse à cause de sa figure. Ces succès les encourageant à de plus grandes entreprises, elles parcoururent plusieurs parties du monde. Les premiers peuples qu’elles attaquèrent furent, dit-on, les Atlantes. Ils étaient les mieux policés de toute l’Afrique et habitaient un pays riche et rempli de grandes villes. Ils prétendent que c’est sur les côtes maritimes de leur pays que les dieux ont pris naissance, et cela s’accorde assez avec ce que les Grecs en racontent ; nous en parlerons plus bas. Myrine, reine des Amazones, assembla contre eux une armée de trente mille femmes d’infanterie et de deux mille de cavalerie, car l’exercice du cheval était aussi en recommandation chez ces femmes à cause de son utilité dans la guerre. Elles portaient pour armes défensives des dépouilles de serpents, l’Afrique en produit d’une grosseur qui passe toute croyance. Leurs armes offensives étaient des épées, des lances et des arcs. Elles se servaient fort adroitement de ces dernières armes, non seulement contre ceux qui leur résistaient, mais aussi contre ceux qui les poursuivaient dans leur fuite. Ayant fait une irruption dans le pays des Atlantides, elles vainquirent d’abord en bataille rangée les habitants de la ville de Cercène, et étant entrées dans cette place pêle-mêle avec les fuyards, elles s’en rendirent maîtresses. Elles traitèrent ce peuple avec beaucoup d’inhumanité afin de jeter la terreur dans l’âme de leurs voisins, car elles passèrent au fil de l’épée tous les hommes qui avaient atteint l’âge de puberté et elles réduisirent en servitude les femmes et les enfants ; après quoi, elles démolirent la ville. Le désastre des Cercéniens s’étant divulgué dans tout le pays, le reste des Atlantes en fut si épouvanté que tous, d’un commun accord, rendirent leurs villes et promirent de faire ce qu’on leur ordonnerait. La reine Myrine les traita avec beaucoup de douceur. Elle leur accorda son amitié et en la place de la ville qu’elle avait détruite, elle en fit bâtir une autre à laquelle elle fit porter son nom. Elle la peupla des prisonniers qu’elle avait faits dans ses conquêtes et des gens du pays qui voulurent y demeurer. Cependant les Atlantes lui apportant des présents magnifiques et lui décernant toutes sortes d’honneurs, elle reçut avec plaisir ces marques de leur affection et leur promit de les protéger. »

Les Amazones tourmentaient jadis les Atlantes. N’est-ce pas merveilleux ? Mais dites donc, puisqu’elles habitaient les montagnes courant du nord du Maroc jusqu’en Algérie, en trouverait-on des traces aujourd’hui ? Eh bien d’après moi, oui. Improprement appelés Libyens, Maures, Gétules ou Garamantes, les Berbères se nomment eux-mêmes les Imazighen, ou peuple Amazigh, et leur langue, le tamazight, est parlée jusque chez les Berbères de Kabylie, région où Hérodote voyait jadis les tribus des Maces ou Mazices, qui comprenaient les Atlantes, dit-il. Bref. Joyeux Noël. Ci-dessous, portrait d’une jeune Amazone de Kabylie, auteure d’un joli ouvrage sur l’intégration que je vous recommande.

FIN

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Les olives à pizzas

2015_12_17

Cela fait des mois et des mois que certain camarade m’enquiquine à vouloir me faire commettre de petits billets à propos de tel ou tel sujet élevé de la gastronomie, chose éminemment française, mais voilà, j’ai toujours été sec en matière de commentaire cuisinier. Jusqu’à ce que… Voici la copie d’un billet posté sur un célèbre blog du Québec.

Petite malédiction rapide

Sortant de ma sieste avec encore sur la langue le goût infect de ces petites olives cuites et misérables que des imitations d’hommes parsèment sur certaines pizzas industrielles avant de congeler le tout en un grand disque froid, plat, insipide et cassant, je n’ai pu m’empêcher de pousser un grand feulement dégoûté qui m’a jeté encore tout échevelé sur mon clavier. Vous autres au Canada n’avez pas de ces soucis-là : d’expérience je sais maintenant que vos pizzas industrielles sont certes constituées d’ingrédients qu’il conviendrait de classer dans la catégorie des légumes à peine regardables, des sauces auxquelles mieux vaut rendre un culte préventif avant que de les ingurgiter, et d’un fromage qui apparemment ne pousse qu’en boulettes de la taille d’un grêlon, et dont on se demande si une vache a véritablement contribué un jour à la fabrication, mais au moins la pâte est-elle épaisse et bonne, et l’ensemble est non seulement somptueux comme une de vos pâtisseries baroques, mais abondant en goût, généreux en matière, et dispensateur d’harmonie, de bien-être et de sérénité conviviale. Ce qui est loin d’être le cas de la pizza industrielle française, croyez-m’en. Donc vous avez tout compris à la pizza, et nous peu.

J’en veux pour preuve les olives.

Les vôtres ? Elles sont noyées dans la masse des choses à manger qu’on trouve sur vos pizzas, tandis que les nôtres – pardon d’être un peu véhément –, elles dépassent, elles font saillie, en goût comme en couleur, infectes petites taupinières carbonisées dominant la morne plaine d’une feuille farinée peinte à la tomate et sillonnée de quelques vergetures fromagées aromatisées d’un jambon fade et que rehausse, aux moments grandioses, un éclat de poivron vert.

Alors que tout de même !

Sur mon marché hebdomadaire de la place des Lices à Rennes, on trouve une bonne douzaine de stands où l’on vend des olives, marinées dans les préparations les plus expressives, les plus poétiquement gourmandes, avec pour conséquence que s’affichent dans leurs saladiers de présentation des prix qui rappellent ceux qu’un traiteur de luxe aime à pratiquer pour ses préparations à base de foie de palmipède engraissé parfumées aux lamelles de champignons rares.

À côté de ces extrémistes du condiment, on trouve, dans les IGA du coin (Lidl, Leader Price, Carrefour market, Super U etc.), de très honnêtes bocaux d’olives vertes ou noires qui ont été attendries dans une saumure sans esprit, mais sans vice. Rien à redire, c’est encore mangeable.

Entre les deux, on peut, par souci de ne pas se ruiner tout en mangeant du bon, aller se défouler le gésier en achetant soit chez un turc, soit chez un grec, des olives de Kalamata et d’autres lieux célèbres, pour un prix raisonnable et une saveur enlevante. Libre à nous de mettre ces petites choses avec ou sans noyau sur une pizza de notre fabrication.

Mais les olives de nos préparations surgelées…

Ô pauvres de nous ! On sent qu’elles ont passé leur vie dans une saumure conçue par les plus incultes des petits démons insipides et rosâtres qui vivent sous le troisième cercle des Enfers, le fameux cercle des gourmands où, du reste, l’on est en train de chauffer ma place. Oui car sous ce cercle terrible et fort peuplé, et lui faisant comme un pôle négatif, se trouve un cercle clandestin voué à la thématique de la sale bouffe : c’est le cercle des incontinents de la cuisine, le cercle des bouchés à l’émeri, qui n’ont aucun sens ni artistique ni culinaire. Il faut avoir été un barbare à peine humain pour y accéder, il faut avoir été un semi-crétin capable de grands ravages culturels et émotionnels, mais de ravages commis médiocrement, sans le savoir, sans faire exprès… commis en respectant les consignes de la direction, ou celles de l’emballage.

Vous y attendent, dans une ambiance d’étuve parfumée aux vapeurs de cervelas industriel, de boudinés démons à la peau de saucisse synthétique, occupés à touiller la saumure dans laquelle ils vont vous plonger, ô vous les amateurs de charcuterie en plastique et de sauce en flacon péteur ! Cette même saumure qui, plus tard, propulsée vers la surface grâce à des ascenseur express, deviendra la sinistre saumure des olives à pizzas surgelées. La recette en est sordide ? le goût aussi, qui rappelle un mélange de glaires nasales pour le côté salé, et de sueur d’aisselle pour l’amertume. Plonger n’importe quel fruit dans ce bouillon terne transforme la chose… en chose, justement, et en plus jamais rien d’autre. Une olive ainsi traitée, puis congelée sur son bloc de peinture à la tomate, puis décongelée dans un four portée à 240°C donne au fruit, ou à ce qu’il en reste, une saveur qui, moi, me ramène immédiatement au temps lointain où je rôdais, désœuvré et sale, en été, au bord de l’Huveaune, un petit ruisseau suburbain qui servait d’égout à ciel ouvert à plusieurs quartiers de Marseille, en France du sud. S’échappaient de ce marigot en ébullition lente des nappes de flatulences chaudes, désolantes pour l’esprit comme pour les plantouilles qui osaient croître en ces lieux, et dont l’odeur pétrolico-intestinale me hante aujourd’hui à chaque pizza industrielle promenée sous mes narines. C’est la même, voyez-vous. Au relent près. Ma maudite petite madeleine à moi.

Je pense sincèrement que les êtres qui ont trouvé génial de gaspiller des millions d’oliviers pour décorer nos pizzas avec ces petites mines antipersonnel à moitié planquées sous un bavouillis de fromage fondu, ces êtres ne sont pas de notre monde. Mais ils le contrôlent ! Ils sont les habitants d’un cercle ancien, et vivent dispersé au milieu des Terriens. Ce sont les marchands de saloperies, et nous sommes plongés dans leur cercle dès l’enfance, sans alternative durable, sans espoir net, sans autre horizon qu’une enceinte de barquettes vides ayant contenu divers produits frelatés dès leur conception, et que visitent les mouches. Décorées d’étoiles vulgaires chantant la gloire de tel ou tel rabais temporaire et putassier, ces collines de barquettes bouchent la vue et l’imagination.

De ce cercle immense, les olives à pizza, avec leur goût de caleçon bouilli, en sont la décoration principale. Le sapin de Noël a ses boules, le cocu a ses cornes, notre monde a ces olives, comme un petit rappel nauséabond de la permanence de la bassesse dans le rôle de valeur suprême du capitalisme.

FIN

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Recueil de bêtes sauvages (II)

 

2015_11_27_rbsii

Voici la seconde partie d’un nouveau roman, à paraître fin 2016, dont je pensais avoir achevé la structure. Mais voici que s’entrelace à l’intrigue principale un nouveau combat. Le titre en est : Recueil de bêtes sauvages. Cela se passe sur un continent en cours de terraformation d’une lointaine colonie terrienne. Il y a une université où l’on travaille sur les insectes pollinisateurs pour les jardins et les potagers des longs voyages interstellaires, il y a un réacteur génétique, une pénurie presque totale de mâles chez les vertébrés issus des races terrestres, et des histoires de bêtes. La grande question sera : comment les humains des colonies assument-ils leur sexualité ? Et aussi : où, finalement, règne la sauvagerie ? Je mets en scène ours, sangliers, chats et griffons, chiens des montagnes, et je ne sais trop quoi encore : jardiniers, chasseurs… humains chassés.
La première partie est ici…


La visite au nid

Le lendemain tôt, je passe aux cuisines me munir d’un repas froid pour quatre humains et une chienne, et file au dortoir des pépinières pour enlever quelques élèves jardiniers en leur promettant une virée sur les plateaux à la recherche d’une chienne, de jeunes chiots à peine nés et de quelques graines de plantes rares. Trois filles se proposent, en tenue de forestières, prêtes à câliner tous les chiots qu’on voudra bien leur présenter. À huit heures nous sommes en route.

La première fois que j’avais découvert la maternité des chiennes, cela faisait juste onze mois que j’avais pris mon service à la Tour. Les bêtes commençaient à me faire confiance, ce qui n’est pas gagné avec des indépendants comme les patous. Cette nuit-là, en me promenant à la suite des griffons, je m’étais enfoncé dans les broussailles qui montaient à l’assaut d’un plateau. En débouchant sur la table calcaire qui chapeaute le massif, je m’étais arrêté un instant pour m’orienter aux étoiles. C’est alors qu’une chienne, sortant de la chênaie, s’était présentée.

Pendant cinquante minutes, nous avons marché silencieusement, elle devant, moi derrière. De temps en temps elle se retournait et me gratifiait d’un sourire. Puis, à l’abord d’un ravin qui plongeait argenté sous les lunes, elle me fit ses adieux et s’en retourna dans la nuit, tache blanche fantomatique bientôt confondue avec les spectres, avec les impressions de présence, avec tous les nuages de presque rien qui palpitent au creux des ombres et qui existent à peine. Elle marchait sans aucun bruit au milieu des feuilles, et disparut dans le bois comme en se dissolvant. Je la suivis à l’estime pendant cinq minutes, en me tenant sous son vent. Au débouché dans une clairière, j’entr’aperçus des taches blanches qui bougeaient au loin. Puis j’entendis des petits cris de juvéniles. La chienne était venue mettre bas dans un nid d’herbes au beau milieu d’un domaine sauvage peu fréquenté des hommes, et suffisamment giboyeux. Elle reviendrait à la Tour quinze jours plus tard, suivie de deux gros chiots sentant la sauge et le lichen.

Cette rencontre au milieu de la nuit, sur un plateau forestier bien au-dessus des nuages, avait eu quelque chose de magique, ou de puissamment vrai – c’est du pareil au même. En ces instants, chacun se sent à sa place, et au plus exact de sa tenue. Ainsi passent les compréhensions, tandis que les conflits ne trouvent nulle pitance. À preuve une sieste que j’ai pu partager, tout enfant, avec un grand chat sauvage dans une ravine ; à cinquante mètres l’un de l’autre, et tous deux parfaitement heureux de l’harmonie organisée autour de cette affaire.

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Donc ce matin nous escaladons les pentes de la maternité – plusieurs expéditions à la recherche de mes patous engrossées m’ont convaincu qu’elles ont trouvé, dans ce secteur très précisément, l’endroit qui leur semble idéal pour mettre au monde des enfants heureux. Nous faisons du bruit pour signaler notre arrivée, et nous progressons lentement non seulement parce que nous herborisons mais aussi parce que les bois par ici sont dangereux à cause des gouffres qui s’y tapissent. En outre, certaines falaises découvrent à leur base des bancs de fossiles – il y a même, en plein milieu de ce pays calcaire, des bombes volcaniques, dans lesquelles on trouve de l’olivine.

Nous abordons par l’est une vaste doline plate et herbue, entourée de fourrés inextricables d’où pointent, comme des menhirs, des chicots de calcaire dolomitique – une doline est une dépression, une cuvette qui ramasse toutes les eaux de surface et les engloutit. Je suis en train de courir derrière une longue vipère lorsque des cris de ravissement me parviennent, en provenance du sud. Et l’on m’appelle. Je bifurque à main gauche en direction d’une petite falaise, au pied de laquelle s’ouvre une grotte que je connais d’une année précédente. Dans le porche, les jeunes filles gesticulent à mon attention. À leurs côtés se tient une grande bête blanche que je prends d’abord pour un veau, selon l’usage ; cette association pour ainsi dire traditionnelle m’indique vite qu’il s’agit de ma patou, la nouvelle maman.

Quand je m’approche, elle me reconnaît et vient à ma rencontre en ondulant du croupion, la queue battant l’air. Elle a baissé les épaules, dodeline de la tête et me sourit, les yeux me regardant par en-dessous. Elle me demande quelque chose.

Elle m’entraîne dans les graminées. Ma troupe suit, joyeuse et babillarde, à quelques pas derrière. Nous allons vers le centre de la doline. Là, les hautes herbes s’ouvrent sur une petite aire piétinée, au centre de laquelle bâille une minuscule grotte où je ne pourrais pénétrer qu’à quatre pattes. C’est du reste dans cette position que quelqu’un en sort : un chiot, beaucoup plus gros qu’un marcassin mais chiot quand même, qui vient d’abord lécher les babines de sa maman avant de nous offrir son plus bonhomme sourire. Puis un autre apparaît entre les racines d’un ronce ; il tient en sa gueule une patte de lapin. Je vois bientôt que de nombreux oreillards gisent çà et là, en morceaux épars mâchonnés cent fois.

Mes filles poussent à l’unisson un pur cri d’adoration tout en gorge et en trémolos, et se précipitent sur les deux grosses peluches, qu’elles couvrent de baisers. La mère, heureuse et fière, les laisse faire.

Je me mets à genoux. Les charognes des lapins sont bien vieilles, et bien sèches. Ici l’on ne mange pas tous les jours de la viande fraîche. L’automne, si haut dans le sud, est quand même austère. Cependant, les enfants ont un poil magnifique et ne semblent manquer de rien. Un peu d’eau peut-être ? J’en verse dans mon quart ; les museaux viennent s’y plonger.

Nous passons là des heures de cabrioles, de jeux et de ris, papouilles et chahutages, à partager des viandes et des croûtes de fromage. Nous lançons des pattes de lapin ; nous nous faisons lécher et relécher, mordiller, pincer, suçoter ; nous marchons dans toutes sortes de crottes embusquées.

En fin d’après-midi, je grimpe sur un chicot planté dans les buis à l’ouest de notre position. De là, je découvre comment fonctionne ce paysage. Voici, sur tout le cercle de l’horizon, un immense moutonnement d’arbres qui est le maquis. Rien ne le traverse, si ce n’est, invisible, le lacis des sentiers qu’empruntent les bêtes, et deux grosses failles d’anciens séismes. Au milieu de cette verdure, la doline fait un rond d’herbes jaunies sous le soleil, que gardent six chicots de vingt mètres de haut ; toute bruissante de millions d’insectes, elle chauffe au dernier soleil de septembre. En son centre, la petite grotte qui sert de terrier aux chiens colore l’herbe d’un vert plus frais. Quelques taches blanches batifolent à proximité. J’entends un des chiots qui jappe. Dans les lointains, des montagnes se déguisent en nuages ; des horizons s’étirent sous un ciel orangé. L’ombre de mon piton rocheux a rejoint le nid des chiens. On me regarde. Je regarde le monde.

Pour finir, nous sommes si bien parfumés au chien qu’à la nuit tombée, la bergerie dans laquelle nous dormons, et qui jusqu’alors avait fort dignement pué le suint de vieux mouton, se met à sentir le chenil, au grand désarroi des trois brebis qui y logent ce soir.
 

L’Université

Le hall du bâtiment principal possède le plus fameux trésor de toute nos colonies : un panneau de marbre gris pâle constellé de fossiles assez proches, dans la forme et la structure, des ammonites terriennes. Le panneau fait la largeur du hall et s’élève sur trois étages. Sa roche date de neuf-cent millions d’années. Six espèces y sont représentées, habitantes de mers chaudes et peu profondes. Dans leurs coquilles, les cloisons qui séparent les compartiments sont rehaussées de calcite blanche en cristaux minuscules. L’ensemble a été extrait au fuseau à plasma dans une carrière qui exploite ce marbre pour décorer l’intérieur des vaisseaux. La barge qui a transporté ce morceau a mis deux semaines pour faire le voyage depuis le gisement ; il lui a fallu franchir quatre vallées majeures, et le dernier jour elle a plané au milieu d’une tempête. Une fois la plaque posée sur son emplacement définitif, les robots l’ont polie pendant un mois entier, très lentement, tandis que les ouvriers construisaient le hall tout autour. Cette pièce unique symbolise l’immense respect que nous portons à la nature, et l’excellence de notre renommée, qui nous a permis de financer une telle folie grâce aux dons envoyés par la douzaine de colonies disposées, une tous les trente degrés de longitude, dans la bande tempérée de l’hémisphère sud de notre planète.

Mais cette opulence est justifiée, puisque c’est de nos études que dépend le confort alimentaire et médical des voyages interstellaires, ainsi que, supposons-nous, le futur de l’espèce entière. Notre réacteur génétique est à la base de cette gloire, et cela explique au moins pour moitié le fait que cinq armées se relaient en permanence autour de notre système pour le protéger – la seconde raison étant que c’est, inexplicablement, sur ce monde-ci qu’il naît le plus de mâles chez les mammifères d’origine terrienne : la proportion est de presque un pour vingt-quatre chez les chiens, pour atteindre un pour vingt chez les humains, et culminer à un pour seize chez les souris blanches.

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Quand je ne donne pas de cours, je travaille souvent au Centre de terraformation, bâtiment 4. C’est ici que s’étale, apparemment sans fin, ma corvée de paperasses et de courriers. Je gère les relations avec les écoles d’ingénieurs écosystèmes : échanges d’étudiants, doubles cursus, compatibilité des formations. C’est une pluie continuelle de cas particuliers et de litiges qui nous tombe sur la table, à moi et à mes « soutiers » ahanants dont je suis ici le tambour, le garde-chiourme, l’instructeur et le confesseur. Dix-huit secrétaires se trouvent sous ma responsabilité, tous mâles et en âge de procréer, ce qui fait que je dois en plus tenir le mauvais rôle de la duègne, qui surveille sa troupe afin qu’elle soit en ordre de marche et ne se disperse pas, aux heures de travail, dans des aventures avec les innombrables demoiselles du campus – les nuits de ces messieurs sont déjà bien remplies, et les petits yeux qu’ils arborent le matin semblent confirmer la rumeur qui veut que je sois l’entraîneur d’une troupe d’étalons, rumeur que je soupçonne le doyen d’entretenir.

Ce n’est pas forcément drôle. La rareté des hommes entraîne une régression des mœurs qui nous replonge dans les temps d’intolérance de l’ancienne Terre : car si le lesbianisme est, par la force des choses, consubstantiel à la pratique amoureuse de nos colonies, l’homosexualité masculine y est tenue comme une abomination digne du bûcher, et notre université n’échappe malheureusement pas à l’emprise épouvantable de cette répulsion. Très rares sont les esprits capables d’y résister, et nous notons, chaque année, plusieurs cas de suicides dont on peut envisager qu’ils sont dus au malheur d’être né “mauvais mâle”. Nulle loi ne saurait combattre de semblables haines, où la victime est accusée de trahison contre l’espèce. Raison pour laquelle le réacteur génétique est considéré, dans nos équipes, comme le dernier espoir de contenir et notre barbarie, et nos religions : soit nous réussissons à lui faire cracher ce qu’un dieu produirait, soit des prêtres le démoliront.

Et ceci a une conséquence sur notre sécurité : si l’imperium, dont parle Spinoza, est en définitive ce par quoi « la multitude que forment les individus règne sur les individus qui composent la multitude »– je cite ici maître Lordon Atterré, un penseur d’avant le temps d’envol –, alors notre ennemi est terrible, puisqu’il donne ses ordres à travers le cœur de chacun des habitants de notre monde, et des mondes alentours.

L’Université se trouve donc à la pointe de bien des combats. Aucune erreur ne lui sera pardonnée, et sa gloire doit constamment être entretenue, tous les jours par une ostentation digne des anciens tsars, et quelquefois par le coup de tonnerre d’une découverte dont les implications iront se ficher dans la chair de la civilisation.

Car, à la fin de tout, c’est la gloire qui seule est capable de, parfois, maintenir la haine à distance : en faisant rêver nos douze millions de colons, nous contenons ce que l’imperium pourrait leur dicter, et repoussons les menées expansionnistes des autres planètes en associant chaque humain de celle-ci à la défense de ce que nous poursuivons.

En somme, l’Université est le plus grand adversaire moral des douze colonies, mais aussi leur plus beau joyau, et le réceptacle de tous leurs espoirs. Condamnés à une régulière obligation de résultat née de la pression terrible à laquelle nous sommes soumis en tant que pionniers scientifiques agissant sous le regard impérieux, nous résistons tant bien que mal, et nos armées veillent dans le bouclier cométaire tandis que nous essayons de faire le silence pour chercher, dans le sous-sol de la Tour des vents, et trouver ce qui y chuchote depuis bien avant notre arrivée.
 

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À SUIVRE…

FIN

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D’origine musulmane

Helgi Thorsteinsson: Klippor och berg på Sydisland, march 2010. (CC BY 2.5 DK)

D’origine musulmane

Rennes. Ce jeudi 12 novembre à 18h30 au Café des Champs Libres, à l’occasion d’Un automne littéraire – le monde en soi, trois personnes furent invitées à venir donner leurs prescriptions en matière de lectures.

Parmi elles, Isabelle Appéré, bibliothécaire aux Champs Libres, nous parla du très dense roman d’Eiríkur Örn Norðdahl intitulé Illska. L’histoire débute avec la rencontre d’une Agnès et d’un Omar. Et voilà le problème terrible qui nous a bondi à la figure : Isabelle Appéré nous a dit, à propos de cet amoureux d’Agnès, qu’il était un « jeune homme d’origine musulmane ».

Petite remarque : quand on est catégorisé comme étant d’origine X, cela signifie qu’on a quitté X. Une personne d’origine égyptienne n’est, de toute évidence, plus en Égypte, sinon elle serait encore Égyptienne sans difficulté. Égyptienne d’identité. Ainsi donc, une personne d’origine musulmane doit être née en Musulmanie, pays mythique rempli de sable et de dromadaires, situé quelque part entre le jardin d’Éden, l’Atlantide, la source du Nil et le territoire des Amazones. Mais cette personne d’origine musulmane n’y vit plus, sinon elle serait encore Musulmane d’identité. Sans difficulté. Ainsi, les gens qui utilisent l’expression « d’origine musulmane » montrent qu’ils manipulent le sujet auquel elle est sensée se rapporter avec de très, très longues pincettes, si longues qu’ils en perdent de vue l’objet même de leur circonspection, et le décrivent par conséquent très mal. Car encore une fois, qu’est-ce qu’une personne d’origine musulmane ? Un Auvergnat à la mode de Brice Hortefeux, ou un musulman tout court qui, du coup, n’est pas d’origine ?

Précisons. Isabelle Appéré porte le même patronyme que celui de la maire de Rennes, Nathalie Appéré, socialiste. Que dirait Isabelle si je décrétais qu’elle est donc, de toute évidence, « d’origine socialiste » ?

Dans le silence qui suivrait mon affirmation se glisseraient bien des petits soupçons quant à la régularité avec laquelle la bibliothécaire aurait, par exemple, reçu ce poste. Et les démentis qu’elle ne manquerait pas de fournir n’enlèveraient jamais totalement la souillure du soupçon dont je l’aurais, avec mon « origine socialiste », sinueusement recouverte. Ne serait-elle pas en droit de crier à la calomnie ?

Le thème central du roman Illska est le fascisme, l’extrême-droite, la haine. Isabelle Appéré se fait ici, en toute tranquillité, le vecteur d’une idéologie terrible qui caractérise des gens par leur religion supposée, et en fait le marqueur de leur identité. Cette étoile jaune que distribuaient jadis les démons de l’extrême-droite européenne, elle la distribue tout placidement au premier quidam un peu basané qu’elle rencontre. Ici, c’est dans un livre. Voici encore un coup de binette donné dans le terrain que se propose de labourer le fascisme d’aujourd’hui : dans notre conscience ordinaire. C’est une honte, c’est crasseux, et cela nous est venu, par malheur, d’une bibliothécaire. C’est à se pendre tellement c’est désespérant. Nous sommes envahis. Le chiendent est dans nos têtes. « Quand nous nous taisons, nous hurlons. » Toute chose est-elle comme Hitler ?

Le lendemain, d’autres personnes, elles aussi décrétée « d’origine musulmane » alors qu’elles sont d’abord des tueurs lâches, se sont jetées sur des foules à Paris. C’est ici l’extrême-droite religieuse qui massacre, tout tranquillement, tout placidement, notre démocratie. Et l’extrême-droite politique, de Sarkozy à Le Pen, en sortira sanctifiée. Mais l’extrême-droite, quel que soit son drapeau, nous trouvera toujours dressés contre elle, sur tous les fronts, dans tous les fronts, même celui d’une bibliothécaire innocente qui a eu un mot malheureux. Car nous sommes de gauche, et nous ne lâchons pas notre humanité.


Eiríkur Örn Norðdahl : Illska. ISBN : 979-10-226-0165-8.
Traduction Éric Boury. 608 pages. 24€.
Éditions Métailié.

FIN

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