Transmission et rébellion

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« Tout texte est l’enfant de son contexte. » Le caractère péremptoire de cette proposition déplaît à Michel Le Bris : lors de la remise du Bâton d’Euclide, à Rennes le 28 mars 2015, il affirme qu’il existe de l’art qui jaillit indépendamment de tout. En effet, cette déclaration de filiation, en consacrant le contexte comme seul père possible d’une œuvre, ne saurait répondre au défi lancé, par exemple, par un trou de mémoire inopinément creusé dans une pièce d’Eugène Ionesco qui fut longtemps intitulée L’anglais sans peine. Certes, la méthode Assimil était à la base de cet ouvrage, mais les fatigues d’un cerveau eurent haute et noble part à la conception, puisque ce n’est que grâce à une erreur de l’acteur qui jouait le capitaine des pompiers que l’œuvre connut enfin toute sa puissance.

D’ordinaire, le pompier se dirige vers la sortie, s’arrête, et demande : « À propos, et la cantatrice très blonde ? » Ce à quoi il lui est répliqué une histoire de coiffure. Mais ce jour-là, à la répétition, tout fut différent. L’acteur se dirigeait vers la sortie. Il s’arrêta, et dit :

Le pompier :

À propos, et la cantatrice chauve ?

Madame Smith :

Elle se coiffe toujours de la même façon.

Ionesco, dans la salle, se dressa comme un diable et décréta que la pièce venait de trouver son titre.

Dans cette œuvre qui naît apparemment dans un contexte très déterminé, celui du théâtre de l’absurde, né lui-même, dit-on, de l’incréance en l’homme après la seconde guerre mondiale, le support stylistique et insensé des phrases imprimées dans une méthode Assimil pour apprendre l’anglais ne peut plus rien face à un simple phénomène : une blonde devenue chauve au hasard d’une répétition. Un tel accident devient immédiatement un trésor précieux. C’est de l’inattendu qui, souverain, parachève l’ouvrage et lui donne son grand souffle. La statue s’éveille.

L’absolue méfiance dans la communication par le dialogue, qui est à l’origine de ce genre de théâtre, reçoit ici un magistral coup de sabot : la réplique de Madame Smith. Car rien n’est moins absurde que cette réplique-là, et rien n’est plus malicieux. En outre, il n’y a rien d’absurde à imaginer une cantatrice chauve. La voici pourtant promue figure de proue.

Des contextes :

La domination du contexte dans l’œuvre est d’autant plus sujette à caution que peu de spectateurs, ou lecteurs, ou critiques, sont en mesure de s’accorder sur sa nature. Quelle personne peut en effet jurer qu’elle n’apporte pas en fait son propre contexte pour le coller à l’œuvre ? Dans ces conditions, quel est le contexte adéquat ? Y-a-t-il des contextes interdits ? Et même : est-il licite de ne pas vouloir coller de contexte du tout afin de laisser l’œuvre libre de chuchoter comme il plaira à qui il plaira ?

Dans un billet malicieux, Geoffroy de Lagasnerie utilise Pierre Bourdieu lui-même pour, par l’entremise d’une espèce de prise de judo, l’amener à parler contre sa propre opinion à propos de ce qu’il faut penser de Foucault quand il cause de Nietzsche. Lagasnerie conclut :

En d’autres termes, ce que Bourdieu appelle le contexte de l’usage foucaldien de Nietzsche n’est en réalité qu’un des contextes dans lequel il est légitime de réinscrire cet usage. On pourrait en effet écrire une toute autre histoire et donner un tout autre contexte – et donc une toute autre interprétation – au rapport de Foucault à Nietzsche. On pourrait par exemple relier l’usage foucaldien de l’auteur de Par delà le bien et le mal à l’ensemble des utilisations dont il a fait l’objet au sein de la pensée radicale – anarchistes, féministes, (avec André Gide, Georges Palante, Emma Goldman, John Henry Mackay, etc.) –, ce qui permettrait de voir en Nietzsche non pas celui qui a permis à Foucault de faire de la sociologie sans le dire, mais celui qui lui a servi, comme à Gide auparavant, de point d’ancrage à une critique et à une remise en causes des normes politiques, intellectuelles, philosophiques… Bref, il est possible de donner à l’usage foucaldien de Nietzsche plusieurs contextes, plusieurs histoires, et donc plusieurs sens.

G.d.L. Nous dit qu’il lui semble bien qu’il n’y a pas un contexte à une œuvre, mais qu’il y en a autant qu’il y a de façons d’interpréter celle-ci. On les apporte, et c’est l’auberge espagnole.

Prenons par exemple ceci :

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Échassier

Échassier
Comme vélocipède.
S’y gagner
C’est aussi s’y perdre.
Une balance
Peut s’ineptiser
Si son équilibre
Vient de l’échassier.

Échassier
Qui nous fait du patin,
Enchanté,
Il joue au cabotin.
Voici une danse
Lente sur un pied.
Drôle de cadence
Pour un échassier.

Culbuter
Si cela inspire.
Basculer
Du dit jusqu’au dire.
C’est l’abîme.
C’est un échassier.

C’est traduire
Un pied dans chaque langue.
C’est produire
Deux sentiers parallèles
À grandes enjambées
D’échassier.

Dans ce poème il y a deux voix, l’une ayant fait les strophes 1 et 3, l’autre les strophes 2 et 4. Je suis l’une de ces deux voix. J’affirme que nos interprétations de cette sculpture, qui sont tout à fait discernables, sont activées par des contextes qui nous sont propres, et qui ne sont pas celui dans lequel a opéré le sculpteur, si tant est qu’il ait opéré depuis un contexte : « C’est l’objet initial qui donne le déclic du détournement. Celui-ci s’opère, éventuellement à l’aide d’un croquis, par ajouts successifs en puisant dans le stock du ferrier accumulé depuis des dizaines d’années. Je travaille sans filet, mais avec tout l’attirail de la métallerie. Chaque pièce est un recyclage unique, festif et sans complexes, destiné à faire naître, pourquoi pas, un sourire… »

Il y a parfois du nonsense, il y a parfois du cadavre exquis dans ces assemblages, et parfois ils sont des allégories tout à fait réglementaires. Qui dira comment il faut les voir ? Qui définira leur norme ? Le sculpteur pense maintenant à leur faire émettre des odeurs.

Autonomie de l’œuvre :

G. de Lagasnerie : il est vain et orgueilleux de s’insurger « contre toutes les lectures, toutes les contextualisations ou toutes les appropriations qui diffèrent » des tiennes. Efforce-toi plutôt d’en saisir la fécondité.

Nous saisissons un peu mieux pourquoi Ernst Jünger a cru bon de déclarer, dans l’introduction à Jardins et routes, que l’œuvre d’art « possède un puissant pouvoir d’orientation. » En ce sens, il lui est loisible, en tant qu’objet unique et inattendu, de faire acte de rébellion.

Auguste Strindberg, à propos de Paul Gauguin, dans une préface à un catalogue, petit texte que Gauguin reproduit dans son livre Avant et après :

Non, Gauguin n’est pas formé de la côte de Chavannes, non plus de celles de Manet ni de Bastien Lepage !

Qu’est-il donc ? Il est Gauguin, le sauvage qui hait une civilisation gênante, quelque chose du Titan qui, jaloux du créateur, à ses moments perdus, fait sa petite création, l’enfant qui démonte ses joujoux pour en refaire d’autres, celui qui renie et qui brave, préférant voir rouge le ciel que bleu avec la foule.

[…]

On a reproché à un auteur moderne de ne pas dépeindre des êtres réels, mais de construire tout simplement lui-même ses personnages. Tout simplement !

Bon voyage, Maître : seulement, revenez-nous et revenez me trouver. J’aurai peut-être alors appris à mieux comprendre votre art, ce qui me permettra de faire une vraie préface pour un nouveau catalogue dans un nouvel hôtel Drouot, car je commence aussi à sentir un besoin immense de devenir sauvage et de créer un monde nouveau.

Voilà comment, parfois, se transmet l’envie de rébellion. Messieurs des académomies, n’allez pas me poser de votre “contexte” dans ce pétaradant paysage !

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Remise du Bâton d’Euclide 2015 : dans la salle, Yannis Kokkos, décorateur-scénographe, lui-même reçu euclidien en 2010, écoute Michel Le Bris.

FIN

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Désolé… lé lé

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FIN

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À Rennes

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Depuis quelques mois
Une grue du Japon
Se promène
À Rennes
Seule.

Elle hante les bords d’un bief de la rivière
Vilaine
Près d’un actif moulin à farine
Résidence bénie pour moineaux et pigeons
Paradis des chats, des souris et des petits mulots
Que chasse cet animal rare
En poste auprès d’une vieille bâtisse
Voisine
Dont la façade au ventre creux
Nous crie famine.

En amont il y a des hérons
En aval un martin-pêcheur
Zone de silence indolente
Que berce le ronronnement
De l’énorme machine du moulin
Avec son sale caractère
De vieille sorcière
Toujours un pet de travers
Mais qui est la mère de tant pain
De tant de pain, de tant de pain
Qu’il y en a toujours un peu de reste
Pour les canards et les fuligules
De ces bords d’un bief de la rivière
Vilaine
Où se tient fidèlement à poste
Cet emblème de la Chine
Honneur de Mandchourie
Oiseau du Hokkaidō.

Seule
À Rennes
Depuis quelques mois
Une grue du Japon
Se promène.

À protéger.

FIN

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Le Petit Journal entre à Mediapart

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Comment qualifie-t-on l’action de prendre une phrase, de lui rajouter le début de la phrase suivante, puis de faire semblant de former avec le tout une seule phrase ? Un collage ? Une manipulation ?

Le 15 mars, Perraud & Arfi écrivent dans Mediapart :

La phrase clef du politicien français gît au milieu de son texte : « Cela ne justifie pas qu’on l’assassine. Mais […]. »

Mais quoi ? Mais, trois points de suspension, point final. Tout l’art consiste à écrire quelque chose d’irréprochable, quitte à être inélégant, du moment que le lecteur tout seul lise exactement ce que le journaliste veut qu’il lise, et qu’il n’a pas écrit.

Car la citation est rigoureusement exacte : il y a effectivement un “Mais”, suivi d’autres mots, que termine un point final, fermez les guillemets.

Mais quand l’esprit lit cette phrase, la fameuse “phrase-clef” du politicien, comment chante sa petite voix intérieure ? Elle chante rigoureusement les mots qu’on lui donne à lire. « Cela ne justifie pas qu’on l’assassine. Mais […]. » Elle ne lit pas les petits points de suspension, qui indiquent la présence d’une suite à ce “Mais” solitaire. Elle lit : « Cela ne justifie pas qu’on l’assassine. Mais […]. » Voilà ce qu’aurait proféré Mélenchon !

Mais quoi ? Mais des tas d’horreurs ! Les exemples abondent de “Mais” introduisant à des abominations ; le tout est de suggérer au lecteur de convoquer lui-même ces fantômes, qui sauront bien lui donner la chorale : « Ce n’est pas que les Juifs soient tous des voleurs. Mais […]. » ou bien, autre fantôme, l’éternel « Je ne suis pas raciste. Mais […]. ». Le lecteur en aura l’esprit souillé, tandis que Patrice Arfi en sortira les braies nettes : « Ce n’est pas moi, je n’ai jamais écrit cela ! » pourra-t-il dire, tandis que Perraud protestera d’un offensé « Votre procédé est indigne ! ». Et la victime sera désignée coupable, avec pour circonstance accablante qu’elle aura brandi spontanément un point Godwin que personne ne lui réclamait.

Voilà ce qu’ont fabriqué Arfi & Perraud, ce 15 mars dans Mediapart, sous le couvert d’un « parti-pris » qui ne respecte même pas les règles du genre puisque loin de proposer une interprétation de phénomènes, le texte, tout simplement, oblige le lecteur à se mentir à lui-même en manipulant des indices falsifiés. Ceci est une fraude vieille comme le monde, et qui sent à plein nez son scolaire laborieux. Mais comment faire autrement quand, de Schopenhauer, on a épuisé les ressources les moins grossières ?

Pour mémoire, voici l’extrait complet du texte de Mélenchon, cible de nos deux journalistes. C’est à propos de Nemtsov :

Libéral fanatique, ce grand esprit avait été félicité à l’époque par Margaret Thatcher lors d’une visite en Russie. Vice-premier ministre chargé de l’économie en 1997-1998, sa gestion servile à l’égard des injonctions du FMI provoqua le crash russe. Ce fut la plus terrible humiliation de la nation russe depuis l’annexion de l’ancien glacis de l’est dans l’OTAN. Voilà le bilan de monsieur Nemtsov. Cela ne justifie pas qu’on l’assassine. Mais cela devrait nous épargner d’être invités à l’admirer comme le propose grotesquement Le Monde.

Vous sentez bien qu’il n’y a pas de quoi étriper un chat. C’est pourtant cet extrait que les deux compères ont décidé de mutiler pour en falsifier le sens induit, en le déclarant au passage “phrase clef” du politicien. C’est-à-dire qu’ils en ont fait le cœur de leur réquisitoire.

Utilisant le cadavre à leurs fins obscures, Arfi & Perraud déroulent à partir de là un tissus de prétentions explicatives dont aucune n’est argumentée. Litanie de termes péremptoires dans lesquels chacun puisera à sa guise pour alimenter sa chaudière antimélenchonnienne :

M. Mélenchon ne salue pas celui qui devait mourir, en vertu d’une approche fulminante : Boris Nemtsov était un fourrier du libéralisme soutenu par les Yankees, pleuré par la presse bourgeoise occidentale ; sa mort embarrasse en premier lieu Vladimir Poutine. S’émouvoir de son exécution, c’est donc désavantager Moscou en se faisant l’allié objectif de Washington. Voilà comment une vision fanatique, des œillères dogmatiques, des réflexes pavloviens, privent M. Mélenchon de toute morale, éthique et politique.

« M. Mélenchon ne salue pas… » Or, Mélenchon salue : Le malheureux a été assassiné Place Rouge devant le Kremlin, la veille de la manifestation à laquelle il avait appelé en compagnie d’une autre grande figure de l’opposition, le raciste et antisémite Alexey Navalny. Plus loin : Quel besoin d’en rajouter à ce point ? Ne suffit-il que cet homme ait été assassiné pour déplorer sa mort ? Mais comme Mélenchon ne se roule pas par terre, c’est un monstre poutinophile.

Arfi & Perraud auraient pu s’appuyer sur un autre point pour déployer leur indignation. Par exemple, Nemtsov était-il vraiment un « voyou politique ordinaire » ? Certains, comme Olivier Berruyer, pensent qu’il y aurait matière à nuancer : N’oublions pas par exemple que Nemtsov était un des rares à n’avoir pas fait fortune à son poste… écrit-il dans son billet du 5 mars.

Moi aussi je pourrais nuancer, en faisant remarquer qu’il circule des images de Nemtsov où il a tout du plus crasseux voyou. Que penser de cette photo, par exemple, où il tripote le téton d’une femme qui marche à son côté ? La pauvre s’incline pour essayer d’atténuer la gêne, ou la douleur, qu’elle ressent sous cette pince intrusive ; et nous la voyons, malgré tout, réussir à sourire servilement… tandis que le visage de Nemtsov n’exprime, lui, que l’innocence débraillée de celui qui ne croit faire qu’une petite blague de mâle dominant. Je ne mets pas de liens vers cette image, car elle est à vomir. Les curieux sauront bien la piocher.

Il est temps de conclure.

Il fut une époque où je ricanais aux turpitudes dévoilées par le Petit Journal de Canal+. Puis j’ai découvert leurs montages, leurs falsifications, leurs scoops tissés de mensonges, et je n’ai plus su que penser de ce sur quoi j’avais ri jadis.

Le procédé est ici le même, à ceci près qu’au lieu de générer du rire il déverse de la haine. La cible en étant, à travers son porte-parole, toute la gauche pas lâche, requalifiée en gauche “autoritaire” : « La gauche autoritaire se satisfait de toute tuerie. La gauche autoritaire laisse aux belles âmes le soin de s’émouvoir. La gauche autoritaire interprète le monde là où s’apitoient les idiots inutiles. » Voyez les mots : tuerie, idiots, inutiles. Ah mais l’on convoquerait bien Pol Pot, sans oublier la Corée du nord ! Nous suggérerait-on d’introduire, en arrière-plan de notre indignation montante, l’existence d’un possible désir d’eugénisme dans les sales âmes de cette gauche-là ? « Nous n’avons jamais écrit ceci ! » protesteront les deux complices qui, pour avoir tordu l’esprit de leurs lecteurs, mériteraient un blâme public de la part de qui les emploie. Le silence de Mediapart et la défense molle de Plenel qui se fend le 6 mars d’un simple tweet plaintif, donnent à penser que ce journal, que l’on croyait libre, digne de remplacer le Monde au podium des références, ne serait qu’un énième journal d’opinion. Comment, alors, persister à lui faire confiance ? Je n’ai pas envie de lire un Petit Journal ; je n’ai plus envie de lire Mediapart.

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Une brève histoire…

UNE BRÈVE HISTOIRE
DU PARTI SOCIALISTE FRANÇAIS
EN DIX-NEUF TABLEAUX (+1)

Je dédie ce billet à Gérard Filoche…
 

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C’est la glorieuse Section Française de l’Internationale Ouvrière.

Déclaration de principe de 1905, article I : « Le parti socialiste est un parti de classe qui a pour but de socialiser les moyens de production et d’échange, c’est-à-dire de transformer la société capitaliste en une société collectiviste ou communiste, et pour moyen l’organisation économique et politique du prolétariat. Par son but, par son idéal, par les moyens qu’il emploie, le parti socialiste, tout en poursuivant la réalisation des réformes immédiates revendiquées par la classe ouvrière, n’est pas un parti de réforme, mais un parti de lutte des classes et de révolution. »

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Déclaration de principe de 1969 : « L’utilisation des réformes implique que l’on ait conscience de leur valeur et de leurs limites. Le Parti socialiste sait toute la valeur des réformes qui ont déjà atténué la peine des hommes et, pour beaucoup d’entre eux, accru leurs capacités révolutionnaires. Mais il tient à mettre en garde les travailleurs : la transformation socialiste ne peut pas être le produit naturel et la somme de réformes corrigeant les effets du capitalisme. Il ne s’agit pas d’aménager un système, mais de lui en substituer un autre. »

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Allons bon, souple changement de paradigme ! Le PS en 1990 :
«  Parti de rassemblement, il met le réformisme au service de l’idéal révolutionnaire. »

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2008 : « plus personne en France, même pas Olivier Besancenot, ne propose de s’emparer du pouvoir par la violence des armes. Dans une démocratie avancée comme la France, la transformation sociale passe par la conviction, la conquête de la majorité et l’accumulation des réformes, non par la révolution. »

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Eh oui, les militants y agitent des drapeaux blancs…

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François Hollande à la City : « I am not dangerous. »

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Dérive blairiste. Criminalisation du syndicalisme résistant. Abandon de nombreuses promesses électorales, dont celle de renégocier les termes du Traité Européen (TSCG).

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Notre Dame des Landes c’est BIEN… Sirven c’est BIEN… Lyon-Turin c’est BIEN…

Corruption, triche, opacité, passe-droits… Les promesses sociales passent à la trappe. La Finance doit régner. Les instructions données à la commission du commerce de l’Europe pour négocier les termes du Traité transatlantique sont claires. « Il ne s’agit pas d’aménager un système […] mais de lui en substituer un autre » dicté par l’OMC. Les États doivent se soumettre.

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2013 : victoire de la Droite à Chypre.

Pierre Moscovici : «  Je salue les résultats de l’élection chypriote pour les négociations sur le programme d’assistance financière, dans l’intérêt de la zone euro.  »

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Jérôme Cahuzac, ministre des finances et fraudeur fiscal, se déclare social-libéral.

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Jean-Marie Le Guen, et neuf autres parlementaires socialistes, publient une tribune. On y lit : « Pour l’emploi, il faudra que François Hollande s’attaque à un ultime et redoutable tabou national : celui des rigidités d’un code du travail qui, de protecteur du salarié, est devenu un puissant répulsif de l’emploi. »

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Voilà, ça c’est dit.

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Méchants Grecs qui font pleurer les banques !

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« Et nous sommes tous Charlie ! »

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« Ça vous la coupe, hein ? »

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« Vous savez quoi ? La loi Macron, Syriza l’aurait votée… »

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« Ça va ? Pas trop affligés ? »

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« Parce que ce n’est pas fini… LOL ! »

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« Et surtout, tocardes tocards, votez bien dans le trou ! »

FIN
 

 
Soudain…

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C’est le moment de s’impliquer !

FIN

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Dans les figures de pierre

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Ce visage souriant qui nous regarde du haut des ombres, bien au-dessus de la dernière pointe de nos cheveux terreux, est-il du théâtre ou bien des dieux ? Fou, roi, quelle est sa puissance ? Pourquoi son élégance moqueuse m’inquiète-t-elle ? Il est détendu, il sait ce que nous ne savons pas. Fantôme, esprit, ils est trop au large de ce que nous sommes ; ses intentions ne sont pas saisissables !
 

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Celui-là pointe à ras du sol, et ne sourit plus. On a certainement voulu représenter qu’il voit plus que tout autre personnage puisque son troisième œil est ouvert. Mais voilà : lui me semble faible. Il regarde ce que je ne regarde pas, oui, il sait ce que je ne sais pas, oui encore, et il se prend très au sérieux mais il ne m’inquiète pas, non. Car il partage mon sort : il regarde de bas en haut.
 

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Gredins en cintres, fariboles à pigeons, crottés zozos vous êtes au zoo, et l’on vous prend en photo. Ce n’est pas tout à fait la gloire. En plus, vous êtes inaudibles : votre clameur de hooligans est fauchée par le vent. Mais qui donc insultez-vous ? Je ne me sens pas concerné.
 

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Ces enfants terribles font pleurer les grandes fontaines. Ils parlent d’un monde tellement disparu ; chaque goutte d’eau qui passe est comme une année filant sous leurs yeux si sérieux. Ils sont figés dans une splendeur fossile. Voilà les vrais fantômes. Entendez-vous leur musique ?
 

FIN

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François Bouché (1924-2005)

François Bouché : Les chevaux - Collection particulière (CC BY-SA 3.0)

François Bouché : Les chevaux – Collection particulière (CC BY-SA 3.0)

« La mort n’est pas une fin, je m’attends ailleurs, laisse-moi dormir ! » C’est la dernière lettre connue de celui qui, sur son lit d’agonie, se préparait à franchir la porte.

Puis il y avait eu le service, les discours ; et les survivants occupés à batailler avec ou contre des remontées de souvenirs. En premier lieu, les regrets, les choses qu’on aurait dû faire et qu’on n’a pas faites ; les bons moments trop vite avalés. Mais comment aurait-on su, puisqu’en vivant, on improvise à chaque pas ? Tout ceci, bien entendu, le défunt n’en avait cure. Il ouvrait présentement des mirettes larges comme des soucoupes.

Car se dressait devant lui une espèce de génie rouge aux yeux globuleux, avec des sourcils de démon japonais. Un chignon, et le visage féroce du type profondément outragé par le spectacle des petitesses humaines.

« QUELLE EST TA FLÈCHE ? hurla le phénomène…

— LA VOICI ! » rugit illico le candidat, qui tendit les bras et déversa sur l’affreux bonhomme un nuage de couleurs et de cris, une véritable bouillie qu’aucun mortel n’aurait pu analyser mais qui sembla être une réponse tout à fait recevable, car l’autre, tout de suite : « BRAVO ! » et d’une courbette : « Soyez le très bien venu… »

Du diable si j’y comprends quoi que ce soit. Mais le mort n’eut l’air surpris de rien. Tout guilleret, il salua poliment le génie au passage, et s’en fut déguster au large ses retrouvailles avec lui-même.

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C’était, en bord de mer, une plage bruissante d’écume avec, à peu de distance, une petite île qui tendait le cou au-dessus des vagues. Un soleil bas dorait la crête des rouleaux. Des ombres, un peu violettes, dansaient au pied des herbes semées dans la dune. En se retournant, le mort vit une prairie ; des rafales y galopaient, y creusaient des nids. On aurait dit des chevaux libres remplis d’allégresse. Au loin apparaissaient des collines, et de puissants nuages tout glorieux de lumière faisaient par là-dessus un barrage aux étoiles.

Il se creusa un nid dans le sable. Là, heureux et placide comme un oursin dans son trou, il regarda au ciel passer les nuages, prodigieux bestiaires. Des formes tentaculaires, qu’une bourrasque d’altitude ébouriffait, faisaient songer aux poulpes, aux étoiles de mer. Il vit, vaste dirigeable, dériver le roi des harengs, qui ondule à la surface des rêves des marins… Cela lui redonna l’envie de créer. De son vivant, il avait été un sculpteur fécond, parfois heureux, mais trop souvent frustré car la création, chez les mortels, est généralement douloureuse. Dans ces moments-là, il tournait et virait dans son atelier, allant jusqu’à se mordre le poing devant un désir qu’il ne pouvait attraper.

Les ébauches des projets en cours, les maquettes d’œuvres réussies qui l’épiaient du haut des étagères, n’avaient jamais réussi à le consoler. Car tout, absolument tout, est toujours remis en cause à chaque nouvel accouchement. Et d’abord : a-t-on toujours du talent ? Où est-il passé ? Suis-je condamné aujourd’hui encore à pelleter de la merde jusqu’à ce soir, jusqu’à la fin de la semaine, du mois, de l’année ? Tandis que la vie s’enfuit, et que rien de beau ne sort comme on voudrait…

Mais ici, au bord de la mer, il sentit se lever en lui la rouge aurore, la puissance du potier. Bientôt, elle fut déployée tout entière, en un désir vaste jusqu’au vertige. Elle était une fleur qui aurait eu la taille de millions de soleils. Puis il crut saisir qu’il était lui-même cette fleur. Dans ses mains, comme du sable, roulaient des mondes et leurs multitudes ; lui se baignait dans l’univers comme un âne béat se vautre dans la poussière du chemin. Il en avait des fourmillements aux bouts des doigts.

Alors, il se leva, ivre, et s’avança vers les vagues ; il plongea dans la mer tiède. Il fit le phoque, il fit des galipettes, il fit des bulles et des bruits de trompette. Il ébroua sa crinière de vieux lion argenté, et des milliers de perles étincelèrent en le nimbant. Il regarda ses mains toutes scintillantes et, à travers ses doigts écartés, crevassés par une vie de travail sur la glaise, il vit le paysage : la campagne, les collines, et la barrière des grands nuages au-dessus de laquelle on voyait sautiller les petites étoiles qui voulaient savoir, nom d’un père Noël, ce que c’était que ce dieu qui venait tout juste de naître.

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Il s’est enfoncé dans la campagne. Il a marché dans une savane ; à la fin de la journée, dans les rougeurs du couchant, au pied des collines, il a trouvé une bonne glaise, et un point d’eau que des bêtes piétinent, pour l’instant invisibles. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de traces, mais lui les voit, et c’est là toute la différence.

Car maintenant qu’il peut, sans retenue, il ne va pas se priver. Il écarte les mains, il prend une grosse brassée de terre collante qu’il serre contre sa poitrine, et puis il s’avance vers une pierre bien plate.

Des nuées de bêtes sortiront de ses flancs !

Il chante une histoire qu’il invente pour son premier animal : un grillon très courageux. Elle n’a l’air de rien cette histoire, juste quatre mots, mais attendez de le voir, son grillon…

Et le soleil s’endort sur cette bonne résolution.

FIN

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