Ma petite araignée de chapeau

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Elle est arrivée tandis que je traversais des broussailles sur l’île Besnard, à l’entrée du havre de Rothéneuf à l’est de Saint-Malo. C’était un des premiers jours de mai. Le printemps explosait dans la lande. Les buissons grouillaient de lézards, les feuilles affichaient ce vert innocent qui signe l’enfance, et il y avait des fleurs nouvelles partout. Dans le silence d’une tranchée creusée dans la végétation, j’avais ralenti. Une branche avait caressé mon couvre-chef. Presque immédiatement, une petite boule noire s’était mise à pendouiller au large de mon front : une minuscule araignée, dont le fil s’était collé au rebord avant de mon chapeau de brousse. J’avais tâtonné d’un doigt prudent vers l’endroit où s’agitait cette petite tache sombre, à peine une poussière, qui dansait sur le bleu violent du ciel. J’avais senti le fil, je l’avais secoué, la poussière avait disparu, j’avais poursuivi ma promenade sur la lande heureuse.

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Plus tard, accroupi sous un résineux devant l’étendue métallique de la baie de Rothéneuf accablée de soleil, mangeant un morceau de pizza tout en transpirant, j’avisai, en limite supérieure de mon champ de vision, une petite tache dansante (à peine une poussière) qui faisait du rappel à trois centimètres en-dessous du rebord avant du chapeau. La petite araignée.

J’avais enlevé mon couvre-chef, en avais tapoté le pourtour, secoué l’ensemble au-dessus d’un paquet d’algues en train de cuire à marée basse, et remis la chose sur ma tête, là où elle doit se tenir pour protéger mes pensées et faire mijoter mes imaginations. Ma bonne petite marmite noire à larges ailes, en pure peau de baliverne.

J’attaquais un bout de fromage quand l’araignée se remit à penduler, toujours au même endroit, visant un point entre mes deux sourcils. Pas énervé pour un sou, mais ne tenant pas à ramener en ville cet indigène animalcule que j’estimais peu adapté aux dangers multiples de la circulation en appartement, je tapai violemment mon chapeau sur une roche, dans l’espoir de faire valdinguer aux cent diables cette petite bête obstinée. Elle disparut. Je remis le machin.

La promenade se finissait. Je retournais à mon véhicule en suivant une piste dans le sable de la dune qui relie Besnard au Meinga quand, voulant prendre en photo une graminée qui faisait la fière, ayant posé le chapeau sur mon sac, j’avisai, dans un des petits trous d’aération qui percent cet objet, une chose minuscule et pleine de pattes, sagement recroquevillée dans l’embrasure de sa fenêtre lilliputienne : l’araignée. Je pris donc une brindille et chassai mon squatter de son logement. Il alla se réfugier dans la calotte, où je le poursuivis d’un doigt attentif. Finalement, il disparut.

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Vous devinez maintenant la suite, qui est toute écrite dans les cieux où jouent les dieux – et on aura beau y envoyer mille fusées remplies de prières bien senties, ce qui doit arriver arrivera. Reste donc à vous conter le détail de cette prise de possession chapelière.

Sur la double voie menant à Rennes, chapeau sur la tête, je vis se découper dans le ciel ma petite poussière extravagante, qui y faisait comme un hélicoptère miniature, dansant avec conviction et frénésie au gré des cahots de la route. Je ne dis rien.

Les jours suivants, prenant mon chapeau pour aller faire des courses ou une promenade au parc, je ne manquai jamais de constater que le trou d’aération bâbord-avant avait son passager, à l’aller comme au retour.

Un jour que je faisais du vélo le long du canal, ce passager multipattes tint à venir faire des acrobaties au-dessus de mon nez. Je continuai à pédaler.

En somme, j’avais une araignée personnelle, nichée au plus près de mon plafond intime, et cela influa sur mon personnage en me rendant plus circonspect dans mes mouvements de tête. Chez les commerçants, je fis attention à ne pas faire de gestes brusques, des fois que l’alpiniste en chutât de frayeur.

On me fit, du reste, quelques remarques. On voulut me débarrasser de l’importun. Je me surpris à grogner.

Le temps passa, jusqu’à hier matin où, envahi du désir d’aller respirer au fond des bois, je sautai dans la voiture avec l’idée de crapahuter en forêt de Rennes. Je mis des bottes pour la gadoue, emportai mon chapeau, vérifiai que l’araignée était à son poste, et filai. L’acrobate voulut absolument me faire des grimaces tandis que je roulais, ce qui me fit loucher et me déconcentra dans ma conduite. C’est mal. Cependant, je ne dis rien du tout, et en pensai encore moins.

Dans le sous-bois, observant comment les houx se prenaient pour des arbres, je constatai que je n’étais pas seul à observer. Plus tard, longeant une pâture où se prélassaient des vaches, je vis entre les cornes d’une de ces paresseuses osciller mon araignée, qui voulait à toute force être de tous mes souvenirs, sur toutes mes visions, sautillant partout comme une petite tache floue sur une vieille pellicule de cinéma.

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Enfin je sortis d’un grand boisé semé d’ancêtres, et entrai dans une ancienne coupe où de jeunes arbres prenaient le soleil. Il était bientôt midi. J’avisai un carré d’herbes en avant d’une crête plantée de chênes et de hêtres dont les couronnes bruissaient doucement dans le ciel alangui. En bas scintillait un étang. Je m’installai. Dans la combe en-dessous de moi planait un rapace, très bas. Longtemps je le regardai qui inspectait fourrés et plaques d’herbe, attentif à ne rien laisser passer. Mais il ne trouva rien.

Il fut remplacé une demie heure plus tard par un coucou, au vol de gros pigeon, qui s’en vint claironner ses deux notes au sommet d’un arbre mort. Longue queue, grandes ailes, corps massif. Il s’envola et disparut vers la forêt dense.

Des insectes passèrent. Des papillons, des fourmis. Puis un coureur à pied. Mon estomac me fit enfin remarquer l’heure. Je repartis vers la voiture.

Ce n’est qu’arrivé à Rennes que je me rendis compte que plus personne ne dansait devant mon nez quand je conduisais. Et plus personne ne logeait dans le petit trou d’aération du chapeau. Ce dernier était redevenu vide. La petite araignée des landes de l’île Besnard avait sauté dans l’herbe chaude de la pente au-dessus de l’Étang-neuf, là où j’avais tant paressé, y faisant la vache avachie. Je me sentis abandonné comme une maison sans occupants. Je n’avais plus mon araignée au plafond. Je le ressens comme une perte. La vie est moins joyeuse.

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FIN

FIN

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Loi scélérate

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Ce 5 mai 2015, le vote, par les députés, de la loi scélérate portant sur le renseignement pose comme jamais auparavant la question de l’efficacité de ces gens à représenter nos intérêts. Le parallèle avec les lois orwelliennes votées en hâte en 1893-1894, et dénoncées par les socialistes de l’époque, invite à confisquer d’urgence le pouvoir, à l’arracher aux griffes de tous ces parasites qui nous gouvernent. Pour cela, l’implication des citoyens est la première des conditions. Ce n’est pas gagné. Mais gageons que quelques coups de fouets à la grecque finiront bien par rendre le français moyen plus réceptif aux discours visant à sauver son pays et sa société. En attendant ce jour étrange, le PG rennais pousse son cri d’alerte et invite à se remuer.

COMMUNIQUÉ DE PRESSE

Le comité rennais du Parti de Gauche ne félicite pas les député-es François André, Nathalie Appéré, Marie-Anne Chapdelaine, Jean-René Marsac du Parti socialiste, Isabelle Le Callennec et Gilles Lurton de l’UMP, pour leur vote favorable au projet de loi sur le Renseignement.

Tous les professionnels du numérique, les juristes, les juges, les avocats, les défenseurs des droits de l’homme, les journalistes, des policiers s’effarent qu’on puisse imaginer une loi qui, si elle venait à être appliquée, ferait du roman 1984 de George Orwell une aimable maquette, un manuel d’instruction obsolète et naïf ; et malgré tout, vous votez cette loi.

Mais qui êtes-vous donc pour accorder aussi peu de considération à tous ces gens qui voient, qui indiquent le danger, et qui vous alertent depuis tant de mois ? Comment osez-vous ne pas tenir compte de leurs expertises diverses, et vous cacher derrière quelques amendements sans substance dont vous espérez qu’ils suffiront à vous disculper de l’accusation de mettre en place la suspicion pour tous ? Comment pouvez-vous mépriser à ce point le peuple de France, et en particulier tous ses activistes, ses lanceurs d’alerte, ses journalistes, ses entrepreneurs, ses avocats, ses étrangers ?

Ce que vous avez osé commettre ce 5 mai à l’Assemblée nationale est odieux, immoral, et confirme, pour nous militant-e-s du Parti de gauche, l’urgence que les citoyen-nes s’impliquent davantage en politique.

 


ANNEXE 1


À propos des “lois scélérates” de 1893-1894 :

Extrait du discours de Jaurès :

« Ou bien vous n’appliquerez votre loi que d’une manière molle et intermittente ; elle ne regardera que d’un regard distrait dans le fond même des consciences, et vous laisserez échapper, mêlés à l’immense flot quotidien des pensées, les paroles, les propos imperceptibles et obscurs d’où demain, selon vous, sortira le crime ; ou bien votre loi voudra, d’un regard aigu, continu, profond, surveiller constamment toutes les consciences, et alors, sous prétexte d’hygiène morale, vous aurez installé dans ce pays la plus étrange tyrannie qu’on ait jamais pu rêver ! Il suffira donc d’une simple parole, d’un simple cri, pour qu’immédiatement cette parole soit recueillie, pour qu’immédiatement ce cri aille éclater en dynamite ! »

Léon Blum, à propos de ces mêmes lois :

« Tout le monde avoue que de telles lois n’auraient jamais dû être nos lois, les lois d’une nation républicaine, d’une nation civilisée, d’une nation probe. Elles suent la tyrannie, la barbarie et le mensonge. Tout le monde le sait, tout le monde le reconnaît ; ceux qui l’ont votée l’avouaient eux-mêmes. Combien de temps vont-elles rester encore dans nos Codes ? »

« On sait à qui nous les devons. Je m’inquiète pas d’un Lasserre ou d’un Flandin sans importance. Ils ont déjà disparu. Mais les ministres qui les ont conçues, qui ont profité d’un moment d’horreur et d’affolement pour les imposer, qui ont fait subir jusqu’au bout à une Chambre obéissante leur menace sous condition ? J’ai dit leurs noms, je les répète : après Casimir Perier, avec le garde des sceaux Guérin, il y eut Dupuy, Hanotaux, Poincaré, Georges Leygues, Barthou et, le plus grand de tous, Félix Faure. Ajoutons-y M. Deschanel, qui seul de la majorité, intervint à deux reprises. Dans le débat, ne trouve-t-on pas tous les grands noms de la République néo-opportuniste ? »

 


ANNEXE 2


PJL Renseignement
Vote solennel de la loi scélérate du 5 mai 2015
explications de vote :

Extrait du discours d’André Chassaigne :

« Ces inquiétudes sont largement partagées. De la CNIL au conseil national du numérique, en passant par le président de la commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité – CNCIS –, Jean-Marie Delarue, du syndicat de la magistrature, à l’Ordre des avocats de Paris en passant par le juge antiterroriste Marc Trévidic, de La Quadrature du Net à Amnesty International : tous dénoncent une extension préoccupante de la surveillance. Jusqu’au commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe, qui s’émeut d’une “approche exclusivement sécuritaire”. »

« Malheureusement, l’examen du texte en séance n’a pas permis de lever ces inquiétudes. Très peu d’améliorations ont été apportées et tous nos amendements ont été rejetés tandis que les principales dispositions ont été maintenues. Ainsi, le texte prévoit-il toujours de renforcer l’arsenal des services de renseignement par une légalisation des pratiques illégales existantes, sans intensifier le contrôle de leurs activités – pose de balises GPS pour suivre des véhicules, intrusion dans des lieux privés, utilisation de matériel très sophistiqué comme les logiciels-espions et les IMSI-catchers. Il tend également à étendre le domaine du renseignement, qui dépasse largement le champ de la lutte contre le terrorisme. De nouveaux motifs d’action et une rédaction plus extensive des missions anciennes conduisent à un élargissement inquiétant du domaine d’intervention des services de renseignement. »

« Il organise, par ailleurs, une surveillance massive du trafic internet, analysé par un algorithme secret-défense. Il place le dispositif entre les mains de l’exécutif, évitant le contrôle par le juge judiciaire de mesures pourtant gravement attentatoires aux libertés individuelles. »

Le PRG Alain Tourret vote la loi et redéfinit la liberté :

Intellectuels et avocats, journalistes et actrices, toute notre élite vomit le renseignement ! Il suffit pour s’en convaincre de lire l’entretien donné par le bâtonnier de Paris, qui parle d’un mensonge d’État et d’un fourre-tout dans lequel domine l’arbitraire – excusez du peu, pour quelqu’un qui est tout de même encore l’un de mes confrères ! Les réserves de la commission nationale consultative des droits de l’homme sont paradoxalement soutenues par des personnalités provenant de l’extrême-droite, de l’extrême-gauche et même de l’extrême-centre ! Elles sont aussi appuyées par le Front national, trop heureux, telle une Vénus effarouchée, de jouer le défenseur des libertés après avoir essayé de se faire le chantre de la laïcité ! On croirait rêver, monsieur le Premier ministre, en entendant Mme Le Pen parler de texte liberticide ! »

« On peut certes écouter les positions divergentes ; on peut aussi et surtout reconnaître et accepter le fait que la République est menacée et que la sécurité est certainement la première des libertés. »

Et Valls de comparer Alain Tourret à Clémenceau…

FIN

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Minuit moins une

Dave Proffer : Great Lavra boat house – sept 2005. (CC BY 2.0)

« Honneur à ceux qui ne baissent pas les yeux devant leur destin »
(Clémenceau)

I

« Fais attention, la couverture ne tient plus. » Le muezzin ouvrit le coffre et en sortit un livre, un gros pavé de l’épaisseur d’un dictionnaire, qui commença, fort à propos, par s’échapper de sa couverture. Le mufti le rattrapa. « Je vois, dit-il. J’ai apporté une écharpe pour l’enrouler. »

C’était un coran splendide, une pure merveille. Reliés dans un véritable carton toilé de vert scarabée, les cahiers semblaient faits d’une matière naturelle ; peut-être bien du papier. Une édition ancienne, visiblement, bilingue arabe-anglais, du canon d’Al-Azhar.

« Et regarde, reprit le muezzin, les encres ne bavent pas !

― Remarquable, chuchota le mufti, qui caressait les pages. Remarquable…

― Eh bien voilà… Tu ne veux pas passer la nuit ici ?

― Et pourquoi tu ne deviens pas imam ? Comme ça le coran resterait ici…

― Parce que je ne sais lire ni l’arabe, ni l’anglais. Et personne en ville n’ose prendre la place du mort ; c’est assez compréhensible… »

L’ancien imam s’était fait descendre par les Frères. Depuis, personne n’avait eu envie de mourir en se portant volontaire. Un imam “correct” arriverait sous peu, désigné par les envahisseurs qui avaient leur propre coran, une version dite “de combat”, expurgée de toute traduction mollassonne, pure comme l’acier. Ce livre-ci, s’il restait dans la mosquée, serait brûlé.

« Et j’aurai des ennuis, ajouta le muezzin. Déjà que c’est moi qui chante…

― Comment ça ? Tu chantes vraiment ? Avec la voix et tout ?

― Cinq fois par jour, je monte là-haut (il désigna du doigt quelque chose au-dessus du plafond voûté) et j’appelle. Que les gens viennent ou pas, j’appelle. J’espère pouvoir continuer à le faire quand leur imam correct sera ici ; ce sera ma manière à moi de résister. » Là, il rêvait debout.

Il se mit à gueuler dans la cave : « Allāhu ākbar ! Allāhu ākbar ! Aaa !…

― D’accord ! D’accord ! Stop ! cria le mufti épouvanté. Dites donc, les oreilles vont lui tomber dans le cou, au “correct” ! et tu auras la paix, je le prédis… Bon, je dois m’en aller. Je te remercie d’avoir appelé… Tu as appelé où, au fait ?

― Casablanca. C’est le seul numéro que j’avais ! »

Le vieux mufti médita quelques secondes sur la vie moderne. Le muezzin, depuis une ville perdue au nord-est de l’Anatolie, avait contacté les services centraux de Casa au Maroc : quarante-cinq degrés de planète à traverser. Puis demi-tour : la demande avait été transmise à Beyrouth, encore quarante-cinq degrés. Des heures plus tard, Beyrouth avait contacté le muezzin sur son portable : « On vous envoie quelqu’un » et voilà, il était venu.

« Ce n’était pas difficile, dit le muezzin en regardant ses pieds, on a une station montante derrière la gare routière. Enfin… plus exactement : on avait… Elle a sauté il y a deux jours, boum ! avec le cybercafé. Terrible ! Le gérant est mort avec sa famille. De toute façon, plus personne n’y allait… Pas fous.

― Oui alors c’est terrible, mais c’est assez fréquent… Symptomatique, en somme. Ils se rapprochent. Bon, allez, je m’en vais. Je suis parti » décida le mufti, que ces horreurs rendaient pétochard. Ce livre lui brûlait les mains. Si jamais les Frères l’interceptaient et découvraient ce qu’il transportait, il était bon pour le fossé.

Il fourra le coran dans son sac à dos, bien emmailloté dans son écharpe, et partit à la recherche de ses chaussures. Il y avait un car pour Ankara qui partait à vingt-trois heures, arrivée seize heures plus tard à la gare du 19 Mai. Moins il restait ici, moins il risquait de se faire remarquer.

« Tu ne veux pas un petit café ?

― Non.

― Du thé alors ?

― Non.

― De l’eau !

― Non…

― Je te raccompagne aux cars !

― Surtout pas ! On ne s’est jamais vu, comprends-tu ? Où est la sortie ?

― Ici… Attend, j’ai des gâteaux. Je reviens de suite.

― Mais…

― Ne me refuse pas, patron. Deux secondes.

― Tu devrais apprendre à lire ! » cria le mufti aux fesses de l’autre. Ce type avait du cran. Dommage qu’il se cantonnât au rôle de muezzin. Il revenait déjà.

« Les gâteaux… Voilà, je suis content ; quelqu’un est venu, le livre est sauvé. Et puis, moi, apprendre à lire ? Non non non, c’est beaucoup trop tard.

― Merci. Maintenant, je fuis, je me fais ombre, personne ne me voit. Adieu !

― Merci !

― Merci ! »

II

Depuis cinquante ans, Dieu se retirait manifestement du monde, et avec fracas. La preuve en était donnée, pour qui avait des yeux, par tous ces corans qui ne trouvaient plus de lecteurs et que l’on rapatriait en zone calme, cependant que les envahisseurs gagnaient du terrain partout, avec leur saleté de bouquin expurgé, avec leurs bombes, leurs armes, leurs Frères, leurs infernaux drapeau noirs ou verts.

Depuis cinquante ans, la guerre faisait rage depuis l’Iran jusqu’au Maroc, depuis le Kazakhstan jusqu’en Autriche. On l’appelait la “guerre grise”. Les Russes, les Syriens, Israël, l’Iran, le Golfe, la Somalie, l’Égypte, l’Algérie, l’Ukraine, la Turquie, la Bulgarie. L’OTAN. Donc les USA. Et l’Europe, entraînée dans le tourbillon.

Des attentats, des villages rasés, une guerre civile continuelle à l’échelle de deux continents. Des avions qui s’écrasent, des trains qui sautent, des minarets qui s’envolent, des missiles qui tombent. Une pluie grise de cendres et d’acier pulvérisé, des averses de béton concassé.
Dieu se retire, et la nuit vient.

Dieu se retire. En l’espèce, des corans anciens, des vieilles bibles coptes, des rouleaux juifs, récupérés parfois in extremis par des sauveteurs en robe ou en soutane, voire en bleu de travail, tandis que le territoire des combats s’étendait, mâchonnant petit à petit le monde des humains.

Tout ces ouvrages finissaient sur le mont Athos, à la Grande Laure, dans le vaste Œkoumenicon de Saint-Athanase, dont le linteau d’entrée portait cet extrait de Jean, 17 : « Afin que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi » en trois langues : le russe, l’anglais, l’arabe, en plus du grec ancien.

Se tenait là un extraordinaire amas de chercheurs, intellectuels, religieux de toutes confessions, avec même des femmes, prêtresses d’Afrique ou d’Europe occidentale, qui avaient leur propre étage toutefois. Mais le réfectoire, les cafétérias et les salles de méditation étaient mixtes. Scandale ! Afin de sauvegarder la pureté de ses mœurs, la République de l’Athos – une sorte de théocratie en territoire grec – avait enkysté le vieux monastère, qu’un double mur de béton isolait désormais du reste de la péninsule, avec chiens, robots et crucifix conjuratoires de douze mètres de haut.

Le vieux mufti était crevé de fatigue, de tristesse, de faim, d’ennui ; chaque coran exfiltré avait été une défaite de l’esprit, et il en avait sauvé cent-douze. Combien de nuits exténuantes à être bringuebalé dans de mauvais cars, sur les routes de Cappadoce, du Liban, d’Irak ou de Jordanie ? À Ankara, il avait appris qu’il n’y aurait pas de trains pour Istanbul : la ligne était coupée. Il avait trouvé un camion qui transportait des sacs de ciment, plus douze cages de poulets et dix valises appartenant à deux passagers Azéris. Il fit le troisième, pour deux cents euros payables à l’arrivée à Florya-sud, devant l’ancien aéroport civil transformé en centre de transit pour l’Europe, un cube immense où grouillait jour et nuit une masse considérable d’humanité à la recherche d’un asile contre la folie.

Il passa huit heures à piétiner au milieu de la foule, dans les cris et les hurlements des vendeurs de nourriture qui faisaient comme une haie vociférante de bras tendus au bout desquels s’agitaient des billets, des sachets de plastique qui contenaient quelques glaçons barbotant dans un liquide trouble, des moitiés de citron, des figues. Le sol était jonché de papiers et de crottes étalées ; on clapotait dans le sang, l’urine et le vomi.

Tous les cent mètres, sur une estrade avec parasol, se tenait un soldat avec un chien de combat.

Les guichets se rapprochaient peu à peu, jusqu’au moment où le mufti put enfin souffler à l’ombre d’un auvent, pendant les trois minutes que dura sa fouille.
L’extraction du coran lui coûta encore cinquante euros de bakchich, le tarif habituel. La navette jusqu’à la frontière : dix euros ; le ticket de siège : cinq. Une ultime bouteille d’Évian pour ne pas tomber raide cuit pendant le trajet : trois, mais c’était une 50cl premium, qu’il s’empressa de vider avant l’embarquement, après quoi il ne sut quoi faire de l’emballage.

Trente-sept heures après avoir quitté le muezzin, il se présentait enfin au check-point de Feres, à la frontière entre la Grèce et la Turquie, entre l’Europe et l’Asie. Il avait dormi – très mal – six heures en tout et pour tout, et sa patience était à bout. Pour passer le temps, il se récitait des sourates entières, les yeux clos, le visage fermé et triste. On aurait dit un Christ à la descente de croix. Debout titubant dans une file, il avançait, traînant son sac à dos sur le goudron brûlant, immergé dans ce bruit de mer que font des milliers de gens las dans un hangar, qui attendent que des portes s’ouvrent, et se taisent.

Alors, au bout d’une éternité, les portes s’ouvrirent.

Tout de suite, le vacarme. Les huit files dans le hangar se mirent à pousser très fort tandis que montaient les cris, les supplications. Les chiens se mirent à aboyer, des soldats hurlèrent, les gens se pressèrent contre les barrières, les files se transformèrent en serpents ondulants dont la tête, écrasée contre le fond, s’étalait, hérissée de membres qui brandissaient des sacs, des valises, des bébés, et les visas, les précieux visas.

Tout au bout, au cœur même du boucan, se tenait un fonctionnaire immobile et serein, entouré de gros bras qui jouaient du tonfa sur les têtes des immigrants. À cet endroit, chaque file se scindait en deux : à droite, les recalés, qui filaient entre deux haies de flics habillés de noir et d’argent ; à gauche, ceux qui auraient le droit de montrer patte blanche. Ceux-là s’enfonçaient dans un tunnel ouvrant sur une immense place en béton.

Personne ne savait en vertu de quels critères on finissait à droite ou à gauche, avoir des papiers n’étant même pas utile à ce stade du tri. Une question de faciès, et d’âge aussi, semblait-il.

À l’extérieur, un village entier se collait aux barbelés : c’étaient des passeurs, qui, par des souterrains, des poubelles, des égouts, ramenaient leurs clients en amont du hangar, pour un nouvel essai. Ces choses-là étaient tolérées : après tout, l’on était encore, de ce côté-ci, en Turquie, où l’on sait être un peu humain, tandis qu’en Europe, de deux choses l’une : soit l’on est corruptible, soit on ne l’est pas du tout.

Quand vint son tour, le vieil homme jeta sa bouteille vide dans une poubelle, signe qu’il était civilisé ; il leva les bras en l’air pour la fouille corporelle sans qu’on eût à le lui demander, signe qu’il était un habitué ; il ne regarda jamais personne dans les yeux, qu’il tint fixés sur la poitrine du fonctionnaire, et surtout, il s’abstint de supplier ou de baragouiner des bobards. Le type du pré-filtrage était dans un bon moment, il laissa passer ce mufti si poli, lequel inclina la tête en remerciement et fila vers la douane, au bout du tunnel, tirant son sac.

Dehors, la clarté des projecteurs tirait des ombres triples au pied des gens ; le soleil se cachait derrière une couche de nuages ventrue et plissée, d’un violet d’ecchymose, et il bruinait. Sous un dais trônaient trois fonctionnaires de l’Immigration et deux douaniers : fouille des sacs, détection de métaux et d’explosifs, inspection minutieuse des papiers, du carnet sanitaire, des tampons ; recherche de drogue, interrogatoire en anglais. Le halètement des chiens faisait une basse rythmée au claquement des questions. Le mufti n’aimait pas ces bêtes, des rottweilers à l’haleine chaude qui voyaient en tout être de la viande sur pied, et n’obéissaient qu’aux robots.

Partout des soldats, dans ces treillis à motif béton qui étaient le signe distinctif de ce siècle où les armées combattent dans les espaces suburbains. Sur sa gauche, il vit un groupe de gens accroupis, entourés de flics, les mains sur la tête. Un sergent hurlait et gesticulait, marchant à grand pas devant les prisonniers, brandissant une photo porno format A3, où l’on voyait une Levantine se faire violer par des Aryens. Le message était assez clair. Les hommes, par terre, détournaient le regard avec un profond dégoût mêlé d’humiliation. Une haine brûlante roulait derrière les visages. « Voilà un des nombreux endroits où l’Europe forme les terroristes, murmura l’homme qui suivait le mufti. Ceux-là sont bons pour le camp ; et quand on les relâchera, ils seront des loups… C’est quand même des sacrés connards, ces cognes…

― Aha » répondit le vieillard, sans se mouiller. On ne sait jamais à qui…

À cet instant, le ciel fut déchiré par l’irruption de quatre chasseurs en formation, des Hueng kasakhs, reconnaissables à leurs deux réacteurs situés bas sous l’empennage. Ils virèrent au sud-ouest au-dessus de la vallée et disparurent dans un grondement volcanique qui roula longtemps parmi les montagnes. Puis il y eut, dans cette direction, des éclairs jaunes et bleus, stroboscopiques. Les chasseurs revinrent, passant au sud de Fares. Ils n’étaient plus que deux, qui lâchaient des artifices éblouissants dans leur sillage. Ils étaient suivis à deux secondes par de petites flèches grises. Tout ce joli monde disparut vers le golfe de Saros. Il n’y avait rien à comprendre.

La douane enfin franchie, le vieux mufti commença à respirer. Il s’avança vers le terminal des taxis, cherchant son portefeuille dans sa poche ventrale. Il y avait six files de voitures. Il se mit dans la queue pour Thessalonique. C’était la plus chargée, et pourtant ce n’était pas la plus bruyante ; une petite foule de braillards allait et refluait autour de l’accès à la file pour Plovdiv ; des soldats accoururent, préparant leurs matraques. Une espèce de géant blond roux à la barbe de pirate, venu d’une autre file, se mit en devoir de traverser celle-ci à grands coups de poings ; il hurlait plus fort que tout le monde, envoyait valser les importuns, bousillant des valises, éventrant des sacs. Derrière lui vint un cheval blanc, dont la peau, sur le flanc droit, pendait, laissant voir la chair sanguinolente. Le silence se fit sur son passage.

Cette apparition fut comme un grand mystère. Le vieux mufti, qui voyait partout des signes, et comprenait que Dieu, par le truchement du monde, lui chuchotait des choses, prit cette vision pour un avertissement ; il en conclut qu’il allait mourir.

Du reste, il le sentait venir depuis longtemps. Avec ça, son bagage était vite fait : trois lignes dans une liste, et encore, bien petites. Lui-même était remplaçable. Ceci lui conférait un inestimable sentiment de liberté. La seule chose qu’il devait finir absolument était d’apporter ce coran vert-scarabée à l’Œkoumenicon ; après quoi, il pourrait se laisser aller. Il en avait plus qu’assez. Regardant en lui-même, il se rendit compte que, depuis au moins deux semaines, il ne tenait plus que par la force de sa volonté, et celle-ci commençait à faillir.

III

Le taxi était un monospace Mercedes qui avait dû faire trois guerres  ; quatre places étaient prises, et le bagage débordait sur le toit comme une vilaine hernie. Le vieil homme s’insinua dans le cockpit après avoir marchandé un siège pour Iraklitsa. Après lui vint une grosse dame arménienne avec un ventilateur à piles. Tous deux passèrent le voyage à se sourire, à grignoter des raisins secs, et à s’envoyer des courants d’air dans le cou. C’était mignon tout plein. Il n’avait plus été aussi espiègle depuis sa petite enfance. Il mettait cette humeur fleurie sur le compte de sa fin prochaine. En somme, il s’éloignait, et se prenait au sérieux encore moins que d’habitude.

Arrivé au port, il apprit qu’il n’y aurait pas de bateau pour l’Athos avant le lendemain neuf heures. Il trouva un banc près de la jetée, mit le coran sous sa robe, le sac sous sa tête, et s’endormit jusqu’à trois heures du matin, heure à laquelle sa vessie le réveilla pour la première fois depuis Ankara. Lui qui pissait d’ordinaire six à huit fois par jour, il comprit qu’il était déshydraté. Après avoir arrosé un buisson, il voulut boire, mais tout était fermé, et il ne vit de fontaine nulle part. Il attendit le matin assis sur son banc, à voir dans la nuit défiler des sourates et des gens du passé.

Le bateau fut à quai à huit heures. Le mufti monta, prit un café-loukoum, acheta un paquet de cigarettes pour la première fois depuis quinze ans, en alluma une, manqua s’étouffer, et sentit son cœur s’emballer d’une manière qui l’effraya. Vite, il jeta la clope par dessus bord, comme si par ce geste la mort allait hésiter et attendre encore un peu. Le bateau, qui redémarrait son moteur juste à ce moment-là, éructa un affreux nuage de fumée noire dans l’air calme du petit matin, produisant un terrible bruit de ferraille qui tousse et crache ses boyaux, typique du ferry au réveil dans la Méditerranée orientale. Le vieux mufti écouta les efforts de la machine avec une compassion significative : quand les vieillards, de chair ou d’acier, s’engagent dans une nouvelle mission, c’est toute une affaire, d’abord, pour les mettre en branle. Des moines montèrent, noirs fantômes aux longues barbes, l’oreille collée à leur téléphone. En s’asseyant, l’un d’eux renversa un sac plein de crucifix qui se dispersèrent sous les sièges.

IV

« Cette vie n’est pas vraiment une plaine, songeait le mufti. Pourtant j’ai l’impression d’avoir couru tout du long… Il y a deux jours, j’avais vingt ans ! » Le chemin était raide. Le soleil tapait dur, la sueur giclait en cascades, les souvenirs remontaient à la surface en foules pressées.

Il avait débarqué vers midi à Nea Roda. L’Athanase, une petite navette fonctionnant au Diesel, était venu le chercher, et l’avait laissé au port du monastère. Il avait regardé en l’air, envisagé la pente et les murailles au loin dans le ciel, soupiré et soulevé le pied gauche pour le reposer un petit peu plus haut que le pied droit, lequel ne savait pas encore ce qui l’attendait. Une heure plus tard, brûlant de chaleur et près de tourner de l’œil, il s’affalait à l’accueil de l’hôtellerie, et n’arrivait plus même à bouger un bras.

Il resta là à refroidir pendant vingt bonnes minutes, puis un moine l’aida à monter les escaliers – monter encore – jusqu’à sa chambre dont la petite fenêtre irradiait de chaleur. Incapable de faire autre chose, il s’écroula tout habillé, dormit jusqu’au lendemain, ratant les offices, et se fit bouffer par les moustiques.

Le dernier matin de son existence, le vieux mufti, qui n’avait plus mangé correctement depuis Ankara, entreprit, au réfectoire, de faire du scandale. Il demanda trois fois du gruau et vida quatre verres de jus d’orange. On n’avait jamais vu ça. On ne le verrait plus. Ce matin, tout ce qu’il faisait serait unique.

Il descendit à la bibliothèque, qu’on avait déménagée dans la montagne, à vingt mètres sous le cloître, pour y conserver les trésors à l’abri des flammes et des attentats. Au troisième sous-sol, il franchit le sas du département de l’Islam, extirpa son coran, le démaillota, et le claqua d’un grand coup sur le comptoir de l’accueil, faisant sursauter le moine qui pianotait derrière.

« Turquie ! beugla-t-il. Refahiye, extraction d’un coran édité en… bougez pas, 1442 de l’Hégire, bilingue anglais-arabe, dos à refaire, couverture à recoller, quelques rousseurs, huit cent douze pages… Vous notez un peu, là ? Non… Qu’est-ce que c’est que ça ?

― C’est tout nouveau ! Vous remplissez cette fiche. Voici un feutre, et là-bas il y a un siège et même une table. À tout à l’heure. »

Le département de l’Islam, et avec lui, ceux de la Chrétienté Orientale et des Études Juives d’Europe Centrale, sans oublier les salles dédiées au monastère lui-même, occupaient quatre vastes niveaux dans la roche. En plus des espaces de lecture, il y avait, pour chaque département, une cafétéria, et une salle de méditation éclairée par une longue paroi-écran qui projetait une image de la mer prise depuis les toits. Lorsque le soir venait, la Méditerranée y devenait d’un bleu éteint, métallique. Les nuages s’embrasaient. Les chercheurs, les moines et les muftis qui passaient là-devant, ombres chinoises sur des fonds incendiés, s’arrêtaient pour contempler la beauté du monde en danger. Et le matin, c’était une splendeur grandiose.

Depuis cinquante ans, la Grande Laure recueillait les plus précieux documents des religions monothéistes, les escamotant sous le nez des armées, des milices, des factions de tout poil. Comme un grand organisme dans lequel le sang refluait vers le cœur, le réseau œcuménique du Livre récupérait les ouvrages les plus magnifiques, quitte à les voler dans les musées, d’ailleurs, quand le danger se faisait pressant. La nuit venait, sombre, qui verrait les extrémistes s’affronter, et tomber sur les modérés. Il convenait de ne pas bêtement s’offrir en pâture, et de retirer les billes qui pouvaient l’être.

Dans la mesure du possible, des copies de piètre qualité étaient laissées sur place, en de nombreux exemplaires, en échange des originaux.

Le cas de la mosquée de Refahiye, cependant, montrait qu’il n’en était pas toujours ainsi. Le mufti n’avait rien laissé derrière lui, puisque, de toute manière, les Frères apporteraient leur propre coran – leur sinistre coran de combat – lorsqu’ils investiraient la ville. Ceci arrivait de plus en plus souvent. Le mufti en avait terminé.

« Voilà. Et maintenant, je vous laisse, mon ami. Ah oui, je note le numéro de dossier… Sinon, savez-vous qui est ici, à cette heure ?

― Il y a un moine blanc dont je ne me rappelle plus le nom, il y a… voyons voir, le Père Bartholomée, et le recteur de la mosquée de Bethléem. Et aussi, la Mère Maria Venizelou… Mon Père ? Eh ! Oh ? Ça ne va pas ? »

Se faire appeler « mon Père » par un moine orthodoxe grec en charge de l’accueil au département de l’Islam n’était pas une chose courante. Il fallait vraiment venir ici pour entendre des trucs pareils. Ceci dit, le mufti ne se sentait pas d’humeur à relever le bon mot, il blêmissait à grande vitesse, tremblotait et commençait à baver. L’autre gicla de derrière son bureau, empoigna le frêle bonhomme comme on fait d’un polochon, et le convoya à grand pas jusqu’en salle de méditation où il l’allongea sur une banquette face à la mer, un coussin sous la tête. Alors seulement il bippa un infirmier, et partit chercher du monde en salle de lecture, dérapant dans les virages.

Il revint avec la Mère Maria et un missionnaire, dans une grande envolée de robes et de soutanes. Le vieux petit mufti fit signe à la Mère de s’approcher, et lui chuchota sa demande : dans la poche de poitrine, un mini-coran. Au signet, si elle pouvait lire le numéro indiqué… merci.
D’autres gens s’approchèrent. Le moine de l’accueil les fit s’écarter, pour que le vieil homme pût voir, sur la paroi, la mer et les nuages. Dans le silence, seulement dérangé par le grincement des semelles sur le parquet ciré, on entendit la voix claire qui récitait :

« Or, Nous lançons sur le Vain, d’un jet, le Vrai qui le meurtrit. Et le Vain s’étiole. »

« C’est tout ce que je vous souhaite », chuchota le mufti, puis il rendit l’âme. Maria Venizelou se signa et referma le livre.

FIN

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Transmission et rébellion

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« Tout texte est l’enfant de son contexte. » Le caractère péremptoire de cette proposition déplaît à Michel Le Bris : lors de la remise du Bâton d’Euclide, à Rennes le 28 mars 2015, il affirme qu’il existe de l’art qui jaillit indépendamment de tout. En effet, cette déclaration de filiation, en consacrant le contexte comme seul père possible d’une œuvre, ne saurait répondre au défi lancé, par exemple, par un trou de mémoire inopinément creusé dans une pièce d’Eugène Ionesco qui fut longtemps intitulée L’anglais sans peine. Certes, la méthode Assimil était à la base de cet ouvrage, mais les fatigues d’un cerveau eurent haute et noble part à la conception, puisque ce n’est que grâce à une erreur de l’acteur qui jouait le capitaine des pompiers que l’œuvre connut enfin toute sa puissance.

D’ordinaire, le pompier se dirige vers la sortie, s’arrête, et demande : « À propos, et la cantatrice très blonde ? » Ce à quoi il lui est répliqué une histoire de coiffure. Mais ce jour-là, à la répétition, tout fut différent. L’acteur se dirigeait vers la sortie. Il s’arrêta, et dit :

Le pompier :

À propos, et la cantatrice chauve ?

Madame Smith :

Elle se coiffe toujours de la même façon.

Ionesco, dans la salle, se dressa comme un diable et décréta que la pièce venait de trouver son titre.

Dans cette œuvre qui naît apparemment dans un contexte très déterminé, celui du théâtre de l’absurde, né lui-même, dit-on, de l’incréance en l’homme après la seconde guerre mondiale, le support stylistique et insensé des phrases imprimées dans une méthode Assimil pour apprendre l’anglais ne peut plus rien face à un simple phénomène : une blonde devenue chauve au hasard d’une répétition. Un tel accident devient immédiatement un trésor précieux. C’est de l’inattendu qui, souverain, parachève l’ouvrage et lui donne son grand souffle. La statue s’éveille.

L’absolue méfiance dans la communication par le dialogue, qui est à l’origine de ce genre de théâtre, reçoit ici un magistral coup de sabot : la réplique de Madame Smith. Car rien n’est moins absurde que cette réplique-là, et rien n’est plus malicieux. En outre, il n’y a rien d’absurde à imaginer une cantatrice chauve. La voici pourtant promue figure de proue.

Des contextes :

La domination du contexte dans l’œuvre est d’autant plus sujette à caution que peu de spectateurs, ou lecteurs, ou critiques, sont en mesure de s’accorder sur sa nature. Quelle personne peut en effet jurer qu’elle n’apporte pas en fait son propre contexte pour le coller à l’œuvre ? Dans ces conditions, quel est le contexte adéquat ? Y-a-t-il des contextes interdits ? Et même : est-il licite de ne pas vouloir coller de contexte du tout afin de laisser l’œuvre libre de chuchoter comme il plaira à qui il plaira ?

Dans un billet malicieux, Geoffroy de Lagasnerie utilise Pierre Bourdieu lui-même pour, par l’entremise d’une espèce de prise de judo, l’amener à parler contre sa propre opinion à propos de ce qu’il faut penser de Foucault quand il cause de Nietzsche. Lagasnerie conclut :

En d’autres termes, ce que Bourdieu appelle le contexte de l’usage foucaldien de Nietzsche n’est en réalité qu’un des contextes dans lequel il est légitime de réinscrire cet usage. On pourrait en effet écrire une toute autre histoire et donner un tout autre contexte – et donc une toute autre interprétation – au rapport de Foucault à Nietzsche. On pourrait par exemple relier l’usage foucaldien de l’auteur de Par delà le bien et le mal à l’ensemble des utilisations dont il a fait l’objet au sein de la pensée radicale – anarchistes, féministes, (avec André Gide, Georges Palante, Emma Goldman, John Henry Mackay, etc.) –, ce qui permettrait de voir en Nietzsche non pas celui qui a permis à Foucault de faire de la sociologie sans le dire, mais celui qui lui a servi, comme à Gide auparavant, de point d’ancrage à une critique et à une remise en causes des normes politiques, intellectuelles, philosophiques… Bref, il est possible de donner à l’usage foucaldien de Nietzsche plusieurs contextes, plusieurs histoires, et donc plusieurs sens.

G.d.L. Nous dit qu’il lui semble bien qu’il n’y a pas un contexte à une œuvre, mais qu’il y en a autant qu’il y a de façons d’interpréter celle-ci. On les apporte, et c’est l’auberge espagnole.

Prenons par exemple ceci :

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Échassier

Échassier
Comme vélocipède.
S’y gagner
C’est aussi s’y perdre.
Une balance
Peut s’ineptiser
Si son équilibre
Vient de l’échassier.

Échassier
Qui nous fait du patin,
Enchanté,
Il joue au cabotin.
Voici une danse
Lente sur un pied.
Drôle de cadence
Pour un échassier.

Culbuter
Si cela inspire.
Basculer
Du dit jusqu’au dire.
C’est l’abîme.
C’est un échassier.

C’est traduire
Un pied dans chaque langue.
C’est produire
Deux sentiers parallèles
À grandes enjambées
D’échassier.

Dans ce poème il y a deux voix, l’une ayant fait les strophes 1 et 3, l’autre les strophes 2 et 4. Je suis l’une de ces deux voix. J’affirme que nos interprétations de cette sculpture, qui sont tout à fait discernables, sont activées par des contextes qui nous sont propres, et qui ne sont pas celui dans lequel a opéré le sculpteur, si tant est qu’il ait opéré depuis un contexte : « C’est l’objet initial qui donne le déclic du détournement. Celui-ci s’opère, éventuellement à l’aide d’un croquis, par ajouts successifs en puisant dans le stock du ferrier accumulé depuis des dizaines d’années. Je travaille sans filet, mais avec tout l’attirail de la métallerie. Chaque pièce est un recyclage unique, festif et sans complexes, destiné à faire naître, pourquoi pas, un sourire… »

Il y a parfois du nonsense, il y a parfois du cadavre exquis dans ces assemblages, et parfois ils sont des allégories tout à fait réglementaires. Qui dira comment il faut les voir ? Qui définira leur norme ? Le sculpteur pense maintenant à leur faire émettre des odeurs.

Autonomie de l’œuvre :

G. de Lagasnerie : il est vain et orgueilleux de s’insurger « contre toutes les lectures, toutes les contextualisations ou toutes les appropriations qui diffèrent » des tiennes. Efforce-toi plutôt d’en saisir la fécondité.

Nous saisissons un peu mieux pourquoi Ernst Jünger a cru bon de déclarer, dans l’introduction à Jardins et routes, que l’œuvre d’art « possède un puissant pouvoir d’orientation. » En ce sens, il lui est loisible, en tant qu’objet unique et inattendu, de faire acte de rébellion.

Auguste Strindberg, à propos de Paul Gauguin, dans une préface à un catalogue, petit texte que Gauguin reproduit dans son livre Avant et après :

Non, Gauguin n’est pas formé de la côte de Chavannes, non plus de celles de Manet ni de Bastien Lepage !

Qu’est-il donc ? Il est Gauguin, le sauvage qui hait une civilisation gênante, quelque chose du Titan qui, jaloux du créateur, à ses moments perdus, fait sa petite création, l’enfant qui démonte ses joujoux pour en refaire d’autres, celui qui renie et qui brave, préférant voir rouge le ciel que bleu avec la foule.

[…]

On a reproché à un auteur moderne de ne pas dépeindre des êtres réels, mais de construire tout simplement lui-même ses personnages. Tout simplement !

Bon voyage, Maître : seulement, revenez-nous et revenez me trouver. J’aurai peut-être alors appris à mieux comprendre votre art, ce qui me permettra de faire une vraie préface pour un nouveau catalogue dans un nouvel hôtel Drouot, car je commence aussi à sentir un besoin immense de devenir sauvage et de créer un monde nouveau.

Voilà comment, parfois, se transmet l’envie de rébellion. Messieurs des académomies, n’allez pas me poser de votre “contexte” dans ce pétaradant paysage !

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Remise du Bâton d’Euclide 2015 : dans la salle, Yannis Kokkos, décorateur-scénographe, lui-même reçu euclidien en 2010, écoute Michel Le Bris.

FIN

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Désolé… lé lé

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FIN

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À Rennes

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Depuis quelques mois
Une grue du Japon
Se promène
À Rennes
Seule.

Elle hante les bords d’un bief de la rivière
Vilaine
Près d’un actif moulin à farine
Résidence bénie pour moineaux et pigeons
Paradis des chats, des souris et des petits mulots
Que chasse cet animal rare
En poste auprès d’une vieille bâtisse
Voisine
Dont la façade au ventre creux
Nous crie famine.

En amont il y a des hérons
En aval un martin-pêcheur
Zone de silence indolente
Que berce le ronronnement
De l’énorme machine du moulin
Avec son sale caractère
De vieille sorcière
Toujours un pet de travers
Mais qui est la mère de tant pain
De tant de pain, de tant de pain
Qu’il y en a toujours un peu de reste
Pour les canards et les fuligules
De ces bords d’un bief de la rivière
Vilaine
Où se tient fidèlement à poste
Cet emblème de la Chine
Honneur de Mandchourie
Oiseau du Hokkaidō.

Seule
À Rennes
Depuis quelques mois
Une grue du Japon
Se promène.

À protéger.

FIN

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Le Petit Journal entre à Mediapart

2015_03_08

 

Comment qualifie-t-on l’action de prendre une phrase, de lui rajouter le début de la phrase suivante, puis de faire semblant de former avec le tout une seule phrase ? Un collage ? Une manipulation ?

Le 15 mars, Perraud & Arfi écrivent dans Mediapart :

La phrase clef du politicien français gît au milieu de son texte : « Cela ne justifie pas qu’on l’assassine. Mais […]. »

Mais quoi ? Mais, trois points de suspension, point final. Tout l’art consiste à écrire quelque chose d’irréprochable, quitte à être inélégant, du moment que le lecteur tout seul lise exactement ce que le journaliste veut qu’il lise, et qu’il n’a pas écrit.

Car la citation est rigoureusement exacte : il y a effectivement un “Mais”, suivi d’autres mots, que termine un point final, fermez les guillemets.

Mais quand l’esprit lit cette phrase, la fameuse “phrase-clef” du politicien, comment chante sa petite voix intérieure ? Elle chante rigoureusement les mots qu’on lui donne à lire. « Cela ne justifie pas qu’on l’assassine. Mais […]. » Elle ne lit pas les petits points de suspension, qui indiquent la présence d’une suite à ce “Mais” solitaire. Elle lit : « Cela ne justifie pas qu’on l’assassine. Mais […]. » Voilà ce qu’aurait proféré Mélenchon !

Mais quoi ? Mais des tas d’horreurs ! Les exemples abondent de “Mais” introduisant à des abominations ; le tout est de suggérer au lecteur de convoquer lui-même ces fantômes, qui sauront bien lui donner la chorale : « Ce n’est pas que les Juifs soient tous des voleurs. Mais […]. » ou bien, autre fantôme, l’éternel « Je ne suis pas raciste. Mais […]. ». Le lecteur en aura l’esprit souillé, tandis que Patrice Arfi en sortira les braies nettes : « Ce n’est pas moi, je n’ai jamais écrit cela ! » pourra-t-il dire, tandis que Perraud protestera d’un offensé « Votre procédé est indigne ! ». Et la victime sera désignée coupable, avec pour circonstance accablante qu’elle aura brandi spontanément un point Godwin que personne ne lui réclamait.

Voilà ce qu’ont fabriqué Arfi & Perraud, ce 15 mars dans Mediapart, sous le couvert d’un « parti-pris » qui ne respecte même pas les règles du genre puisque loin de proposer une interprétation de phénomènes, le texte, tout simplement, oblige le lecteur à se mentir à lui-même en manipulant des indices falsifiés. Ceci est une fraude vieille comme le monde, et qui sent à plein nez son scolaire laborieux. Mais comment faire autrement quand, de Schopenhauer, on a épuisé les ressources les moins grossières ?

Pour mémoire, voici l’extrait complet du texte de Mélenchon, cible de nos deux journalistes. C’est à propos de Nemtsov :

Libéral fanatique, ce grand esprit avait été félicité à l’époque par Margaret Thatcher lors d’une visite en Russie. Vice-premier ministre chargé de l’économie en 1997-1998, sa gestion servile à l’égard des injonctions du FMI provoqua le crash russe. Ce fut la plus terrible humiliation de la nation russe depuis l’annexion de l’ancien glacis de l’est dans l’OTAN. Voilà le bilan de monsieur Nemtsov. Cela ne justifie pas qu’on l’assassine. Mais cela devrait nous épargner d’être invités à l’admirer comme le propose grotesquement Le Monde.

Vous sentez bien qu’il n’y a pas de quoi étriper un chat. C’est pourtant cet extrait que les deux compères ont décidé de mutiler pour en falsifier le sens induit, en le déclarant au passage “phrase clef” du politicien. C’est-à-dire qu’ils en ont fait le cœur de leur réquisitoire.

Utilisant le cadavre à leurs fins obscures, Arfi & Perraud déroulent à partir de là un tissus de prétentions explicatives dont aucune n’est argumentée. Litanie de termes péremptoires dans lesquels chacun puisera à sa guise pour alimenter sa chaudière antimélenchonnienne :

M. Mélenchon ne salue pas celui qui devait mourir, en vertu d’une approche fulminante : Boris Nemtsov était un fourrier du libéralisme soutenu par les Yankees, pleuré par la presse bourgeoise occidentale ; sa mort embarrasse en premier lieu Vladimir Poutine. S’émouvoir de son exécution, c’est donc désavantager Moscou en se faisant l’allié objectif de Washington. Voilà comment une vision fanatique, des œillères dogmatiques, des réflexes pavloviens, privent M. Mélenchon de toute morale, éthique et politique.

« M. Mélenchon ne salue pas… » Or, Mélenchon salue : Le malheureux a été assassiné Place Rouge devant le Kremlin, la veille de la manifestation à laquelle il avait appelé en compagnie d’une autre grande figure de l’opposition, le raciste et antisémite Alexey Navalny. Plus loin : Quel besoin d’en rajouter à ce point ? Ne suffit-il que cet homme ait été assassiné pour déplorer sa mort ? Mais comme Mélenchon ne se roule pas par terre, c’est un monstre poutinophile.

Arfi & Perraud auraient pu s’appuyer sur un autre point pour déployer leur indignation. Par exemple, Nemtsov était-il vraiment un « voyou politique ordinaire » ? Certains, comme Olivier Berruyer, pensent qu’il y aurait matière à nuancer : N’oublions pas par exemple que Nemtsov était un des rares à n’avoir pas fait fortune à son poste… écrit-il dans son billet du 5 mars.

Moi aussi je pourrais nuancer, en faisant remarquer qu’il circule des images de Nemtsov où il a tout du plus crasseux voyou. Que penser de cette photo, par exemple, où il tripote le téton d’une femme qui marche à son côté ? La pauvre s’incline pour essayer d’atténuer la gêne, ou la douleur, qu’elle ressent sous cette pince intrusive ; et nous la voyons, malgré tout, réussir à sourire servilement… tandis que le visage de Nemtsov n’exprime, lui, que l’innocence débraillée de celui qui ne croit faire qu’une petite blague de mâle dominant. Je ne mets pas de liens vers cette image, car elle est à vomir. Les curieux sauront bien la piocher.

Il est temps de conclure.

Il fut une époque où je ricanais aux turpitudes dévoilées par le Petit Journal de Canal+. Puis j’ai découvert leurs montages, leurs falsifications, leurs scoops tissés de mensonges, et je n’ai plus su que penser de ce sur quoi j’avais ri jadis.

Le procédé est ici le même, à ceci près qu’au lieu de générer du rire il déverse de la haine. La cible en étant, à travers son porte-parole, toute la gauche pas lâche, requalifiée en gauche “autoritaire” : « La gauche autoritaire se satisfait de toute tuerie. La gauche autoritaire laisse aux belles âmes le soin de s’émouvoir. La gauche autoritaire interprète le monde là où s’apitoient les idiots inutiles. » Voyez les mots : tuerie, idiots, inutiles. Ah mais l’on convoquerait bien Pol Pot, sans oublier la Corée du nord ! Nous suggérerait-on d’introduire, en arrière-plan de notre indignation montante, l’existence d’un possible désir d’eugénisme dans les sales âmes de cette gauche-là ? « Nous n’avons jamais écrit ceci ! » protesteront les deux complices qui, pour avoir tordu l’esprit de leurs lecteurs, mériteraient un blâme public de la part de qui les emploie. Le silence de Mediapart et la défense molle de Plenel qui se fend le 6 mars d’un simple tweet plaintif, donnent à penser que ce journal, que l’on croyait libre, digne de remplacer le Monde au podium des références, ne serait qu’un énième journal d’opinion. Comment, alors, persister à lui faire confiance ? Je n’ai pas envie de lire un Petit Journal ; je n’ai plus envie de lire Mediapart.

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