[Tag] Ma bibliothèque

Une bibliothèque expose aussi sa grosse frime : salon fin fourré à la Pléiade.

Quand ce petit ballon m’est arivé entre les mains, j’ai tout de suite cherché à savoir de quelle nature était le jardin voisin d’où il provenait, et quelles étaient les lointaines origines de cette pratique. Il s’avère que c’est Lecteurencolère qui m’a refilé le saint biniou, en me disant en substance qu’il attendait maintenant de moi un comportement digne et même exemplaire. C’est-à-dire joyeusement coopératif. Youpi. Par ailleurs, après quelques fouilles archéologiques, j’ai découvert chez l’érudit Sediter un petit texte explicatif que je vous laisse déguster si vous ne le connaissez pas encore, où l’auteur fait état d’une rumeur attribuant la paternité de cette variante du jeu de la patate chaude à l’incontournable Platon. Cette baballe nous viendrait donc de la Grèce. Vive les Grecs.

Pour les braves innocents qui passeraient par ici sans savoir de quoi il retourne, tout d’abord laissez-moi vous féliciter, car il se peut que vous échappiez au déshabillage qu’impose ce [Tag] ; pour cela, il suffit de n’avoir ni compte Twitter ni confrères et consœurs en littérature. Ensuite, voici le topo : ce sont six questions portant sur votre, ta, ma, notre bibliothèque personnelle ou familiale, ses pratiques et ses usages. Il faut répondre à ces questions, signaler à la compagnie qu’on a bien répondu tout comme il faut, donner le lien, et refiler le petit objet à trois autres camarades twitteurs écrivant des trucs dits littéraires. Et je commence.

Que contient votre (vos) bibliothèque(s) (BD, romans, essais, documentaires, jeunesse, policiers, guide de voyages, livres d’art… etc) ?

Les livres, vous le savez bien, sont des fenêtres extraordinaires qui ouvrent sur tous les univers possibles, mais aussi ce sont des portes. Ma bibliothèque est donc disposée à nous conduire jusqu’auprès du monde entier tel que se le racontent les humains, et contient par conséquent des choses pas du tout livresques, mais qui font signe tout aussi bien qu’un bouquin : des statuettes, des pierres et des coquillages, des tableaux, du cinéma, de la musique, des masques. Quelques outils aussi.

Pour ce qui concerne les livres, il y a de tout : manga, bande dessinée, guides, dictionnaires, tutoriaux, essais, romans, mémoires, livres d’art et d’aventures, de nature et de guerre, de fer et de terre, de gravures et de petits pots, contes illustrés, vieilles sorcières, revues anciennes et nouvelles de biologie, diplomatie, politique… Beaucoup de choses sont enfermées dans des coffres ; quand on en ouvre un, c’est une clameur.

Vos livres sont-ils classés d’une façon particulière ?

Il y a au moins trois façons qui cohabitent. En fait, c’est la bibliothèque elle-même qui se classe, par un jeu de nécessités auxquelles je me plie sans faire un seul instant mon petit dictateur. Il se peut, par exemple, que certains secteurs soient ordonnés dans un souci esthétique, parce que beaucoup de livres méritent d’être mis en beauté. Alors je fabrique un joli tableau. Il se peut aussi que, au cours de mes travaux, je constate qu’il faudrait tout de même ranger dans une même cellule un ensemble d’ouvrages traitant d’un sujet particulier – c’est ainsi que j’ai tout un secteur réservé à l’Islam, et un autre au Christianisme, mais aussi un à Jünger etc. ; enfin, il y a des livres qui ont besoin de la plus profonde paix : ils sont vieux, leurs couleurs sont fragiles, le chat ne doit pas les piétiner, et les ors de leurs dos ne sont jamais aussi beaux que lorsqu’ils luisent dans le noir, au milieu du silence. De toute façon, ce qu’ils mururent exige la grande ombre.

Il y a quelques temps, j’avais développé plus au long quelques idées au sujet du rangement des bibliothèques ; pour celles et ceux qui veulent savoir ce que c’est qu’une bibliothèque à structure publique et à usage privé, le blabla est par ici : Comment rangez-vous votre bibliothèque ?

Tous les livres de votre (vos) bibliothèque(s) vous appartiennent-ils (conjoint, enfants, prêts…) ?

Mes bibliothèques contiennent essentiellement des livres pour moi, mais aussi appartenant à d’autres personnes de la cellule familiale. Les enfants disposent en outre de leurs propres bibliothèques, dans lesquelles je ne pénètre qu’en tant qu’usager, tandis qu’ils déposent dans mes rayonnages beaucoup de petites choses, et quelques grandes, comme, à mon avis, les premiers tomes de Harry Potter. Quant aux livres qui ne nous appartiennent pas, ils sont en général déposés sur des meubles, et jamais, au grand jamais collés dans un linéaire mural où ils pourraient se perdre au milieu des nôtres.

Avez-vous lu tous les livres qui sont dans votre (vos) bibliothèque(s) ?

La plupart ont été lus plusieurs fois, oui. Les intervalles, je m’en rends compte à cet instant, varient peu : aussi bien Voltaire que Lu Xun me revoient tous les cinq ans, par exemple. Cervantès, Montesquieu, Jünger, Seddik : quatre ans. Ceci représente quatre-vingts pour cent de mes relectures. Le reste s’étire plutôt sur une décennie. Enfin, quelques ouvrages sont lus moins de trois fois. Je les conserve alors plus par reconnaissance que par intérêt brut ; mais aussi, lors de certaines années sans espoir, ils ont la vertu de savoir panser. D’une manière générale, un livre n’est appelé à rester chez moi qu’après une période d’essai de deux ans. Innombrables sont les ouvrages qui giclent, certains au bout de vingt secondes : au Diable les merdasses, même couronnées d’un prix, même rares ; si elles sont ennuyeuses, elles passeront par la fenêtre.

Avez-vous des auteurs préférés ?

Des auteurs que j’admire, oui ; ce sont de bons amis. Mais tous n’ont droit à mon affection que grâce à quelques-uns de leurs titres. Nulle œuvre n’est entièrement irrésistible.

Prenons le cas de Tolstoï, par exemple. Je ne pense pas lire une troisième fois La guerre et la paix, mais son Anna Karénine nous rassemble, ma compagne et moi, dans une chaude communion assez régulièrement.

Et Dominique Vivant Denon ! Dominique Vivant Denon ! Oh peste de Dieu quel salopard de géant ! Je ne mets rien au-dessus de Point de lendemain, ce qui répondra à la question suivante. Même Venin, de Saneh Sangsuk, me fait moins vibrer. Peut-être Construire un feu, de Jack London, pourrait disputer à la merveilleuse petite nocturne de l’ami Denon cette première place haut dans mon cœur… Oui, peut-être, mais ce n’est pas certain ! Car enfin bon sang, quel extraordinaire semeur de mots que ce Denon magnifique qui, non content d’avoir pondu le plus pur chef-d’œuvre de la littérature libertine, fonce encore à travers la Méditerrannée puis toute l’Égypte, aux côtés de Murat et de tous les savants de l’aventure africaine de Napoléon, et ravage l’écrivain que je suis avec des phrases à tomber par terre, comme celle-ci – nous sommes dans la rade de Toulon :

Le vent était contraire ; la sortie fut difficile : nous abordâmes deux autres bâtiments ; pronostic fâcheux : un Romain serait rentré ; mais ce Romain aurait eu tort, car le hasard, qui nous sert presque toujours mieux que nous ne nous servons nous-mêmes, en ne me laissant rien faire comme je voulais, en me conduisant aveuglément à tout ce que je voulais faire, me mit dès ce moment aux avant-postes, que je ne devais pas quitter de toute l’expédition.

Sinon, pour l’ensemble de son œuvre, Ismail Kadaré reçoit ma palme. Car voici l’écrivain en lequel je place ma plus aveugle et fidèle confiance, bien certain de n’être jamais déçu, toujours charmé, et souvent enlevé dans un char de feu, en une vision sublime où apparaissent ordinairement, aux côtés du Balkanique, deux autres personnes qui ne lui ressemblent certes pas mais qui ne sauraient manquer à notre univers sans y laisser, comme a dit Sacha Guitry, « un vide affreux » : Molière et Beaumarchais. Amen.

Avez-vous un livre préféré ?

Oui da, et c’est mon dernier ouvrage, qui n’est pas encore sorti mais qui devrait, si le monde était juste, faire un bruit de tonnerre. Broum broum broum : Invisibles et tenaces… Plus humblement, je vous parlais tout à l’heure de Point de lendemain. Pourquoi ne pas se faire un petit plaisir en s’en lisant un bon passage ? Et l’on finira là-dessus. Nous sommes dans un château loin de Paris, au cœur de la nuit, dans les jardins, avec une jeune et jolie et fort déterminée madame de T., qui a décidé de piquer ce grand dadais de narrateur à sa meilleure copine, pour une nuit de soupirs et de tremblements.

Je ne concevais rien à tout ce que j’entendais. Nous enfilions la grande route du sentiment, et la reprenions de si haut, qu’il était impossible d’entrevoir le terme du voyage. Au milieu de nos raisonnements métaphysiques, on me fit apercevoir, au bout d’une terrasse, un pavillon qui avait été le témoin des plus doux moments. On me détailla sa situation, son ameublement. Quel dommage de n’en pas avoir la clef ! Tout en causant, nous en approchions. Il se trouva ouvert ; il ne lui manquait plus que la clarté du jour. Mais l’obscurité pouvait aussi lui prêter quelques charmes. D’ailleurs, je savais combien était charmant l’objet qui allait l’embellir.

Nous frémîmes en entrant. C’était un sanctuaire, et c’était celui de l’Amour. Il s’empara de nous ; nos genoux fléchirent ; nos bras défaillants s’enlacèrent, et ne pouvant nous soutenir, nous allâmes tomber sur un canapé qui occupait une partie du temple. La lune se couchait, et le dernier de ses rayons emporta bientôt le voile d’une pudeur qui, je crois, devenait importune. Tout se confondit dans les ténèbres. La main qui voulait me repousser sentait battre mon cœur. On voulait me fuir, on retombait plus attendrie. Nos âmes se rencontraient, se multipliaient : il en naissait une de chacun de nos baisers.

Voilà. Et en l’honneur de ces nombreux émois, j’appelle le spécialiste en bouquins Daniel Ducharme à se prononcer sur les six questions du [Tag], tandis que j’essaie de secouer les puces à ma sœur Aline Jeannet, qui écrit des choses tellement ébouriffantes que sa bibliothèque doit être bien étrange et ses pensées frappées au coin d’un sens peu commun. Finalement, étant donné que François Ali Wisard nous a bien fait rire avec ses trois livres indispensables, je le somme de nous raconter ce qu’il met autour.

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