Deux amis

Goethe et Schiller sur Wikimedia Commons.

Bien. On ne peut pas tous les jours s’amuser aux dépens du Front National, qui n’a de front que le mot, et bien peu de plaisirs à offrir ; il est parfois nécessaire, au hasard d’une rencontre édifiante, d’en partager les bienfaits ; c’est tout de même plus intéressant qu’une lepénerie ou une sarkouillonnade même bien musquée aussi n’hésitons pas : voici ce que j’ai découvert dans quelques pages des Souvenirs d’Allemagne de Victor Cousin, journal vif qui se lit tout seul.

L’on n’est pas toujours aussi réfléchi qu’on en donne l’air, ni aussi sage ou conséquent, ayant fait la part des choses. Par exemple il est rare le bonheur d’être libre en toi-même, d’être forteresse si assurée de ton petit cœur que te voici, en amitié, rendu ou rendue au point d’être capable d’applaudir aux réussites d’un esprit compagnon sans les jalouser, alors même qu’elles portent de l’ombre à ta propre gloire si tu en as. Quand un tel moment arrive, c’est alors qu’il faut tendre son tablier à la manne qui descend ; soyons attentifs.

Victor Cousin, jeune encore, visitant Goethe en 1825, s’étourdit devant l’astre bienveillant, et revient le visiter, ébloui, dès que possible. Le voici presque abonné à la maison. Un jour, dans les appartements de la belle-fille : « Elle m’a confirmé ce qu’on m’avait dit de la tendre amitié que Goethe avait eue pour Schiller. Rien de plus rare que l’amitié entre des gens de lettres qui poursuivent la même carrière, et se proposent le même but que chacun d’eux voudrait bien atteindre seul. » Schiller, si jeune, si prometteur, flamboyant déjà et bientôt génial, mais s’orientant mal, s’éparpille et s’enfonce dans des travaux de peu de fruit. Goethe, dont l’orgueil n’a rien à gagner et beaucoup à perdre, passe outre sans un regard pour ces tentations ineptes et se régale à conseiller l’étoile qui se lève. Le voici tuteur : « … il ne lui déplaisait pas de voir son ami s’élancer en jeune homme vers un idéal trop souvent chimérique : il le ramenait doucement sur la terre, en lui laissant ses ailes et en lui apprenant seulement à mieux diriger son vol. Car il est bien convaincu que chacun doit rester lui-même, qu’il faut perfectionner mais non pas changer sa nature etc. »

Comme cette pensée est belle. Comme elle est juste ! Comme elle est féconde. Continuons : « Madame de Goethe m’apprit que son beau-père conservait avec soin sa correspondance avec Schiller. […] On y verra, me dit-elle, ce qui ne s’est jamais vu : deux rivaux, et quels rivaux ! se faisant tour à tour disciples l’un de l’autre. Au fond Goethe est le maître, malgré les efforts qu’il fait pour n’en pas prendre le ton, et Schiller y montre la docilité d’un écolier sublime. Qui n’a pas lu cette correspondance, ne connaît tout entiers ni Schiller ni Goethe. »

Voilà qui donne envie. On se tiendra mieux, écrivain, après avoir lu ces deux-là. Dans le même ordre d’idées, je conseille, encore tout vibrant de cette lecture, d’étudier la correspondance entre Henry James et Robert Louis Stevenson, telle qu’elle a été publiée par Michel Le Bris chez Verdier en 1987 sous le titre d’Une amitié littéraire ; en voilà deux encore que tout sépare du côté des acquis, mais attirés par la même lumière, fouettés des mêmes nécessités, talentueux également, respectés et se respectant, appréciant cette fraternité inattendue jusqu’à ne plus pouvoir vivre sans elle, fût-ce au prix de messages qui traverseront une demie planète et des semestres entiers.

Victor Cousin, juillet 1831 : « …traversant de nouveau Weimar pour aller en Prusse remplir une mission relative à l’instruction publique, je revis Goethe une dernière fois et aux prises avec la mort. » Goethe s’éteignait doucement, gentil toujours, mais parlant à peine, pensant très peu, devenu presqu’incapable d’exprimer ses sentiments ; puis il ne pensa plus, ne parla plus, et mourut quelques mois après, ayant poliment salué tout son monde.

 
FIN

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