What the fuck?

Place de la Bastille, Paris, le 18 mars 2012. Cliquez sur l'image pour accéder à la source.

What the fuck?

Relevés dans le Télégramme du 19 mars 2012, alors que le Front de Gauche a réussi sa prise de la Bastille, voici deux commentaires, l’un de Jean-Pierre Raffarin, UMP, l’autre de Jean-Vincent Placé, EELV… Raffarin : « Mélenchon a fait un grand meeting et, pour une fois, a bien montré clairement que son projet était très anti-européen. » Placé, quant à lui, dénonce « une forme de repli franco-français, de refus d’une Europe ouverte et plus démocratique. »

Quand Raffarin considère qu’être contre l’ultra-libéralisme c’est être contre l’Europe, il énonce une vérité depuis son point de vue, puisque oui, l’Europe qui commande est parfaitement ultra-libérale, et qu’il ne saurait y en avoir d’autre. La parole de Raffarin marque bien l’endroit d’où il se place, et cela n’est pas scandaleux : on a la liberté la plus absolue d’affirmer des convictions de droite et d’en tirer des grilles d’interprétation, tant qu’on est bien conscient de ce qui nous tient.

Mais que penser de ce pauvre Placé, qui pourtant devrait être à gauche de Raffarin ? Voilà un homme qui, sans frémir, accuse le plus démocratique de nos mouvements politiques de refuser une Europe démocratique… J’ai d’abord cru à de l’insulte, à du trollage, à du lancer d’ordures ; j’ai haussé les épaules et suis retourné à ma petite lecture d’un ouvrage dont Emmanuel Todd disait le plus grand bien.

Alors tenez, puisqu’on en parle, j’aime beaucoup Emmanuel Todd. Voilà un type un peu flamboyant et désinvolte, qui pense plutôt loin et plutôt puissamment, au risque de franchir dix fois les limites de son champ de compétence – mais il semble n’en avoir cure : plutôt se gaufrer dans les broussailles que de rester sur des terrains balisés. Todd n’a peur ni du ridicule ni des erreurs ; il avance, il se corrige, et en profite pour avancer encore plus loin. C’est lui, par exemple, qui a lancé cette savoureuse idée d’un Hollandisme révolutionnaire. On sent ici l’amateur de paradoxes, tout heureux d’une trouvaille bien décoiffante, qui en fera étouffer plus d’un, à commencer par Ségolène Royal. Révolutionnaire ???

Et donc Todd, au cours d’une conversation enregistrée pour Arrêt Sur Images, a présenté à Maja Neskovic un livre dont le titre seul me donna déjà envie d’en savoir plus. Et la façon gourmande dont Todd en parlait, manipulant son pavé avec des petits yeux de bibliomane, me fit craquer ; j’achetai immédiatement la chose.

De David Graeber voici Debt : the first 5,000 years, Melville House, New York, 2011. L’auteur y parle un anglais fluide, bien choisi, clair et facile ; ses phrases sont harmonieuses et sages, agréables à lire. Même un type comme moi, qui lit un essai en anglais une fois tous les cinq ans, arrive à tout comprendre. Saviez-vous qu’en Mésopotamie déjà on s’amusait avec de la dette à grande échelle ? Ou que la France, après avoir envahi l’île de Madagascar en y détruisant tout, reconstruisit à sa manière aux frais des vaincus, qu’elle endetta tant et si bien qu’aujourd’hui encore cet État n’est pas des plus florissants ?

J’en étais là, me régalant des diverses révélations amusantes dont ce livre fourmille, et j’avais complètement oublié Jean-Vincent Placé et ses accusations pitoyables quand paf, sans crier gare, David Graeber, tout occupé d’un Fonds Monétaire International se posant en grand défenseur de la democracy, nous dit, page 17 : Of course, by “democracy” they mean “capitalism”.

« Bon sang de bon Dieu de bonsoir », me dis-je en renouvelant le vocabulaire de Raymond Souplex, « mais c’est bien sûr ! » : pour ces gens, le capitalisme, c’est la démocratie ! Et réciproquement ! Noam Chomsky a beau s’échiner à montrer que ces deux-là sont comme chien et chat, rien n’y fait ! Le capitalisme c’est la démocratie.

C’est un peu idiot, cette affaire, car il est très facile de montrer que ces deux mots, “capitalisme” et “démocratie”, appartiennent à des champs lexicaux différents. Que penseriez-vous d’un quidam qui viendrait vous affirmer que la voiture, c’est l’haltérophilie et réciproquement ? Je crois que vous lui demanderiez un autographe, des fois que ce surréaliste-là devienne célèbre.

L’affirmation de l’existence d’une consanguinité entre capitalisme et démocratie est un comportement assez répandu. Je cite Vladislav Inozemtsev qui, lors d’un colloque sur les Territoires de la mondialisation, énonce : « L’histoire nous prouve que la démocratie est impossible sans propriétés privées et l’indépendance économique des individus, c’est à dire sans les conditions du capitalisme. Il n’y a jamais eu de démocratie dans aucun pays non capitaliste, tels que l’Union soviétique, la Chine de Mao ou le Cuba de Castro, aujourd’hui. Cela ne signifie pas que le capitalisme apporte toujours la démocratie. Mais, malheureusement, la démocratie ne peut éclore sans le capitalisme, bien que le capitalisme lui-même prospère sans démocratie. Je suis cependant convaincu que la démocratie ruine ses bases en combattant le capitalisme. » Source : gabrielperi.fr

« L’histoire nous prouve. » On aimerait savoir où est-ce que l’histoire a prouvé un tel truc. Enfin bon, j’imagine que l’on n’avait qu’à suivre. Mais tout de même, lier l’indépendance économique des individus, et la propriété privée, avec l’émergence de la démocratie, c’est vouloir qu’il n’y ait de bonne démocratie qu’à Jersey. C’est très anglo-saxon, comme façon de concevoir les choses, et cette interprétation s’oppose de toute évidence à celle de Jaurès.

Dans ces conditions, vouloir que des biens communs tels que l’eau ou les communications, l’énergie, passent en propriété collective, pour assurer aux individus une indépendance collectivement garantie, c’est profondément anticapitaliste et donc antidémocratique. Voilà pourtant ce que fait n’importe quelle cité de corail, qui mutualise certains réseaux.

En somme, Jean-Vincent Placé, quand il accuse le Front de Gauche de batailler contre la démocratie en Europe, n’a pas tort quand on se positionne depuis son point de vue, qui pourrait bien être proche de celui d’un pur libéral démocrate à la façon de Raymond Aron, voire de Joseph Schumpeter (deux personnes qui m’ont souvent fait bondir d’indignation, mais qui sont passionnantes). Et l’on se demande alors avec virulence et même avec quelque inquiétude ce que peut bien fabriquer monsieur Jean-Vincent Placé dans une formation, EELV, qui se revendique elle-même comme un satellite d’un Parti dit “socialiste” – sauf à imaginer que ce socialisme-là soit à comprendre au sens que lui donne Schumpeter, d’une mixture collectivibérale qui pique les yeux ; il faudrait alors prévenir les militants. Bonne fin de semaine à tousses. La politique, c’est bien compliqué, et je n’ai qu’un cerveau.


La tête déposée ci-dessus à gauche est celle de Joseph Schumpeter, sur Wikimedia commons.

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A propos alabergerie

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2 commentaires pour What the fuck?

  1. Asia Morela dit :

    En même temps, les déclarations de nos politiques ne sont pas particulièrement faites pour être comprises ou avoir du sens; elles relèvent essentiellement de tactiques discursives. non exemptes de mauvaise foi… Bien sûr on peut débattre du sens du mot « démocratie », mais ce qu’on voit là surtout, c’est que ce terme est devenu à la fois un « signifiant vide » et un enjeu symbolique. C’est à qui se réclamera le plus de la démocratie, à qui sera plus démocrate que l’autre, et bien sûr cela passe par une redéfinition du concept à fins de soutenir la position des uns et des autres.
    David Graeber est anarchiste, non? J’ai étudié des textes de lui dans mon cours sur l’anarchisme, même si je ne me souviens plus de tête du contenu.
    Je pense que la question de la nationalisation des « biens communs » est intéressante, mais épineuse. Sur le fond, cela paraît en effet une condition essentielle de la démocratie. Dans la réalité, malheureusement, la « propriété d’État » ressemble souvent à un monopole qui ne dit pas son nom… Défaut de démocratie sans doute, précisément; quand les gouvernements font ce qu’ils veulent des services publics, on se retrouve paradoxalement à souffrir du manque d’alternative. Dilemme auquel correspond exactement celui d’une situation compétitive: se battent-ils pour offrir le meilleur produit, ou bien à raison de discours, d’images et de coups bas, cherchent-ils simplement à canaliser l’attention du plus grand nombre? (Cela est vrai aussi pour la compétition démocratique, c’est-à-dire les élections.)
    La vérité, je pense, c’est qu’il n’y a pas de « solution ». Il n’y a pas de bonne réponse. La seule bonne réponse, c’est l’émancipation, c’est la remise en question, c’est la lutte.

    • alabergerie dit :

      Voilà. Je suis tout à fait d’accord : l’émancipation, la remise en question, la lutte. Évidemment, nous avons tendance à n’imaginer les monopoles d’État que dans le cadre d’une république à la façon de la Cinquième, où, pour reprendre le mot d’un de mes followers sur Twitter, on n’a de démocratie qu’une fois tous les cinq ans, et puis après on retourne à la niche. Or, ces trois choses, émancipation, questionnements et lutte, ne surgissent avec de pleins pouvoirs que dans le cadre d’une république fondée sur une souveraineté inversée, où c’est la population qui donne des ordres ou qui émet des désirs, où l’assemblée leur donne une forme utilisable, et où le gouvernement les met en oeuvre. Alors seulement, le monopole d’État n’est plus l’objet d’enjeux d’obscurcissement qui en font un objet désirable à détourner au profit d’une clique. D’ailleurs, d’une façon plus générale, Internet nous introduit peu à peu à une publicisation de nos êtres, à nous faire transparents ou lisibles ; il va de soi que cette mutation sociale doit avoir sa traduction opérationelle dans des institutions modernes.

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