Strella

Dans la nuit, Strella cherche à vivre.

Strella

Dimanche 25 mars 2012, au Théâtre National de Bretagne, à Rennes, en France, s’ouvrait le cycle « Les Grecs et leur cinéma » qui propose chaque année trois films en trois soirées. Les réjouissances commencent traditionnellement le dimanche en fin d’après-midi avec l’œuvre d’un invité, qui cette année fut Pános Koútras, venu présenter sa Strella réalisée en 2009. Les organisateurs avaient cependant une petite crainte de découvrir une salle presque désertée car dehors il faisait divinement beau, et vous savez qu’en Bretagne le soleil chaud est une denrée peu commune : qu’il s’épanouisse et aussitôt voilà de quoi détourner de leur devoir nombre de Bretons grecs et aussi de Grecs bretons. Car voilà des gens qui sont gravement contaminés, que ce soit de naissance ou bien par adoption, par un trait de caractère qui, de Rhodes jusqu’à Marseille, de Thessalonique jusqu’à Iraklion, et même de Karpathos la rugueuse jusqu’à Brest l’indomptable, invite en toute occasion à rendre un culte appuyé à Helios, et de préférence en barbotant sans honte dans les plus éculés des clichés : une main tenant un verre d’ouzo, l’autre main plongeant régulièrement dans un bol d’olives. Tel était donc le défi : entasser des hellènes dans une salle obscure quand il fait beau dehors.

De la navigation hauturière

Pános Koútras est le réalisateur du cultissime nanar déjanté L’attaque de la moussaka géante, sorti en 2000, bobine improbable et furieusement potache que tout cinéphile un peu hardi gagne à connaître, après quoi il devient presque impossible de seulement ricaner à d’autres parodies. Il s’agit d’une moussaka de bonne taille qui sème la terreur dans les rues d’Athènes, le tout assaisonné de quelques perturbations sociologiques.

Un tel exploit suscite ordinairement de la curiosité. Celle-ci l’emporta, ce dimanche, sur les sirènes météorologiques. En outre, le sujet très sulfureux de Strella – aggravé par la présence du réalisateur dans la salle avant et après la projection – fit que l’ami Helios alla se faire voir ailleurs sans nous, tandis que notre cinéma se trouva être fort correctement bondé.

Mais alors, cette Strella qui détourne ainsi l’honnête citoyen de son bon soleil, vers où nous emmène-t-elle ? La réponse est simple : d’abord au grand large de soi-même, puis à la redécouverte d’un des piliers de notre civilisation. Car voici un film qui travaille sur la matière, malléable mais lourde, du processus de civilisation qu’on voit à l’œuvre dans tous les pays où les cultures dominantes sont issues de ce mélange ancien des philosophies grecques et de la religion chrétienne : le monde dit « occidental ». Strella nous invite à faire un bond en avant dans la tolérance en nous montrant, sans pudeur excessive et depuis l’intérieur tout chaud, de l’officiellement intolérable.

C’est alors que, les repères ordinaires ayant disparu du paysage, l’esprit aventuré au loin de toutes ses habitudes se prend, s’il n’explose pas d’indignation sous le brutal dépotage, à lever les yeux vers ces grands fondamentaux qui règnent immuables comme des constellations dans le ciel, et qui signalent au voyageur qu’il avance surplombé par de l’universel. Ayez confiance : il n’y a plus d’amers à guetter aux horizons, certes, mais voilà des étoiles qui donnent un cap.

En effet, dans notre monde judéo-chrétien aussi bien que dans les autres, il y a toujours moyen de se raccrocher à quelque proposition parfaitement indestructible, sous-jacente à toutes nos constructions prescriptives, pour saisir en quoi le déplacement moral qu’un ouvrage tel que Strella propose n’est pas une corruption, mais le voyage vers un stade nouveau de l’évolution des consciences. Strella travaille à l’affinage des mœurs occidentales, en vous montrant, sous la peau du monstre, l’être humain qui fait comme il peut avec ce dont il dispose à tel moment. Voilà pour la navigation hauturière. Maintenant je vous présente l’histoire et vous explique ensuite.

L’histoire

Un homme sort de prison. Dehors les éboueurs sont en grève. Athènes est envahie d’ordures, de saloperies, de déchets ; les maisons se vident et la merde s’affiche ; ça pue, on piétine dans les rebuts, on fouille. Déjà, en 2004, Koútras avait proposé, avec La vie véritable, la résolution d’un problème existentiel sur le fond emblématique d’un incendie de forêt menaçant l’entour de la ville. Ici ce sont les ordures qui dressent le décor ; la crasse, l’inutile, l’usagé, le miasme issu de ce qui doit être jeté et qui encombre. Un homme sort de prison, la tête pleine de passé.

Un homme est sorti de prison, le cœur plein de son fils perdu de vue. Dans l’hôtel où il se niche, il rencontre Strella le transsexuel, qui se prostitue pour vivre, puisque de toute façon dans ce monde couillu et bien machiste ces gens n’ont aucune place tolérée autre que celle de pute. Voici que cet homme et ce garçon-fille se collent ensemble et leur liaison charnelle, si au tout début elle semble laisser Strella quelque peu dubitative et mystérieusement songeuse, l’embrase bientôt tandis qu’elle s’y abandonne, enchantée de cette ardeur fauve rouge qui emporte tout, mais alors vraiment tout.

Plus tard nous en saurons plus sur l’histoire de cet homme et de son fils perdu. Alors le film commencera, avec beaucoup de justesse, à rôder au bord des abîmes de la tragédie antique, orestienne, œdipienne, là où les outrances et les méfaits même involontaires sont punis avec usure, là où le sacrilège et le scandale sont écrasés sans retenue dans une déchéance totale qui ne laisse aucune échappatoire. Alors nous commencerons à redouter le pire pour l’homme, pour la fille, et pour le fils perdu, retrouvé, manipulateur, trahi, vengeur, traître qui appelle à l’aide ; car un interdit a été franchi, et l’atterrissage est effroyable.

Quand la tragédie affleure, le drame s’enveloppe de noirceurs balkaniques, nuits de l’âme où le sang n’est vraiment pas loin. L’acteur Yannis Kokiasmenos, dans son jeu de l’homme, hésite, bouge à gauche, bouge à droite ; il danse son emprisonnement dans une horreur sans issue, quand le personnage s’aperçoit que lui et Strella ont fracassé le tabou d’entre tous les tabous. Boxeur sonné à la recherche d’un moyen de se regarder sans tomber en poussière, il s’essaie à la violence et n’y trouve nul réconfort. La punition elle-même n’est d’aucune efficacité.

Et voilà une grande différence avec l’Antiquité : un Eschyle aurait plié l’affaire avec un meurtre bien enragé, amené avec des vers bien carrés, bien ronflants, suivi d’un faux suicide sous les balles de la police, ou peut-être d’un bon coup de prison bien mérité. Un Koútras a un autre message à faire passer, et ne se permet donc pas ce genre de figure un peu primitive. Il montre au contraire le courage moral dont font preuve les deux amants pour se tirer du maudit marécage dans lequel ils se sont fourvoyés.

D’abord, la crise de nerfs une fois essorée, ils commencent par nommer les choses qui les enferment, avant que de leur accorder une quelconque importance. Bravo les mecs ! En conséquence, l’histoire offre ici, et c’est tout le miel de l’ouvrage, une fin heureuse qui se propose comme résolution d’un grand nombre de misères ; j’entends par là qu’on peut transposer la pratique mise en œuvre ici dans d’autres secteurs de l’existence, laquelle est suffisamment compliquée pour qu’on n’aille pas en plus se l’empoisonner avec l’utilisation de critères mal triés.

Œdipe libéré

Si vous ne savez pas ce que c’est que d’accoucher vous allez être servis mesdames et messieurs car ce film vous fera accoucher de tout ce qui vous permet de surmonter l’épreuve qu’il vous jette au visage. C’est à prendre ou à laisser : qui prend survit, qui ne peut pas prendre s’enfuit en hurlant. Du reste, Strella fut très mal reçu par les autorités grecques, qui ne l’ont vraiment pas aidé à être diffusé, au point que le film est plus connu à l’étranger, surtout dans les milieux universitaires, que dans sa patrie à laquelle pourtant il s’adressait. Cependant, bien que balancé par la porte dans les ténèbres extérieures, il est rentré par la fenêtre et l’actrice qui joue Strella, Mina Orfanou, est devenue aujourd’hui comme l’emblème médiatique de la population transsexuelle puisqu’elle joue, me dit-on, dans une série télévisée. Très clairement, Strella a donc considérablement aidé à faire accepter le mouvement queer en Grèce.

Bon petit outil conceptuel implanté de série dans le cerveau de tout citoyen occidental, le christianisme, à la pointe de son évolution philosophique, nous fait ici redécouvrir avec fracas l’impératif originel de tolérance, que nous sommes invités à saisir comme summum de civilisation, surtout évidemment dans un milieu urbain dense et surchargé. Prenez garde à ne pas juger à la légère, dit le Christ un peu partout, au risque d’être vous aussi jugés, et selon vos propres critères ; l’on vous trouverait alors un petit peu coupable et bien sûr complètement hypocrite, car en contradiction avec ce que vous affirmez de vous-mêmes. Qu’es-tu donc, petit humain qui n’a rien vu plus loin que le bout de tes racines, pour décréter si hardiment qui est droit et qui ne l’est pas ? Et l’on se rappellera de ne pas jeter la première pierre.

Voici une histoire grecque où le châtiment, l’énorme surmoi cosmique qui règne dans tout le paysage antique et qui malgré tout, et jusque malgré l’innocence, pourrit la vie de ses proies, Nemesis n’a ici nul droit à considération. Vous entendez ? Nul droit à considération ! Œdipe n’est plus bêtement coupable, il a enfin le droit de comprendre ce qui lui est arrivé, et de poursuivre sa route. Il est libre de se libérer !

Affinage des mœurs

Voilà le travail de Koútras. Comment le réalisateur s’y prend-il ? Son propos est de nous décrasser les yeux : qu’enfin nous sachions faire la différence entre ce qui est anormal et ce qui est tabou. Est anormal ce qui est rare et, surtout chez les êtres sociaux, ce qui est en dehors de la norme prescrite. Est tabou ce qui ne doit jamais être franchi sans une pleine conscience des enjeux, sous peine de perdition absolue. De fait, franchir un tabou le renforce, du moins chez les êtres raisonnants ; et glisser le curseur de la normalité vers les territoires de l’anormalité élargit tout naturellement le champ de l’acceptable, en obligeant au passage à en affiner les critères.

Dans Strella, deux êtres décrétés « anormaux », et donc en situation de clandestinité, franchissent inopinément un tabou, s’en aperçoivent, réécrivent néanmoins leur humanité de l’autre côté, confirment la pertinence du tabou, et se présentent donc malgré ce franchissement accidentel comme des êtres humains « normaux ». En chemin, nous autres spectateurs tout aussi « normaux », nous avons donc été obligés de travailler sur la définition de la normalité, sur la valeur du tabou, et sur la détection de ce que c’est que l’humanité. Autant dire que l’individu qui ne s’est pas brûlé l’esprit au spectacle de Strella en sort renforcé, recuit, beaucoup moins fissurable qu’auparavant.

J’ajoute que l’usage du tabou dans ce film nous aide à suivre le curseur dans sa course aventurée au large de la normalité traditionnelle : car grâce à cet épisode horrifique, et déclaré comme tel, nous voyons des êtres se débattre pour retrouver figure humaine, nous les voyons redevenir humains, et donc nous sommes, par la force de l’identification du spectateur aux personnages, bien obligés de les déclarer à notre tour « humains » ! Humains, et non plus chimères ou monstres. Je dis ceci pour les gens comme moi, qui ai une vie affective et biologique des plus communément tolérées, et qui pars donc de très haut sur ce toboggan…  Ainsi donc nous acceptons. Le tabou, ici, est la seringue qui nous inocule le virus de la tolérance. Je trouve que c’est une piqûre de rappel très astucieusement menée.

Je termine en rappelant à mes lecteurs ce qu’a énoncé Ernst Jünger à propos de la création artistique : l’œuvre d’art, a-t-il écrit, possède « un immense pouvoir d’orientation » (Jardins et routes : introduction). Strella est une œuvre d’art, évidemment. Et son pouvoir est immense. Malgré les craintes des organisateurs, ce dimanche-là, le soleil était dans la salle. Merci monsieur Koútras.


Nominé au Festival Méditerranéen de Montpellier en 2009, primé lors de la première édition du Hellenic Film academy Awards, le film est distribué par Memento Films et dure 113 minutes.

Pur film d’avant-garde, Strella débroussaille le chemin par l’exemple. À titre d’illustration de ce que peut produire une œuvre dans le domaine de la philosophie puis de la politique, je rajoute ici un lien vers la déclaration de principes du candidat du Front de Gauche au Meeting pour l’Égalité organisé par des associations LGBT le 31 mars 2012. L’on voit comment des idées qui cheminent et s’enrichissent par le partage, finissent par être porteuses d’une exigence constitutionnelle :

Durée : 23mn sur daylymotion

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