Enez Groe

Carte de l'île de Groix

Carte de l’île de Groix. Toutes les images de ce billet sous sous license (CC BY-SA 2.0) Allan E. Berger.

Au sud de la Bretagne, exposée aux vents et aux vapeurs qui naissent et se renforcent dans la soupière du golfe de Gascogne, l’île de Groix (Enez-Groe) est un petit plateau de roches métamorphiques, recouvert de buissons échevelés, sillonné de profondes ravines, planté dans l’eau à dix kilomètres au large de Lorient. Soumise à des conditions climatiques parfois rugueuses, la vie sauvage a développé ici une économie particulière fondée sur l’agrippage, l’enracinement, le gros dos et le profil bas. Peu d’espèces mais solides, capables de résister à la sécheresse comme aux tempêtes.

Porh Roed

Porh Roed, sur la côte Sud, un 7 août. Les forts vents soufflant du secteur Pazenn couchent les herbes sur les roches de Locqueltas.

Côte Nord – De la pointe de Spernec à Poskedoul :

Sentier côtier.

Le sentier côtier surplombe de petites plages encaissées. Au milieu des ronces et des fougères s’ouvrent quelques tunnels de verdure menant, par des ravines, à des criques coincées au pied des falaises, et que recouvre la marée haute.

Patella vulgata.

Patella vulgata Linnæus 1758, dans des laisses de mer exposées aux vagues et aux éclats, comme l’indique l’érosion des zones apicales. Cette espèce est comestible.

Crassostrea gigas

Crassostrea gigas (Thunberg 1793), l’huître commune, ici dans une version hyper aplatie, collée à un bloc de Glaucophanite. Anse de Spernec à marée basse. La taille du petit escargot à droite, 18mm, donne l’échelle.

Littorina littorea

Littorina littorea (Linnæus 1758), à la coquille brune, vit par miryades sur les roches de Spernec, dans l’intertidal supérieur. Les graviers roulés en arrière-plan sont des cristaux érodés d’Albite (Sodium Aluminium Silicate) qui forment fréquemment des veines dans les schistes verts. Notez les tentacules rayés du gros escargot à gauche (3cm) : Osilinus lineatus (da Costa, 1778) est aussi une des espèces dominantes de cet étage.

Trivia arctica

Entre Spernec et Poskedoul, en limite de basse mer. Trivia arctica (Pulteney 1799) en sous-face d’une pierre, gros prédateur d’Ascidies. Plusieurs espèces très voisines existent en Europe. Celle-ci a le corps jaune pâle, et les extrémités plus canari. Un manteau très fin, en deux voiles latéraux bruns presque transparents, recouvre la coquille et l’entretient.

Côte Est – Du Strang Nu à Nosterven :

La côte Est présente une débauche de végétation buissonnante. Les rares parties négligées par la broussaille sont colonisées par des fougères et divers chardons. Le prunellier se bagarre avec le sureau, le chèvrefeuille avec le liseron ; partout, jusque dans les genêts, il y a surabondance de vrilles. Cet endroit est un des plus vert de l’île.

Strang Nu

Dans les hauts du Strang Nu, un chardon dans une ravine sèche : Dipsacus cf. sativus Lin. syn: fullonum car c’est un chardon à foulon. Plus au sud, divers vallons dégringolent sur la plage des Sables Blancs, qui est une des rares plages convexes qui existent dans le monde.

Plage itinérante des Sables Blancs

Plage des Grands sables, ou Sables Blancs : l’actuelle entreprise de clapage de 150.000 m3 de boues toxiques draguées dans la rade de Lorient au large de cette plage incroyable, qui a le pouvoir de se déplacer au gré des années, menace non seulement son existence mais aussi toute la vie sous-marine locale. Rappelons que ce déversement n’a pour but que de permettre aux monocoques de la Volvo Race Ocean de faire escale à Lorient cet été 2012. Que sont quelques millions de vies sans défense face à un joli paquet de pognon ?

Moules

Après les Sables Blancs vient la crique pas du tout nomade des Sables Rouges. Les moules, ici en bancs serrés sous les falaises de Nosterven, sont d’excellents capteurs de métaux lourds. Nul doute que les collines de boues industrielles en provenance de Lorient leur conféreront une saveur particulière. En somme, voilà désormais un coin à fuir.

Escargot de mer

Osilinus lineatus (da Costa 1778), en pleine sieste dans une vasque. Syn: crassus Pulteney.

Extrémité Sud-est – Pen Ganol et la Pointe des Chats :

Les impressionnants bancs de micaschistes à grenats, qui s’enfoncent ici sous la mer, sont inclus dans une réserve naturelle minéralogique. Il est tout à fait interdit d’échantillonner. Seule la mer a le droit de tout casser, et ne s’en prive pas.

Grenats

Micaschistes à Pen Ganol. La couleur varie du doré à l’argent. Ces roches de la partie orientale se sont formées à 50-60km de profondeur, tandis que les couches de la partie occidentale viennent de 45-55km. Le retour à la surface eut lieu il y a 360-350 millions d’années. Les nombreux grenats qui sont inclus donnent cette couleur particulière à la Plage des Sables Rouges : c’est un coin où les enfants peuvent mouler des chateaux de luxe.

C'est le bouquet

Palæmon elegans Rathke 1837. C’est le Bouquet ! Ici un jeune de 15mm dans une laisse.

La plage

Trois couches d’escargots de mer s’empilent dans cette cuvette à l’abri du vent. On les voit en foules compactes s’agglutiner au bord des flaques, comme des vacanciers à la plage.

Nucella lapillusNucella lapillus (Linnæus 1758) au repos dans une crevasse, à proximité de ses bien-aimées moules dont elle raffole. L’anémone framboise en train de roupiller est une  Actinia equina (Linnæus 1758), qui peut vivre plus de soixante ans. Chasseur nocturne.

Les Chats

Le phare de la pointe des Chats, vu depuis les falaises de Locqueltas. Les Chats sont une dangereuse avancée de roches (chailles, chaillots, cailloux, chats) qui se prolonge sur un bon kilomètre : Basse des Chats, Plateau sous-marin des Birvideaux. Tous les terrains figurés ici, au sec ou sous l’eau, font partie de la réserve minéralogique. La bouée verte de Bézelec signale l’accès au havre de Locmaria.

Marée basse

Les Chats à marée basse. Nulle algue ne tient sous les courants violents qui balayent la zone. Seules des millions de Balanes réussissent à s’accrocher à la pierre.

Côte Sud – De Praceline à Locmaria :

Locmaria

Entre la pointe des Chats et l’anse de Locmaria s’étend un plateau rocheux particulièrement âpre. Ici le vent souffle sans contrainte. Les plantes sont rases, les roches dénudées n’offrent aucun abri. La faune et la flore ont pris acte de ces conditions, et se font discrètes. Au large, entre 5 et 25m de fond, vivent les ormeaux, essentiellement au pied des tombants. Les fonds sont traîtres.

Sanaga

En route pour Saint-Nazaire depuis l’Angleterre, le bateau Sanaga, en s’approchant de nuit pour mieux établir sa position, vint à la côte le 28 mars 1971, et s’y échoua. Sévèrement pillé par les îliens, il ne put être remis à flot. Depuis, il s’éparpille.

Praceline

Tout, ici, indique le sens du vent. Ce chemin relie le secteur de Pen Ganol à Locmaria, en passant par les arrières des Chats. La zone, entièrement non constructible, abrite quelques tentes discrètes nichées dans les fourrés.

Praceline

Petit bois  sculpté par les tempêtes et le passage des machines, à l’est de Praceline.

Papillons

Pyronia tithonus (Linnæus 1767) dans des ronces de Praceline. Deux petites taches blanches dans les ocelles sombres des ailes antérieures.

Nap time

La sieste à Locmaria.

Côte Sud – Du Storang à Saint-Nicolas :

Le ravin du Storang est un des plus encombrés, avec un aspect sauvage et hirsute assez compliqué. La végétation, très dense, filtre le vent. La menthe y pousse à l’abri. Quelques centaines de mètres en aval, c’est la falaise, la mer, les rumeurs, l’agitation.

Storang creek

La plage du Storang, sous les sombres roches de Locqueltas (Loc = locus, queltas = Gildas).

Fucus spiralis

Jeunes pousses de Fucus spiralis (Lin.) Fucaceæ, dans l’intertidal supérieur, au Storang. beaucoup d’animaux passent la marée basse bien à l’abri sous ces feuilles humides.

Idothea baltica

Idothea baltica (Pallas 1772). Intertidal jusqu’à 30m (M. Poulicek p. c.). Cette espèce se cache dans les Fucus et broute Pilayella littoralis (src : H. Orav-Kotta & J. Kotta : Food and habitat choice of the isopod Idotea baltica in the northeastern Baltic Sea). En outre, cette bête insolite est détritivore  et même nécrophage. La couleur varie du vert au miel ; on en trouve avec des motifs marbrés, d’autres avec des points ou une simple ligne axiale ; d’autres enfin arborent une robe parfaitement uniforme. Cette femelle fait 2cm de long.

Littorina compressa

Jeune Littorina compressa Jeffreys 1865, sur une roche exposée aux vagues. Ø 5mm.

Falaises

Pendant ce temps sur les falaises il fait moche. Le vent salé brûle la végétation jusqu’à plus de 400m à l’intérieur des terres. Voici le cap Saint-Nicolas.

Saint Nicolas

Le port de Saint-Nicolas. La tache blanche près de la plage est une aigrette garzette.

Côte Sud – De Kerlard aux falaises de Quentrec’h :

Un puits à Kerlard

Un puits à Kerlard, à la tête du grand ravin qui se jette au Port Saint-Nicolas. L’eau de cet endroit était réputée être une des meilleures de l’île. Ce qui n’empêcha pas ce hameau, dans les années 1900, d’être connu d’abord pour ses bistrots.

Une menthe

Mentha suaveolens Ehrhart 1792, près d’un petit ruisseau dans les hauts de Saint-Nicolas.

Strang er Marc'h

La fracture terminale du Strang er Marc’h, à l’ouest de Kervédan. Toute cette partie de l’île est entourée de falaises. Nous sommes ici en zone occidentale, nommée Piwisy.

Plante grasseCrithmum maritimum Lin. dans une crevasse. Comme elle supporte aussi bien la sécheresse que les embruns, cette plante colonise toutes les roches du secteur.

Sur les falaises

La lande près de Quentrec’h. Cette partie de l’île est si venteuse, si froide et malcommode que les gens qui y habitaient jadis étaient réputés un peu épais. On disait d’eux qu’ils avaient un drôle d’accent,« gravelleg»  (nul, pourri, moisi) qui les différenciait totalement des gens du bourg et des terres arables de l’est, lesquels civilisés sachant causer jargonnaient un breton plus officiel, et savaient même articuler quelques mots de français.

Enfin, pour rajouter au bonheur de vivre en cet endroit barbare et loin de tout, c’est par ici qu’on installa une corne de brume, bien propre à égayer les âmes aux jours de brouillard. Le lieu est aujourd’hui désert, abandonné aux sauvagines et aux insectes.

Pour ce qui est de l’accent gravelleg : il semble que l’île ait de tout temps parlé le breton de cornouailles, jusqu’à l’apparition, sur le continent, du grand port de Lorient. Dès ce moment, les communications avec Groix prennent de l’importance. L’île fournit de la pêche à cette grande ville nouvelle, donc Port-Tudy se développe, donc le Bourg s’embourgeoise… et l’on commence à y causer le breton vannetais, breton de Vannes et de Lorient, qui passe ainsi très facilement pour plus civilisé que son cousin de l’ouest puisqu’il est parlé dans la grande ville. Raison pour laquelle je vois très bien le bourgeois du Bourg commencer à tordre le nez sur les habitants éloignés de la cambrousse sauvage, qui parlent encore, eux, le cornouaillais.

Côte Nord-ouest – Du Beg Melen jusqu’à Quelhuit :

Lande

La partie Nord-Ouest de l’île est une des plus préservées. Une grande lande, de belles falaises, un sémaphore, et des oiseaux partout, car c’est leur territoire. Aussi quelques arbres, qui timidement apparaissent au nord. Parmi eux, des pommiers sauvages.

Pararge ægeria

Pararge ægeria (Linnæus 1758), dans les bruyères au-dessus du Beg Melen.

Celastrina argiolus

Celastrina argiolus (Linnæus 1758), sur une fougère près du sémaphore.

De vrais arbres

De vrais arbres à feuilles caduques existent sur l’île ; ils se concentrent sur la limite nord, du côté de la batterie du Bas-Grognon, et vers Poulziorec, près de Quelhuit, ou Kelhuit. C’est par ici que les habitants ont osé baptiser une plage du nom de Tahiti – eh bien non, d’après Anne Rio qui a posté un commentaire, ce sont des touristes qui sont les auteurs de cette dénomination.

Côte Nord – Port Tudy :

C’est au bourg et à son Port que les îliens se retrouvaient. Ceux de l’ouest, aire de Piwisy, au parler Cornouaillais et ceux de l’est, aire de Primiture, au parler Vannetais. Il est aujourd’hui à peine croyable de découvrir que sur cette île de huit kilomètres seulement, les gens parvenaient à se mal comprendre, et se regardaient de travers.

Pendant longtemps, l’île vécut de la pêche au thon. Les bateaux partaient de Port-Tudy ou de Port-Lay, une petite calanque à un kilomètre vers l’ouest. L’église du bourg possède ainsi, et c’est unique en France, une girouette représentant non pas un coq mais un thon.

Le port

L’endroit fut, jusqu’en 1940, un des plus importants ports thoniers de France. Les îliens partaient à la pêche au thon sur ces merveilleux dundees à queue de malet (l’espèce de bôme fixe, non tournante, associée au mât arrière), dont la poupe était « à cul de poule » : plate, longue, relevée en surplomb. Un exemplaire, sauvé de la vasière par des amateurs, est le Biche.

Moules à la corde

Conchyliculture devant Port-Tudy. On appelle « moules de corde » des moules élevées en pleine eau, au large, sur des cordes tendues entre des flotteurs. Leur goût est plus iodé que celui des moules de bouchot, qui subissent les marées. La coquille, aussi, est plus fragile. Ce sont de grandes moules, avec un fort byssus. On trouve de ces grosses bêtes à Groix, où l’on élève aussi, avec succès, des ormeaux, très chers et très bons.

Au revoir

Voilà, nous avons fait le tour.  J’espère que cette visite rapide vous aura fait passer un moment agréable. Cette île est fragile, il est bon de ne pas trop piétiner partout.

Traversée

Le vent, la mer hachée, le goéland qui passe. C’était une semaine d’août sur l’île de Groix.

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A propos alabergerie

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5 commentaires pour Enez Groe

  1. Belles photos, ça donne envie mis à part le coin pollué par les boues et métaux lourds…J’avais des copains qui devaient faire une installation liant tous les lavoirs de l’ile. Je n’ai pas eu de nouvelles depuis et je ne sais si elle est en place, ou pas…

  2. anne RIO dit :

    Je ne sais quelles sont vos sources mais je pense que parler avec la population aurait pu vous éclairer un peu …. ne serait-ce que pour les « pommiers sauvages » de l’ouest de l’ile : Ils sont simplement issus des jardins des villages qui ont été ravagés par la guerre 39-45. Et je ne parle pas de la plage que les habitants de l’ile ont vu renommé par quelques vacanciers : »Tahiti beach » pour ses eaux cristallines : demandez leur si ça leur plait au lieu de laisser croire qu’ils en sont responsables. Vos commentaires me laissent perplexes mais il est vrai que je ne suis qu’une descendante des personnes « épaisses » ceci explique peut-être cela ! je ne peux probablement pas tout comprendre…. Quel dommage de donner une si mauvaise image de ce paradis que je ne retrouve pas dans vos descriptions !
    je ne vous félicite que pour quelques photos

    • alabergerie dit :

      Mes sources sont un ouvrage lu sur place, écrit par un Groisillon qui, pas plus que vous ou moi, ne se sentait de se moquer de ces « gens épais ». Relisez la phrase et vous verrez qu’il n’est fait ici état que d’une rumeur, une « réputation ». Ayant vécu dans un miniscule village, je sais ce qu’il en est des rumeurs concernant qui habite au loin du bourg et du clocher.
      Je retiens votre remarque concernant Tahiti, et vais faire la modification en sourçant votre contribution.

  3. Ping : Enez Groe | Les 7 du Québec

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