Le communisme quotidien


Louis BlancNew York Public Library Archives:
Portrait of French politician Louis Blanc
Tucker Collection

DE CHACUN SELON SES MOYENS,
À CHACUN SELON SES BESOINS

La formule est de Louis Blanc, qui la développe dans un ouvrage de 1839 intitulé Organisation du travail. Elle connaît diverses variantes, dont la plus utilisée paraît être « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ».

Les internautes découvriront sans difficulté qu’il s’agit ici de la maxime qui domine l’essentiel des transactions entre gens réels à travers le World Wide Web : tels groupes de passionnés produisent des logiciels Open Source utilisables et améliorables par qui le veut, et utilisés par toutes sortes de galopins sans scrupules qui en profitent pour produire toutes sortes de contenus, du billet bien nombriliste sur « mon chat mes chaussettes et mes yaourts » jusqu’à la somme thématique en ligne libre, gratuite, améliorable et améliorée par ses lecteurs : recettes de cuisine, coquillages du monde entier, orchidées, timbres, proverbes et vieux tacots font ainsi l’objet de travaux pharaoniques qui auraient valu à leurs auteurs, dans les siècles passés, pension du roi et statues dans les jardins publics.

C’est cette maxime librement suivie qui fait qu’Internet n’est pas seulement un repaire de tordus rances et réactionnaires occupés à médire et à mentir, ou une agora bordélique de marchands avides essayant de vous canaliser vers leurs nasses, mais aussi, et pour la première fois à une telle échelle dans l’histoire de l’humanité, un système d’échange et d’amélioration des savoirs propre à humilier toute Bibliothèque d’Alexandrie ancienne ou moderne : en fait, grâce à cette liberté totalement désinvolte, Internet est devenu la première merveille de tous les mondes connus.

Le communisme quotidien

Je vais maintenant citer, de David Græber, quelques passages tirés de son indispensable ouvrage Debt, the first 5,000 years Melville House Publishing, 2011.

I will define communism here as any human relationship that operates on the principles of “from each according to their abilities, to each according to their needs.” Sous cette définition, il devient évident que le communisme pratique est réalisé de manière complètement libre et spontanée depuis que les humains existent.

Dans bien des pays, tel fumeur allumant sa clope proposera le reste de son allumette à la ronde ; il trouvera des candidats, et l’allumette sera ainsi partagée entre quatre ou cinq. Mon voisin a reçu une bouteille de vin ; or, il part en vacances ou ne boit pas ; il est donc descendu me proposer de la boire à sa place ; j’ai accepté avec plaisir. Plus tard, un autre voisin sonne à la porte : il n’a pas eu le temps de faire des courses et me demande du pain ; je partage avec lui. Dans la rue, une dame demande son chemin à un monsieur : celui-ci lui donne l’information ; un passant ajoute une précision ; aucun de ces deux-là ne songe à demander quelque chose en échange. Voilà le communisme quotidien, partageux, non programmé, tel qu’il est pratiqué sur la planète entière jusque par les plus obtus des anticommunistes. Ainsi, mesdames et messieurs de l’UMP, j’ai la tristesse de vous annoncer que vous êtes foutues et foutus car, tout comme monsieur Jourdain ne savait rien de ses proses, vous faites du communisme sans le savoir ! Il ne vous reste plus qu’à sauter par la fenêtre.

Græber : All of us act like communists a good deal of the time. None of us acts like a communist consistently. “Communist society” – in the sense of a society organized exclusively on that single principle – could never exist. But all social systems, even economic systems like capitalism, have always been built on top of a bedrock of actually-existing communism.

Toute le monde, ajoute Græber, agit en conformité avec ce principe dès lors qu’il s’adonne à une activité nécessitant l’intervention de plusieurs : passe-moi la clé de 13, tiens-moi ça, puis-je avoir un chiffon ? Il n’y aurait que les plus perdus des sarkozystes – j’entends, perdus pour l’humanité, mais on s’en remettra – pour refuser en toutes circonstances d’agir sans rémunération. Même madame Lagarde, malgré son salaire obscène et ses réflexions de fin de règne, doit être capable de tenir la porte de l’ascenseur à un collaborateur qui se présente. Enfin, je crois, non ?… Quand la dame qui me sert mon café donne un renseignement à un touriste égaré dans le troquet, malgré son goût prononcé pour les idées et maximes de l’UMP, elle ne vend pas son renseignement ; et lorsque sa copine, qui vote Front de Gauche, a les bras trop chargés de bouteilles vides pour avancer sans fléchir, elle vient l’aider sans hésiter une milliseconde ! Les humains agissent ainsi.

Voilà pourquoi j’ai répondu, à @linsurge qui grognait sur Twitter qu’Il se trouve encore des imbéciles pour vous affirmer que le communisme a fait 100 millions de morts dans le monde, que j’étais en train de lire un ouvrage où je comprends que le communisme a fait des milliards de naissances dans le monde. Et je conseille à tous les gens un peu à l’aise avec la langue anglaise de commander le beau livre de Græber, car il est plein de renseignements passionnants, d’histoires sympathiques ou graves, car il est assez correctement écrit, facile à suivre, jamais obscur et toujours frais. Debt, the first 5,000 years.

Vous y saisirez pourquoi, de temps à autre, si vraiment l’on ne veut pas changer de système, alors il convient de sérieusement relâcher la vapeur en remettant les dettes en grand. Sinon, tout s’effondre, et ceux qui ont tout perdront alors tellement tout de ce tout qu’ils en disparaitront ! tandis que les survivants des endettés se remettront à grouiller et, pour un temps, s’adonneront très probablement au plus libre, au plus insolent de tous les communismes possibles. Amen.

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A propos alabergerie

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3 commentaires pour Le communisme quotidien

  1. Asia Morela dit :

    Je crois que c’est la thèse de Kropotkine dans L’entr’aide. L’Histoire a voulu que l’on retienne la partie « compétitive » de la théorie de Darwin (seuls les plus adaptés survivent), mais en réalité, Kropotkine nous rappelle qu’elle avait un pendant collectif dès la base : on survit en travaillant ensemble, les uns pour les autres. Je n’ai pas lu cet ouvrage, il paraît qu’il donne foultitude d’exemples issus du règne animal, comme c’était la mode à l’époque. J’ai des amis anarcho-communistes qui critiquent cette formule des capacités et des moyens, cependant, parce qu’elle ne veut pas dire grand chose, quand on y pense… Je suis assez d’accord et le défendais justement l’autre jour contre un ami qui pensait m’expliquer le principe de la méritocratie. Mais la méritocratie ne peut exister, parce que le mérite est incommensurable, qu’il se fond dans la nature et dans les détermination d’une façon qu’il est à la fois impossible de fixer et dont la valeur n’a pas de fondement.
    Mais le pire de tout ça, c’est que je n’arrive pas à être d’accord avec ce billet. Tu vantes Internet et parles comme si tout service était bon à prendre, et moi je songe à cet article lu hier : http://carnetsdoutreweb.blog.lemonde.fr/2012/07/09/twitter-ou-comment-pourrir-la-litterature-de-creation/ C’est l’interaction et le don qui créent la communauté, certes, mais quid des valeurs dans tout ça ? Il est évident que le libéralisme qui se fonde sur l’individu comme réalité ultime se trompe, mais l’autre réalité n’en est pas pour autant à notre avantage : la société est faite de communautés qui se reproduisent et se mélangent peu, dont la communauté des dirigeants, la communauté des fanatiques, la communauté des riches, la communauté des exclus, etc. C’est là le sens profond, paradoxal, de la Déclaration des droits de l’homme, qui dans son artifice libéral même, celui de prétendre considérer l’homme au singulier, entend en fait le libérer des chaînes de la dette inconsciente qu’il contracte en traitant dès la naissance avec un milieu qu’il n’a pas choisi. (Désolé pour le long commentaire, mais c’est en plein dans mon sujet de mémoire.)

    • alabergerie dit :

      Je n’ai aucune réponse satisfaisante. À un moment, tu me cites l’article de Margantin, qui met le doigt sur des phénomènes bien déprimants de nombrilisme avide et impatient, mais je pourrais te trouver des contre-exemples à la pelle, tout comme tu pourrais ensuite me donner des wagons de contre-contre exemples. Le rance de toute humanité s’exporte évidemment sur tous les supports possibles, mais je vois qu’aujourd’hui il y a des milliers de gens, ceux qui n’en n’ont jamais eu rien à foutre de briller pour recevoir, qui peuvent enfin produire du savoir autant qu’ils veulent, sans rien espérer d’autre que de faire du bon boulot.

      Ton dernier groupe de phrases est un bel hameçon. Comment faire pour le laisser filer sans s’y intéresser ? Cette notion de dette inconsciente mérite d’être explicitée ! Je crois que nous gagnerions à lire un billet de toi là-dessus, même s’il ne représente qu’un état temporaire de ton mémoire.

  2. Excellent billet fort bien complété par le commentaire de madame Morela. À mon avis, on aurait intérêt à rééditer en numérique les classiques français qui sont à l’origine de la pensée communiste, voire anarchiste (Kropotkine en est un exemple éloquent, mais aussi certains textes de Bakounine). Je m’interroge toutefois si le communiste, aujourd’hui, ne serait pas davantage une « valeur » qu’un système politique.

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