Mutation

Mutation

En chemin avec Lu Xun
(le petit en robe)

Aujourd’hui, je vais éviter de prétendre donner des leçons pour rétablir la justice à moi tout seul, et me contenter d’utiliser quelques pensées d’autres auteurs, qui peuvent nous aider à progresser.
 

Éducation populaire

James Bond (n’importe lequel) : après un rude combat, le mâle dominant baise une ou deux femelles, les méchants ont perdu. Les dominés qui sont dans la salle sortent renforcés dans leurs convictions que l’ordre est immuable, qu’il n’y a pas d’alternative, et que les dominants sont décidément bien beaux. Or, il y a toutes sortes d’alternatives, et les dominants sont moches.
 

C’est complet !

Nulle espèce n’est tenue de se restreindre à un seul système. Ce serait même dangereux si, les conditions venant à changer, l’on refusait l’adaptation pour ne point déranger l’ancienne façon d’être. Aujourd’hui, les conditions faites à l’humanité sur Terre changent vigoureusement. Cela fait maintenant deux guerres mondiales que l’espace jadis illimité dans lequel s’épanchait l’appétit moi-d’aboriste s’est restreint à une petite boule finie sur laquelle nous sommes collés, où chaque pet que l’on produit reste, s’entasse, et participe à l’éradication de toute joie collective.
 

Mâle alpha

Pendant des millions d’années, notre espèce a traversé les incertitudes du renouvellement des générations en misant presque exclusivement sur le système de la domination : le mâle alpha prenant tout, fesses et ressources au-delà du nécessaire, concédant quelques moments de plaisir à ses acolytes, distribuant honneurs et médailles pour conforter son système de tyrannie, et laissant aux dominés des miettes et des menaces, assorties d’une bonne religion de résignés.
 

Saccage

Ce temps-là arrive à son outrance. La goinfrerie des dominants est aujourd’hui absolument visible par tout le monde, tant elle est démesurée, et si évidemment mortelle. Des effondrements ont eu lieu pourtant jadis, qui firent périr des multitudes ; le monde fut malheureusement restauré à l’identique, puisque c’étaient les dominants qui en dirigeaient le chantier. Et c’est là une profonde malédiction. Les dominants sont moches, cons, égoïstes, et dangereux. Ils nous font suer, et tandis qu’on en bave ils s’amusent, ils affûtent leurs griffes puis, se jetant de nouveau à la gorge les uns des autres, ils nous précipitent dans leur chaos. Ensuite on doit tout reconstruire sur leurs saletés.
 

Lu Xun, février 1925

« Ce qui est désespérant, ce ne sont pas les ruines, mais le fait que les vieilles habitudes soient rafistolées par-dessus les ruines. Nous avons besoin de démolisseurs qui réformeront, car un idéal brûle dans leurs cœurs. Nous devons apprendre à les distinguer des bandits et des esclaves, nous devons veiller à ne pas tomber dans l’une ou l’autre de ces deux dernières catégories. Déceler la différence n’a rien de difficile : il suffit de surveiller les autres et de se mettre soi-même à l’épreuve. Est un bandit, celui qui, en pensée ou en action, semble vouloir s’accaparer de certaines choses ; est esclave, celui qui semble vouloir s’arroger de petits avantages et cela, aussi magnifique et agréable que soit l’étendard qu’il arbore. »
 

Surdominants

L’intuition communiste, qui fit tant vibrer l’écrivain Lu Xun il y a bientôt un siècle, trouva son gouffre dans le fait qu’elle fut toujours conduite par des individus et non par des collectifs. Ce ne furent que Grands Timoniers et Petits Pères des Peuples, Frères numéro Un et autres Dirigeants Suprêmes, monstres effarants qui décidèrent continuellement de tout et soumirent les multitudes à leurs pouvoirs malades ; grandes époques de tartufferie, où l’espérance collectiviste fut détruite par des surdominants qui, malgré qu’ils eussent été inspirés par le vent nouveau que soufflait le futur, ne purent faire autrement que dominer, dominer, dominer encore, et tout écraser de ce futur qui voulait germer. Eh bien c’est raté, vilaines goules ! Le futur est continuellement en train de germer. Mais les surdominants anti-communistes (pléonasme) qui nous gouvernent aujourd’hui sont aussi incapables de percevoir leur mort prochaine que d’imaginer laisser la place sans tout ravager d’abord, afin que nul futur n’advienne sans eux. Il est donc temps de prendre les choses en mains collectivement, car personne ici-bas n’a tout à fait envie de crever avant l’heure. « Le ciel est vraiment couvert, ce soir. Si seulement les parapluies étaient autorisés ! »
 

Monoculture et biodiversité

Dominant, dominé (ex-dominant, larbin, ou dominé pur), collaboratif (ex-dominé, ex-dominant, collaboratif pur), solitaire (ex-dominant, solitaire collaboratif ou solitaire pur) : la multiplicité des solutions comportementales laisse un vaste éventail de survies possibles face à tel ou tel cataclysme, tandis qu’un monde exclusivement constitué de dominés, le jour où sonne l’écroulement de sa structure, devient un monde probablement tout mort et tout rouillé, peut-être même violemment zombi, nauséabond, sans avenir, empoisonné, envahissant, et cuit absolument. Or, le monde actuel touche à sa fin. Faut-il encore le démontrer ? L’air pue, la mer bout, les forêts crèvent, le taux de méthane bondit et l’oxygène se réfugie en hurlant dans les roches ; la terre fond, les cimetières de mammouths remontent à la surface : donc, c’est fini, zut, cessez de nier l’existence de ce qui est en train de fracasser votre porte et prenez une fourche, un fouet, un – tout dernier – bulletin de vote ou une mitraillette mais bougez-vous, mollusques ! Et arrêtez de vouloir être compétitifs ! Vous êtes des dominés, les espoirs des dominants ne sont pas les vôtres, allez couché ! Laissez passer les solidaires, ou apprenez à l’être, même à la sauvette. Votre premier geste révolutionnaire pourrait être par exemple de balancer votre télévision à la déchetterie, et de vous abonner au journal électronique de votre secteur. Refusez, je vous prie, l’indigne feuille de chou qu’on vous tend aux entrées du métro : c’est de la télévision imprimée. Ouvrez votre tablette et connectez-vous, c’est plus sain, vous découvrirez que beaucoup de gens fonctionnent sur d’autres modes que celui de la soumission.
 

Régulation de divergence

Toute régulation n’a pas vocation à être obligatoirement une régularisation (Vial, 1997). Si le programme rencontre un obstacle, si donc une erreur se déclare, c’est peut-être le moment de tenter autre chose que de rétablir l’équilibre du système programmé. On peut envisager de travailler sur une évolution : d’accord pour fonctionner, mais autrement.

Dans le premier cas, le programme se contente d’éradiquer les erreurs ; apparemment qu’il sait exactement où réside la vérité, et il y fonce héroïquement. Dans le second cas, le programme est un peu plus humble, et connaissant que le monde est complexe, traite chaque erreur comme une invitation à mieux faire, c’est-à-dire comme un stimulant.

Ce genre de souplesse dans l’exécution d’un contrôle n’est évidemment pas le fait d’esclaves, mais d’êtres émancipés, de pairs collaborant sous la simple loi d’un résultat à atteindre, et ne s’astreignant jamais à un chemin imposé. Des domaines aussi différents que la gestion d’un hôpital (Dupagne, 2012), d’un programme informatique ou d’un réseau social (TheChangeBook), par les utilisateurs, sont des exemples où la régulation cybernétique de divergence donne des résultats qu’il est presque indécent de comparer avec ceux obtenus par une équipe de dominés soumise à un processus réglé (démarche “qualité”, norme) tant le saut qualitatif est immense. Pour TheChangeBook, je songe à la propreté du travail réalisé en vue de doter le réseau d’un logotype pertinent. Plusieurs dizaines de propositions furent lancées par des volontaires, puis sanctionnées par un vote. Les images finalistes retenues, améliorées par leurs auteurs en tenant compte éventuellement des remarques émises par la communauté, furent soumises à un autre vote, qui dégagea le logotype. Puis il y eut d’autres discussions pour contourner certains écueils juridiques ou techniques, et rendre l’image indestructible. Ce travail réalisé en un temps record possède en outre une caractéristique plutôt hallucinante, rarissime en fait : tout le monde aujourd’hui est peu ou prou satisfait de ce logo.
 

Esprits égaux

Là où repose le savoir, là réside le pouvoir, et par conséquent l’or, et par conséquent la souveraineté. Les États ont vécu ; ils se sont abandonnés aux financiers, qui en ont accaparé le contrôle et ne prennent, aujourd’hui, même plus la peine de faire semblant de ne pas agiter les marionnettes que le peuple élit. Mais l’or des financiers se dévalue. Toutes sortes de systèmes alternatifs à cet or s’essaient à vivre, survivent, vivotent ou se répandent. L’or des financiers est celui de la soumission et de l’exploitation intensive des humains considérés comme des sources d’énergie (Matrix). C’est une monnaie de singe. Les autres monnaies, les monnaies clandestines, ce sont des monnaies de résistance ; elles sont chargées de sens et les banques en sont systématiquement écartées. Un grain de SEL vit peu, mais peut beaucoup car son crédit est grand et n’est pas corrompu par la thésaurisation. C’est une monnaie qui repose entre les mains de ses utilisateurs, et non dans les coffres d’un grumeau d’individus égoïstes, malades à force de vouloir tout posséder. C’est la monnaie des pairs, aux esprits égaux partageant un même intérêt, et aux cœurs aérés d’un espoir qui, inévitablement, se fait ou se fera politique.
 

Pairs connectés

C’est ici qu’entre en lice la notion d’hétérarchie, idéalement adaptée à un milieu disposant d’Internet, ce réseau qui permet à la planète entière de prendre conscience d’elle-même, de ses savoirs, de son pouvoir, de son or, de sa souveraineté naturelle et absolue. De sa force implacable. Les pairs connectés sont les Titans. Ils vivent en hétérarchie. Il ne faudra pas attendre longtemps avant de les voir réclamer l’accès aux voiles, à la chambre des cartes et au gouvernail : poliment d’abord, violemment ensuite. Cette menace réelle est sérieusement prise en compte par les dominants qui sécrètent des lois absurdes pour museler le réseau, « poubelle de la démocratie » selon le larbin Olivennes, qui se prend pour un dominant et fait le barde à la gloire de ses rois de pacotille. Mais les pairs connectés, qui pour l’instant ne vivent leur hétérarchie que dans les interstices d’une existence presqu’entièrement courbée sous les effets de la rareté, de l’obsolescence et de la concurrence – nos trois gardes-chiourme – ne peuvent faire autrement que de chercher par tous les moyens à s’emparer de ce navire maudit où la domination, tirant à sa fin, accélère encore pour exploser plus vite sous les effets de sa propre fringale de brute.
 

Mutinerie

Lu Xun : « Des festins de chair humaine se donnent aujourd’hui encore, et nombreux sont ceux qui veulent qu’ils se poursuivent. Les jeunes d’aujourd’hui ont à balayer ces mangeurs d’hommes, à culbuter ces festins, à détruire cette cuisine ! » S’emparer du navire, oui, car nul ne peut fuir : le monde est clos, la planète est seule, isolée des autres oasis par des siècles et des millénaires. Ainsi, poussés par la nécessité de survivre, peut-être aurons-nous une chance de nous mutiner et de vaincre, avant le prochain effondrement. Peut-être. En tout cas, il ne sert à rien d’attendre quoi que ce soit d’un Obama ou d’un Hollande ; ce sont des gens moins grotesques que leurs prédécesseurs, un peu plus affinés, un peu moins immédiatement nocifs, mais c’est bien tout. Ainsi donc, « S’il est encore en ce monde des hommes qui tiennent vraiment à vivre, qu’ils parlent, rient, pleurent, tempêtent, injurient, combattent et terrassent tout d’abord cette époque qui est maudite, en ce lieu qui est maudit ! » Lu Xun, avril 1925.
 

Tao Yuangquin :Lu Xun in 1926
Beijing Lu Xun museum


Médiagraphie :

Les citations de Lu Xun sont tirées de ses Œuvres choisies, Éditions de Pékin, Beijing, 1983. Les quatre volumes reliés et présentés en coffrets sont un régal parfait. Oui c’est en papier.

Dominique Dupagne a écrit un livre impressionnant, en papier aussi, intitulé La revanche du rameur, Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, 2012. Il est une source d’inspiration pour toute personne intéressée par l’idée de résister et modifier, tranquillement ou pas, ce vieux monde inconfortable et sans sagesse. Site web : http://www.larevanchedurameur.com/

J’ai trouvé aussi ce billet sur l’hétérarchie, posté sur owni : Plus nous nous rendons interdépendants, plus nous sommes libres.

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A propos alabergerie

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Un commentaire pour Mutation

  1. Pour info… l’article d’Owni n’est qu’un ultra résumé d’une des thèses exposée dans L’alternative nomade… Beau billet au passage.

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