A letter to Salman Rushdie

2012_12_19

David Shankbone: Salman Rushdie in New York City, 2008. (CC BY SA 3.0)

A LETTER TO SALMAN RUSHDIE


Aujourd’hui l’inspiration impose de suspendre les Océanides pour laisser la place à quelque chose qui voulait sortir. Nous retrouverons le Loeiz et les phoques la semaine prochaine.


Version française

 

Le dimanche 16 décembre vers le petit matin, je fis un rêve étonnant. C’était un soir, dans la cour intérieure d’une grande maison, un banquet. Nous étions nombreux assis là, discutant et festoyant, moi silencieux en coin de table, observant l’ombre et les façades, écoutant d’une oreille distraite les propos qui voletaient à ma gauche.

Soudain le portail s’ouvrit. Une troupe entra, composée de gens divers, au milieu desquels se tenait un homme assez petit, au grand front dégarni et à la barbe taillée, au regard fin encadré de lunettes argentées. Je reconnus Salman Rushdie. Le banquet bruissa, on fit de la place à l’arrivant. Rushdie s’installa.

Une chose m’impressionna beaucoup : dans le sillage de l’écrivain suivait un grand feu pourpre et roux, qui éclairait tout mais ne dévorait rien. Les façades de la maison en étaient transfigurées, et l’architecture apparaissait. Quand Rushdie s’assit, le feu se répandit ; il traversa la table, s’installa sur les bancs, fit torchère au-dessus des plats, rôda autour des verres et des carafes, et nous entoura de toute part si bien que nous étions comme au milieu d’un champ de flammes. Celles-ci dégageaient une chaleur réconfortante.

On posa un couvert et de la nourriture devant le visiteur, puis nous recommençâmes à manger. Au cours du repas, les convives s’adressèrent à l’écrivain avec beaucoup d’amitié, lui offrant de petits discours pleins de reconnaissance. Et toujours le feu se tenait parmi nous.

Quand vint mon tour de parler, je regardai Salman à travers mes lunettes rondes, il me regarda à travers ses lunettes rectangulaires, et cet échange muet me réveilla. Je n’eus donc pas le temps de lui dire ce que je voulais.

Cher monsieur Rushdie…

La première histoire que je lus de vous me confirma dans mon amour de la lecture : c’était La honte, et je n’oublierai jamais ce livre étrange, si doux et fou à la fois, qui me donna une leçon de tolérance et m’introduisit à la compassion. Longtemps le monstre nocturne et hurlant hanta les banlieues de mon imagination, celui qui était la nouvelle forme prise par la terrible Vierge-à-la-culotte-de-fer.

Puis me vinrent sous la main Les enfants de minuit, ouvrage à la poésie souveraine, dans lequel, ayant puisé des éléments du monde familier, vous les souleviez en l’air pour les faire tournoyer et les remélanger à votre convenance, afin de disposer de chimères qui vous serviraient à exprimer au mieux la réalité. « Décidément les pickles et les chutneys de Rushdie sont diaboliques » me disais-je, époustouflé par cette magie romancière ; aussi, quand je vis que vous pouviez en plus être satanique, je me précipitai sur le nouvel ouvrage la bave aux lèvres, et déjà en désir d’écrire à mon tour.

J’appris alors, sage élève étudiant le monde, combien les émigrés peuvent être cahotés et tiraillés de tensions adverses : dépotés d’ici, mal rempotés là, le cul entre deux cultures, les racines à l’air se corrompant, les branches fleurissant n’importe comment. Tous ces gens se battaient contre leur passé et leur avenir jusqu’au fond de leurs rêves. Les versets sataniques m’ouvrirent les yeux sur les grandes contradictions des êtres humains. En me montrant comment agissent les grandes personnes dans le roman puis dans le monde, votre texte me suscita deux réflexions : la première fut que votre vie était devenue elle-même un roman de Rushdie, plein de fureur et de tempêtes, de larmes et de faiblesses, de sales bassesses où tout est renié, et de gestes beaux où tout espoir est rétabli ; la seconde fut que, au prix de votre condamnation et de votre mise à l’écart du monde des humains, vous nous aviez donné une leçon de droiture avec sa conclusion : ça vaut toujours le coup !

Mais ce qui me cloua à la littérature, ce qui me donna irrémédiablement le vouloir d’écrire à mon tour, ce fut le magnifique cadeau que vous fîtes, depuis votre presque tombe, à votre enfant, et à nous les vivants libres. Jamais je n’ai rien lu d’aussi bénéfique à ingérer que l’œuvre intitulée Haroun et la mer des histoires. Ce fut en découvrant un univers entier contenu dans ces lignes que je sentis pour la première fois que se tenait, derrière mes épaules, un être qui m’ordonnait, à moi aussi : « Qul ! » – et depuis combien de temps était-il là ?

Patries imaginaires arriva comme un récapitulatif. Des points furent vissés aux sommets de tous les i. Tout fut dit clairement, de façon à ne pouvoir être ni ignoré ni falsifié. Ce recueil ferma la première époque de ma vie en littérature. Avant, je lisais et vous lisais. Après, je sus quoi faire des années qui me restaient : j’écrirais !

Cinq millions de mots plus tard, mon style semble parvenu à sa forme adulte. Vous et deux autres écrivains êtes logés à demeure dans mon cœur, ô mes ancêtres nourriciers, comme des figurines sacrées devant lesquelles un Romain prie, lorsqu’il va entreprendre une action importante. « Seriez-vous contents de moi ? » vous dis-je parfois.

o0o

Et voici ce que je retiens de votre aventure, monsieur Rushdie : vous avez gagné ! Plus rien ne peut vous être ôté. Votre œuvre est sauve, ceux qui vous ont attaqué ont raté le moment de vous tuer avec profit ; le feraient-ils aujourd’hui que tout ce qui réfléchit et crée de par le monde, tout ce qui combat le néant, se dresserait pour mépriser bien haut les assassins et leurs commanditaires, et dénoncer la perniciosité de la prétendue fatwa dont ils se réclament, cette fatwa véritablement satanique à propos de laquelle vous avez dit, en chaire, dans la chambre d’écho nommée King’s Chapel : « Une fois de plus, le mal prend l’apparence de la vertu et les croyants sont trompés. » (Joseph Anton). Tous ceux qui devaient vous trahir, trahir ce qu’ils étaient, ou trahir ce qu’ils disaient, l’ont fait, et nous savons pourquoi et comment ils l’ont fait ; ils ne sont plus en état de nous empoisonner avec leurs mauvaises paroles : leurs démons ont été nommés.

Vous avez balancé Haroun dans la gueule des puritains, qui n’ont su que vociférer, et réitérer leur condamnation, oubliant au passage que jamais un couteau n’a vaincu que de la viande, tandis qu’une idée ne peut être abattue que par une autre, et que toutes deux volent tandis que les censeurs et les découpeurs rampent – voyez, de Youssef Chahine, la conclusion exultante du Destin.

Vous avez gagné ! Vous êtes dès à présent sur les marches qui mènent au temple de l’Histoire ; votre place y est réservée, votre nom sera honoré, ceux de vos ennemis seront mis au rang des choses vaines. Vous avez enfoncé un coin dans les lignes des salopards, et les fruits de cette haute action se répandront longtemps encore après votre mort.

Vous avez gagné parce que nous sommes là, nous les lecteurs, et parmi les lecteurs il y a nous qui écrivons, grâce à vous, en bondissant depuis les places que vous avez débroussaillées pour aller batailler à notre tour dans les fourrés barbares. Alors non seulement votre assassinat serait néfaste à la cause de vos ennemis, mais votre descendance en esprit témoigne dès aujourd’hui de votre puissance et de la fertilité de votre attitude. Non vous n’avez pas écrit en vain. Je sais maintenant ce que représente, dans mon rêve, ce feu pourpre et roux qui éclaire tout et ne consume rien : c’est votre œuvre, ô père.

Berger


English version

 

In the early morning hours of December 16th, I had an astonishing dream. It was evening, and in the inner courtyard of a sprawling residence a banquet was being held. Quite a crowd was seated around the table, talking and revelling. I sat at the table’s corner, silent, watching the play of shadows on the building façade, half-heartedly listening to the words fluttering about to my left.

All at once the gate opened and an assorted group of individuals entered, amongst them a rather short man with a receding hairline, a trimmed beard, and a pair of silver glasses framing a penetrating gaze. I recognized him as Salman Rushdie. A rustle arose from the crowd as space was obligingly made.

Rushdie made his way over and I noticed something remarkable: in his wake the writer left a blaze of crimson and violet flames that illuminated everything but consumed nothing. The exterior of the structure surrounding us was transformed, and the details of its architecture emerged.

When Rushdie seated himself, the blaze spread, moving across the table, settling itself into the benches, dancing over the dishes, lurking around the glasses and carafes, enveloping us so thoroughly that it was as though we found ourselves in a field of flames, and the light they emanated was pleasant and comforting.

A plate of food was placed in front of the visitor and we all resumed our meal. Over its course, those gathered addressed the writer with great warmth and affability, delivering him words of admiration and gratitude.

All the while the fire continued to blaze around us. When my turn to speak arrived, I looked at Salman through my round glasses, he looked at me through his rectangular ones, and this silent exchange roused me from my sleep. I therefore did not have the time to tell him what I had so wanted him to know.

Dear Mr. Rushdie…

The first story I read by you entrenched my passion for reading. It was Shame, and never will I forget this extraordinary book, so simultaneously sweet and delirious, a book that taught me a lesson of tolerance and introduced me to compassion. For so very long the roaring nocturnal monster, that born of the terrible Virgin Ironpants, haunted the suburbs of my imagination.

Then Midnight’s Children came into my hands, a work of poetry of the highest order in which elements of the ordinary world are thrown into the air, spun round and remixed at your will in order that you may have at your disposal the phantasmagoria necessary to deliver the most accurate description of reality. “Indeed, Rushdie’s pickles and chutneys are devilish” I said to myself, gobsmacked by this magic-spinning novelist. Then, when I learned that you could also be diabolical, I plunged forth headlong, slavering at the mouth, and already bursting with the desire to write myself.

I learned then, disciplined student of life that I was, of the extent to which migrant people can be flung about and ripped apart by a host of forces: uprooted from one place, poorly implanted in to another, straddling two cultures, roots flung about, exposed to the open air to rot, branches flowering chaotically. These multitudes of people struggling against their past, their futures buried at the bottom of their deepest dreams. The Satanic Verses opened my eyes to the major contradictions of human beings. Studying the behaviour of characters in the story and the behaviour of people in the world, two thoughts came to me: the first was that your own life had become a Salman Rushdie novel, full of storm and fury, of tears and weaknesses, of vile baseness through which all is betrayed, and of acts of beauty through which all hope is restored; the second is that, through the price you were willing to pay for it – your banishment from society and, hence, your very existence – you taught me a lesson in truth: namely, that it is always worth the cost.

But what captivated me with literature, what gave me the irrepressible drive to write myself, was the magnificent gift you gave to your child, and to all of us beyond the walls of your hiding place. Never have I read anything as nourishing to ingest as the work entitled Haroun and the Sea of Stories. It was in discovering a universe contained entirely in your prose that I felt for the first time behind my shoulders a presence commanding me too: “Qul!” But for how long had it been there?

Imaginary Homelands came first in the form of a summary. All of the I’s were dotted and the T’s crossed. All was stated unambiguously, such that nothing could be ignored or falsified. This collection marked the close of the first phase of my literary life. Before, I read and I read you. After, I knew what I would do with my remaining years: I would write!

Five million words later, my style reached its maturity. You and two other writers reside permanently in the dwelling place of my heart, oh my nurturing ancestors, like the sacred statues before which the Romans would pray when they were to undertake an important endeavour. “Would you be proud of me?” I would sometimes say to you.

o0o

And what I take from your adventure is the following: you won. Nothing more can be taken from you. Your work is now secure, and those who hounded you missed their opportunity to take your life for their profit. If they would try to do so today, all who think and create and fight against oblivion would rise up to denounce the would-be assassins and their backers and scorn the perniciousness of the so-called fatwa claimed by your enemies, the truly satanic fatwa on the subject of which you stated, in pulpit, in that echo chamber known as King’s Chapel: “Once again, evil takes on the guise of virtue and the faithful are deceived” (Joseph Anton). All those who intended to betray you, who intended to betray themselves, did so, and we know why and how they did so; they are no longer in a position to do us harm, their demons have been laid bare, their names revealed.

You dangled Haroun before the eyes of bigots, and they could but bark and repeat their condemnation, forgetting that while knives may slay a body, an idea can only be slain by another idea. That, while the censors slither about, these ideas soar above them. One need only look to Youssef Chahine to discover the exultant culmination of The Destiny. You have won! You are already on the path that leads to the great temple of History. There a space has been reserved for you. Your name shall be honoured and the names of your enemies swept away with the dust of time. You divided and weakened the ranks of the degenerates and the fruits of this noble action will flourish long after your death.

You have won because we are here, we the readers, and, among the readers, those of us who, thanks to you, write. Therefore, your death will not only damage your enemies, but your intellectual and spiritual descendants shall bear witness to your immensity and to the potency and richness of your influence. No, you did not write in vain. I now know what the crimson and violet flames of my dream represented, that benevolent inferno that consumed nothing yet illuminated everything: your work, oh father.

Berger

 

Translated by Ysengrimus assisted by Hengelbert Buzbee.

 

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