Les Océanides III

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Julien Carnot : L’ile de Quéménès, dans l’archipel de Molène, vue depuis le sud.
Septembre 2003 (CC BY SA 3.0)

Reprise des Océanides. Après la lecture de Joseph Anton, j’avais eu vraiment besoin de lâcher ce que j’avais sur le cœur. Depuis La honte, Rushdie est un de mes écrivains majeurs, et la vie stupide qu’il a dû mener à cause de cette fatwa immorale m’a toujours scandalisé. Notez bien que, n’ayant pas été assassiné, il fut bien dressé et, n’ayant nui jusqu’alors que par la médisance de ses ennemis, qui voulaient voir dans son livre ce qui n’y était pas, il comprit qu’il fallait défendre le territoire de la liberté de penser et d’écrire, et s’appliqua dès lors à en tenir les frontières – ce qu’il appelle « Mettre un pied au-delà de la ligne. » Et ce poste aux frontières a fait de Rushdie quelqu’un de bien plus nuisible aux intérêts de la curetaille que n’importe quel verset satanique. Voilà ce qu’on gagne à acculer un esprit habitué à réfléchir. Et j’en reviens maintenant à la Bretagne, et à sa nature, qu’un gouvernement sans foi est en train d’acculer. J’avais écrit cette histoire sous Sarkozy, mais monsieur Ayrault, de la team Vinci, fait aussi bien l’affaire. La corruption des intelligences ne connaît pas de frontières, quand elle galope sur le pouvoir et le gros argent.

Les océanides II
Les océanides I

LES OCÉANIDES III

VII

« Ils viendront depuis la côte, et couperont le fil de l’inauguration sur la section entre Molène et le péage de Lochrist. C’est là que j’interviendrai. Je reveux bien du café, madame…

— Je vais en refaire, celui-là est tout froid. Attendez-moi pour la suite !

— On va vous accompagner dans la cuisine, ce sera plus simple ! »

Je me levai, et suivis les deux autres. L’évier était plein de casserolles sales ; ma tante me colla devant, avec une éponge, une brosse, du savon et un regard éloquent. « Donc, les camarades sont repartis avec la toile. Vous restez sur Morgol avec le phoque…

— Je reste seul avec Mademoiselle, qui lentement reprend ses esprits. Elle ne s’extasie évidemment pas sur moi – il n’y a aucune démonstration de reconnaissance – mais je vois que sa truffe me renifle. Alors, d’un seul grand coup, je me rends compte de ce que je viens de faire… C’est une action complètement hérétique ! J’ai sauvé un phoque ! J’ai échangé une fortune contre un putain de phoque. Pardon madame…

— C’est vraiment si grave ?

— Très ! J’ai tout perdu. Tout ! Ma notoriété vient de prendre un fameux virage : j’ai pris la défense d’un concurrent direct de mon espèce. Ami des phoques, comme on dirait ami des nègres chez les racistes… Ceci me vaudra un statut de dingo qui ne sait pas où se trouve son intérêt. La vieille cousine qui m’héberge à Molène se sentira totalement déshonorée, trahie par ma conduite. Elle aura honte, honte, honte ! La journée qui suivra sera la première d’une grande solitude, pour tous les deux ; ma cousine, parce qu’elle n’osera plus voir personne, et moi parce que personne ne voudra plus me voir. Je suis devenu une sorte de ravi romantique, et même les filles ne rient plus de moi. Alors je décide de partir, et de m’engager au petit bonheur la chance le long de la côte. »

Loeiz loue sa barque à plus pauvre que lui. Les sous iront à la cousine. Lui part au nord, aide par ici, aide par là, jusqu’à Roscoff, à l’orient du Léon, où il trouve à s’embarquer sur une gabare qui s’en va au Pays de Galles. C’est la fin de l’été ; le navire est rempli à craquer d’oignons, au milieu desquels les futurs vendeurs ambulants, les Johnnies, se creusent des niches et rêvent à la fortune. Loeiz restera en Grande-Bretagne jusqu’en février mille-neuf-cent-douze, à sillonner les rues des villes avec ses chapelets d’oignons, à dormir dans des hangars miteux, à bouffer n’importe quoi et à se faire du fric. Il reviendra sur Molène, ne pouvant plus voir un oignon en peinture, avec encore des sous pour la cousine et de l’anglais plein la bouche.

Entre-temps, les choses ont bien changé : la barque de Loeiz s’est brisée sur une roche, et ce n’était apparemment la faute à personne ; la cousine est morte, et sa maison, qui appartenait à des gens de Plougonvelen, est mise en vente. On lui concède royalement le droit d’y ramasser deux ou trois bricoles avant de filer au diable. Pas de place, ici, pour les traîtres et les cerveaux fêlés.

En conséquence, plus rien ne le retient dans ce pays, qui le rejette. « Et pourtant, comme il était beau mon archipel ! Un des trois orgueils de la Bretagne, avec Belle-Île et Saint-Michel ; une sauvagerie noble et sérieuse, avec des couleurs à se mettre à genoux.

— Il cause bien, pour un vagabond. Vous pourriez écrire mes articles.

— Ah mais c’est que j’ai appris chez les Morgan, savez-vous ! » Le tutoiement de Loeiz va et vient comme une marée.

Nous sommes donc au début du printemps de la dernière année de l’existence officielle du citoyen Louis Quiniou, dit Loeiz, né entre deux îles un jour de grain, en mars mille-huit-cent-soixante-seize, il y a une éternité de cela. Le monde, depuis, a changé six ou huit fois de langage comme de figure, et Loeiz a visité entre-temps un pays qui n’existe nulle part.

« Mai mille-neuf-cent-douze. Il m’arrive encore une fois une drôle d’affaire. Un jour, je suis obligé de faire la traversée jusqu’à Ouessant ; mais le mauvais temps qui vient d’Irlande contraint le bateau à se détourner sur la baie de Lampaul, ce qui nous fera longer de vilaines roches. En sortant de Molène, alors qu’on aborde le Fromveur par le nord, des vagues nous poussent contre une pierre qu’on nomme Men tensel, un récif sur lequel depuis des années on s’obstine à vouloir construire un phare. Le bateau racle et commence à se défaire ; l’homme de barre décide alors de foncer sur Banneg, qui est un îlot tout proche, et on y arrive presque, mais il faudra quand même finir à la nage. »

« L’eau est diaboliquement froide. Nous sommes huit, mais trois seulement réussiront à aborder ; les autres se tuent dans les rouleaux qui les envoient se déchirer sur les pierres. Moi, comme par hasard, je mets la main sur la tête d’un phoque. La bête se retourne, me regarde et me dit : Toi, viens ! Je m’accroche à son cou, je ne réfléchis pas. C’est une femelle – c’est presque toujours une femelle, les mâles sont très rares. Je l’entoure de mes bras, et puis on se met à filer en surface. Je bois la tasse deux ou trois fois, je suffoque ; en plus, j’attrape une crampe énorme au mollet droit, si douloureuse que je finis par ne plus penser qu’à elle. Pendant ce temps, on contourne Banneg par le nord, pour échouer sur une petite plage sous le vent. J’y passe deux heures à trembler. J’ai enlevé mes vêtements, je sèche, mais l’air est si froid que je me sens m’endormir. »

« Dernier souvenir de cette première vie : je hurle dans le vent, pour attirer l’attention des deux autres passagers qui ont réussi à s’en sortir. Ceux-là sont allés se mettre au sec dans une petite lande au milieu de l’îlot, où ils gesticulent et se donnent des claques pour se réchauffer. Malheureusement, ils se fichent complètement de moi. Mes appels à l’aide, de plus en plus faibles, s’envolent, et ne les touchent pas. Je pourrais aussi bien ne pas exister. Je finis par m’évanouir. Alors commence un voyage extraordinaire. »

Loeiz sera né et porté disparu à peu près au même endroit, les deux fois dans des conditions météo difficiles. Voilà de quoi renifler une prédestination. En outre, le penchant de cet individu pour les phoques, et le fait que l’on aura cru l’apercevoir pour la dernière fois accroché au cou d’une de ces maudites bêtes, auront confirmé l’harmonie de sa trajectoire, en lui assurant deux jeux de symétries entrecroisées, desquelles tirer, pourquoi pas, des enseignements pratiques : ayant sauvé un phoque, mais s’étant perdu lui-même pour la société et pour la famille ; puis sauvé de la noyade par encore un phoque, mais disparu de corps immédiatement après. Comment faire confiance à ces animaux ? Quel genre de pauvre malheureux faut-il être pour miser dessus ? Et voici que Loeiz, de retour dans le salon devant le nouveau café chaud, nous annonce que la suite de l’histoire va se gratiner singulièrement.

« Douze mains me soulèvent. On m’emporte. Je sais que ce ne sont pas les naufragés, qui ne sont que deux. Et puis les présences que je sens autour de moi sont fluides, agiles, fuyantes comme le poisson, douces comme les caresses des algues. Et confuses aussi, rêvées plus que réelles, tandis que des humains mes congénères auraient été secs de geste et d’attention, et tout à fait matériels. Du reste, lorsque j’ouvre les yeux, je ne vois personne. Rien que l’écume et le sable, et le ciel, et la pluie qui passe, horizontale sous les nuages. Mais voilà que je me rendors, et les mains reviennent ; on me glisse dans l’eau. Regarde ! me dit-on… Regarde !… Tout est vert… Regarde mieux !… Ouvre tout, Loeiz, ouvre toi tout ! »

« Cette dernière injonction a été lancée avec une autorité venue de loin. Je ne puis m’y soustraire ; alors d’un seul coup j’ouvre. J’ouvre tout, comme il est demandé… J’ouvre toute grande ma bouche, et j’avale la mer ! Aussi, j’écarquille les mirettes dans le vague, et alors là certes pour le coup je vois !…

— Que voyez-vous, Loeiz ar Louarn ? Que voyez-vous ?

— Je vois toute la mer ! Je vois ses royaumes et leurs dépendances, et les nations qui les peuplent. Je vois les strates, les ordres, je vois les trônes et ceux qui chantent devant les trônes ! Tout devient évident.

— Évident !

— Oui ! Voilà le mot qui domine ce moment ! L’évidence !… Car, tandis que je m’enfonce dans la mer, entre les troncs majestueux de grandes algues où habitent des myriades de petits habitants jaunes, je suis émerveillé par des cataractes de connaissances qui font irruption dans mon être. Or, celles-ci me remodèlent avec une force toute faite d’évidence calme… C’est ainsi que je deviens un aquatique. J’avale la mer ; je lui dis « oui »… Alors seulement je vois ceux qui m’emportent…

— Qui sont-ils, que font-ils ? Pourquoi vous taisez-vous ?

— Ils rient, les chers petits ! » Et Loeiz demanda une serviette pour essuyer ses yeux. À cet instant, le soleil couchant sortit par-dessous les nuages, et déposa une lumière de feu sur le profil du vagabond, dont le menton tremblait d’émotion. C’était le moment de sortir le rhum.

VIII

« Ils sont là, et ils ne sont pas là. Pour les voir, il faut… Je ne sais pas, je ne sais pas… Ce doit être une magie… Un plongeur n’en verrait jamais. Peut-être faut-il se noyer pour les découvrir… Je ne sais pas.

— Mais vous les avez vus ! Comment sont-ils ?

— Ils ressemblent à des humains. Ils sont bleus, lisses, et chauves. Ils ont une grosse tête, et la taille d’un enfant de dix ans. Ils sont d’une légèreté !… La lumière danse sur leur peau. Ils sont luisants, et translucides, et pailletés d’étoiles. On voit… Je crois que c’est leur cœur qu’on voit battre… Ils n’ont pas d’oreilles mais des trous, ils ont un museau… Aussi, comme nous, des bras et des jambes, mais plus fins. Ils ont des membranes entre les doigts et les orteils, qu’ils ont très longs. Ils vont nus. Ils sont beaux. Les émotions les irisent.

— Des membres graciles, une petite taille, pas de pilosité, et une grosse tête. De grands yeux sombres, peut-être ? » J’avais souvenance d’avoir été regardé par semblable figure, jadis, lors de ma noyade.

« De grands yeux sombres, oui…

— Bon sang, Loeiz, je pourrais commencer à vous croire !

— Que se passe-t-il, mon neveu ?

— Peu importe… Vous nous décrivez là un être présentant beaucoup de caractéristiques juvéniles. Un être qui aurait été stoppé dans son développement, sur le chemin de la vieillesse. Un peu comme les humains, finalement.

— Comment ça ?

— Nous sommes beaucoup plus juvéniles d’aspect que nos cousins les chimpanzés, les gorilles, les orang-outans. On fait jeune longtemps.

— Oui mais tout de même, ces gens dont je parle ont un air très phoque ! Du reste, ils m’ont dit plus tard qu’il leur arrivait de se mettre en phoque pour sortir à l’air, tout comme les plongeurs se mettent en grenouille pour aller dans l’eau.

— Un scaphandre pour les opérations en plein air, c’est ça ?

— Voilà !

— Bon eh bien ce sont des Selkies, vos gars.

— Encore les Selkies !

— Et pourquoi non ? Les Shetland ne sont pas si loin dans le nord…

— Par chez nous, on les appelle des Morgan, c’est comme ça. Ce qui prouve bien qu’on en a connaissance depuis longtemps… Mais je peux vous garantir qu’aucun musée n’en possèdera jamais un corps ! Ils vivent de l’autre côté d’une espèce de miroir. J’ai dû abandonner ma vie d’humain pour les suivre.

— Et vous êtes alors né Morgan ?

— Un géant au milieu d’eux.

— C’était une Morgan, la demoiselle phoque qui vous avait sauvé ?

— Mais non… Un jour j’ai su cette partie de l’histoire. Tout simplement, m’ayant reconnue comme étant l’ami des phoques – ce qui ne présente finalement pas que des inconvénients – elle était allée chercher de l’aide au Domaine…

— Le Domaine ?

— Douar ar vorganed ! Quand même, il faut tout vous dire.

— C’est que je suis resté longtemps hors du pays, voyez-vous. J’ai fait des études à Rennes…

— Mon Dieu un parisien ! On vous aura francifié jusqu’au trognon. Pauvre gars… Votre caboche est devenue tricolore. Et la magie de la lande alors ? Les marais les mares les bras des rivières ? Les épaves au fond de la baie ?

— Ils communiquent ?

— Qui ça ?

— Les phoques et les Morgan…

— Il faut comprendre qu’il y a une sorte d’alliance d’esprit entre les deux peuples. Mais je ne sais rien de plus !

— Allez, maintenant, racontez-nous votre arrivée au pays des Selkies !

— Vous y tenez, à ce nom…

— Je suis snob. Mais que cela ne vous fige pas. Regardez, je note tout. J’immortalise… »

Tandis que nous papotions, la nuit était venue. Venteuse et pinçante, et mouillée d’hiver, glacée, dure aux pauvres mammifères qui rôdent au dehors : ânes, chiens et chats, humains et souris. C’était la première nuit complète de l’an neuf, celle où les feux sont poussés pour que pousse enfin la lumière, et que le monde bascule à nouveau vers le soleil. Flambée de genêts secs, puis d’ajoncs, puis de ronces noueuses sur un lit de bruyères, avec des branches de sapin pour les illuminations. Là-dessus, trois bûches en faisceau, et si le toit n’est pas déjà en train de se consumer sous cet incendie, vous pouvez avancer vos chaussons et sortir les carafes, le feu dansera dans les verres et la Mort, qui gesticule dans les ombres du côté des rideaux, reculera en sifflant, traversera le mur et partira au diable après avoir fait sonner la vieille horloge en passant. Dong… Le rhum de ma tante va en prendre un sale coup.

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Christophe Quintin : Laminaria digitata (Hudson) Lamouroux, 1813.
Plougasnou, Bretagne, 2012. (CC BY NC 2.0)

IX

Loeiz boit la mer. C’est une gerbe d’émerveillements, accompagnée par les doux regards de ceux qui l’entraînent. Mais elle est suivie de six douleurs terribles aux poumons, aux oreilles, aux sinus, aux yeux, au sexe et à l’anus. La mer est salée ; la mer est froide ; la mer est lourde. La mer est étouffante comme le ciment dans lequel on noie celui qui doit disparaître. La mer est un ravage qui se fraie un chemin vers le cerveau ; elle est le plomb fondu versé par les narines du supplicié dont on veut voir fumer les oreilles. La mer est un organisme qui dévore, et la chair de Loeiz est broyée tandis qu’il s’empale dans l’eau, que les bulles d’air qui lui restent ici et là se font minuscules, et pépient au fond des intestins.

Ainsi, pendant trois instants bien distincts, qui sont trois ruades sous les paniques du corps en anoxie, Loeiz hurle et avale des nuages de plancton, jolies méduses, morceaux d’algues, petits crustacés. De longs rubans gluants enlacent sa poitrine et serrent. Sa vision explose. À la première ruade, Loeiz meurt.

À la seconde ruade, on lui ouvre la bouche et quelque chose y pénètre. Le cerveau en plein déraillement vomit des prairies, des nuages, un taureau roux qui charge, un lit à baldaquins, le hurlement de rage d’un soldat qui a raté son tir et n’a plus le temps de recharger, la douleur d’un hameçon planté dans la lèvre par un coup de vent, une odeur de crêpes. Tandis que tout au fond, quelque chose viole un corps qu’il ne sait plus sien, Loeiz se dit qu’il faudrait tout de même bloquer la trappe.

À la troisième ruade la trappe vole en éclats. Il en sort quelque chose que Loeiz ne pourra jamais regarder en face. Très au loin, au fond d’une campagne sous-marine, sonne une cloche triste. Ce qui est sorti est accepté par les autres.

Alors Loeiz aspire, et toute la puissance de la jeunesse fleurit autour de lui, l’enveloppe dans un manteau fait d’amour et de joie de vivre. Loeiz, encore un peu chrétien, croit à cet instant qu’il se tient sous le regard de la Vierge. L’énergie s’enfonce dans son corps et y chemine, creusant ses ruisseaux, jaillissant en sources au pied des anciennes pierres de résignation qu’une formidable dose de vitalité vient tout juste de fendre dans un grand rire plein de confiance. Elle s’étale langoureuse en mares argentées dans lesquelles se mire Loeiz, et derrière son reflet il voit s’agiter les habitants de son nouveau domaine, douar ar vorganed. Il va naître dans un instant, le temps d’un tout petit frétillement d’alevin, et voilà, il est né ! Bonjour, toi !

o0o

Le salon était entièrement dédié au blanc, au gris et aux éclats miroitants des écailles. « L’exactitude est la première des vertus de mon peuple. En effet, c’est l’équilibre en toutes choses qui garantit l’élégance et la pérennité ; songez à la conduite d’un de vos aérostats… » L’être qui parlait ainsi à Loeiz flottait sur un coussin mouvant qui semblait fait de mercure. Il était habillé d’un nuage de fils argentés. Il souriait. Sur le bout de son index droit dansait une petite crevette décorée de points bleus. « Et vous ? Pourriez-vous me dire, s’il vous plaît, quelle vertu vous caractérise ?

— Moi personnellement ou mon peuple en général ?

— Votre peuple, Loeiz ami des phoques… Car nous vous connaissons peu, en somme. Des bateaux, quelques filets, et puis, très rares, vos machines pansues qui font comme de grosses éponges dans le ciel : lesdits aérostats… Par conséquent, nous aimons toujours interroger les voyageuses qui nous visitent, et aussi celles que nous invitons au séjour ici-beau… »

Ici-beau ? « Ce qui nous caractérise, mon ami, n’est pas précisément une vertu.

— Comme c’est curieux ! Mais alors, qu’est-ce qui soutient votre race ? Il faut pourtant que vous ayez quelque chose, qui vous maintienne hors de l’anéantissement. Bien des espèces, qui ont perdu leur vertu cardinale, se sont éteintes. Il en va de même des civilisations, bien sûr.

— La peur… » La réponse avait fusé, automatique. Jamais Loeiz ne s’était senti l’esprit aussi clair. Il reprit un peu d’algue.

« La peur, oui, voilà ce qui nous dresse. Car la mort nous effraie ; à mesure que nous nous rapprochons d’elle, nous cherchons de plus en plus à la refouler, par des conjurations de deux ordres : la richesse, et la puissance… Aussi notre existence est-elle marquée du sceau de la guerre et des rapines.

— Nous avons ici d’autres jeux, reprit le Morgan, qui semblait n’avoir pas tout compris. En tout cas, merci d’avoir été sincère. Je m’explique mieux la pluie de décombres qui se déverse parfois sur nos territoires. Ceci, du reste, alimente nos collections. »

Quelle brocante cela devait faire… Des bidons, des morceaux de canots, des habits, des chaussures, des ferrailles de toutes sortes… Des bouteilles, des gens, des jouets, du béton, des instruments de navigation, des projectiles, des navires. Le musée des Morgan devait être sinistre.

Cependant, il n’y avait pas que des débris ; son hôte présenta à Loeiz un diadème et une rivière de diamants : « Ces deux objets proviennent d’un naufrage tout récent, qui a eu lieu dans l’ouest. Soit dit en passant, le navire qui a sombré là-bas est très impressionnant : il est aussi gros qu’une île ! » Loeiz se pencha et recueillit la rivière, qui ruisselait de fortune au point d’en être obscène. Il y avait là plusieurs centaines de vies entières de Johnnies comme lui. Il expliqua :

« C’est un exemple typique de ce dont je vous parlais : cet objet concentre des doses phénoménales de richesse et de puissance. Vous n’imaginez pas combien un humain pourrait souffrir de voir tant de vie, qu’il n’a pas, rassemblée dans un si petit volume, et tenu hors de sa portée. C’est dégoûtant, ça fait mal aux yeux.

— C’est de la magie, alors.

— De la magie très noire. Mon cher, nous autres habitants de l’air sommes les moins exacts de tous les êtres pensants ; ceci en est la preuve. Quel était le nom du bateau ?

— Comment le saurais-je ? Il y avait des centaines d’artefacts comme celui-ci dans l’épave. Certains pour des cous, d’autres pour les poignets, les doigts, les fronts. Nous en avons retrouvés dans d’innombrables coffres, et sur bien des corps. C’est le plus énorme naufrage que nous ayons jamais enregistré.

— Ah ! Le Titanic… Même moi sur mon caillou j’ai appris la nouvelle.

— Le Titanic ? Oui, ce nom résonne dans l’eau… Ce doit être ça. Venez, je vais vous montrer quelque chose d’amusant ! »

o0o

Sur les côtes antarctiques, les manchots regroupent leurs oisillons en de grandes formations compactes, qui font songer à des bancs de poissons. Dans une clairière sous-marine, on montra à Loeiz un petit banc de Morgan. Peaux bleutées sillonnées d’émotions diverses, ils étaient une cinquantaine de juvéniles en train de chanter là, emmitouflés dans des scaphandres avec poils, nageoires et bouilles arrondies. La chorale cria « Chäää ! » et tous enlevèrent leurs têtes de phoques ; Loeiz découvrit cinquante figures hilares. « Väää ! » et tous remirent leurs têtes de phoques. Babines, truffes et moustaches donnaient à ces masques des airs facétieux. « Chäää ! » Dès qu’ils étaient en âge de savoir faire surface, on leur apprenait à s’habiller. Bientôt, ceux-ci feraient leur première sortie dans l’air. Peut-être même iraient-ils à terre ? « Väää ! » Le casque de phoque permettait de respirer comme avec des poumons. « Chäää ! » : la parole ôtait au casque sa magie, et l’on recommençait, tête nue, à respirer par les branchies. « Väää ! » : retour aux poumons. Ces exercices étaient répétés des milliers de fois, sur différents airs. Un vrai Morgan devait savoir se débrouiller dans la nature comme un poisson dans l’eau, comme une grenouille dans la mare, comme un fou de Bassan dans les tempêtes.

« Ils rôdent dans la lande habillés en phoques ? s’étonna Loeiz…

— Non non ! Rassurez-vous, personne ne rampe dans les bruyères. Le déguisement de phoque n’affiche sa matière que lors du changement de milieu. Sitôt à l’air, il se fait invisible, insensible, il disparaît. Seule la fonction aérobie persiste. De toute façon, pour vous autres les habitantes des espaces d’au-delà, nous ne sommes pas, puisque nous allons voilées.

— Vous êtes des sacrés sorciers, quand même.

— Nous avons des colonies à terre. Des comptoirs, pour le commerce.

— Pour commercer avec qui ?

— Avec les solitaires… Avec les secrètes, les écartées. Par exemple avec celle que vous autres nommez le Berger de la nuit, dont vous dites qu’elle se prétend laide alors qu’elle ne l’est certes pas puisqu’elle a une tête pleine de jolis tentacules ; avec les fées lavandières, que vous calomniez cruellement alors qu’elles sont d’excellentes auxiliaires pour l’orpaillage, et qu’elles n’ont pas leurs pareilles pour ramasser les perles d’eau douce ; et avec les Korrigans bien entendu, surtout en temps d’hiver. »

Pendant ce temps, les enfants continuaient à enlever et à remettre leurs casques de phoques. « Chäää… Väää ! » Certains trouvaient hautement amusant d’échanger leurs têtes, mais les motifs des pelages, qui ne s’accordaient alors plus, avertissaient leurs propriétaires d’avoir à rectifier leurs costumes sous peine d’étouffer, faute d’harmonie dans la magie. Ce que les adultes qui surveillaient tout ceci prenaient soin d’expliquer en détail.

o0o

Où sont les Morgan ? Pourquoi ne les voit-on qu’à travers les rêves, les pressentiments, les intuitions, après avoir percé les nuages obscurs de l’imaginaire ? Parce que justement, ils sont imaginaires, les Morgan, et très obscurs. Songez que Loeiz a du mourir au monde d’en-haut pour les apercevoir… Pardonnez-moi ; cette appellation « d’en-haut » est incorrecte ; si j’ai bien compris ce qui fut dit à Loeiz, on devrait plutôt parler de mondes côtoyants. Voici pourquoi :

Il y a très, très, très longtemps, énonce le mythe, les Morgan vivaient au-dessus de l’eau et même dans le ciel, où flottaient leurs cités scintillantes. La science de ce peuple était évidemment magistrale et, comme le répètent les adultes aux enfants échangeurs de têtes, toute en harmoniques. Mais Dieu, qui n’est jamais à court d’idées quand il s’agit d’emmerder les gens, suscita un fléau contre lequel toute habileté fut trouvée impuissante. Car on ne résiste pas aux soubresauts d’une planète ; il faudrait pour cela les forces d’un Titan, et c’est ce que les Morgan, malgré de très fins savoirs, ne possédaient pas. Pendant six jours, la Terre, chaotique, se souleva, sombra, gicla, embrasa tout, et ses habitants périrent par myriades tandis que du ciel pleuvaient des roches, que des vagues écrétaient les montagnes, que les forêts s’envolaient, que les éléphants roulaient au milieu des baleines, et que les oiseaux se vaporisaient, électrocutés dans les orages. Puis le soleil se retira derrière un épais manteau de ténèbres qui fit périr neuf-mille-neuf-cent-soixante-neuf des dix-mille espèces de plantes majeures que compte l’Herbarium de Saint-Galopin, le précieux compendium des Morgan – un texte à l’antiquité effroyable, tracé à même la peau d’un Kraken gris.

Lorsque revint la lumière, le monde avait changé du tout au tout. Tel continent souffrait d’un grand trou qui lui mangeait un flanc, tel autre avait été dévié de sa trajectoire et perdait maintenant des petits bouts en se raclant contre les voisins. Au milieu de tout ça, les Morgan avaient disparu de la surface de la Terre.

Tant de poussières dans l’air, tant de ténèbres, tant de laves, tant de fumées ! Nul abri pour les vivants, et les tombes ravagées dégorgeant des restes qu’avalaient les crevasses. Nulle grotte qui ne fût une mâchoire, un piège mastiqueur pour qui eût songé à s’y nicher. Aux jours du chaos, les survivants éparpillés sur de pauvres îles en train de sombrer avaient trouvé refuge au fond des leurs rêves, et si puissante fut leur magie qu’au milieu même du cataclysme, accrochés aux roches qui basculaient, ils se revêtirent du désir des phoques, et plongèrent dans l’eau, puisque c’était là le dernier abri où trouver du calme et de la sécurité. D’aériens, ils se désirèrent aquatiques, et le devinrent, oppressés de malheurs et de longues peines, abandonnant tout derrière eux – jusqu’aux souvenirs trop précis – n’emportant que de l’espoir. Bien des visages et des noms furent oubliés dans cet exode.

Ils surent rêver le passage dans le monde imaginaire, ce monde qui est le très grand frère du monde réel, ce monde qui pèse tant que même son absence est détectée, par nos scientifiques interloqués, et considérée comme une énigme à laquelle on donne des noms, encore une fois, d’obscurité : l’énergie sombre, la matière noire, la grande part indétectée du cosmos. Ce qui est partout, et qu’on ne voit pourtant pas. Disons que nous autres vivons dans les interstices de l’univers, tandis que les licornes s’ébattent, elles, dans de plus vastes espaces. Voilà dans quoi s’échappèrent les Morgan.

« Vous êtes des fantômes, finalement…

— Les fantômes n’existent pas, Loeiz… »

o0o

Autre monde, autre temps. Là où règne l’énergie sombre, les heures sont bien aventureuses, et ne sauraient se plier au caprice d’un simple cadran gradué. Loeiz devint amoureux ; il se maria, il fit la fête, il eut des enfants avec sa belle. Ceux-ci grandirent. Ils partirent, se marièrent, eurent des enfants. Alors, après de nombreuses années de bonheur simple, monsieur et madame eurent envie de désentrelacer les fils de leurs existences ; tandis qu’elle repartait chez son père et s’engageait dans une équipe chargée de dorloter des poissons-chats et des saumons irlandais, lui alla étudier au Palais de l’Ouest, et entrevit, dans celui de ses hôtes, un destin possible pour son ancienne espèce. Le temps, haletant, suspendit son vol.

Tout commença par un petit poème. Tirée d’un recueil datant de la troisième glaciation, cette épigramme attira Loeiz par sa morale explicite :

Cette piste-ci est pavée d’orgueil ;
N’espère plus rien, abandonne la chasse.
Cette piste-là est creusée d’envie ;
Ne crains plus rien, abandonne la chasse.
Par ici ou bien par là, comment finiras-tu ?
Rends-toi plutôt utile, et abandonne
Pour de bon
Ta chasse…
Car tu es grande maintenant !

Se rendre utile plutôt que de se faire admirable. Au lieu de briller, s’accepter ; au lieu d’entasser, créer. Partir de ce que l’on est, pour se faire fécond. Ou plutôt, se faire féconde, car les Morgan, vous l’aurez noté par-ci par-là, utilisent le genre féminin comme neutre de base.

On était, ici, aux antipodes de l’Ecclésiaste, chez lequel tout est égal et poussière inconsistante ; se levaient au contraire un temps pour croître, puis un temps pour faire croître. Et ensuite ? Car le programme ne pouvait finir là… Sur un mur d’une chapelle, à Audierne jadis, Loeiz s’était fait lire cette inscription : Le jardinier repose dans son jardin. Il en devinait maintenant le sens.

La vie aérienne de Loeiz avait été un chaos sans buts ; sa vie aquatique avait été une réussite. C’est alors qu’on se prend à songer aux héritages, à ce qu’on lègue. À quoi serai-je utile encore ? Si le séjour de Loeiz ici-beau avait été exemplaire, on pouvait supposer que cela résultait d’abord d’une convergence entre d’une part, le caractère de cet individu, et d’autre part la culture qui l’avait accueilli. Car en somme, déjà en surface, ceux-ci et celui-là s’étaient longuement reniflés, par phoques interposés ; depuis longtemps, Loeiz avait été observé, et pressenti comme allié possible.

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Mateusz Włodarczyk : Foka szara w fokarium na Helu (CC BY SA 3.0)

À suivre

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Lit Écrit Corrige Publie, et râle.
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