Les enfants et les amoureux d’abord

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Les enfants et les amoureux d’abord

Le 5 juin 2013, deux choses se sont passées : un antifasciste a été tué dans un combat contre des fascistes, et le Front de Gauche a tenu un meeting à Rennes.

J’ai participé à un de ces deux événements, pas à l’autre. Cependant, mon absence de l’une des deux « scènes du crime » ne m’enlèvera aucune compétence pour tirer de leur comparaison un faisceau de remarques d’ordre général, que j’estime valides.

Je vais commencer par vous raconter ce que j’ai vu, ce qui me permettra de vous dire ensuite ce que je vois de ce que je n’ai pas vu : car la mort d’un des nôtres confirme l’évidence du fossé entre le Front de Gauche et le Front National, que les bardes cadrés en buste à la télé aiment tant à confondre, ici comme en Grèce, ou comme en Espagne, comme partout où la multiplication des saletés dérégulées encourage la prolifération et des rats amoureux de l’ordure, et des balayeurs qui rêvent d’une société sereine. Cet antagonisme, qui est de tous les temps, est culturel.

Rennes, halle Martenot

Cela fait maintenant plus d’une heure et demie que les discours, qui souvent ressemblent à des exposés, ont commencé. Je suis posté près d’une des issues de secours, en compagnie d’une amie volontaire et d’un professionnel de la sécurité. Notre but, dans la moiteur lourde de la halle bondée, est de garder libre cette issue que bien des gens, à bout de résistance, convoitent. La chaleur qui monte encore nous oblige, après consultation des responsables, à utiliser cette issue comme un aérateur : le vigile a reçu l’accord de son chef, et ouvre les deux portes. Un courant d’air frais glace nos dos trempés ; le public proche soupire d’aise et se rapproche. Une barrière de sécurité est installée, pour empêcher les gens de circuler à travers cette nouvelle ouverture. Il est impératif que l’on puisse, à tout instant, savoir que rien ne pénètre par ici : les orateurs qui se succèdent à la tribune sont du genre à susciter des haines vibrantes dans les rangs de la Droite et de l’Extrême Droite ; en conséquence, qui veut rentrer dans la halle doit passer par l’accès ouvert sur le parvis, seule point de pénétration autorisé, que gardent quatre gros bras en gilet fluo, secondés d’un physionomiste. Nous craignons des actions du Printemps Français, qui s’active souvent à la nuit tombée.

Mélenchon passe en dernier. Il commence par rappeler ce qui nous rassemble : une même culture, fondée depuis de nombreuses générations sur le partage, la solidarité et l’amour. Ces trois mots, qui font sourire dans les rédactions, sont ici applaudis avec vigueur, et revendiqués par tous ; ils sont brandis comme des oriflammes, ils sont nos clés de résistance, les piliers de notre conscience. Nulle claque aux ordres n’obtiendrait cette marée spontanée d’acclamations qui accueille chacun de ces trois mots. Je vois les gens autour de moi s’écrier « Ah oui alors ! » ou « Ben tiens ! » : des Normands, des gens de Mayenne, du Perche, des Bretons. Des humains de tous âges ont en commun trois mots, qu’ils comprennent parfaitement, trois mots qui sont leur premier trésor.

Un des organisateurs vient me chercher. On me déplace à la tribune. Tout à l’heure, quand Mélenchon aura terminé son discours, des jeunes gens monteront sur l’estrade rejoindre les orateurs. Alors résonneront L’Internationale et La Marseillaise ; les photographes se précipiteront, suivis de la foule qui voudra elle aussi capturer des images inoubliables. Notre rôle, à nous du SO qui avons été choisis, sera de former une petite barrière polie entre la masse des spectateurs et la poignée d’humains frêles qui lèveront les bras sous les projecteurs, derrière nous. Que tous puissent s’approcher, mais qu’aucun ne passe.

En attendant, nous nous tenons près de la loge, à proximité immédiate du public ; non plus derrière lui comme j’étais tout à l’heure, mais devant. Et voici ce que j’ai vu.

Il faut savoir que la salle n’est pas vaste, et que la section locale du PG ne possède pas les capacités financières d’un gros parti institutionnalisé comme l’UMP ou le PS : aussi n’avons-nous que deux cents chaises à proposer aux quelque mille huit cents personnes que compte l’assistance (Ouest-France nous en accordera même deux mille.) Nous avions décidé de les réserver aux gens incapables de supporter la station debout pendant des heures : les vieillards, les grands fatigués, les femmes enceintes.

Entre l’estrade et les deux blocs des chaises, il y a un espace, que nous comptions laisser libre. Entre les chaises et les parois, il y a un autre espace, large, qui fait couronne. Voilà les trois parties du terrain dans lequel se déploient maintenant les visages attentifs de ceux qui sont venus de loin souvent, pour écouter leurs porte-paroles et les chefs de leurs partis.

Comme je suis juste au bord, je vois tout. On dirait un feu de camp. À mes pieds, accroupis, assis, enlacés, en grappes, voici les jeunes humains. Ils moutonnent entre le manteau de scène et les chaises. C’est, au théâtre, l’endroit que l’on nomme la fosse, où se tient l’orchestre. Notre fosse à nous est peuplée d’enfants et d’amoureux.

Puis viennent les deux bloc jumeaux des chaises, avec les anciens et les futures mamans. Les regards vieux survolent les regards jeunes, et convergent tous vers la flamme qui parle.

Et puis, intimidante, voici l’enceinte des adultes debout, la barricade des gens gaillards, qui agitent les drapeaux de leurs clans. Cette barricade qui fait couronne autour du cœur assis, c’est le peuple attentif qui entoure les plus précieux de ses aimés. Derrière cette masse, il y a la nuit.

Ce qui fait de cette assemblée un feu de camp, et non un grumeau de supporters, ce sont les paroles. Elles vont puiser dans notre intelligence ; il n’y a pas de mots-clés, il n’y a pas de ces stimuli maudits qui déclenchent les automatismes brailleurs. Souvent, une idée tient en vingt phrases : impensable même dans un journal imprimé. C’est la culture Internet qui se fait jour là, elle qui autorise qu’un exposé s’étende autant que nécessaire, et prenne le temps d’éclairer méthodiquement tous les recoins qu’il dévoile. Ainsi, depuis des heures nous parlons, nous écoutons  ; et tout ce qui se dit, de chacun, est élaboré. Les livres que vendent les exposants sur le périmètre n’aident pas à l’éparpillement de l’attention. Tout converge vers le futur, et vers notre tâche, qui est apostolique : ici Jaurès, là Engels, ici la règle verte, la dette, l’accord transatlantique. Ce qui nous allume c’est l’espoir, et les étapes sur la route qu’il creuse dans la fatalité.

Quinze heures plus tard

Nous apprenons qu’un étudiant, membre d’une association antifasciste, a été tué lors d’une altercation à Paris. Immédiatement l’Extrême-Droite prend les devants :

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L’Extrême-Droite, qui ratonne les homos, casse du rouge et bousille tant qu’elle peut tout ce qu’on cherche à construire, crie à la victime qu’on ébouillante et accuse l’antifascime de l’avoir bien cherché. C’est un fait : tout antifasciste est antifasciste, mais il y a une nette différence : combien de fascistes tués par les antifas ? Cette frange de la Gauche qui considère que la résistance passe par des actions spectaculaires et musclées n’est pas meurtrière. Qu’on le réprouve ou qu’on l’apprécie, de toute façon ce bras ne tue pas ! Autre chose : un antifa ne combat que les fascistes ; tandis qu’un fasciste s’attaque aux antifas, aux noirs, aux arabes, aux juifs, aux gauchistes, aux hippies, aux altermondialistes, aux libertaires, aux pacifistes.

La fracture qui nous tient éloignés les uns des autres est, ici aussi, fondamentalement culturelle. Il ne peut y avoir ni confusion ni analogie possible entre un Front de Gauche qui prône l’amour comme première valeur de l’humanité, et le Front National qui appelle à la haine d’un paquet de gens depuis toujours. Cette fracture est encore visible jusque dans les expressions les plus extrêmes de ces deux camps : aujourd’hui le fascisme tue encore, aujourd’hui l’antifascisme ne tue plus.

L’absence totale d’arguments permettant de faire l’amalgame FDG=FN n’a jamais empêché les salopards de s’en donner à cœur joie. Rappelez-vous Plantu, le dessinateur qatari bien connu : son image montre Mélenchon vociférant, mauvais, postillonneur, et Marine Le Pen souriante. Tous deux tiennent un même parchemin qu’ils lisent, chacun par un bout. Le mensonge est terrible ici : nulle origine commune à ces deux groupes que sont le FDG et le FN. Et le mensonge se double d’une calomnie : comment, les uns aimant d’abord, les autres d’abord haïssant, pourraient-ils fonder leurs discours sur un même socle ? Le parchemin est déchiré depuis toujours !

Quand le mensonge et la calomnie vont ensemble, alors naît la diffamation. Ses fruits sont effroyables, car ils souillent tout. À commencer par ceux qui veulent bien l’être, comme ce journaliste dont, en guise de dessert, je vous offre la réflexion spontanée, qu’il mit en ligne dès qu’il apprit le meurtre de Clément. N’oubliez ni ce petit gars, ni ceux qui l’injurient : Plantu, ou ce Ney hideux.

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Aimez-vous, serrez les rangs ! Merci d’être venus si nombreux au meeting.

 

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