Démagogue !

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DÉMAGOGUE !

Souillures et calomnies interdisent l’accès à bien des pensées. Le vol des mots, ou leur perversion, sont des crimes contre l’humanité, tout bêtement parce qu’ils autorisent des punitions de toute envergure, dont bien des gens crèvent, et parce qu’ils dressent des barrières au milieu des esprits.

Il en fut ainsi du mot Antisémite. Il en est encore ainsi du mot Démagogue. Le premier, qui a toujours été péjoratif, en est venu à stigmatiser n’importe qui dont il convenait de se défaire à peu de frais. Mais la corruption de ce mot n’a eu, finalement, qu’une efficacité très limitée : dès qu’on s’est aperçu de l’évidence de l’abus, le coup se dévalua, et devint peu à peu un coup bas. Il permit cependant à la théocratie israélienne d’envahir beaucoup de territoires et de tuer bien des gens, tout en se cachant derrière le bouclier des morts de la Shoah.

Le mot Démagogue n’a pas eu si courte maladie, car c’est pendant des millénaires qu’on a réussi à le faire survivre empaqueté dans les oripeaux de l’infamie. Je dis qu’il est temps de le nettoyer pour se le réapproprier, car c’est un beau mot, et les beaux mots sont rares.

Originellement, était démagogue celui qui s’employait à conduire le peuple. De même, était pédagogue celui qui conduisait les enfants à l’école. Or, le pédagogue devint rapidement celui qui enseignait aux enfants. C’est encore sous ce sens qu’on entend le terme aujourd’hui.

Mais le démagogue n’eut pas cette chance. Étymologiquement, Moïse fut pourtant un grand démagogue ; et Solon, dont la Constitution a été objet de fierté athénienne durant de longs siècles. Du reste, tout chef de tribu est démagogue de par sa fonction même, qui est celle de Duc, de meneur. En Grèce antique, les démagogues furent plus encore car, de chefs de clans, ils devinrent aussi conseillers du peuple (Tabaki, 1999). Apparut alors un glissement analogue à celui qui s’activa en faveur des pédagogues, et qui fit que pendant longtemps, des Miltiade, des Thémistocle purent être désignés comme démagogues sans que cela parût péjoratif.

Mais l’honneur attaché à ce terme s’évanouit après la mort de Périclès. Ceux qui lui succédèrent, autoproclamés “démagogues”, furent en vérité des plaies pour leur ville, tout occupés à complaire au peuple, pour se l’attacher plus que pour l’instruire ou le diriger, et n’en faisant au bout du compte qu’à leur tête, sans souci du bien commun. Ce qui fit dire au poète Aristophane que la démagogie était devenue affaire de gredins. Le retour au pouvoir des aristocrates consacra la nouvelle définition du terme, tout en interdisant désormais, au poète et à ses pairs, d’en dire plus à ce propos, et de s’amuser à critiquer encore les dirigeants. Voilà les satiristes muselés, et le démagogue repeint en crapule pour des millénaires, avec la bénédiction d’Aristote, puis de Bossuet ; tant pis pour les Solon, les Périclès, les Aristide.

Mais je vous demande : que penser d’un système qui, d’un mot neutre devenu mot élogieux, en fait un mot infâme, sans que nous ayons pourtant changé de morale et décidé que le bien serait le mal et que le mal serait le bien ? N’y a-t-il pas là matière à grogner ?

N’y a-t-il pas de toute évidence un intérêt de classe à ce que toute personne voulant éclairer la plèbe soit dévalorisée, insultée, et offerte au mépris ?

2013_06_11bCar enfin, si un démagogue doit être absolument un arnaqueur qui trompe le peuple, alors il faut que le loup du Petit chaperon rouge soit, lui, un pédagogue.

Lors du siège d’Ilion, Achéens et Troyens se disputèrent les restes de Patrocle. Ménélas, aidé par les deux Ajax, réussit à les arracher à l’ennemi, et c’est entouré d’un contingent grossissant de Myrmidons que la dépouille fut ramenée au camp des Grecs, jusqu’à la tente d’Achille. Je souhaite qu’il en soit ainsi du terme Démagogue, que souillent depuis trop de siècles les ennemis de la démocratie.

Gens du peuple, ne vous laissez pas déposséder d’un si beau mot, vous qui en avez si peu. Considérez que la Démagogie pourrait ne pas être très éloignée de l’Éducation populaire. Soyez de flambant neufs démagogues, enseignez-vous les uns aux autres.


Image par Kenneth Whitley : Little Red Riding Hood, 1939.

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Paul Laurendeau apporte un gros bémol :

Dans le cas de Démagogie, ce que tu fais c’est de l’étymologisme. J’y reviens dans une seconde. Pour discuter ton point spécifique, libérons le mot, au sens moderne, de la notion. Il y a bel et bien, observable et opératoire, une notion de “flagornage populiste”. Il faut la garder pour ses qualités descriptives effectives. Il ne faut pas la sacrifier pour avoir rénové et rendu à sa noblesse d’origine la sémantique d’un vieux mot grec.

Libérons la notion du mot et méditons le problème. Il reste entier, terrible. Lénine se radicalisant pour se soumettre à la volonté révolutionnaire des masses russes fut traité par ses ennemis de démagogue. Faisait-il du flagornage populiste ? Je dis non, alors que je dis que Marine Le Pen en fait. Quelle est donc la différence ? En surface, on semble, dans les deux cas, dire ce que le peuple veut entendre. Réponse : l’action des masses. Lénine se transforme en serviteur d’un poussée révolutionnaire, d’une avancée radicalement progressiste. Marine Le Pen raconte des trucs pour se faire mousser mais au pouvoir elle n’encouragera pas l’action progressiste des masses, plutôt leur inaction réactionnaire. Il faut juger le tribun strictement aux fruits de l’action ou inaction qu’il favorise. Rien d’autre.

Comme le flagornage populiste existe et qu’il opère, il faut le nommer. Démagogie est le nom que lui donne la culture politique ambiante. Il y a perte étymologique, péjoration acquise historiquement et, légitimement, tu t’insurges. Mais un vieux lexicologue de ma jeunesse nous disait toujours : « Méfiez-vous du rêve de retour à une pureté étymologique du sens moderne des mots, en vous souvenant toujours que le mot brouette, pour une voiture n’ayant imparablement qu’une roue, vient de bi-rotta qui signifie deux roues. Le sens des mots avance… souvent au détriment de leur étymon. »

Libérons la notion que tu appelles de tes vœux de ce mot, sali par l’histoire qui ne le purifiera plus. Jouant de l’analogie des racines que tu as mise en place, parlons de “pédagogie politique populaire”. La périphrase est maladroite, comme toujours, mais elle décrit Mélenchon (par exemple) tout en fraîcheur et en nuances.

C’est pas des mots qu’il faut se méfier ici. C’est de l’histoire qui les a fait plier, aussi imparablement que le corps des prisonniers des fillettes de jadis, ne pouvant plus marcher qu’à quatre pattes. Démagogie a plié dans la fillette de l’histoire. Vouloir le redresser risque de casser des os… surtout que les nuances qu’il sert, de par son sens moderne cruellement acquis (“flagornage populiste”), s’imposent de plus en plus à l’analyse.

Méfie-toi de la correction de langage que tu cherches à faire ici. Elle risque simplement de sembler te faire dire ce que tu n’as pas dit et de faire se perdre les nuances que tu revendiques dans le typhon des préjugés glottognoséologiques… Il faut servir les notions fines de nos analyses sociopolitiques en dépit des mots imprécis et bringuebalants qu’on utilise pour les rendre. “Pédagogie politique populaire” est une notion importante. Ayons la prudence de la nommer sans la compromette. D’un néologisme s’il le faut.

Ma réponse :

Zut ! Un billet pour rien, alors ?

Laurendeau :

Les batailles de mots sont des batailles d’idées. Toujours. Sur Antisémite c’est pas la notion qui est en cause, c’est son galvaudage, circonscrit par des hérauts contemporains autosanctifiés. Ce sont eux qui trichent la valeur référentielle (l’applicabilité à un objet, pour faire court) du mot, quand le sens en reste sauf. Tu as bien vu, dans son cas.

Un autre mot verrouillé dans le genre, c’est Ploutocrate. On n’est plus censés l’utiliser (selon le libéralisme) parce que les fachos le faisaient. La barbe. Le contenu critique prime sur le locuteur ici. Je veux que les trains arrivent à l’heure et ça fait pas de moi Mussolini. Loin d’être une insulte inane, défoulatoire et facile pour factieux frustrés, Ploutocrate est une notion précise à préserver, sans timidité, dans l’analyse.

 

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