En campagne dans la ville – 00

2013_08_23_01

EN CAMPAGNE DANS LA VILLE

I
PRÉSENTATION :
ENJEUX ET PRINCIPES

Déclaration préliminaire

La liberté des vampires

Qu’est-ce que le règne de la concurrence libre et non faussée, qui serait, d’après les experts de la télé, le paradis sur terre ? C’est le combat de tous contre tous, un triste purgatoire qui contraint le plus librement possible des milliards d’êtres humains à se battre les uns contre les autres ; et c’est un système qui est si peu faussé par des règlements, que les tricheries, les magouilles, les contournements, les ententes secrètes, les lois mitonnées sur mesure dans un langage byzantin, y sont d’une abondance rare.

Évidemment, ce système ne profite qu’aux vampires qui nous survolent, et qui ne sont pas plus de quelques milliers sur la planète. Ce sont eux pourtant qui donnent des ordres à la grappe de politiciens que nous élisons de temps en temps pour nous conduire. Le pire est que, sitôt élus, ces candidats, usinés dans des fabriques à candidats, et assouplis par de longues années auprès de leurs maîtres les vampires, leurs obéissent à eux, et nous mentent à nous. Et ils nous contraignent, nous les humains et pas eux les vampires, à vivre selon les normes et les désirs des ces êtres qui sont nos prédateurs. C’est pourquoi souvent nous avons l’impression que nous sommes aux fers.

Toute la morale que nos mères nous ont donnée, il nous faut la retourner comme un gant si l’on veut espérer tenir, dans ce monde plein de voracité. Souvent au bureau il faut être méchant, obséquieux, salopard quelquefois, servile quelquefois aussi. Et dur à la peine avec ça, prêt à crever à la tâche, sinon c’est la porte ! Du reste, les jeux télévisés nous montrent ce qui arrive aux participants qui flanchent : on les jette. Pas de maillon faible dans la chaîne ! Chaque jour on vous mettra en course les uns contre les autres, et les derniers seront virés. Malheur aux vaincus.

J’en veux pour exemple ces restaurants de fast-food qui appartiennent à telle ou telle grande marque, et dont les responsables ont reçu comme instruction que surtout jamais leur succursale ne soit la dernière de la région ou du pays en terme de chiffre d’affaire : sinon leur restaurant serait fermé, et le manager perdrait tout. Imaginez alors comment ce patron, terrorisé à l’idée d’être ruiné, ira fouetter ses employés pour les faire travailler plus vite, et avec le sourire, le tout pour trois coups de pieds de l’heure. Voilà un de nos fers.

Mais enfin, il semble bien que ce ne soit pas ainsi que nos ancêtres aient survécu ! La dégradation culturelle en cours aujourd’hui n’a aucun équivalent connu dans l’Histoire : jamais notre espèce n’aurait réussi à traverser les âges si elle avait, dès le début, agi comme on la fait agir aujourd’hui massivement. Imaginez-vous, jadis, dans la savane de notre vieille mère l’Afrique : une poignée de petits hominiens frêles tenant à peine debout, dépourvus de muscles dignes de ce nom, n’ayant pas de crocs mais des quenottes, n’ayant pas de griffes mais des ongles, incapables de courir vite, sans carapaces, sans piquants, sans venins… Avec ça, perdus dans un océan de bêtes, dodelinant leurs grosses têtes par-dessus les herbes pour essayer d’apercevoir d’où viendra la menace. Mais s’ils n’avaient pas été solidaires, nos petits ancêtres-là, s’ils n’avaient pas pris soin des plus faibles, s’ils n’avaient pas agi collectivement souvent… ils seraient tous morts, et nous avec ! S’ils avaient passé leur vie à se battre inlassablement pour l’acquisition d’un bien ou d’une récompense, ou du simple droit de vivre ; si par exemple chaque semaine leur chef avait organisé une compétition au terme de laquelle le vainqueur aurait eu le droit de baiser un simulacre de femelle en peau de chèvre tandis que le dernier aurait été abandonné aux fourmis, pour cause de maillon faible… mais il ne serait plus resté personne ! Et nous ne serions pas nés.

La concurrence, qui est une guerre généralisée à tous les niveaux de l’existence, ravage les consciences et les cœurs, et pervertit les intelligences ; c’est la guerre individuelle de toi ici contre toi là. Il faut chaque matin que nous fermions notre regard à cette guerre pour supporter de la porter aux autres ; que ceux-ci ne soient pour nous rien, et surtout pas nos prochains ; qu’ils soient invisibles à notre mauvaise conscience. Mais celle-ci n’est pas aveugle, et compte, et tient ses registres. Alors nous souffrons en silence, dans l’indicible, à cause des crimes que nous portons à nos frères et sœurs, et dont nous nous accusons sans mots disponibles.

Pour que la grande entreprise – et souvent la moyenne – écrase ses ennemies, et qu’elle fasse cette année 10 % de profit en plus pour 10 % de frais en moins, il faut que ses employés soient constamment placés en état de culpabilité, et remplis de terreur à l’idée de finir derniers, car les derniers seront éjectés. Abandonnés aux fourmis. Donc il faut de plus en plus que les employés soient en concurrence pour la bonne note, et prêts à se faire des sales coups les uns aux autres, s’il le faut. La bonne note est ici la version moderne du simulacre en peau de chèvre.

Or, ce n’est pas ainsi que l’on survit. Car enfin, quand nos ancêtres s’attaquaient à un ours, et que l’un d’eux était blessé dans la bagarre, les autres ne se jetaient pas sur le malheureux pour le bouffer ou le balancer à l’ours ; ils le transportaient à l’arrière, le mettaient en état de ne pas mourir si c’était possible, et reprenaient leur place au combat seulement ensuite. Tandis qu’aujourd’hui on demande aux entreprises de dévorer jusqu’à leur propre chair pour être en mesure de plaire encore un peu aux actionnaires. Et la chair, c’est nous ! Par conséquent, on fait du dégraissage… Le « dégraissage » est la version fin-de-siècle (le vingtième) de ce qu’on appelait un « plan social » dans ma jeunesse, lorsque les actionnaires avançaient masqués ; c’est le fameux « plan de sauvegarde de l’emploi » comme on ose dire aujourd’hui, maintenant que les actionnaires se veulent taquins et font de l’humour en mesurant nos plaies.

Prenons soin les uns des autres

Ce monde crocodilien qui rugit à la télévision, ce monde qu’on nous impose jusque par les journaux, il n’est pas fait pour les humains. C’est un monde fait pour les vampires, où les humains sont de la nourriture, de simples unités d’énergie, que très peu de choses distinguent encore des robots nos confrères. Depuis longtemps maintenant, on ne fait même plus semblant de nous prendre pour des citoyens, et à peine nous prend-on encore pour des électeurs puisque l’on ne tient même plus compte de nos votes. Tel président jure qu’il ne privatisera jamais telle entreprise publique ; puis il la privatise. Un autre, ou peut-être est-ce le même, affirme qu’il ne touchera certes pas aux retraites puisqu’il n’a pas été mandaté pour le faire ; puis il y touche ; l’Opposition s’étrangle alors d’indignation, avant de retoucher elle-même aux retraites quand elle arrive à son tour au pouvoir. On agite aussi de temps en temps un petit chiffon, qui est le droit de vote aux immigrés, pour amuser la foule apparemment ; puis on le rempoche. La France vote Non au Traité Constitutionnel Européen en 2005, mais ce sera Oui grâce à l’arrangement de Lisbonne en 2007, pour lequel nous n’aurons pas été consultés. Et quand l’Irlande vote Non à l’Europe libre et non faussée, on la fait revoter, et revoter, et revoter encore jusqu’à ce qu’enfin, bien terrorisée par les prophètes, elle se rende et dise Oui à une courte majorité ; après quoi pour la récompenser on l’étrangle. En fait, nous ne sommes même plus des consommateurs : puisque nous sommes de la nourriture, des réservoirs d’énergie et d’information, nous sommes donc, au même titre que nos écrans, nos briquets, nos chaussettes ou nos mouchoirs, nous sommes des consommables.

En voici un indice, tiré d’une image en provenance du blog Geek&Poke : vous savez que nos cousins les cochons disposent d’une nourriture abondante et gratuite, et qu’ils s’en félicitent, les petits inconscients. Ainsi nous-mêmes disposons-nous de nombreux services gratuits, comme Facebook ou Twitter, et même de journaux gratuits, que l’on trouve près des entrées des réseaux de transports en commun, afin de bien nous remplir le cerveau dès le matin avec des pensées utiles aux vampires. Le commentaire est le suivant : Si ce que tu consommes est gratuit, c’est que dans cette affaire tu n’es pas le consommateur, mais bien le produit. If you’re not paying for it, you’re the product. Voici l’image :

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Image Geek&Poke (CC BY 3.0)

Ce monde n’est donc vraiment pas fait pour nous les humains ; il vit de nous, mais nous ne vivons pas de lui. On nous ordonne d’être ennemis les uns des autres, et de considérer notre prochain au mieux comme une quantité négligeable, au pire comme un obstacle. Puisque nous coûtons trop cher à ceux qui nous payent, on nous accuse de plomber les finances du pays, et on nous brandit des salariés roumains vachement compétitifs, ou des ouvriers indonésiens heureux de bosser pour une carotte de l’heure, ou des esclaves chinois qui ne rêveraient que de bouffer de l’Occidental, et pourquoi pas bientôt on nous brandira la menace des Papous, qui eux ne coûtent rien du tout puisque ce sont des sauvages qu’il suffira de déforester pour les entasser ensuite dans des camps, où le travail sera libre et non faussé.

Mais les Roumains en ont marre. Et les Bulgares leurs voisins, qui manifestent en masse depuis février 2013, en ont marre eux aussi de la vie qu’on leur fait mener – vos journaux vous en causent-ils ? Savez-vous, comme nous l’annonce FlorenceD sur Rue89, qu’un serveur bulgare sans contrat (ce qui est apparemment la norme) gagne 15 euros par mois, pour un travail de soixante-dix heures hebdomadaires ? N’est-ce pas bien compétitif, quand on sait qu’il en coûte cent-soixante euros pour simplement payer la facture de chauffage ? Les Indonésiens eux aussi en ont ras la casquette de bosser librement et sans fausses notes, pour trois fois rien naturellement – de peur de voir leur travail délocalisé en Europe. Et les Chinois sont encore plus en rogne que tout le monde, eux qui régulièrement se soulèvent en multitudes contre la crapulerie de quelques mafieux décorés, foutus officiels parasites qui tiennent souvent toute une région dans leurs pattes corrompues, et qui font trimer le bipède tout en l’empêchant, grâce à d’épais barreaux scellés aux issues des dortoirs gratte-ciels, de se suicider en se jetant dans le vide, pour échapper à une vie devenue atroce. Quant aux Papous, puisqu’ils ont comme tout le monde aujourd’hui accès à Internet, ils sauront bientôt qu’il leur faut prendre le maquis dare-dare. Voilà où nous en sommes.

Voilà où nous en sommes, oui, mais voilà notre résistance… Sur Mediapart, une contributrice nommée Gabrielle Teyssier a écrit ceci : « Prenons soin les uns des autres ». De partout sur cette planète se lève ainsi, contre l’exigence de la concurrence, une exigence de fraternité, libre, non faussée. Comme un signe que se gonfle ici un espoir neuf, voici même que les monnaies qui sont aujourd’hui à l’étude (sur Internet) ont ceci de nouveau qu’elles se veulent tournées vers les besoins de l’être humain et non plus vers ceux des fonds spéculatifs, et sont ainsi résolument hostiles à toute tentative d’accumulation, contrairement au récent bitcoin, par exemple, qui est un cyber-dollar anonymisé parfaitement adapté aux transactions mafieuses, et qui intéresse évidemment l’Allemagne libérale d’aujourd’hui.

Et je commence…

À suivre…

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