En campagne dans la ville – Ce que je crois savoir

2013_09_06

EN CAMPAGNE DANS LA VILLE

Ce que je crois savoir

Les mots de la Gauche et de la Droite

La campagne n’a pas encore débuté. Nous en sommes à constituer une liste. Je me suis porté candidat pour être en position éligible. À ce stade, cela équivaut à postuler pour la tête de file. J’en profite donc pour mettre mes idées en ordre. En voici de toutes fraîches.


Il semble que deux concepts soient particulièrement chéris des humains : la liberté et la fraternité. Notre cœur se partagerait entre ces deux-là.

Liberté

Sois et agis à ta guise, loin des barrières et des carcans, premièrement afin de ne dépendre que le moins possible d’autrui et ne lui devoir que le minimum, et deuxièmement afin de ne pas te retrouver empêtré dans les entraves de lois et règlements qui, réputés bénéfiques dans le cas général, s’avèrent ou pourraient s’avérer tout à fait contrariants dans certaines configurations – voir, de Diderot, son Entretien d’un père avec ses enfants ; le cher papa conclut au respect absolu qu’on doit en toute circonstance à la loi… Donc puisque tu n’as pas l’intention de te laisser tondre et grignoter par une bande de parasites, la Liberté est ton but, ton amer, ton Orient chéri. Si par hasard tu places cette liberté, assez bourgeoisement conçue, au-dessus des petits conforts qu’amène la vie en société, et que donc l’État te pèse, tu voteras plutôt à Droite et ta devise sera : Chacun pour soi, et Dieu pour tous. Autrement dit : démerdez-vous sans emmerder les autres.

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Fraternité

La fraternité est une solidarité de combat. Aucune injustice ne restera sans réparation, une aide sera toujours apportée à ceux qui flanchent ou qui tombent, par le moyen d’actions concertées. La solidarité, et son évolution défensive qu’est ici la fraternité, sont des notions de gauche, qui forment rempart contre les agissements des vampires et de tous ceux qui voudraient – en toute liberté – te rogner ta vie. La fraternité implique l’existence d’un ennemi, et d’une agression : envahisseurs, manitous ultra-libéraux, phénomènes naturels, fauves… Donc, si tu n’as pas l’intention de laisser commettre des crimes ou des abus sans rien faire, et que tu t’organises avec d’autres gens pour empêcher que cela arrive, te voilà plutôt gauchiste et ta devise, qui vient de l’île Haïti, sera : Mains en pile, c’est pas lourd. Puisque vingt gaillards qui soulèvent une charrette le font sans y penser, cent personnes un peu déterminées pourront retourner un hectare de terre, éplucher une tonne de patates, protéger à peu de frais ce qui doit être protégé : la couvée, la réserve de nourriture, les papiers de la mémé, le registre de l’État-civil, une loi, un palabre. On peut rapprocher la devise haïtienne du proverbe suivant : L’union fait la force. La figure du poing fermé – tous doigts différents, fragiles individuellement, unis en une même arme qui est à redouter – illustre à merveille cette façon de défendre l’existence de tous… Et ceci est typiquement de Gauche.

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Mais nous voyons des gens de Droite s’unir pour combattre une injustice, et nous voyons des gens de Gauche s’insurger contre une atteinte à leur liberté. En effet, cette attirance des uns pour la liberté ou des autres pour la fraternité n’est en aucun cas exclusive d’autres penchants ; elle présente simplement une tendance lourde, qui oriente la vie toute entière et colore la façon qu’on a d’interpréter les événements.

Liberté et Fraternité sont inscrites aux frontons de nos édifices publics. Le mot de la Droite s’y trouve à gauche, le mot de la Gauche s’y trouve à droite. Au centre trône le mot qui fonde la République : l’Égalité. Cette notion fait référence ici à l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. La formule, née en réaction aux abus énormes de la royauté, a été améliorée dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, dont s’inspire la Constitution de la République française : Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. Libres, égaux, fraternité.

C’est d’ailleurs cette notion d’égalité entre tous les humains qui irrite autant l’Extrême droite : rien de plus abominable pour ses partisans que cet article, qu’ils abominent. Voilà, du reste, la frontière qui sépare la Gauche et la Droite de ce qu’on appelle l’Extrême droite : c’est cet article qui fait borne et, qu’on y fasse allégeance du fond du cœur ou du bout des lèvres, son respect signale un esprit globalement républicain. Par conséquent on peut d’une part trouver extravagant que le Front National soit considéré comme un parti politique normal, lui qui ne met aucun signe d’égalité entre les humains, et s’y refuse explicitement ; et d’autre part il faut une sacré dose de crapulerie pour affirmer que le Front de Gauche, qui est peut-être la formation politique la plus amoureuse de cet article premier, ne serait qu’une autre version du Front National. Le fameux dessin de Plantu, humoriste mondain et qatari, montre et démontre que ce dessinateur est d’une méchanceté brute, puisqu’il tord ouvertement et sciemment une vérité. Mais revenons quelques instants aux pratiques de la liberté et surtout de la solidarité, qui est la forme pacifique de la fraternité, avec deux exemples pris dans la vie courante. Nous y verrons que l’union donne bien du confort.

Des remparts, et des haies à élaguer

Des remparts

Imaginons que le but soit, dans une même surface, de mettre le plus possible d’habitations – ici représentées par des points – protégées par une muraille quelconque – ici en cercle. Deux solutions sont proposées : en A, chaque habitation construit et gère son propre cercle de protection ; en B, on collectivise l’effort en construisant une muraille commune, qui encercle tous les points.

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En comparant ces deux modèles, on s’aperçoit que, sur une même aire d’implantation, le modèle A ne permet de poser que le quart des habitations que B autorise : ici 24 contre 104. Sur A, chaque habitation est en charge d’un périmètre dont la longueur est plus de treize fois supérieure à celle qui revient à une habitation du modèle B. La muraille individuelle de type A coûte ainsi, à qualité égale, treize fois plus cher à chaque foyer que celle du type B. En A nous avons l’expression d’un investissement personnel, que certains réussiront et que d’autres rateront ; en B nous avons le fruit d’un impôt. En A voici la liberté d’être maître chez soi, tandis qu’en B s’exprime la solidarité, au prix d’un morceau plus ou moins tolérable de cette liberté.

Des haies à élaguer

Il existe près de Saint-Malo un petit archipel, paradis fiscal au demeurant, où l’on raconte que les propriétaires terriens doivent élaguer à leurs frais les arbres qui poussent près des routes bordant leurs domaines. Mais croyez-vous qu’ils se réuniraient pour se payer collectivement les services d’un prestataire ? Que nenni ! Chacun pour soi et sans s’occuper de son voisin, élague et débroussaille, ou sous-traite cette corvée à monsieur l’élagueur qui leur fait bien alors tous les prix qu’il veut.

Certes le sentiment de liberté de ces propriétaires indépendants est bien intact, mais qu’en est-il de leurs finances ? Imaginez-vous élagueur ou élagueuse dans cette belle contrée : les clients qui viennent vous solliciter un par un sont à votre merci, et il ne reste qu’à vous entendre un tout petit peu avec vos concurrents éventuels pour que vous vous engraissiez tous sans peine sur le dos de ces messieurs les demandeurs – ce qui s’appelle l’expression ultime de la concurrence libre et non faussée.

Mais, élagueur ou élagueuse, si un jour un quidam vient vous voir, et vous annonce qu’il représente les propriétaires de tel canton, qui sont deux cent soixante : vous allez renifler là un magnifique contrat qu’il ne faudrait surtout pas laisser filer, et vous laisserez joyeusement tomber ces petites histoires d’entente avec les concurrents, pour vous adonner avec la plus grande passion à la rédaction d’un devis qui exprimera votre meilleure offre : le meilleur prix possible, pour la meilleure qualité imaginable. Nul doute que les propriétaires syndiqués pour cette occasion découvriront alors qu’on les avait bien plumés les années précédentes. Ainsi, non seulement l’union fait la force (un rempart de village en bons blocs de grès vaut dix fois mieux que vos remparts pourris en broussailles, en briques crues et en vieux bidons), mais l’union fait faire de belles économies.

C’est à vous de voir si vous voulez, en pratiquant un effort collectif, concéder un peu de votre chérie liberté pour accéder à un niveau de confort et de sécurité que vous auriez été bien en peine d’atteindre si vous étiez restés seuls dans cette affaire. Car tout le monde n’a pas le talent, et la chance, et les reins solides, qui sont les trois conditions nécessaires à l’édification d’un rempart familial de bonne facture. Nous autres, à gauche, nous préférons ainsi donner la priorité à la solidarité, au collectif.

Commentaire

Voici donc le bon moyen de vous reconnaître : si, dans la devise de la République, vous aimez plus la fraternité que la liberté, vous pouvez en conclure que vous êtes plutôt de Gauche ; et si vous aimez plus la liberté que la fraternité, concluez que vous êtes plutôt de Droite.

Ensuite, tout est affaire de dosage. Les frénétiques, les forcenés, qui se livrent tout entiers à l’un ou l’autre de ces deux attracteurs, nous pourrissent la vie.

Pour bien préciser ce dont il va être question dans ce commentaire, je vais commencer par vous soumettre deux propositions – qui sont donc réfutables ou amendables.

Premièrement je caractérise le “collectivisme” (suivant le sens du mot retenu aujourd’hui par la Droite) comme prônant la légitimité de la dictature qu’exerce une collectivité ayant atteint à la toute-puissance, sur les individus qui la composent. Le collectivisme ainsi décrit est la folie de la collectivisation à outrance.

Et deuxièmement, par effet de miroir, je caractérise le “libéralisme” (suivant le sens du mot retenu aujourd’hui en France) comme prônant la légitimité de la dictature qu’exerce un groupe d’individus ayant atteint à la toute-puissance, sur la collectivité dont ils sont issus. Ce libéralisme moderne, enfant monstrueux du libéralisme tout court de nos ancêtres du Siècle des lumières, est la folie de de la libéralisation à outrance de l’économie ; or, non content de régner dans le domaine des échanges des biens et des services, ce libéralisme se répand nécessairement jusque sur le territoire de la politique, arrachant à l’État ses prérogatives pour les transférer à l’avidité individuelle, qui se retrouve en outre bénie par une mystérieuse “main invisible” découverte dans les Cieux par Adam Smith, prophète.

La folie furieuse de la solidarité se rue vers ce “collectivisme”, et détruit toute solidarité ; la folie furieuse de la liberté se rue dans ce “libéralisme”, et détruit toute liberté.

“Collectivisme” et “libéralisme” sont ainsi des maladies de la pensée, et nous reconnaissons les gens qui en sont affectés par leur absolue allergie à toute idée allant à l’opposé de ce qui alimente leur furie. Ainsi, un “collectiviste” accusera son interlocuteur d’être un monstre libéral dès que celui-ci aura fait mine de vouloir qu’on laisse un peu plus d’espace à la liberté personnelle dans la société. Et un “libéral” hurlera au collectivisme dès qu’on lui causera de mutualisation. C’est bien à ces signes que vous les reconnaîtrez : aux injures qu’ils vous lanceront, lorsque vous aurez dit quelques paroles raisonnables. Et cela, évidemment, signale leur appartenance aux extrêmes de tel ou tel camp.

Un cas très curieux de chirurgie

Imaginons maintenant un parti politique, que l’on croirait de gauche parce que ses militants le sont, mais qui est en train de rendre les armes et de se soumettre au libéralisme, jusqu’à passer son drapeau d’abord du rouge de jadis au rose du Panthéon de 1981, puis du rose de 1981 au blanc du Bourget de 2012, et qui en même temps va jusqu’à ne plus dire de lui-même qu’il est socialiste, et plus même social-démocrate, mais carrément social-libéral. Ainsi se présente à nous le Parti socialiste, la tête à droite toute, et la chair encore à gauche.

Résolument attentif à ne pas ronger la liberté des vampires, hostile à presque toute idée qui soit socialisante, ce parti glapit au soviétisme dès qu’on lui demande un peu de justice et d’égalité dans les droits comme dans les dignités. Et il ose avec ça médire de la Droite ! C’est à désespérer de voir les mots signifier quelque chose.

Comment passe-t-on de la social-démocratie au social-libéralisme ? Tout simplement en étant infecté par les idées diffusées par les intellectuels libéralistes qui, depuis les années Pinochet, travaillent les esprits à considérer que démocratie et capitalisme sont consanguins, et jusqu’à prétendre que l’une procède de l’autre. Ceci trouve son origine dans la Déclaration de 1789, où apparaît à l’article 2 une chose résolument nouvelle : le droit de tout un chacun à la propriété privée. La démocratie moderne est née autour de ce droit à la propriété privée, à tel point qu’ensuite fut acceptée l’idée selon laquelle qui ne possédait rien n’aurait pas de voix et ne pourrait voter ; et ce fut le suffrage censitaire, qui vit revenir au pouvoir les riches qui en avaient été exclus.

Associer le capitalisme à l’émergence du droit à la propriété privée n’est pas tenable, puisqu’on trouve des formes de capitalisme antérieures à la Déclaration de 1789. Ensuite, affirmer que la démocratie procède du capitalisme, c’est comme affirmer que les oranges sont de la famille des clous. Car il faut d’abord mettre un signe d’équivalence entre le droit défini à l’article 2, qui a force de loi, et le capitalisme, qui est une pensée organisant le monde économique et financier. C’est dire ici qu’un fait serait un théorie, qu’une orange serait un clou. Cependant, nombreux sont les libéraux, fort contents de cette identité de nature, qui en tirent la conclusion bien tordue que la démocratie, c’est le capitalisme. Le FMI est rempli de gens qui raisonnent ainsi. Et la City aussi. Ainsi, tout mouvement de pensée qui combattra le capitalisme sera-t-il qualifié d’anti-démocratique.

Ce que voyant, nos amis les sociaux-démocrates, anciennement nommés « socialistes », passèrent du drapeau rose au drapeau blanc qui n’est pas dangerous, et se déclarèrent, par la bouche de Cahuzac qui n’en fut pas démenti, « sociaux-libéraux ». Laquelle étiquette vient d’être confirmée avec panache par monsieur Pierre Moscovici, ministre de la République, à l’université d’été du MEDEF de 2013, face aux caméras.

lien vers le fichier source de Moscovici au Medef.
Téléchargez en clic-droit, et ouvrez la vidéo dans son dernier quart.
Savourez.

Un point nous aurait permis de distinguer le PS de l’UMP : cette affaire de mariage pour tous. Mais pour le reste, on sent bien que ces deux partis-là sont comme des frères ennemis, qui se cherchent pouilles tandis qu’ils concourent pour la même récompense, et agissent avec les mêmes idées et selon les mêmes orientations : ainsi viennent-ils de voter de concert l’abandon de tout référendum en cas de fusion de deux départements ; ainsi viennent-ils d’imaginer se partager à 50-50 la quasi intégralité des temps de parole pendant les campagnes électorales, ne laissant aux « petits candidats » que quelques sous-miettes à grignoter.

Faut-il donc encore considérer le PS comme un parti de gauche, lui qui truque ses élections internes, qui ne tient pratiquement jamais compte de ce que veulent ses militants, qui change les règles en cours de partie si c’est son flanc gauche qui semble l’emporter dans un vote, qui dit ne pas être dangerous aux vampires de la City, qui accepte même de laisser s’enfuir Mittal sans lui réclamer ses impôts, qui agite des drapeaux blancs, qui n’a enfin que le mot compétitivité à la bouche, mot qui signifie esclavage et que l’on espérait réservé aux aboyeurs sarkozystes ? Le PS a oublié d’où il venait, et qui il représentait ; il a craché sur ses ancêtres. Le PS est une chimère mal cousue : c’est un parti libéral avec des militants adeptes de la solidarité. Le parti social-libéral est une chimère ; son nom est presque un oxymore. Il fait partie de la famille des attelages surréalistes, comme les chats à tête de chiens, les pots d’eau enflammée, les tomates volantes. Ses militants sont aveuglés par autant de culot, et vivent hallucinés. Ils voient autre chose.

À suivre…

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