En cheminant avec Lu Xun (I)

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Les chantres de l’esprit national sont bien aimés des médias. Cliquez sur l’image pour accéder à son fichier source. (CC BY(NdFrayssinet)-SA 3.0)

Les membres de certaines branches de la religion chrétienne aiment à se dire qu’il existe une sorte de communauté qui relie les vivants et les morts à travers leur foi en Christ. Ils appellent ceci la “communion des saints”, qui traverse les siècles en déposant sur les âmes la lumière dorée de son présent intemporel.

Il m’arrive de penser la même chose à propos de ma bibliothèque. Des esprits familiers se penchent par-dessus les rayonnages, ils m’interpellent, ils se chuchotent des pages et se répondent entre eux, d’un millénaire à l’autre, d’une étagère à l’autre. Ma bibliothèque bien rangée est ainsi la lumière dorée dans laquelle baignent tous ces gens qui ont écrit. Voici ma communion des saints à moi.

Il est donc naturel que je me sente parfois tellement familier avec un auteur que je finis par me trouver suffisamment de ses intimes pour terminer ses phrases à sa place. L’héritage est alors en de bonnes mains.

Parmi ces auteurs, Lu Xun, que je relis en ce moment pour la huitième fois, m’est particulièrement cher car il a finement analysé la situation de son pays au tournant du vingtième siècle ; il en a identifié les maux, et suggéré des remèdes – ce qui est terrible, c’est que la pertinence de ses suggestions est malheureusement toujours valable à notre époque, et pour notre époque.

Dans le second volume de ses Œuvres choisies éditées en langue française en 1983, je ne cesse de trouver des sujets à billets de blogue. Du reste, Lu Xun lui-même utilise dans ses essais la forme courte, un peu spontanée, qui est celle du blogueur aujourd’hui. Je crois qu’indépendamment des difficultés liées au pilotage d’un ordinateur, cet écrivain aurait été tout à fait à l’aise avec WordPress, Eklablog etc.

Voici sur quoi je tombe, page 121, dans un texte où il est question de la petitesse d’esprit de ceux qui, petitement et petit à petit, démolissent un grand ouvrage dans l’espoir d’en retirer un petit bénéfice : « Est un bandit celui qui, en pensée ou en action, semble vouloir s’accaparer de certaines choses ; est esclave celui qui semble vouloir s’arroger de petits avantages et cela, aussi magnifique et agréable que soit l’étendard qu’il arbore. » Il n’est pas utile d’établir ici des parallèles avec la situation présente, la liste en serait trop fastidieuse. Continuons :

Pages 153 et suivantes, même tome, il est question des hommes sans têtes. Comme cela serait pratique à gouverner ! Plus besoin de mentir aux masses car, n’ayant plus de têtes, comment réfléchiraient-elles ? « Il ne serait pas nécessaire d’établir de différence entre les hauts-placés et le vulgaire au moyen de médailles et de chapeaux. La présence d’une tête ou son absence montrerait à suffisance que l’homme est maître ou esclave, fonctionnaire ou sujet, noble ou vil, supérieur ou inférieur. Il n’y aurait plus de révolutions, de républiques, d’assemblées nationales et autres affaires fâcheuses ; et beaucoup de travail pourrait être épargné, ne serait-ce qu’en fait de télégrammes. »

Mais pour arracher la tête aux gens, il faut en passer, tôt ou tard, par l’arrachage de leurs mots. Dépouillez un peuple de son vocabulaire, et regardez-le grommeler ensuite. Comment s’exprimerait-il, sinon par borborygmes ? La tête n’est plus loin de tomber, comme un organe inutile.

Raison pour laquelle les mots sont des cibles pour les vampires et les serviteurs des vampires. Et voilà bien du grand banditisme.

Par exemple, depuis deux millénaires, un « éducateur du peuple », ou « père de la nation », est un arnaqueur, et le mot démagogue, qui décrit l’être guidant les masses le long des chemins de la démocratie, est aujourd’hui un outil de dépréciation, là où jadis il était décerné à des bienfaiteurs (qui ne s’enveloppaient pas dedans spontanément ; on le leur donnait). Aujourd’hui, toute personne voulant tant soit peu libérer la population de ses diverses soumissions est stigmatisée grâce au qualificatif de démagogue ; même madame Eva Joly en fit les frais, chez Yves Calvi secondé par le vertueux Charles Beigbeder. Les deux, en outre, crièrent en chœur au “populisme”.

Depuis 2012, une semblable dégradation menace le mot socialiste. Mais alors que nous restera-t-il quand être de gauche sera tenu comme une infamie ? En France il apparaît que seul un socialiste est véritablement “de gauche”, tandis que la gauche radicale est déclarée “nazie”, et que les fascistes commencent à être déclarés “de gauche” dans tous les journaux “de gauche”. Quand tout sera bien mis sens dessus dessous, que restera-t-il au peuple, qui vaudra la peine de lui être enlevé ? Lu Xun donne la réponse, page 195 :

« Ceux qui se prétendaient des “lettrés” ou de la “classe supérieure” feraient bien aujourd’hui de se dire des “gens du peuple”. Un bon nombre le fait effectivement. Les hommes changent avec l’époque qui change. Aujourd’hui [1925], il nous faut fréquenter les écoles modernes alors que sous la dynastie des Qing [1644-1912] les intellectuels avaient à se présenter aux examens impériaux pour devenir bacheliers, ou à acheter ce grade. “Gens du peuple” est un titre qui acquiert de jour en jour de la distinction et il s’y rattache une gloire accrue. La dénomination s’attire pour ainsi dire le même respect que jadis “classe supérieure” et celui qui s’en prévaut conserve son statut antérieur quoique les temps aient changé. Si vous rencontrez un homme du peuple de ce genre, flattez-le ou faites-lui au moins un signe de tête, inclinez-vous, souriez et acquiescez à tout ce qu’il dit, ainsi que les classes inférieures le faisaient face aux grands. Sinon, vous serez accusé de manifester de l’“orgueil” ou d’arborer des “airs d’aristocrate”, car maintenant c’est lui l’homme du peuple. »

Lu Xun vécut pendant une période fort troublée politiquement, où la Chine, envahie par diverses nations, trébuchait à se chercher des raisons d’exister encore et, face à l’avenir incertain, glorifiait les oripeaux de son passé en refusant d’y voir son ancien esclavage, et les racines de sa déchéance manifeste. Consultant un périodique japonais, Lu Xun y découvrit un texte qui lui sembla avoir frappé « au bon endroit ». Une idée « que nous, Chinois, ne dirions pas ». Voici en substance le contenu de cet article :

« […] dans un pays sur le déclin, les hommes nourrissent toujours deux opinions contradictoires. Pour les uns, c’est l’“esprit national” qui importe, pour les autres, “la force de la nation”. Le pays continue à s’affaiblir quand les premiers sont en majorité ; il gagne en force s’il s’agit des autres. » En France aux Européennes, le parti de l’“esprit national” l’a emporté haut la main, tandis que celles et ceux qui voulaient défendre “la force de la nation”, et qui refusaient de la voir se faire dépouiller de tout, se sont fait rouler dessus et sont aujourd’hui objets d’un mépris teinté d’une fière condescendance.

Heureusement, il y a des les jeunes gens qui ne se désespèrent pas si facilement.

 

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