Que s’envolent mille roquettes politiques

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Nous partons du point suivant : « Un jeune homme, qui s’occupait de plantes vertes, est mort pour avoir participé à la défense d’un espace naturel fragile et irremplaçable. Il était venu défendre des principes et des vies. Il était aussi venu s’élever avec d’autres citoyens contre cette immonde manie qu’ont beaucoup d’élus de fouler aux pieds l’esprit des lois en les manipulant dans l’intérêt d’un tout petit nombre, contre l’intérêt du grand nombre – qui n’est pas toujours uniquement humain. »

« Ce jeune homme est mort tué. Il a été tué par une arme de guerre. Le déroulement de l’affaire montre que l’usage de ces armes fut ab ovo couvert par un ordre venu de la préfecture : celui d’être très violent. Mais aucune préfecture ne donne l’ordre à ses forces armées d’être violentes sans instructions explicites venues d’un ministère. Or, ces instructions sont rédigées à partir de discussions tenues en conseil. La responsabilité du premier ministre est donc engagée, et, par conséquent, évidemment celle de son supérieur le Président de la République. »

« Ainsi Rémi Fraisse a été tué. Pour ses idées. Sa vie fauchée était aussi fragile et aussi irremplaçable que la vie de la zone humide qu’il était venu défendre. Les deux sont aujourd’hui morts. »

Ceci est le début du texte d’une pétition lancée par des personnes rennaises qui signent Lapunaise, nom inventé pour la circonstance (« Albert Lapunaise, c’est un pseudo pour notre côté rat des villes ; à la campagne, le rat des champs s’appelle naturellement Camille. ») Je l’interroge.

Berger : Aujourd’hui en France, c’est le 11 novembre. À cette occasion, les élus de la république honorent les soldats morts lors de la première guerre mondiale, quii débuta il y a un siècle. À Rennes, la cérémonie a débuté d’une manière tout à fait stupéfiante par un service à la cathédrale, en présence de Nathalie Appéré, maire PS de la ville. Toute la semaine qui a précédé ce 11 novembre, et pendant les dernières semaines d’octobre, les forces de la police et de la gendarmerie ont combattu, dans les villes comme à la campagne, non pas contre des ennemis de la Nation, mais contre les défenseurs de l’idéal républicain. Je répète ici une phrase d’un des membres du fameux « Groupe de Tarnac » (une épicerie bio déclarée terroriste) : « Aujourd’hui les gens qui prennent au sérieux la question de leur environnement et la question politique, la police leur tire dessus. » Lapunaise, vous avez noté que la grenade qui a tué Rémi Fraisse était une arme de guerre (OF)F1 dont les premiers modèles furent distribués justement pendant la guerre de 14-18, comme arme de soutien dans le nettoyage des tranchées. Nous ne sommes certes pas dans une guerre mondiale, mais ces liens sont au minimum troublants ; que vous inspirent-ils ?

Lapunaise : Alabergerie, tu rêves. C’est une véritable guerre mondiale, qui est lancée par les oligarches contre le reste de l’humanité. La police et la gendarmerie de la république tirent sur les gens qui défendent le bien commun contre les avidités privées. C’est un fait. Et ce fait n’a lieu ni à Skouries en Grèce ni sur le territoire du peuple Ogoni au Nigeria ni en Alberta ni même chez les Papous qu’on déforeste, il a lieu en France, à l’occasion d’un de ces innombrables petits nœuds de conflits d’intérêts où des notables se lâchent, sûrs de leur impunité, et protégés par une police qui se met systématiquement, ici comme dans presque tout le reste du monde, du côté des crapules. Pour ne rien arranger, il faut savoir que Police et Gendarmerie sont infestées de fachos. Ces gens votent majoritairement pour le Front National. Ils nous haïssent donc, et n’ont pas à se forcer pour être violents avec les civils. Au Testet, des dizaines de témoignages affluent, venus de militants, de caméras, d’élus même, qui montrent que les forces armées ont régulièrement agi avec une brutalité énorme qui fut presque toujours le boute-feu des conflits. Nous nous rappellerons qu’un poids-lourd de la gendarmerie a même bousculé et traîné sur plusieurs mètres un conseiller général, Monsieur Jacques Pagès. Que celui-ci, qui n’était ni un Black Block, ni même un militant, ni même un manifestant, mais un élu qui faisait son devoir d’aller se renseigner, a été ensuite jeté comme un paquet sur le talus. Que cet homme ne doit qu’à la chance d’être encore vivant aujourd’hui, tandis que Rémi est mort sous le fouet d’une violence dont la nature est identique : celle qui habite le molosse qu’on lâche. Or, quoi qu’en dise le Ministre de l’intérieur, qui fait son bisounours larmoyant, sa responsabilité est écrasante. Dans la chaîne de commandement, c’est lui le boss, tandis que le gendarme qui a lancé la grenade est le subordonné qui est tout au bout. Faire tenir à ce dernier le rôle du lampiste est indigne. Alors, comme Cazeneuve, qui tient l’Intérieur, refuse de démissionner, le rôle du fusible remonte automatiquement d’un cran vers le haut – parce qu’on a beau inventer des lampistes, il y aura toujours un fusible qui fera son petit nuage de fumée en pétant bien pitoyablement au nez de « Moi Président ». Je propose donc d’aider à ce que ce soit bien le fusible qui pète, et pas le lampiste – pour lequel nous ne professons que le plus froid mépris, ne va pas croire qu’on pardonnera ça.

Berger : Et pour ça vous lancez une pétition… 

Lapunaise : Cette pétition n’a de sens que si d’une part elle est signée en masse, et si d’autre part elle est transplantée en d’autres endroits. Copiée, adaptée, collée.

Berger : Vous voulez lancer ce que vous appelez des « missiles politiques » sur l’Élysée.

Lapunaise : Nous avons lu un certain billet. Et nous voyons ce qui se passe à Carhaix, où une route va, prétend son maire, être baptisée du nom de Rémi Fraisse. Par rapport à ton billet, nous proposons de mettre en forme cette idée que tu y as posée, qui est d’utiliser des armes politiques plutôt que de compter uniquement sur les émeutes. Par rapport à Carhaix, nous proposons beaucoup mieux.

Berger : Premier étage : la pétition.

Lapunaise : L’on propose tout d’abord qu’un lieu public soit, comme à Carhaix, dédié à la mémoire de Rémi Fraisse, un jeune homme attentionné envers la nature et qui fut, nous ont dit ses proches, le moins violent de tous les activistes possibles. Nous demandant ensuite en quel genre de lieu, à Rennes, il conviendrait de déposer le nom emblématique de Rémi Fraisse, nous en sommes venus à croire qu’on ne pourrait trouver mieux qu’en cherchant du côté des espaces verts. Et dans quel meilleur espace vert dégoter l’endroit à baptiser, que dans celui du Parc des Bois, aux Gayeulles ?

Berger : Le parc est né à une époque où un pouvoir socialiste savait encore être de gauche. L’équipe d’Edmond Hervé avait même quelque teinture écologiste, à une époque où c’était assez peu compris, et pas trop payant. Donc proposer à la municipalité actuelle, qui revendique cet héritage, de baptiser un morceau du parc du nom de Rémi Fraisse, c’est la forcer à ne pas renier ce qu’elle prétend encore incarner. Cela semble peu de choses, mais ce sera probablement déjà très difficile. Quel genre d’endroit voyez-vous ?

Lapunaise : Un bosquet, un bois, un étang ou un pré, une garenne… La pétition qui naît de cette idée sera, si elle connaît le succès, portée au conseil de commune par les seuls élu-e-s à pouvoir la présenter sans honte : celles et ceux de la liste Changez la ville !, qui regroupa aux dernières municipales des écologistes et des gens de gauche. Je sais bien qu’ainsi présentée, elle soulèvera en ce lieu autant de mépris et de répugnance qu’en souleva la minute de silence réclamée par Cécile Duflot à l’Assemblée Nationale, mais si elle est signée largement, alors son poids médiatique devrait l’empêcher de sombrer dans le néant. J’ai bon espoir que les étudiants la signent.

Berger : Second étage de la fusée : ce qui se passe dans le lieu choisi…

Lapunaise : Là on va rire. Une fois l’endroit choisi par les soins des habitants, et baptisé sous leur contrôle, imaginons ce qui pourrait s’y passer chaque année. Nous y voyons d’abord, à proximité, dans un endroit qui conviendrait, un pique-nique. Mais pas commémoratif, ou alors pas seulement, non. Pour que tout soit digne de Rémi Fraisse, que ce pique-nique soit aussi l’occasion de tenir une Assemblée Générale. Que ce lieu soit par exemple proche de celui où se tiendra, annuellement, une AG de tous les zadistes de l’Ouest. Et ne vous souciez pas du logement : il y a un excellent camping municipal juste à côté.

Berger : Ils ne voudront jamais.

Lapunaise : Essayons. De toute manière on s’en fout de leur réaction. Car si cette pétition est copiée, et collée dans toutes les grandes villes où sont réunies les conditions de l’apparition d’un espace pour que s’y tienne, tout proche, bien au vert, une AG de zadistes, alors là ça va se mettre à fumer. Occupy the wood – Occupy the meadow – Occupy the garden. Qu’ils le veuillent ou pas, c’est ce qui pourrait bien se passer. Et si ça se passe partout, ça passera à la télé.


Alors, vous, qui seriez bien tentés par cette idée, et qui allez signer cette pétition, répercutez-la sur vos réseaux. Collez-la sur des murs, taguez-en le lien, faites-en des dessins. Faites-la signer aux familles. Faites-la signer aux mères ! Aux mères surtout, qui sont, quand elles perdent leur enfant, comme une terre-nourrice dont on a arraché les racines. Les vides en leurs ventres se comblent de gravats.

Aux mères, oui, mais aussi aux pères des enfants morts, car les voici abandonnés sur un glacier ; leurs nuits sont hantées de longs hurlements et ils se réveillent en pleurs, accablés d’impuissance, tandis que ne s’efface pas la dernière vision de leur cauchemar : celle de leur enfant qui sombre dans un gouffre, et qu’ils ne peuvent plus retenir. Pensez aux parents de Rémi Fraisse.

Faites décoller vos missiles citoyens en direction du territoire des oppressions. Signez, faites signer, recopiez, adaptez, lancez ! Ces vecteurs de votre colère ne s’abattront jamais ailleurs que sur l’Élysée, et sur ses habitants les valets zélés de l’oligarchie.

Que fleurissent les nuages du départ de mille roquettes politiques ayant pour nom : Rémi. Et pour le moment, ne lancez plus de pavés, ou bien vous répondront des armes de guerre – et là, personne ne fait le poids.


Cliquez sur le nez rouge pour signer la pétiton de Rennes.

Cliquez sur le nez rouge pour signer la pétiton de Rennes.


Protocole de l’interview :

On m’a contacté en MP pour participer. Nous avons communiqué par l’intermédiaire d’emails édités depuis des comptes jetables. Pour la pétition, le collectif ne voulait pas signer d’un « Camille ». L’avatar choisi ayant les cheveux verts, je n’ai pu m’empêcher de proposer Lapunaise, car ces insectes sont en ce moment un peu beaucoup l’objet de mes préoccupations littéraires. Et puis, une punaise, ça pue. Ayant récolté les réponses, j’en ai fait une synthèse non dialoguée que j’ai donnée à lire à diverses personnes. Après en avoir lissé les styles, j’ai fait relire le présent billet au collectif, qui y a apporté deux modifications. Et chacun s’est retiré en sa chacunière. — AEB.

FIN

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