Ma petite araignée de chapeau

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Elle est arrivée tandis que je traversais des broussailles sur l’île Besnard, à l’entrée du havre de Rothéneuf à l’est de Saint-Malo. C’était un des premiers jours de mai. Le printemps explosait dans la lande. Les buissons grouillaient de lézards, les feuilles affichaient ce vert innocent qui signe l’enfance, et il y avait des fleurs nouvelles partout. Dans le silence d’une tranchée creusée dans la végétation, j’avais ralenti. Une branche avait caressé mon couvre-chef. Presque immédiatement, une petite boule noire s’était mise à pendouiller au large de mon front : une minuscule araignée, dont le fil s’était collé au rebord avant de mon chapeau de brousse. J’avais tâtonné d’un doigt prudent vers l’endroit où s’agitait cette petite tache sombre, à peine une poussière, qui dansait sur le bleu violent du ciel. J’avais senti le fil, je l’avais secoué, la poussière avait disparu, j’avais poursuivi ma promenade sur la lande heureuse.

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Plus tard, accroupi sous un résineux devant l’étendue métallique de la baie de Rothéneuf accablée de soleil, mangeant un morceau de pizza tout en transpirant, j’avisai, en limite supérieure de mon champ de vision, une petite tache dansante (à peine une poussière) qui faisait du rappel à trois centimètres en-dessous du rebord avant du chapeau. La petite araignée.

J’avais enlevé mon couvre-chef, en avais tapoté le pourtour, secoué l’ensemble au-dessus d’un paquet d’algues en train de cuire à marée basse, et remis la chose sur ma tête, là où elle doit se tenir pour protéger mes pensées et faire mijoter mes imaginations. Ma bonne petite marmite noire à larges ailes, en pure peau de baliverne.

J’attaquais un bout de fromage quand l’araignée se remit à penduler, toujours au même endroit, visant un point entre mes deux sourcils. Pas énervé pour un sou, mais ne tenant pas à ramener en ville cet indigène animalcule que j’estimais peu adapté aux dangers multiples de la circulation en appartement, je tapai violemment mon chapeau sur une roche, dans l’espoir de faire valdinguer aux cent diables cette petite bête obstinée. Elle disparut. Je remis le machin.

La promenade se finissait. Je retournais à mon véhicule en suivant une piste dans le sable de la dune qui relie Besnard au Meinga quand, voulant prendre en photo une graminée qui faisait la fière, ayant posé le chapeau sur mon sac, j’avisai, dans un des petits trous d’aération qui percent cet objet, une chose minuscule et pleine de pattes, sagement recroquevillée dans l’embrasure de sa fenêtre lilliputienne : l’araignée. Je pris donc une brindille et chassai mon squatter de son logement. Il alla se réfugier dans la calotte, où je le poursuivis d’un doigt attentif. Finalement, il disparut.

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Vous devinez maintenant la suite, qui est toute écrite dans les cieux où jouent les dieux – et on aura beau y envoyer mille fusées remplies de prières bien senties, ce qui doit arriver arrivera. Reste donc à vous conter le détail de cette prise de possession chapelière.

Sur la double voie menant à Rennes, chapeau sur la tête, je vis se découper dans le ciel ma petite poussière extravagante, qui y faisait comme un hélicoptère miniature, dansant avec conviction et frénésie au gré des cahots de la route. Je ne dis rien.

Les jours suivants, prenant mon chapeau pour aller faire des courses ou une promenade au parc, je ne manquai jamais de constater que le trou d’aération bâbord-avant avait son passager, à l’aller comme au retour.

Un jour que je faisais du vélo le long du canal, ce passager multipattes tint à venir faire des acrobaties au-dessus de mon nez. Je continuai à pédaler.

En somme, j’avais une araignée personnelle, nichée au plus près de mon plafond intime, et cela influa sur mon personnage en me rendant plus circonspect dans mes mouvements de tête. Chez les commerçants, je fis attention à ne pas faire de gestes brusques, des fois que l’alpiniste en chutât de frayeur.

On me fit, du reste, quelques remarques. On voulut me débarrasser de l’importun. Je me surpris à grogner.

Le temps passa, jusqu’à hier matin où, envahi du désir d’aller respirer au fond des bois, je sautai dans la voiture avec l’idée de crapahuter en forêt de Rennes. Je mis des bottes pour la gadoue, emportai mon chapeau, vérifiai que l’araignée était à son poste, et filai. L’acrobate voulut absolument me faire des grimaces tandis que je roulais, ce qui me fit loucher et me déconcentra dans ma conduite. C’est mal. Cependant, je ne dis rien du tout, et en pensai encore moins.

Dans le sous-bois, observant comment les houx se prenaient pour des arbres, je constatai que je n’étais pas seul à observer. Plus tard, longeant une pâture où se prélassaient des vaches, je vis entre les cornes d’une de ces paresseuses osciller mon araignée, qui voulait à toute force être de tous mes souvenirs, sur toutes mes visions, sautillant partout comme une petite tache floue sur une vieille pellicule de cinéma.

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Enfin je sortis d’un grand boisé semé d’ancêtres, et entrai dans une ancienne coupe où de jeunes arbres prenaient le soleil. Il était bientôt midi. J’avisai un carré d’herbes en avant d’une crête plantée de chênes et de hêtres dont les couronnes bruissaient doucement dans le ciel alangui. En bas scintillait un étang. Je m’installai. Dans la combe en-dessous de moi planait un rapace, très bas. Longtemps je le regardai qui inspectait fourrés et plaques d’herbe, attentif à ne rien laisser passer. Mais il ne trouva rien.

Il fut remplacé une demie heure plus tard par un coucou, au vol de gros pigeon, qui s’en vint claironner ses deux notes au sommet d’un arbre mort. Longue queue, grandes ailes, corps massif. Il s’envola et disparut vers la forêt dense.

Des insectes passèrent. Des papillons, des fourmis. Puis un coureur à pied. Mon estomac me fit enfin remarquer l’heure. Je repartis vers la voiture.

Ce n’est qu’arrivé à Rennes que je me rendis compte que plus personne ne dansait devant mon nez quand je conduisais. Et plus personne ne logeait dans le petit trou d’aération du chapeau. Ce dernier était redevenu vide. La petite araignée des landes de l’île Besnard avait sauté dans l’herbe chaude de la pente au-dessus de l’Étang-neuf, là où j’avais tant paressé, y faisant la vache avachie. Je me sentis abandonné comme une maison sans occupants. Je n’ai plus mon araignée au plafond. Je le ressens comme une perte. La vie est moins joyeuse.

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FIN

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