C’est du solide

 

Un solidus de Constantin, par cngcoins, licence de documentation libre GNU

« C’est du solide »
ou
les véritables causes
de l’extinction de la démocratie
en Europe

Pour un économiste orthodoxe, l’inflation n’est jamais une bonne chose. Certes elle tue le rentier et la dette se réduit comme peau de chagrin, mais au bout du compte le pouvoir d’achat des ménages devient misérable, le commerce périclite, et finalement tout s’arrête. En outre, la compétitivité gagnée à l’extérieur est compensée par le fait que les importations deviennent astronomiquement coûteuses. Il vaut donc toujours mieux une monnaie stable et forte, et tant pis pour les peuples qui souffrent de son entretien.

Et puis, comment oser prêter à un État qui dévalue ? Comment accorder du crédit à un gouvernement qui couvre son déficit budgétaire avec de telles pratiques, dont le premier résultat est de soulever une méfiance absolue envers sa monnaie, à tel point que le troc y devient la manière principale dont s’opèrent les transactions du tout-venant ?

Le bondieusard Constantin ne veut pas de ça dans son empire. Il décide de faire un peu d’austérité. Il lance une chasse aux dépenses inutiles, à commencer par le financement des cultes, qui coûte une blinde au Trésor. En propulsant le christianisme comme seule religion d’État, il évacue les innombrables obligations de dépenses liées à l’entretien de millions de temples et de prêtres des autres religions ; l’or ne fuira plus dans les poches trouées de ces impies.

Ses prédécesseurs, qui n’avaient pas eu cette idée révolutionnaire, n’avaient pas eu non plus l’envie de stopper la chute du cours de l’aureus, qui était à cette époque la monnaie de l’Empire. Constantin décide d’émettre une nouvelle monnaie, au poids garanti. Ce sera le solidus, dont le nom seul évoque le caractère inébranlable de ce que l’on ne peut entamer, qui est ferme et de bon aloi, en bonne santé (saluus) tout comme le soleil, dont le nom est – faussement – contenu dans celui de cette création.

Un nom ne suffit pas. Et des promesses de saine gestion non plus. La baisse générale des dépenses publiques est le premier acte par lequel Constantin entend faire comprendre qu’il ne rigole pas. Le succès est au rendez-vous. Le solidus devient le dollar de l’époque. Tout le monde en veut. Les pays européens s’emparent de son nom (en français : le sol, le sou). Le solidus ne sera pas dévalué avant le onzième siècle.

De même que les États-Unis maintiennent la domination de leur dollar par une politique militaire prédatrice sur la planète entière, Constantin a l’idée d’assurer la suprématie de son solidus en l’adossant à l’armée et aux soutiens du régime. Un militaire impérial doit devenir l’ambassadeur de la nouvelle monnaie, le type auquel on peut prêter les yeux fermés puisqu’il est payé en solidi : il est « solidi datus », expression que le temps contractera pour donner les mots “solde” et “soldat”.

Nous ne savons pas ce que pensaient les populations des territoires périphériques, si elles étaient aussi amoureuses du solidus qu’on l’était à Rome ou à Constantinople, mais enfin leurs élites étaient satisfaites, dont tout allait bien. Et puis chacun sait que le bonheur financier ne s’acquiert que grâce à de courageux sacrifices. Il faut savoir être raisonnable, ô peuples, et ne pas aller contre les traités.
 

2015_10_02_02

Francisco Anzola : Money! (2009, CC BY 2.0).

Statue du dieu Euro, début du troisième millénaire, Germanie. Euro a fait l’objet d’un culte d’empire. En son nom furent sacrifiées des multitudes de vies. On le compare souvent à quelque divinité aztèque d’avant Cortés, bien sanglante et bien bouchère.

FIN

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A propos alabergerie

Lit Écrit Corrige Publie, et râle.
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8 commentaires pour C’est du solide

  1. Excellent article, clair et documenté, dans lequel j’ai découvert avec grand intérêt l’origine de plusieurs mots. Merci.

    • alabergerie dit :

      J’ai lu récemment un ouvrage d’un économiste orthodoxe des plus sereinement anti-anticapitaliste, et je l’ai pourtant trouvé excellent, moi le gauchiste.

      Il s’agit de Jean-Marc Daniel, qui a publié chez Odile Jacob un fort plaisant ouvrage intitulé « 8 leçons d’histoire économique ». Le texte est truffé d’anecdotes curieuses et édifiantes, qui donnent envie d’en savoir plus. Internet fait alors le reste.

      Bien entendu, le libéralisme de monsieur Daniel finit par déteindre sur sa prose, qui dès lors mélange hardiment ce que l’auteur sait avec ce que l’auteur croit. Mais il suffit de faire le tri, et l’on s’instruit en s’amusant. Le billet sur le « solidus » est né de cette lecture. Je vous laisse découvrir l’affaire du « pesant » d’or (interdiction de tricher en consultant Wikipedia !).

      By the way : votre roman « Une vie sur deux » est très réussi. Il est gracieux, malicieux et facétieux. C’est rare. En plus, il est léger et je crois qu’il fait partie de ces ouvrages qu’on a plaisir à relire, parce que leur richesse tient plus au déroulement de l’histoire et à ses atmosphères qu’à des péripéties particulières. Ainsi peut-on s’y replonger avec plaisir tous les deux ou trois ans, tandis qu’il est impossible de relire un roman où tout tiendrait sur un twist final, par exemple.

      • Merci infiniment pour vos compliments sur mon roman, ça me touche particulièrement bien sur. Je reste persuadé que la légèreté dit parfois plus qu’une certaine gravité. Du moins, c’est une forme de politesse à l’égard du lecteur.
        Ce nom de Jean-Marc Daniel me dit quelque chose, je vais aller à la pêche au web…

      • alabergerie dit :

        Oui la légèreté est piégeuse. Lecteur, on pense pouvoir y batifoler, et puis on s’en retrouve terrassé, parfois. Moi je suis plutôt du genre Malraux, bien dramatique, et je ne m’en sors qu’avec de l’humour, ce qui creuse encore plus la plaie. J’apprécie donc d’autant plus votre absence de pesanteur, qui me manque, et qui n’enlève rien à votre puissance. GG, comme disent les e-gamers.

  2. Arthurin dit :

    L’extinction de la démocratie, brrr :/

    Mais comment donc que pourrait s’éteindre une lumière qui n’a jamais brillé ?

    (NB : ça n’enlève rien à l’intérêt très instructif du reste)

    • alabergerie dit :

      Ah mais je vois que vous avez remarqué une petite chose discrète, Arthurin. En effet, comment éteindre ce qui n’a pas encore été allumé ? Aurais-je dû écrire : occultation progressive du simulacre ?

      • Arthurin dit :

        Le reste est tellement lumineux, j’en reste ébloui et bouche bée.

        Occultation progressive du simulacre ? Oui, j’aime beaucoup, ça ajoute de l’obscur sur du sombre, très ton sur ton, sans vouloir passer une deuxième couche de noir, ni en broyer.

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