Recueil de bêtes sauvages (II)

 

2015_11_27_rbsii

Voici la seconde partie d’un nouveau roman, à paraître fin 2016, dont je pensais avoir achevé la structure. Mais voici que s’entrelace à l’intrigue principale un nouveau combat. Le titre en est : Recueil de bêtes sauvages. Cela se passe sur un continent en cours de terraformation d’une lointaine colonie terrienne. Il y a une université où l’on travaille sur les insectes pollinisateurs pour les jardins et les potagers des longs voyages interstellaires, il y a un réacteur génétique, une pénurie presque totale de mâles chez les vertébrés issus des races terrestres, et des histoires de bêtes. La grande question sera : comment les humains des colonies assument-ils leur sexualité ? Et aussi : où, finalement, règne la sauvagerie ? Je mets en scène ours, sangliers, chats et griffons, chiens des montagnes, et je ne sais trop quoi encore : jardiniers, chasseurs… humains chassés.
La première partie est ici…


La visite au nid

Le lendemain tôt, je passe aux cuisines me munir d’un repas froid pour quatre humains et une chienne, et file au dortoir des pépinières pour enlever quelques élèves jardiniers en leur promettant une virée sur les plateaux à la recherche d’une chienne, de jeunes chiots à peine nés et de quelques graines de plantes rares. Trois filles se proposent, en tenue de forestières, prêtes à câliner tous les chiots qu’on voudra bien leur présenter. À huit heures nous sommes en route.

La première fois que j’avais découvert la maternité des chiennes, cela faisait juste onze mois que j’avais pris mon service à la Tour. Les bêtes commençaient à me faire confiance, ce qui n’est pas gagné avec des indépendants comme les patous. Cette nuit-là, en me promenant à la suite des griffons, je m’étais enfoncé dans les broussailles qui montaient à l’assaut d’un plateau. En débouchant sur la table calcaire qui chapeaute le massif, je m’étais arrêté un instant pour m’orienter aux étoiles. C’est alors qu’une chienne, sortant de la chênaie, s’était présentée.

Pendant cinquante minutes, nous avons marché silencieusement, elle devant, moi derrière. De temps en temps elle se retournait et me gratifiait d’un sourire. Puis, à l’abord d’un ravin qui plongeait argenté sous les lunes, elle me fit ses adieux et s’en retourna dans la nuit, tache blanche fantomatique bientôt confondue avec les spectres, avec les impressions de présence, avec tous les nuages de presque rien qui palpitent au creux des ombres et qui existent à peine. Elle marchait sans aucun bruit au milieu des feuilles, et disparut dans le bois comme en se dissolvant. Je la suivis à l’estime pendant cinq minutes, en me tenant sous son vent. Au débouché dans une clairière, j’entr’aperçus des taches blanches qui bougeaient au loin. Puis j’entendis des petits cris de juvéniles. La chienne était venue mettre bas dans un nid d’herbes au beau milieu d’un domaine sauvage peu fréquenté des hommes, et suffisamment giboyeux. Elle reviendrait à la Tour quinze jours plus tard, suivie de deux gros chiots sentant la sauge et le lichen.

Cette rencontre au milieu de la nuit, sur un plateau forestier bien au-dessus des nuages, avait eu quelque chose de magique, ou de puissamment vrai – c’est du pareil au même. En ces instants, chacun se sent à sa place, et au plus exact de sa tenue. Ainsi passent les compréhensions, tandis que les conflits ne trouvent nulle pitance. À preuve une sieste que j’ai pu partager, tout enfant, avec un grand chat sauvage dans une ravine ; à cinquante mètres l’un de l’autre, et tous deux parfaitement heureux de l’harmonie organisée autour de cette affaire.

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Donc ce matin nous escaladons les pentes de la maternité – plusieurs expéditions à la recherche de mes patous engrossées m’ont convaincu qu’elles ont trouvé, dans ce secteur très précisément, l’endroit qui leur semble idéal pour mettre au monde des enfants heureux. Nous faisons du bruit pour signaler notre arrivée, et nous progressons lentement non seulement parce que nous herborisons mais aussi parce que les bois par ici sont dangereux à cause des gouffres qui s’y tapissent. En outre, certaines falaises découvrent à leur base des bancs de fossiles – il y a même, en plein milieu de ce pays calcaire, des bombes volcaniques, dans lesquelles on trouve de l’olivine.

Nous abordons par l’est une vaste doline plate et herbue, entourée de fourrés inextricables d’où pointent, comme des menhirs, des chicots de calcaire dolomitique – une doline est une dépression, une cuvette qui ramasse toutes les eaux de surface et les engloutit. Je suis en train de courir derrière une longue vipère lorsque des cris de ravissement me parviennent, en provenance du sud. Et l’on m’appelle. Je bifurque à main gauche en direction d’une petite falaise, au pied de laquelle s’ouvre une grotte que je connais d’une année précédente. Dans le porche, les jeunes filles gesticulent à mon attention. À leurs côtés se tient une grande bête blanche que je prends d’abord pour un veau, selon l’usage ; cette association pour ainsi dire traditionnelle m’indique vite qu’il s’agit de ma patou, la nouvelle maman.

Quand je m’approche, elle me reconnaît et vient à ma rencontre en ondulant du croupion, la queue battant l’air. Elle a baissé les épaules, dodeline de la tête et me sourit, les yeux me regardant par en-dessous. Elle me demande quelque chose.

Elle m’entraîne dans les graminées. Ma troupe suit, joyeuse et babillarde, à quelques pas derrière. Nous allons vers le centre de la doline. Là, les hautes herbes s’ouvrent sur une petite aire piétinée, au centre de laquelle bâille une minuscule grotte où je ne pourrais pénétrer qu’à quatre pattes. C’est du reste dans cette position que quelqu’un en sort : un chiot, beaucoup plus gros qu’un marcassin mais chiot quand même, qui vient d’abord lécher les babines de sa maman avant de nous offrir son plus bonhomme sourire. Puis un autre apparaît entre les racines d’un ronce ; il tient en sa gueule une patte de lapin. Je vois bientôt que de nombreux oreillards gisent çà et là, en morceaux épars mâchonnés cent fois.

Mes filles poussent à l’unisson un pur cri d’adoration tout en gorge et en trémolos, et se précipitent sur les deux grosses peluches, qu’elles couvrent de baisers. La mère, heureuse et fière, les laisse faire.

Je me mets à genoux. Les charognes des lapins sont bien vieilles, et bien sèches. Ici l’on ne mange pas tous les jours de la viande fraîche. L’automne, si haut dans le sud, est quand même austère. Cependant, les enfants ont un poil magnifique et ne semblent manquer de rien. Un peu d’eau peut-être ? J’en verse dans mon quart ; les museaux viennent s’y plonger.

Nous passons là des heures de cabrioles, de jeux et de ris, papouilles et chahutages, à partager des viandes et des croûtes de fromage. Nous lançons des pattes de lapin ; nous nous faisons lécher et relécher, mordiller, pincer, suçoter ; nous marchons dans toutes sortes de crottes embusquées.

En fin d’après-midi, je grimpe sur un chicot planté dans les buis à l’ouest de notre position. De là, je découvre comment fonctionne ce paysage. Voici, sur tout le cercle de l’horizon, un immense moutonnement d’arbres qui est le maquis. Rien ne le traverse, si ce n’est, invisible, le lacis des sentiers qu’empruntent les bêtes, et deux grosses failles d’anciens séismes. Au milieu de cette verdure, la doline fait un rond d’herbes jaunies sous le soleil, que gardent six chicots de vingt mètres de haut ; toute bruissante de millions d’insectes, elle chauffe au dernier soleil de septembre. En son centre, la petite grotte qui sert de terrier aux chiens colore l’herbe d’un vert plus frais. Quelques taches blanches batifolent à proximité. J’entends un des chiots qui jappe. Dans les lointains, des montagnes se déguisent en nuages ; des horizons s’étirent sous un ciel orangé. L’ombre de mon piton rocheux a rejoint le nid des chiens. On me regarde. Je regarde le monde.

Pour finir, nous sommes si bien parfumés au chien qu’à la nuit tombée, la bergerie dans laquelle nous dormons, et qui jusqu’alors avait fort dignement pué le suint de vieux mouton, se met à sentir le chenil, au grand désarroi des trois brebis qui y logent ce soir.
 

L’Université

Le hall du bâtiment principal possède le plus fameux trésor de toute nos colonies : un panneau de marbre gris pâle constellé de fossiles assez proches, dans la forme et la structure, des ammonites terriennes. Le panneau fait la largeur du hall et s’élève sur trois étages. Sa roche date de neuf-cent millions d’années. Six espèces y sont représentées, habitantes de mers chaudes et peu profondes. Dans leurs coquilles, les cloisons qui séparent les compartiments sont rehaussées de calcite blanche en cristaux minuscules. L’ensemble a été extrait au fuseau à plasma dans une carrière qui exploite ce marbre pour décorer l’intérieur des vaisseaux. La barge qui a transporté ce morceau a mis deux semaines pour faire le voyage depuis le gisement ; il lui a fallu franchir quatre vallées majeures, et le dernier jour elle a plané au milieu d’une tempête. Une fois la plaque posée sur son emplacement définitif, les robots l’ont polie pendant un mois entier, très lentement, tandis que les ouvriers construisaient le hall tout autour. Cette pièce unique symbolise l’immense respect que nous portons à la nature, et l’excellence de notre renommée, qui nous a permis de financer une telle folie grâce aux dons envoyés par la douzaine de colonies disposées, une tous les trente degrés de longitude, dans la bande tempérée de l’hémisphère sud de notre planète.

Mais cette opulence est justifiée, puisque c’est de nos études que dépend le confort alimentaire et médical des voyages interstellaires, ainsi que, supposons-nous, le futur de l’espèce entière. Notre réacteur génétique est à la base de cette gloire, et cela explique au moins pour moitié le fait que cinq armées se relaient en permanence autour de notre système pour le protéger – la seconde raison étant que c’est, inexplicablement, sur ce monde-ci qu’il naît le plus de mâles chez les mammifères d’origine terrienne : la proportion est de presque un pour vingt-quatre chez les chiens, pour atteindre un pour vingt chez les humains, et culminer à un pour seize chez les souris blanches.

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Quand je ne donne pas de cours, je travaille souvent au Centre de terraformation, bâtiment 4. C’est ici que s’étale, apparemment sans fin, ma corvée de paperasses et de courriers. Je gère les relations avec les écoles d’ingénieurs écosystèmes : échanges d’étudiants, doubles cursus, compatibilité des formations. C’est une pluie continuelle de cas particuliers et de litiges qui nous tombe sur la table, à moi et à mes « soutiers » ahanants dont je suis ici le tambour, le garde-chiourme, l’instructeur et le confesseur. Dix-huit secrétaires se trouvent sous ma responsabilité, tous mâles et en âge de procréer, ce qui fait que je dois en plus tenir le mauvais rôle de la duègne, qui surveille sa troupe afin qu’elle soit en ordre de marche et ne se disperse pas, aux heures de travail, dans des aventures avec les innombrables demoiselles du campus – les nuits de ces messieurs sont déjà bien remplies, et les petits yeux qu’ils arborent le matin semblent confirmer la rumeur qui veut que je sois l’entraîneur d’une troupe d’étalons, rumeur que je soupçonne le doyen d’entretenir.

Ce n’est pas forcément drôle. La rareté des hommes entraîne une régression des mœurs qui nous replonge dans les temps d’intolérance de l’ancienne Terre : car si le lesbianisme est, par la force des choses, consubstantiel à la pratique amoureuse de nos colonies, l’homosexualité masculine y est tenue comme une abomination digne du bûcher, et notre université n’échappe malheureusement pas à l’emprise épouvantable de cette répulsion. Très rares sont les esprits capables d’y résister, et nous notons, chaque année, plusieurs cas de suicides dont on peut envisager qu’ils sont dus au malheur d’être né “mauvais mâle”. Nulle loi ne saurait combattre de semblables haines, où la victime est accusée de trahison contre l’espèce. Raison pour laquelle le réacteur génétique est considéré, dans nos équipes, comme le dernier espoir de contenir et notre barbarie, et nos religions : soit nous réussissons à lui faire cracher ce qu’un dieu produirait, soit des prêtres le démoliront.

Et ceci a une conséquence sur notre sécurité : si l’imperium, dont parle Spinoza, est en définitive ce par quoi « la multitude que forment les individus règne sur les individus qui composent la multitude »– je cite ici maître Lordon Atterré, un penseur d’avant le temps d’envol –, alors notre ennemi est terrible, puisqu’il donne ses ordres à travers le cœur de chacun des habitants de notre monde, et des mondes alentours.

L’Université se trouve donc à la pointe de bien des combats. Aucune erreur ne lui sera pardonnée, et sa gloire doit constamment être entretenue, tous les jours par une ostentation digne des anciens tsars, et quelquefois par le coup de tonnerre d’une découverte dont les implications iront se ficher dans la chair de la civilisation.

Car, à la fin de tout, c’est la gloire qui seule est capable de, parfois, maintenir la haine à distance : en faisant rêver nos douze millions de colons, nous contenons ce que l’imperium pourrait leur dicter, et repoussons les menées expansionnistes des autres planètes en associant chaque humain de celle-ci à la défense de ce que nous poursuivons.

En somme, l’Université est le plus grand adversaire moral des douze colonies, mais aussi leur plus beau joyau, et le réceptacle de tous leurs espoirs. Condamnés à une régulière obligation de résultat née de la pression terrible à laquelle nous sommes soumis en tant que pionniers scientifiques agissant sous le regard impérieux, nous résistons tant bien que mal, et nos armées veillent dans le bouclier cométaire tandis que nous essayons de faire le silence pour chercher, dans le sous-sol de la Tour des vents, et trouver ce qui y chuchote depuis bien avant notre arrivée.
 

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À SUIVRE…

FIN

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A propos alabergerie

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3 commentaires pour Recueil de bêtes sauvages (II)

  1. Arthurin dit :

    Ah ça, si je m’attendais à tomber sur l’imperium ! C’est très à propos, surtout par les temps qui courent…

    • alabergerie dit :

      Il est toujours agréable de glisser de l’à-propos dans du fictif, surtout si cet à-propos est de portée universelle, et n’est pas près de se faner. L’ami Lordon est repeint en ancêtre des temps antiques ; voilà bien de la gloire.

      • Arthurin dit :

        Le temps a-t-il une temporalité ? (vous avez 4h) (rires)

        Une gloire à titre posthume, réservée au peu d’entre nous qui comprennent (qui ont eu le temps de comprendre ?) (si tant est qu’on comprenne), c’est terriblement triste, heureusement que c’est de la fiction.

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