À propos des Histoires de ténèbres et de lumière

2016_06_27

Les couvertures de l’ouvrage.
À gauche la version papier, à droite la version numérique.

Il y a des gens qui ne peuvent faire autrement que de s’intéresser à ce qui est souterrain. Rapidement, une bonne partie d’entre eux deviennent comme des habitants de l’ombre, étant bien plus eux-mêmes dans la nuit des cryptes, et portant l’ordinaire masque au grand jour de la ville. Ceux-ci explorent ; ils font penser à ces êtres qui, soudain, décident de quitter leur sentier pour s’enfoncer dans la brousse. Voilà comment les plus passionnés deviennent rôdeurs en ces pays aux innombrables strates. Ils ne sont pas effrayés des spectacles qui montent parfois, dans leur esprit, comme d’extravagants champignons surgissant d’un bois vieux. Ils entendent ici résonner des phrases exprimées dans un langage prodigieusement ancien, éloigné des nôtres au point qu’on serait tenté de le tenir pour extra-humain. Les plus peureux des observateurs seront toujours tentés d’étiqueter ces apparitions sous le label d’atavisme, car les échos qu’elles génèrent, malgré leur puissante étrangeté, semblent toujours profondément familiers. Cela n’échappe à personne d’un peu attentif, quel que soit par ailleurs l’attrait que l’on ressent pour ces manifestations, et pour leur source.

Il y a aussi toutes ces foules qui viennent apporter la ville dans les catacombes en y organisant d’immenses fêtes ; première étape d’un filtrage qui, à l’issue de ces banales tentatives d’orgies, attire à l’ombre et aux études un pour mille de ces enfants débridés par l’alcool : celui ou celle que les ténèbres intriguent tant qu’il devient désolant de les ignorer.

Voilà le pouvoir des tunnels. Ils sont comme des portiques menant à de lointains sanctuaires. Un jour vient, cependant, où l’on n’y descend plus physiquement ; mais les études demeurent, étincelantes de mystères.

Bons ou mauvais, les artistes modernes puisent leur monnaie à même cette fontaine. Et certains se demandent : « Qui a jeté dans la vasque ces petits sous que je repêche ? » Ce qui amène à s’intéresser au phénomène de l’inspiration, et aux révélations qu’elle engendre.

Les religions monothéistes inversent l’ordre, et mettent la révélation à la source de tout. « C’est la connaissance que l’homme trouve en lui-même, avec la certitude que cette connaissance lui vient de Dieu, soit de façon immédiate, soit par un intermédiaire » nous dit le cheikh Muhammad Abduh dans sa Risâlat al-tawhîd, publiée au Caire en 1925. J’ai toujours senti que cette définition racontait aussi quelque chose de l’inspiration, ce qui pourrait en avoir fait objet de scandale chez les pharisiens de l’époque.

Dans les Histoires de ténèbres et de lumière, je brosse six tableaux de ces mondes souterrains qui, puisqu’ils sont visités par des humains, racontent les humains. De ces mondes furent retirés, comme des symboles, tous les trésors qui luisent dans la demeure des deux dames dont je parle dans l’introduction du recueil. Dans le couple de la carotte et du bâton, ces trésors sont donc la carotte.

Sous la vieille ville :

Ce morceau est une présentation rapide de ce que l’on peut trouver sous une cité suffisamment ancienne. Il est remarquable que la plupart des édifices qui s’élèvent en surface trouvent leur pendant au fond de l’ombre. Ce n’est évidemment pas une règle absolue, mais souvent à une tour correspond un puits terrible, à un temple une crypte, et les maisons des plus puissants personnages s’enfoncent loin sous le sol. En cela, la fameuse chambre secrète de marchand, dont il est question dans ce premier tableau, ne doit pas nous étonner. C’est une illustration admirable d’un grand classique : le rêve introduisant aux mondes de l’inconscient par la descente au cœur d’une maison aux multiples niveaux. Et cette illustration, creusée dans la pierre pour toutes sortes de raisons raisonnables, est presque inquiétante dans son exactitude à reproduire l’architecture de la “maison” du rêveur, qui finit toujours par faire déboucher la vision dans des niveaux souterrains aux parois brutes parfois ornées d’emblèmes et d’allégories, où gisent les débris d’un passé presque incompréhensible, et d’où giclent parfois des émotions d’une puissance souvent insupportable au premier abord. Je signale que la chambre secrète de marchand dont je parle dans ce texte existe réellement, et c’est pourquoi je la dis admirable : car voici une confirmation éclatante de la validité du principe de l’analyse, créée en toute inconscience par des gens qui vivaient avant la naissance des premiers explorateurs modernes de la psyché. Le fait que ce soit le géant Colin qui soit représenté sur les parois est une savoureuse trouvaille du maître de maison, une belle inspiration que je laisse à de moins incultes que moi le soin d’interpréter. Les trois petits crânes finaux avertissent que de telles expériences sont intimes, personnelles, et ne doivent pas être éclaircies en public. Le voyage au milieu des squelettes est un conseil : tout doit être accepté en paix, car tout est pardonné. Il n’y a pas de coupable.

Le voyage aux Kerguelen :

Rien que de très clair ici. L’humain, en ses fosses les plus asséchées, ne laisse que des traces de bête de somme. Autant, au moyen-âge, l’exploitation des carrières, par son manque évident d’ambition, laissait la part belle aux ré-usages des lieux à des fins non plus travailleuses mais rêvassantes, puisque se dessinaient à travers le banc de roche des lacis de labyrinthe, si faciles à reconvertir en lieux politiques, culturels ou cultuels… autant tout ceci disparaît, au dix-neuvième siècle, au profit d’une exploitation avide du banc qui n’épargne plus rien et recomble ses propres lieux de destruction avec des gravats, des décombres, de l’ordure, en un tassement totalitaire minutieux au milieu duquel gisent, noyés dans le chaos mis en place, les pauvres restes du passage des gens pauvres, humains et chevaux à la peine dans ces galeries sans âme.

Les carrières du dix-neuvième siècle, recomblées, tassées, dynamitées, sont pour ainsi dire exposées à devenir objets d’un négationnisme tranquille – en fait, il attend juste son promoteur : il suffirait d’une extinction totale (et l’on en est diablement proche) de toute velléité à conserver un simulacre démocratique en Europe pour voir l’histoire être réécrite jusqu’en ces mines qui sont, de toute façon, aujourd’hui inaccessibles et en passe d’être complètement oubliées. Les quelques vestiges que nous en avons retirés, une fois leur contexte écarté des textes, ne seront plus alors que de tristes caractères sans mots à y associer, des pattes de mouche, des virgules de rouille que l’ennui va balayer. Au fin fond des quelques rares tunnels survivants règne maintenant une nuit glaciale, qui mène le promeneur aux antipodes de toute activité humaine encore pensable ; les visiter remet finalement quelques pendules à l’heure.

La Faction :

A contrario, dès lors que la condition d’avidité n’est pas remplie, le creusement du banc, en laissant intactes de grandes portion de roches, délimite des secteurs dont l’ancienneté peut être estimée par divers caractères (traces de coups des outils, graffiti), ce qui autorise les gens qui travaillent là-dedans à investir certains des lieux où l’extraction n’a plus cours pour de nouveaux usages. Le choix d’un lieu particulier est déterminé par l’analyse de son organisation spatiale, son éloignement ou au contraire sa proximité des tunnels plus fréquentés. C’est ainsi que, dans La Faction, j’évoque un de ces endroits, retirés au plus profond d’une taille sous une campagne provinciale ; un endroit où, apparemment, les ouvriers aimaient à se rassembler pour y manger à leur aise, loin des figures de l’autorité. Ce lieu exceptionnel, le « Coin des cancres », présentait toutes les caractéristiques requises pour être l’hôtel où s’abritent les désirs, les attentes et les rêves des petites gens qui travaillaient sous le plateau. Les murs y sont couverts de dessins ou de slogans, de noms, de symboles, de listes. Tout ce qui ne pouvait exister que temporairement dans les ateliers d’extraction des carrières du dix-neuvième siècle parisien existe ici encore, et ne s’effacera qu’avec le souvenir de l’emplacement des galeries d’accès. Dans cet endroit, on ne sent plus le glacé des ouvrages exécutés sans esprit ; tout y est chaud, toute l’humanité y chuchote encore, et le petit soldat polychrome intitulé « La faction » y monte la garde et la montera jusqu’à ce que ce morceau de continent retourne se fondre sous la croûte terrestre, dans quelques centaines de millions d’années. C’est donc un endroit où parlent les ancêtres.

De tels sanctuaires ne sont pas à l’abri des souillures. Un puits d’aérage y apporte, depuis les champs de la surface, non seulement un peu d’air et de lumière, mais aussi toutes les saloperies que déversent dans le trou les gens incapables d’assumer les conséquences lointaines de leurs choix. Nulle fosse, malheureusement, n’est à l’abri de servir de lieu de refoulement, où peuvent en toute mauvaise conscience s’étouffer jusqu’aux amours. Un vieux chien en fait ici les frais, qu’une ordure avait balancé par l’ouverture en surface. D’autres fois ce sont des bidons de produits dangereux. Dans notre tête, ce sont comme ça des mots qu’on enfouit, des scènes. « Je n’ai plus envie de répondre » dit le narrateur à la fin.

La rivière du Géant :

La nouvelle tourne en spirale autour d’un cœur mythique souterrain, celui d’une divinité mineure de Crète assise sur une manifestation surnaturelle qui, dans toutes les cultures européennes, a trouvé son avatar. Lieu de culte depuis les temps minoens, la grotte qui abrite cette divinité a été investie par les villageois qui en ont fait un abri de fortune aux jours de guerre et ont déposé leurs morts suppliciés dans une tombe au plus près du Klabautermann qui y monte la garde. Un rite d’entraide et de charité achève de maintenir en vie la magie qui s’est transmise ici d’âge en âge.

Le personnage principal est une scientifique ; elle représente la conscience raisonnante et apollinienne. Elle s’enfonce dans cet antre terrifiant et va jusqu’au bout des frayeurs qui y abondent ; ce faisant, elle gagne une compréhension fine de l’assemblage de férocité et d’humanité qui agit là depuis des millénaires, et accepte la représentation qu’on s’en joue à l’extérieur. Elle confirme donc le rite. Comme l’a senti Hölderlin : quand le péril croît, croît ce qui sauve.

L’Équinoxe :

Voilà bien une grande utopie. Pour ne rien vous cacher, il s’agit ici simplement de la description d’un songe, dont le thème apparent semblait être l’arrivée de la lumière dans les ténèbres. J’avais donc tout noté, car je suis friand de ces récits de voyages introspectifs, surtout quand il s’agit des miens. Plus tard, en confectionnant ce recueil, il m’a semblé amusant d’y insérer ce rêve, où tout semble minutieusement réglé comme une machine domptée. On baigne dans la sagesse, c’est admirable.

Il s’agit donc ici de l’équinoxe de printemps, où la ville et le soleil rendent visite aux ombres et à leurs formes. Il serait curieux d’imaginer le pendant, avec l’équinoxe d’automne, où les ténèbres sortiraient du puits pour se répandre par les rues, en une terrible et incurable Nuit de cristal. Mais comme ce présent récit résulte d’un rêve, il faudrait alors que le second récit provienne lui aussi d’un autre rêve, et c’est ce que je ne souhaite pas, la vie ordinaire est déjà bien assez compliquée comme ça.

Le texte regorge d’emblèmes et de figures. Évidemment, c’est un peu plus qu’un compte-rendu de rêve : je l’ai retravaillé. C’est-à-dire que, puisqu’il ne présentait aucun danger (se mettre dans un tonneau et s’abandonner aux chutes est tout de même un petit peu plus aventureux), je me suis laissé glisser dans la thématique et n’ai noté que ce que l’inspiration me dictait. Ceci afin de rester cohérent. Plus tard, j’ai lu dans Jung cette phrase qui m’a bien fait sourire : « J’ignore tout à un tel degré que je vais simplement faire ce qui me vient à l’esprit. »

Comme je l’ai dit au début, j’espère bien ne jamais avoir à rêver mon Équinoxe d’automne, mais si cela devait arriver, mon dernier geste conscient serait alors de tenter de vous en faire un compte-rendu.

La seconde nef de Vaucroix :

Oui mais quand même, que se passe-t-il quand les ténèbres envahissent la surface ? Ce serait assez horrible à vivre, et rien qu’à l’imaginer on se sent frémir ; l’humour n’est alors pas de trop pour mettre un voile entre les faits et leur relation.

Dans ce récit, les ténèbres se contentent de teinter l’espace de travail ésotérique des gens qui s’y activent. Elles teintent, c’est-à-dire que tous les personnages, continuellement, baignent dans cette ambiance, qu’ils soient dehors ou dessous ; tout se passe finalement comme si ce récit se déroulait après un Équinoxe d’automne de faible magnitude. Ça sent la secte, les fariboles organisées, les rites pour contenir cela et libérer ceci, et l’aide apportée par la déesse de la famille me semble devoir couler de source. Je crois toutefois qu’il s’est glissé un piège, dans cette nouvelle. Une trappe. Mais où ? Dans le manoir ?

separateur

Pour terminer, je dirai que cet ouvrage semble ne devoir rencontrer que très peu de lecteurs. Les amateurs de souterrains sont rares, et, s’ils prendront grand plaisir à se faire ainsi remuer, ils ne trouveront pas forcément que tout ce qui est raconté est réaliste, ce dont pour ma part je suis pourtant convaincu. Les autres lecteurs, que les ténèbres n’agitent que peu, semblent devoir être sensibles à la quatrième de couverture et sont ensuite déçus du contenu : les symboles leurs glissent dessus, les appels ténébreux ne leur font aucun effet, ce qui fait que ces lecteurs restent un peu sur leur faim. Il est possible aussi qu’un certaine irritation les tienne éloignés des visions dont, pourtant, ce recueil regorge.

Car voilà : qui parle de souterrain parle évidemment de ce qu’on en voit, de ce qu’on y ressent, et par conséquent – l’occasion est trop belle – le subconscient s’invite et prend le contrôle de toute la représentation… On peut ne pas être sensible à ses charmes.

Restent les psychologues, psychanalystes et psychiatres : ils pourront porter un regard curieux sur ces histoires. L’intérêt sera moins alors pour eux de décrypter mes écritures (ils font ce genre de chose toute la semaine avec leurs patients) que de valider, peut-être, certaines impressions quant au pouvoir des souterrains.

FIN

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