Les chiens de Messénie

Bonjour, bonsoir et bonne année. Comme prévu, je vais cesser de râler après les monstres et commencer à liver ici des billets où l’on s’amusera tout en s’instruisant. Cela se passe en Grèce méridionale et cela durera bien six mois. Bonnes lectures.

Les chiens de Messénie

Je ne sais pas ce qu’il en est dans le reste de la Grèce continentale, car pour l’instant je ne suis jamais allé plus au nord que le golfe de Corinthe. Je n’ai même pas encore poussé jusque vers Athènes, cette pauvre ville sinistrée qui peut aujourd’hui s’enorgueillir d’avoir été la patrie du fier Loukanikos, célèbre chien qui fut de toutes les manifestations entre 2009 et 2012. Mais je sais une chose : les cadors du Péloponnèse en général, et ceux de Messénie en particulier, sont des bêtes tout à fait inoubliables.

En Messénie ce sont des animaux graciles au museau fin, au regard triste, de la taille d’un épagneul mais avec un poil plus court, marbré dans les tons du braque allemand, ou coloré dans un assemblage de tons charbon et feu qui rappelle la robe du chien courant hellénique. On trouve aussi, et cela dans toute la péninsule, des modèles un peu plus baraqués, rondouillards et joyeux, dans le style du Labrador retriever, dont ils ont le pelage et la bouille un peu pirate. Peut-être, d’ailleurs, sont-ce des Labradors.

Ma première rencontre avec ces animaux farfelus se passa moi dans l’eau, eux sur la berge. Très loin de la Messénie puisque c’était sur le rivage du lac marin de Vouliagmeni, à l’est de Perachora, dans les environs de Loutraki, une station thermale située juste au nord du canal de Corinthe.

Je barbotais à la recherche de coquilles quand j’entendis tinter des sonnailles. Arrivèrent sur la rive une bonne trentaine de chèvres, qui entreprirent d’explorer mes affaires. Je me mis à craindre pour mes chaussures ; je ne voulais pas qu’on me les broutât, voyez-vous. Je me rapprochai donc du rivage. Mon arrivée fit sensation : en masque et combinaison de nage, j’avais tout du monstre marin, un peu luisant, un peu gluant, et tout dégoulinant. En outre, les sons extravagants qui sortaient de mon tuba n’étaient pas faits pour rassurer ces demoiselles. Elles me toisèrent, et s’en allèrent prudemment rejoindre d’autres copines sur la route. Mes chaussures étaient sauvées.

Las ! Déboulèrent quatre chiens blancs, de l’espèce rondouillarde, qui filèrent immédiatement à mes godasses et s’en emparèrent. Comme je voyais qu’ils allaient s’en servir pour entamer un match dans les buissons, je me mis à mugir et à agiter les tentacules. L’effet fut fantastique : d’autres chiens arrivèrent en renfort, et tout le monde m’engueula. Pendant ce temps passaient des chèvres, dans un sens et puis dans l’autre, qu’un berger habillé d’un bermuda tentait de canaliser en leur lançant des cailloux pour les faire aller dans la bonne direction. J’avais donc devant moi une très fière troupe de chiens de berger, bien occupés à ne pas travailler, tandis que le patron faisait tout le boulot et que mes godasses se remplissaient de bave.

Je ne suis pas reparti tout à fait pieds nus, mais sachez quand même qu’une de mes chaussures fut transportée sur plusieurs kilomètres. Quant aux chèvres, elles firent bien tout ce qu’elles voulaient.

Quelques jours plus tard, alors que je me prélassais, le soir, sur une de ces plages alanguies que la côte déroule à l’ouest de Kalamata – en pleine Messénie, cette fois-ci –, je vis arriver sur le sable deux toutous du modèle à fin museau, qui commencèrent par pisser et faire caca avant de se rouler dans des algues. Puis ils repartirent, flanc contre flanc, en bons amis, dans le soleil couchant. C’était bien romantique.

La nuit même, j’entendis tout leur peuple. Car voici : dès que les coqs se taisent, en Messénie les chiens prennent la relève. Ils passent alors une bonne dizaine d’heures à hurler sur tous les tons, à s’envoyer des nouvelles, à rager, crier, gémir et aboyer après les ombres, les chats, les fantômes, les horlas, le vent dans les herbes. Aucune menace ne saurait les faire taire. Vous pouvez, bien entendu, hurler à votre tour, ça les encouragera. On passe ainsi une nuit des plus remuantes. Puis le soleil se lève, les coqs se mettent en marche et les chiens s’éteignent. Ils vont alors rejoindre leur gamelle, qu’une main indulgente aura remplie entretemps.

Dans la journée, requalifiés en chiens de berger, ces animaux diaboliques s’occupent consciencieusement à dormir au milieu des routes, tandis que leurs brebis vont et viennent, en prenant toutes leurs aises, dans le plus parfait mépris des touristes.

Si vous voulez mon avis, on est très loin du valeureux Poimenikos des troupeaux de montagne ; ça tient plutôt de la grosse imposture mais que voulez-vous, tous ces chiens sourient, s’étirent langoureusement en prenant des poses d’odalisque, tétons ou couilles bien au soleil, et vous dévisagent en levant les sourcils et en écartant les oreilles. Comment leur en vouloir ?
 
 

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Un commentaire pour Les chiens de Messénie

  1. christiane scelles dit :

    merci

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