Le palmier

Mythes grecs et sources orientales… Pour bien comprendre d’où l’on vient et comment l’on pense, il y a du chemin à faire…

Le palmier

Je suis dans le musée archéologique de Nauplie. Je regarde un lécythe attique à figures noires du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Apollon et Artémis y sont représentés en compagnie d’une biche et d’un palmier. Le plumet du palmier dépasse du flanc, et fait fontaine sur l’épaule du lécythe. Ma compagne pousse un cri : « Regarde le plumet ! C’est donc un palmier, cette plante qu’on voit partout ! »

N’allez pas croire que nous ne savons pas reconnaître un palmier quand nous en croisons un. Mais ce toupet en forme de roue de paon, comme il nous a intrigué, comme il nous a fait courir… Dans le Péloponnèse, on en voit le motif sur les murs, dans les jardins, dans du street-art aussi, mais surtout dans les moulages décorant les tuiles d’angle des maisons. Nous nous demandions bien pourquoi il y avait tant de toupets en terre cuite sur les toits des bâtiments d’Argolide, et ce qu’ils pouvaient bien représenter. C’était donc un palmier ! Et pas n’importe lequel : celui d’Apollon ! Enthousiasmés, car nous connaissions son histoire et son importance, nous avons presque décidé d’acheter une de ces tuiles d’arêtes pour la poser dans notre salon. Nous aurions eu l’air fin, dans l’avion. Et dans notre salon.

Ah oui, ce palmier est célèbre dans la mythologie grecque, et la naissance des deux personnages représentés sur le lécythe en est puissamment dépendante…

Jumeaux nés de Létô, Apollon et Artémis sont enfants de Zeus. Poursuivie par la traditionnelle vindicte de Héra, épouse légitime du grand dieu, Létô se réfugie en un lieu retiré du monde, une île qui n’est ni de la terre, ni de la mer, ni du ciel : Asteria. C’est en ce lieu qui n’en est pas un que Létô, dont le nom l’apparente à la nuit, enfantera Apollon le Soleil. Plus tard, elle accouchera d’Artémis, la Lune. Les uns disent que cette déesse naquit près d’Éphèse, où son culte s’enracina dans un autre venu d’Orient ; les autres disent autre chose, mais Artémis est souvent représentée en compagnie ou sous la forme du végétal qui présida à sa venue et à celle d’Apollon, un végétal à la chevelure étoilée qui poussait sur l’île d’Asteria, et que Létô enlaça pour enfanter… Ce végétal, les anciens Grecs le pensaient familier des zones floues, poussant aux marécages et dans les lagunes, pas tout à fait sur la terre, pas tout à fait dans l’eau. Dans les mirages…

Le voici qui apparaît dans L’hymne à Apollon d’Homère :

Salut, mère fortunée, ô Létô ! Tu as donné le jour à des enfants glorieux, le grand Apollon et Artémis qui se plaît à lancer des flèches ; elle naquit dans Ortygie, lui, dans l’âpre Délos, lorsque tu reposais sur les hauteurs du mont Cynthos, auprès d’un palmier et non loin des sources de l’Inope.

Ici, Homère ne fait pas attention qu’Ortygie, l’île aux cailles, est l’autre nom d’Asteria, cette île flottante que Poséidon, plus tard, ancrera au fond de la mer, et que l’on connaît aujourd’hui sous le toponyme de Délos.

Lorsque la déesse qui préside aux enfantements arriva à Délos, Létô était en proie aux plus vives douleurs. Sur le point d’accoucher, elle entourait de ses bras un palmier et ses genoux pressaient la molle prairie. Bientôt la terre sourit de joie ; le dieu paraît à la lumière ; toutes les déesses poussent un cri religieux. Aussitôt, divin Phébus, elles te lavent chastement, te purifient dans une onde limpide et t’enveloppent dans un voile blanc, tissu délicat, nouvellement travaillé, qu’elles nouent avec une ceinture d’or.

Le palmier d’Apollon, qui est aussi celui d’Artémis, est un dattier.

Et maintenant, assistons à cette autre naissance :

Elle devient donc enceinte. Et elle se retira avec lui [son fils à venir] en un lieu éloigné. Puis les douleurs de l’enfantement l’amenèrent au tronc du palmier, et elle dit : « Malheur à moi ! Que je fusse morte avant cet instant ! Et que je fusse totalement oubliée ! » Alors, il l’appela d’au-dessous d’elle : « Ne t’afflige pas. Ton Seigneur a placé à tes pieds une source. Secoue vers toi le tronc du palmier : il fera tomber sur toi des dattes fraîches et mûres. Mange donc et bois et que ton œil se réjouisse ! »

Si vous êtes attentifs, vous aurez reconnu un fragment de la sourate “Maryam”, du saint Coran : naissance d’Îsâ.

Même si le Coran est un livre de religion, cet apport héllèno-levantin au récit ne peut pas être, à mon avis, qualifié de pur syncrétisme, puisqu’il n’agit pas favorablement sur l’acceptation du dogme par les croyants. Au contraire, il vient perturber celui-ci, en accordant le statut d’un dieu majeur, Apollon, à Jésus, qui est tenu en principe pour l’ante-paraclet, l’avant-dernier prophète, et certainement pas un dieu. Car un bon syncrétisme, tel qu’on en découvre dans le monde caraïbe ou en Indonésie, ou avec Artémis en Éphèse, en incorporant des fragments de mythe issus de l’humus autochtone, aide au contraire à mieux intégrer les éléments allogènes de la nouvelle religion dominante. Or, ici, l’humique naissance d’Apollon n’aide pas du tout à faire glisser l’étrangère bouchée. Bien au contraire, elle fait puissamment grincer les rouages : voici que Jésus est traité littérairement comme un des plus puissants dieux de l’Antiquité ! Ces versets de la sourate “Maryam” seraient-ils donc sataniques ?

Voici deux jeunes filles qui, ayant été fécondées par le premier des dieux de leur époque, se retrouvent en butte à l’hostilité de la société dominante – le monde juif, l’Olympe… Elles fuient. Elles se retirent en un lieu écarté. Désolées, sans appuis déclarés, dégradées au rang de putains, les deux accouchent des plus importants attracteurs de la religion de leur monde, qui vont tout perturber. Il y a un avant et un après Apollon, comme il y a un avant et un après Jésus-Christ. On peut concevoir que le littérateur, quel qu’il soit, qui a introduit Jésus dans le Coran, ait décidé d’utiliser la scène mythique de la jeune fille cambrée de douleur contre le palmier auprès de la source, non point pour améliorer l’esthétique de son récit, mais pour laisser à penser à ses auditeurs, qui ne sont pas incultes, et/ou à ses futurs lecteurs, à quel point ce qui allait sortir de là serait important. Rusé, astucieux ou maladroit, l’apport scénographique retenu ici exhausse le sens, mais il n’est pas, il ne peut pas être strictement syncrétique.

Des copier-collers de cette espèce, il y en eut beaucoup autour de la Méditerranée. Nous pourrions par exemple nous souvenir d’une très ancienne figure d’un futur dieu grec qui eut à fuir la vindicte d’un roi puissant. Ce héros et son clan semèrent leurs poursuivants en traversant un bras de mer, entre Asie mineure et Europe, d’où l’eau s’était retirée suite à un tremblement de terre. Lorsque l’armée royale surgit et s’engagea à son tour dans le passage, la mer revint et emporta le paquet : chevaux, chars, fantassins. Nous pouvons encore nous souvenir de tel dieu égyptien qui fut sauvé de la noyade alors qu’il gisait, ballotté dans un petit couffin, sur le Nil. Nous pouvons nous souvenir aussi que le sacrifice de l’agneau, animal voué au vieux dieu solaire Agni, est un rite printanier reçu dans les zones moyen-orientale et égéenne, bien longtemps avant d’être intégré à la pratique rituelle juive, puis au récit chrétien. Pour terminer, ne voulant pas soulever une guerre, je ne dirai rien de rien à propos de Mithra et Jésus.

fin

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