Deux souris prophylactiques

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Deux souris prophylactiques

Les chats du moulin sont estomaqués :
Cette nuit, sans crier gare,
Deux souris jaunes sont apparues
Sur les murs de la vieille annexe ;
Immenses et heureuses,
La queue optimiste,
Les souris jaunes sourient
Et les chats rient jaune.
Le meunier, lui, ne sourit pas du tout.

Jaunes canari, les souris rient.

En cette époque où l’on rit peu,
Elles font sourire, les deux souris,
Les deux #SourisDebout sur leur quatre minuscules petites papattes,
Tandis que les chats casqués, estomaqués,
Chargent, battent de la queue,
Encerclent la Place des souris canari,
Font du charivari, et gazent.

Et ça ne gaze pas du tout pour eux,
Pas du tout du tout !
Et encore moins pour le meunier qui,
Au cœur de son donjon,
Prépare des poisons.
Tandis qu’en bas,
Tout autour autour,
Les souris se multiplient…

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Aux Bédouins

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Adeline Chenon-Ramlat a été journaliste. « J’ai surtout été observer les minorités, isolées ou non, et les guerres, un peu partout… J’ai une longue histoire d’amour avec le désert, que ce soit en Amérique du Nord, en Afrique, en Australie ou au Proche Orient. » À l’occasion de la parution de son ouvrage sur les Bédouins de Syrie, paru chez ELP Éditeur en versions numériques et en papier, je l’interroge. Oubliez, je vous prie, la Syrie des actualités et des histoires tissées des mensonges des puissants ; Adeline vous emmène dans un univers bien plus vaste, bien plus dense, où se trouvent des êtres humains…

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Allan E. Berger : Adeline Chenon-Ramlat, votre ouvrage sur les Bédouins de Syrie plonge les lecteurs du monde dit « occidental » dans un univers proprement impensable, dans lequel règnent des catégories et des hiérarchies de valeur qu’on peine à simplement imaginer. Ce texte fait donc office de nettoyant hautement hygiénique de nos représentations du désert de Syrie-Jordanie. Partant, l’on se demande bien comment vous en êtes venue à aller vivre chez ces nomades. D’où la première question : quelles ont été les causes et les circonstances de votre venue en Syrie, et de votre arrivée en territoire bédouin ? Car avant de rencontrer un prince charmant dans un désert, il faut encore aller jusqu’à ce désert, et pour cela, il faut des intentions.

Adeline Chenon-Ramlat : La première fois que j’ai été vivre avec les Bédouins, c’était en Jordanie grâce à un ami de Petra qui m’avait proposé de partir avec une famille qu’il connaissait à la frontière de l’Arabie Saoudite, pour aller faire paître les chèvres. Au départ j’ai cru à une blague car il me semblait que c’était le dernier endroit ou j’aurais amené des chèvres pour les faire grossir. Ce ne fut que le début de la fin d’une grande liste d’idées reçues que j’avais sur le désert d’Orient et ses habitants. Ma motivation était d’une part une fascination absolue pour les populations qui vivent à l’écart du monde (due probablement à une expérience assez forte avec les aborigènes d’Australie) et d’autre part une volonté de partir “en immersion linguistique” car à l’époque je vivais à Beyrouth et j’y étudiais l’arabe, mais j’ai vite compris que ce n’était pas là que j’allais faire des progrès ou pratiquer la langue ! Il fallait donc que je me retrouve plongée dans un monde arabophone complet, et quoi de mieux dans ce cas que de vivre sous une tente, loin de tout ?

Au bout de plusieurs longs séjours en Jordanie, j’ai décidé d’aller voir les Bédouins de Syrie dont tout le monde s’accordait à dire qu’ils étaient moins touchés par le tourisme et donc avec un mode de vie beaucoup plus authentique. À cette époque-là, j’avais bien compris que qui veut vraiment vivre avec les Bédouins se poste devant la tente et attend. C’est donc ce que j’ai fait, et c’est comme ça que j’ai rencontré ma future belle-famille.

Allan : En vous lisant, on découvre que la capture et l’affaitage des faucons est une des grandes passions des hommes de cet univers, à côté de celle des chevaux. Nous sommes en effet dans l’aire d’origine de la fauconnerie, qui s’étend du Levant jusqu’aux plateaux d’Asie centrale, et nul n’ignore en outre que le “pur-sang” ne peut être qu’arabe. Attila sur ses chevaux nains ne fait pas très glorieux, à côté. Alors, on sent bien que le faucon exprime la liberté, et que le cheval confère de la noblesse à celui qui le monte, mais les novices dans mon genre n’en sauront jamais plus si on ne les aide pas un tantinet. Pourriez-vous nous donner quelques explications un peu développées, concernant la fascination exercée par ces bêtes sur les hommes de ces contrées ? Et puis aussi : qu’en pensent les femmes, de ces histoires d’hommes ?

Adeline : En arabe, “faucon” se dit “tiour al horia” que nous pourrions traduire par “oiseau de la liberté”. Ce nom vient du fait que le faucon, s’il se sent emprisonné, se tranche la gorge avec ses serres. Il se suicide, donc. Toute une pensée s’est développée autour de cela dans le monde mais en particulier chez les peuples nomades, ou vivant dehors. Les Bédouins s’identifient aux faucons et c’est vrai qu’en voyant mon beau père discutant avec nos faucons, je n’ai jamais imaginé qu’ils étaient vraiment d’espèces différentes ! Ça peut paraître bizarre à dire comme cela, mais j’ai toujours eu la sensation qu’existait un lointain cousinage entre les Bédouins et les faucons. Il y a ce même amour de l’espace, cette soif de liberté et cet amour de la vie simple, prévisible. Cela fait partie des principes de base de la vie bédouine. En cela, les pluies d’or qui sont tombées en si peu de temps sur les habitants de la péninsule arabique ont été une catastrophe, car cette force d’adaptation à une vie dure, mais qui n’était pas considérée comme subie, est devenue inutile. D’un seul coup elle était même ridicule alors que son goût bien particulier, sa saveur existait toujours dans la tête des gens. D’où cette cacophonie grotesque où il n’y a plus de valeur. On pourrait résumer en disant qu’on ne passe pas si facilement d’une vie de faucon chasseur à une vie d’humain sans contrainte, pour comprendre à quel point la situation est surréaliste maintenant ! D’ailleurs les Bédouins de Syrie se moquent toujours un peu de cette folie des grandeurs des pétromonarques. En particulier sur le sujet des chevaux arabes dont les ventes et des prix donnent lieu à une frénésie très exagérée ! Je n’ai pas vu de pur sang arabe dans le coin de désert où nous habitions, seulement dans des écuries super sophistiquées où ils étaient présentés comme “la perle dans son écrin”. Leur entretien donnait lieu à des coût faramineux.

Pour ce qui est de l’opinion des femmes bédouines sur ces histoires d’hommes, j’ai observé des réalités suffisamment paradoxales pour ne pas avoir un point de vue tranché. D’un côté les femmes n’imaginent pas la vie sans être au côté des hommes. Elles sont leur main droite, leur honneur et leur force. Elles ont beaucoup de fierté d’être cela et n’imaginent dont pas “d’histoires d’hommes” sans y être intrinsèquement liées, même si elles y sont moins visibles qu’eux dans la vie quotidienne. Elles savent qu’elles ont un pouvoir sur eux, sur leurs choix, et c’est vrai. Par contre, elles savent aussi qu’un homme qui veut leur nuire le pourra et que la loi mettra toujours un certain temps à se ranger de leur côté (si elle le fait !) puisqu’elles n’existent pas en tant que telles, mais en tant que “fille de”, “femme de” et enfin “mère” d’un homme. Pour finir, encore une chose qui va surprendre, mais l’islam représente une sorte de féminisme pour la femme bédouine traditionnelle. Les habitudes de vies des clans sont très dures pour les femmes et par rapport à cela, le Prophète a apporté un regard protecteur et des consignes visant justement à émanciper la femme de trop de contraintes. Dans le brouhaha actuel de ce que l’on voit, lit et dit sur l’islam, c’est une notion dont il faut se souvenir car c’est une notion-clé sur cette religion aux multiples interprétations.

Allan : On voit évidemment que tout ou presque repose, dans la vie domestique, sur les épaules des femmes. Mais il est un moment où je me demande ce que je dois comprendre… Ce moment prend place au seuil de l’intimité conjugale : les femmes que vous décrivez semblent alors se transformer en vamps dont le pouvoir érotique est porté à un niveau indiscutablement très élevé… Ces extravagantes parures d’amour, ces petites culottes magiques, est-ce l’expression d’une domination assumée sur le mâle ? Ou est-ce la manifestation d’une ultime soumission aux désirs les plus acérés du mari, soumission qui serait alors tellement ancrée qu’elle en deviendrait enviable, exemplaire, magnifiante, méritoire, typiquement féminine ? Ou bien est-ce autre chose ? La réponse peut nous éclairer sur nos propres conditionnements puisqu’après tout, la femme occidentale est elle aussi sommée d’être appétissante. Pour les mêmes raisons ?

Adeline : On sent beaucoup de fantasmes dans votre question et on sent aussi qu’elle est posée par un homme !

Je pense que pour la femme c’est un des seuls sujets où elle s’amuse et est encouragée à s’occuper d’elle-même, comme de sa beauté ; donc, à juste titre, elle en profite… En plus, une femme épanouie se sent, et est une fierté pour son époux. C’est donc un important moment de complicité et d’échange vrai, hors du regard de la société si pesante, qui peut se construire, et les hommes sont aussi très demandeurs de cet aspect-là, car la pression sociale est pénible pour tout le monde. Et puis il faut voir les choses dans leur contexte : les Bédouins sont musulmans et peuvent de ce fait épouser plusieurs femmes, le risque est donc permanent, pour madame, de se voir imposer une autre femme sous son toit. Il faut donc asseoir ses positions si j’ose dire et le fait d’avoir un époux comblé est une méthode plus agréable qu’une autre de se le garder à soi, si on aime ce dernier. Par contre, oui, il est évident qu’une femme bédouine n’a pas beaucoup l’option de se refuser à son mari trop longtemps, à moins qu’elle espère, justement, que cette intimité conjugale puisse rapidement se concrétiser… avec une autre. On voit le cas dans mon histoire.

Le fait est que la vie sexuelle est moins banalisée dans le monde bédouin que dans le monde occidental. C’est un territoire de liberté précieux et rare qui s’ouvre pour le couple une fois la porte refermée ou le voile retombé – d’autant que les portes, comme les lieux ou l’on est vraiment sûrs d’être seuls, sont rares dans le désert !

Allan : Parlons un peu de la campagne de sédentarisation des Bédouins. Pourquoi Hafez Al Assad a-t-il trouvé important de chercher à organiser la vie des nomades en les regroupant autour de quelques attracteurs puissants, que vous identifiez comme étant le téléphone fixe quasi gratuit et des terres faciles à acheter ? L’État syrien avait-il quelque chose à craindre d’une population errante, divaguant autour des frontières ? Vous semblez dire en outre qu’il y a toujours un peu de désert dans le Syrien moyen ; est-ce à comprendre qu’il y a un peu de bédouin dans ce Syrien moyen ? Et si oui, par le sang ou par l’esprit ?

Adeline : Les populations non sédentarisées ne sont pas intéressantes pour un État. D’une part car ce dernier n’a pas de prise dessus, en terme de taxes, de bulletin de vote et de recensement militaire principalement, mais aussi parce que les tribus ont leur propre système d’organisation en terme de justice notamment. Cela offre donc le risque permanent de l’État dans l’État. Les Bédouins ont d’ailleurs encore gardé beaucoup d’autonomie sur ce sujet. Donc Hafez Al Assad, pour asseoir son pouvoir, s’est empressé de leur donner une adresse et de nommer les chefs de tribus à des postes administratifs clés, ce qui leur laissait donc un statut social important et du pouvoir aussi, même si d’un autre côté « ils rentraient dans le rang ». C’est assez fin comme façon de procéder. Néanmoins, en ce qui concerne les frontières terrestres cela pose encore des problèmes car s’il y a un endroit avec de l’herbe de l’autre côté de la frontière administrative, le bédouin y emmènera ses troupeaux. Il raisonnera en bédouin et non en citoyen. Encore maintenant, il y a des incidents plus ou moins graves pour cette raison entre les Bédouins de Jordanie et la frontière sud avec l’Arabie Saoudite. Ça se passe de façon plus calme entre la Syrie et l’Irak car ce sont les mêmes tribus de part et d’autre de la frontière, et les liens tribaux prévalent toujours sur la nationalité.

Pour ce qui est de « la part de désert » dans le Syrien moyen, c’est parce que l’on ne peut pas avoir un pays avec tant d’espace vierge sans que cela ne façonne un peu l’esprit. Par contre, les Bédouins sont minoritaires et d’ailleurs relativement méconnus du reste de la population syrienne. Ils font partie du « décor du désert », des fantasmes du désert aussi… Je pense qu’ils font un peu peur et fascinent en même temps. Les Bédouins qui, comme ma famille, sont restés authentiques, ont gardé, aux yeux des urbains, une très forte puissance de mythes, d’histoires folles et de rêves. Aucun Syrien ne peut être indifférent à cela ; quoi qu’il en connaisse, il sait que les populations bédouines forgent une grande partie des racines de la Syrie.

Allan : Nouveau mystère pour le lectorat occidental contemporain : qui sont ces « cousins » qui n’en sont pas, qui s’invitent tranquillement partout et que tout le monde s’escrime à supporter poliment ?

Adeline : Je crois que si tout le monde s’applique à les appeler les cousins, c’est justement pour ne pas à avoir a « répondre » à cette question !

Ce qui transpire c’est que ces gens-là surveillent. Maintenant pour le compte de qui surveillent-ils ? bien malin qui saura répondre. Dans un pays comme la Syrie où on peut affirmer sans souci que la première moitié de la population surveille la seconde et réciproquement (!) je pense que les gens ont juste accepté l’idée. L’idée que ce gars qui est là, est là pour surveiller et… grand bien lui fasse. Prudemment on ne poussera pas l’investigation plus loin, surtout lorsqu’on a rien à se reprocher. La réflexion se finira par « S’il veut me chercher des poux sur la tête il se débrouillera pour les trouver de toute façon, mais moi je sais que je n’ai rien fait de mal, donc on s’en fout. » Vous voyez à quel point la notion de conscience est pivot dans un environnement de ce type !

Allan : Terminons en écoutant Sacker. Il dit, chapitre XXVIII : « Ici, finalement on est bien et, je voudrais pas te choquer, mais l’Occident… il me fait plutôt peur. » Nous autres nous avons, paraît-il, « peur » des musulmans, et c’est donc plutôt curieux de voir des musulmans avoir «  peur » de nous. À en coire nos médias mainstream, les musulmans nous haïssent, ils ne nous craignent pas. En France par exemple, être musulman d’apparence, ou musulman d’origine, c’est grave, le fichage vous guette. Alors pouvez-vous développer sur cette « peur » que génèrent les États occidentaux, ou leurs peuples ?

Adeline : C’est un point très important, cette peur de l’autre qui se transforme en peur mutuelle. Un phénomène assez récurrent entre les Orientaux et les Occidentaux. Ça se décline sur d’autres thèmes, d’ailleurs, car j’ai vu nombre de femmes bédouines (et plus généralement musulmanes) avoir pitié des femmes occidentales alors que la réciproque est aussi vraie !

À la base de cela, il y a une méconnaissance, c’est sûr, mais il n’y a pas que ça.

L’Occident représente une explosion des valeurs et c’est ça qui fait peur à Sacker : pas de valeur, rien auquel se raccrocher et surtout une espèce d’insatisfaction perpétuelle qu’il ne comprend pas. Donc, pour lui, les Occidentaux courent comme des fous vers de trucs inutiles qui leur font oublier l’amour, le respect, la simplicité. C’est aussi une façon de me dire qu’il a peur du pouvoir de l’argent parce qu’il a vu ce que les Saoudiens sont devenus. Dans la tête de Sacker nous avons l’argent et le pouvoir mais ni grande compassion ni grande conscience et c’est vrai que rien dans la politique internationale ne peut le rassurer sur ce point.

En plus il y a notre regard qui juge. Sur cet aspect-là, nous avons beaucoup en commun avec le monde arabe qui nous juge absolument autant que nous le jugeons ! Il se pose d’égal à égal et force est de constater que d’ordinaire, le Blanc de base se considère comme “plus important/avec plus de connaissances” que le Noir ou l’Arabe… Les Arabes le savent et s’ils l’oublient, notre comportement le leur rappelle généralement assez vite. On peut toujours le nier mais ça n’empêche pas les faits. Même nos mots transpirent de ce mépris des Arabes…

Je crois qu’une de mes grandes chances à été d’être assimilée au point que Sacker a pris le risque de me dire ce qu’il pensait vraiment, en espérant juste ne pas me choquer mais en parlant quand même.

 


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Adeline Chenon-Ramlat : Ma Syrie. ÉLP éditeur, 2016.
Cliquez sur l’image pour accéder à la page web de cet ouvrage, avec des échantillons et des liens vers les plate-formes de vente papier et numérique.

FIN

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De l’Atlantide et autres lieux

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Chronologiquement, l’Atlantide, ses habitants, ses rapports avec le voisinage, son ingenium (ses puissances et ses impuissances), c’est d’abord un ensemble de faits strictement africains (Hérodote, Diodore). Puis elle est utilisée comme une métaphore dans le conflit qui oppose l’Athènes antique et vertueuse à l’Athènes moderne et impérialiste – c’est cette Athènes prédatrice que l’auteur de la métaphore, le malicieux Platon, nommera « Atlantide ». À l’époque, les lecteurs comprenaient que Platon, à mots couverts, leur parlait de sa ville puissante et sourcilleuse, et qu’il avait déplacé son sujet dans les sables libyens par souci de ne pas avoir d’ennuis. Son récit fera même l’objet d’un pastiche par Théopompe, qui en avait saisi les vertus dénonciatrices.

De l’Atlantide et autres lieux

Mais très rapidement, l’humour et le second degré ne sont plus détectés. Philon d’Alexandrie, s’appuyant sur Platon, donnera à l’Atlantide ses lettres de noblesse en appuyant sur le côté spectaculaire de l’engloutissement dont elle fut victime.

Alors se lève, prodigieuse aurore, le soleil du mythe atlante. C’est Tertullien, puis Amobe, qui énumèrent les catastrophes qui ont ensanglanté le monde. Parmi elles, voici l’Atlantide racontée par Platon, dont la métaphore n’est plus comprise, et prend maintenant deux rôles : celui de récit historique, certes, mais aussi, et c’est là que tout se complique, de sujet allégorique. C’en est trop, la culture populaire chrétienne n’est absolument pas capable de suivre, et voici un Cosmas Indicopleustès, barbouilleur de phrases officiant en Alexandrie, qui affirme que l’Atlantide, ennemie d’Athènes, a été engloutie tout simplement par le Déluge, et il invoque Moïse pour confirmer ses dires.

Île gigantesque située dans l’océan, l’Atlantide fera fortune après la Renaissance. La découverte des Amériques lui conférera un crédit peu rencontré ailleurs : c’est armés de Platon et de la Bible que les explorateurs vont regarder ce nouveau continent, et Las Casas, l’homme de la fameuse controverse de Valladolid, pensera que l’Amérique est la preuve sur pied qu’une partie au moins de l’Atlantide n’a pas sombré. Du reste, si l’on en croit Frascatore (1530), les Indiens sont descendants de Noé, et l’on est bien certain qu’une au moins des dix tribus perdues d’Israël s’est établie sur ces rivages.

Peu à peu l’Atlantide en vient à ne plus avoir sombré, tandis que ses observateurs dérivent de plus en plus haut dans la stratosphère, malgré un Acosta, malgré un Montaigne, tous deux plus que sceptiques et vaguement goguenards sur l’ampleur que prend tout ce fatras. Et ce n’est pas fini, car le délire empire avec l’émergence de diverses mouvances de ce que Pierre Vidal-Naquet nommera le « national-atlantisme » : espagnol (le Mexique est atlante, et appartient de droit à l’Espagne, de même que les Antilles qui sont les véritables Hespérides, d’ailleurs Atlas régnait du côté de Cádiz), puis suédois (Uppsala est la capitale des Atlantes, cela ne fait aucun doute, et la péninsule scandinave est le berceau de la postérité de Japhet, fils de Noé et père d’Atlas). La France n’est pas en reste : le véritable nom de Noé est Gallus, mais oui, ce qui démontre tout, et l’Atlantide fut donc française. Ou génoise.

Plus tard, on situera l’Atlantide du côté de Petersbourg, ce qui vaut bien Madère ou les Canaries, en prenant toutefois la précaution de bien préciser que par « Mer rouge » il faut entendre « Océan atlantique » et que Platon est un penseur d’Inde.

Vers le premier tiers du vingtième siècle après Jésus-Christ, qui était Atlante et non point Juif comme le vulgaire le croit, le mythe se national-socialise en se germanifiant un bon coup avec un certain Herrmann. Encore un peu et la ville d’Heligoland sera la capitale du seul et véridique peuple élu.

Enfin, enfin ! après toutes ces inepties en quatre, huit, douze in-folio, voici un simple livret d’opéra : Der Kaiser von Atlantis, composé à Theresienstadt (actuelle République Tchèque) en janvier 1944 par un certain Peter Kien, musique de Viktor Ullmann. Le kaiser, qui répond au doux nom d’Overall, a tout d’Hitler, avec un peu du grotesque d’Ubu. L’Atlantide y est utilisée comme le symbole d’un empire totalitaire qu’il ne faut pas citer, mais Himmler, qui identifiait cette nation mythique à l’Allemagne, ne s’y trompe pas : Ullmann et Kien disparaissent à Auschwitz en octobre.

C’est à peu près la dernière fois qu’on manipule l’Atlantide et, par un juste retour des choses, c’est pour lui faire endosser le costume de ses premières années, du temps où Platon la voulait métaphore. Pierre Vidal-Naquet nous retrace cette histoire dans un charmant petit livre édité aux Belles Lettres, et qu’il intitule, tout sobrement, L’Atlantide.

Mais qu’en est-il, au juste, des Atlantes ?

Peuple habitant l’Atlas marocain (Hérodote) ; peuple de Libye voisin et victime des Amazones d’Afrique, à ne pas confondre avec les Amazones du Pont (Diodore de Sicile). Les Amazones d’Afrique, nous dit ce dernier auteur, « sont plus anciennes que les autres et les ont surpassées par leurs exploits. » Qu’on en juge : « Vers les extrémités de la terre et à l’occident de l’Afrique habite une nation gouvernée par des femmes, dont la manière de vivre est toute différente de la nôtre, car la coutume est là que les femmes aillent à la guerre, et elles doivent servir un certain espace de temps en conservant leur virginité. Quand ce temps est passé elles épousent des hommes pour en avoir des enfants, mais elles exercent les magistratures et les charges publiques. Les hommes passent toute leur vie dans la maison, comme font ici nos femmes et ils ne travaillent qu’aux affaires domestiques, car on a soin de les éloigner de toutes les fonctions qui pourraient relever leur courage. Dès que ces Amazones sont accouchées, elles remettent l’enfant qui vient de naître entre les mains des hommes qui le nourrissent de lait et d’autres aliments convenables à son âge. Si cet enfant est une fille, on lui brûle les mamelles de peur que dans la suite du temps, elles ne viennent à s’élever, ce qu’elles regardent comme une incommodité dans les combats et c’est là la raison du nom d’Amazones que les Grecs leur ont donné. On prétend qu’elles habitaient une île appelée Hespérie parce qu’elle est située au couchant du lac Tritonide. Ce lac prend, dit-on, son nom d’un fleuve appelé Triton, qui s’y décharge. Il est dans le voisinage de l’Éthiopie au pied de la plus haute montagne de ce pays-à, que les Grecs appellent Atlas et qui domine sur l’océan. L’île Hespérie est fort grande et elle porte plusieurs arbres qui fournissent des fruits aux habitants. Ils se nourrissent aussi du lait et de la chair de leurs chèvres et de leurs brebis dont ils ont de grands troupeaux, mais l’usage du blé leur est entièrement inconnu. Les Amazones, portées par leur inclination à faire la guerre, soumirent d’abord à leurs armes toutes les villes de cette île, excepté une seule qu’on appelait Méné et qu’on regardait comme sacrée. Elle était habitée par des Éthiopiens Ichtyophages, et il en sortait des exhalaisons enflammées. On y trouvait aussi quantité de pierres précieuses comme des escarboucles, des sardoines et des émeraudes. Ayant soumis ensuite les Numides et les autres nations africaines qui leur étaient voisines, elles bâtirent sur le lac Tritonide une ville qui fut appelée Cherronèse à cause de sa figure. Ces succès les encourageant à de plus grandes entreprises, elles parcoururent plusieurs parties du monde. Les premiers peuples qu’elles attaquèrent furent, dit-on, les Atlantes. Ils étaient les mieux policés de toute l’Afrique et habitaient un pays riche et rempli de grandes villes. Ils prétendent que c’est sur les côtes maritimes de leur pays que les dieux ont pris naissance, et cela s’accorde assez avec ce que les Grecs en racontent ; nous en parlerons plus bas. Myrine, reine des Amazones, assembla contre eux une armée de trente mille femmes d’infanterie et de deux mille de cavalerie, car l’exercice du cheval était aussi en recommandation chez ces femmes à cause de son utilité dans la guerre. Elles portaient pour armes défensives des dépouilles de serpents, l’Afrique en produit d’une grosseur qui passe toute croyance. Leurs armes offensives étaient des épées, des lances et des arcs. Elles se servaient fort adroitement de ces dernières armes, non seulement contre ceux qui leur résistaient, mais aussi contre ceux qui les poursuivaient dans leur fuite. Ayant fait une irruption dans le pays des Atlantides, elles vainquirent d’abord en bataille rangée les habitants de la ville de Cercène, et étant entrées dans cette place pêle-mêle avec les fuyards, elles s’en rendirent maîtresses. Elles traitèrent ce peuple avec beaucoup d’inhumanité afin de jeter la terreur dans l’âme de leurs voisins, car elles passèrent au fil de l’épée tous les hommes qui avaient atteint l’âge de puberté et elles réduisirent en servitude les femmes et les enfants ; après quoi, elles démolirent la ville. Le désastre des Cercéniens s’étant divulgué dans tout le pays, le reste des Atlantes en fut si épouvanté que tous, d’un commun accord, rendirent leurs villes et promirent de faire ce qu’on leur ordonnerait. La reine Myrine les traita avec beaucoup de douceur. Elle leur accorda son amitié et en la place de la ville qu’elle avait détruite, elle en fit bâtir une autre à laquelle elle fit porter son nom. Elle la peupla des prisonniers qu’elle avait faits dans ses conquêtes et des gens du pays qui voulurent y demeurer. Cependant les Atlantes lui apportant des présents magnifiques et lui décernant toutes sortes d’honneurs, elle reçut avec plaisir ces marques de leur affection et leur promit de les protéger. »

Les Amazones tourmentaient jadis les Atlantes. N’est-ce pas merveilleux ? Mais dites donc, puisqu’elles habitaient les montagnes courant du nord du Maroc jusqu’en Algérie, en trouverait-on des traces aujourd’hui ? Eh bien d’après moi, oui. Improprement appelés Libyens, Maures, Gétules ou Garamantes, les Berbères se nomment eux-mêmes les Imazighen, ou peuple Amazigh, et leur langue, le tamazight, est parlée jusque chez les Berbères de Kabylie, région où Hérodote voyait jadis les tribus des Maces ou Mazices, qui comprenaient les Atlantes, dit-il. Bref. Joyeux Noël. Ci-dessous, portrait d’une jeune Amazone de Kabylie, auteure d’un joli ouvrage sur l’intégration que je vous recommande.

FIN

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Les olives à pizzas

2015_12_17

Cela fait des mois et des mois que certain camarade m’enquiquine à vouloir me faire commettre de petits billets à propos de tel ou tel sujet élevé de la gastronomie, chose éminemment française, mais voilà, j’ai toujours été sec en matière de commentaire cuisinier. Jusqu’à ce que… Voici la copie d’un billet posté sur un célèbre blog du Québec.

Petite malédiction rapide

Sortant de ma sieste avec encore sur la langue le goût infect de ces petites olives cuites et misérables que des imitations d’hommes parsèment sur certaines pizzas industrielles avant de congeler le tout en un grand disque froid, plat, insipide et cassant, je n’ai pu m’empêcher de pousser un grand feulement dégoûté qui m’a jeté encore tout échevelé sur mon clavier. Vous autres au Canada n’avez pas de ces soucis-là : d’expérience je sais maintenant que vos pizzas industrielles sont certes constituées d’ingrédients qu’il conviendrait de classer dans la catégorie des légumes à peine regardables, des sauces auxquelles mieux vaut rendre un culte préventif avant que de les ingurgiter, et d’un fromage qui apparemment ne pousse qu’en boulettes de la taille d’un grêlon, et dont on se demande si une vache a véritablement contribué un jour à la fabrication, mais au moins la pâte est-elle épaisse et bonne, et l’ensemble est non seulement somptueux comme une de vos pâtisseries baroques, mais abondant en goût, généreux en matière, et dispensateur d’harmonie, de bien-être et de sérénité conviviale. Ce qui est loin d’être le cas de la pizza industrielle française, croyez-m’en. Donc vous avez tout compris à la pizza, et nous peu.

J’en veux pour preuve les olives.

Les vôtres ? Elles sont noyées dans la masse des choses à manger qu’on trouve sur vos pizzas, tandis que les nôtres – pardon d’être un peu véhément –, elles dépassent, elles font saillie, en goût comme en couleur, infectes petites taupinières carbonisées dominant la morne plaine d’une feuille farinée peinte à la tomate et sillonnée de quelques vergetures fromagées aromatisées d’un jambon fade et que rehausse, aux moments grandioses, un éclat de poivron vert.

Alors que tout de même !

Sur mon marché hebdomadaire de la place des Lices à Rennes, on trouve une bonne douzaine de stands où l’on vend des olives, marinées dans les préparations les plus expressives, les plus poétiquement gourmandes, avec pour conséquence que s’affichent dans leurs saladiers de présentation des prix qui rappellent ceux qu’un traiteur de luxe aime à pratiquer pour ses préparations à base de foie de palmipède engraissé parfumées aux lamelles de champignons rares.

À côté de ces extrémistes du condiment, on trouve, dans les IGA du coin (Lidl, Leader Price, Carrefour market, Super U etc.), de très honnêtes bocaux d’olives vertes ou noires qui ont été attendries dans une saumure sans esprit, mais sans vice. Rien à redire, c’est encore mangeable.

Entre les deux, on peut, par souci de ne pas se ruiner tout en mangeant du bon, aller se défouler le gésier en achetant soit chez un turc, soit chez un grec, des olives de Kalamata et d’autres lieux célèbres, pour un prix raisonnable et une saveur enlevante. Libre à nous de mettre ces petites choses avec ou sans noyau sur une pizza de notre fabrication.

Mais les olives de nos préparations surgelées…

Ô pauvres de nous ! On sent qu’elles ont passé leur vie dans une saumure conçue par les plus incultes des petits démons insipides et rosâtres qui vivent sous le troisième cercle des Enfers, le fameux cercle des gourmands où, du reste, l’on est en train de chauffer ma place. Oui car sous ce cercle terrible et fort peuplé, et lui faisant comme un pôle négatif, se trouve un cercle clandestin voué à la thématique de la sale bouffe : c’est le cercle des incontinents de la cuisine, le cercle des bouchés à l’émeri, qui n’ont aucun sens ni artistique ni culinaire. Il faut avoir été un barbare à peine humain pour y accéder, il faut avoir été un semi-crétin capable de grands ravages culturels et émotionnels, mais de ravages commis médiocrement, sans le savoir, sans faire exprès… commis en respectant les consignes de la direction, ou celles de l’emballage.

Vous y attendent, dans une ambiance d’étuve parfumée aux vapeurs de cervelas industriel, de boudinés démons à la peau de saucisse synthétique, occupés à touiller la saumure dans laquelle ils vont vous plonger, ô vous les amateurs de charcuterie en plastique et de sauce en flacon péteur ! Cette même saumure qui, plus tard, propulsée vers la surface grâce à des ascenseur express, deviendra la sinistre saumure des olives à pizzas surgelées. La recette en est sordide ? le goût aussi, qui rappelle un mélange de glaires nasales pour le côté salé, et de sueur d’aisselle pour l’amertume. Plonger n’importe quel fruit dans ce bouillon terne transforme la chose… en chose, justement, et en plus jamais rien d’autre. Une olive ainsi traitée, puis congelée sur son bloc de peinture à la tomate, puis décongelée dans un four portée à 240°C donne au fruit, ou à ce qu’il en reste, une saveur qui, moi, me ramène immédiatement au temps lointain où je rôdais, désœuvré et sale, en été, au bord de l’Huveaune, un petit ruisseau suburbain qui servait d’égout à ciel ouvert à plusieurs quartiers de Marseille, en France du sud. S’échappaient de ce marigot en ébullition lente des nappes de flatulences chaudes, désolantes pour l’esprit comme pour les plantouilles qui osaient croître en ces lieux, et dont l’odeur pétrolico-intestinale me hante aujourd’hui à chaque pizza industrielle promenée sous mes narines. C’est la même, voyez-vous. Au relent près. Ma maudite petite madeleine à moi.

Je pense sincèrement que les êtres qui ont trouvé génial de gaspiller des millions d’oliviers pour décorer nos pizzas avec ces petites mines antipersonnel à moitié planquées sous un bavouillis de fromage fondu, ces êtres ne sont pas de notre monde. Mais ils le contrôlent ! Ils sont les habitants d’un cercle ancien, et vivent dispersé au milieu des Terriens. Ce sont les marchands de saloperies, et nous sommes plongés dans leur cercle dès l’enfance, sans alternative durable, sans espoir net, sans autre horizon qu’une enceinte de barquettes vides ayant contenu divers produits frelatés dès leur conception, et que visitent les mouches. Décorées d’étoiles vulgaires chantant la gloire de tel ou tel rabais temporaire et putassier, ces collines de barquettes bouchent la vue et l’imagination.

De ce cercle immense, les olives à pizza, avec leur goût de caleçon bouilli, en sont la décoration principale. Le sapin de Noël a ses boules, le cocu a ses cornes, notre monde a ces olives, comme un petit rappel nauséabond de la permanence de la bassesse dans le rôle de valeur suprême du capitalisme.

FIN

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D’origine musulmane

Helgi Thorsteinsson: Klippor och berg på Sydisland, march 2010. (CC BY 2.5 DK)

D’origine musulmane

Rennes. Ce jeudi 12 novembre à 18h30 au Café des Champs Libres, à l’occasion d’Un automne littéraire – le monde en soi, trois personnes furent invitées à venir donner leurs prescriptions en matière de lectures.

Parmi elles, Isabelle Appéré, bibliothécaire aux Champs Libres, nous parla du très dense roman d’Eiríkur Örn Norðdahl intitulé Illska. L’histoire débute avec la rencontre d’une Agnès et d’un Omar. Et voilà le problème terrible qui nous a bondi à la figure : Isabelle Appéré nous a dit, à propos de cet amoureux d’Agnès, qu’il était un « jeune homme d’origine musulmane ».

Petite remarque : quand on est catégorisé comme étant d’origine X, cela signifie qu’on a quitté X. Une personne d’origine égyptienne n’est, de toute évidence, plus en Égypte, sinon elle serait encore Égyptienne sans difficulté. Égyptienne d’identité. Ainsi donc, une personne d’origine musulmane doit être née en Musulmanie, pays mythique rempli de sable et de dromadaires, situé quelque part entre le jardin d’Éden, l’Atlantide, la source du Nil et le territoire des Amazones. Mais cette personne d’origine musulmane n’y vit plus, sinon elle serait encore Musulmane d’identité. Sans difficulté. Ainsi, les gens qui utilisent l’expression « d’origine musulmane » montrent qu’ils manipulent le sujet auquel elle est sensée se rapporter avec de très, très longues pincettes, si longues qu’ils en perdent de vue l’objet même de leur circonspection, et le décrivent par conséquent très mal. Car encore une fois, qu’est-ce qu’une personne d’origine musulmane ? Un Auvergnat à la mode de Brice Hortefeux, ou un musulman tout court qui, du coup, n’est pas d’origine ?

Précisons. Isabelle Appéré porte le même patronyme que celui de la maire de Rennes, Nathalie Appéré, socialiste. Que dirait Isabelle si je décrétais qu’elle est donc, de toute évidence, « d’origine socialiste » ?

Dans le silence qui suivrait mon affirmation se glisseraient bien des petits soupçons quant à la régularité avec laquelle la bibliothécaire aurait, par exemple, reçu ce poste. Et les démentis qu’elle ne manquerait pas de fournir n’enlèveraient jamais totalement la souillure du soupçon dont je l’aurais, avec mon « origine socialiste », sinueusement recouverte. Ne serait-elle pas en droit de crier à la calomnie ?

Le thème central du roman Illska est le fascisme, l’extrême-droite, la haine. Isabelle Appéré se fait ici, en toute tranquillité, le vecteur d’une idéologie terrible qui caractérise des gens par leur religion supposée, et en fait le marqueur de leur identité. Cette étoile jaune que distribuaient jadis les démons de l’extrême-droite européenne, elle la distribue tout placidement au premier quidam un peu basané qu’elle rencontre. Ici, c’est dans un livre. Voici encore un coup de binette donné dans le terrain que se propose de labourer le fascisme d’aujourd’hui : dans notre conscience ordinaire. C’est une honte, c’est crasseux, et cela nous est venu, par malheur, d’une bibliothécaire. C’est à se pendre tellement c’est désespérant. Nous sommes envahis. Le chiendent est dans nos têtes. « Quand nous nous taisons, nous hurlons. » Toute chose est-elle comme Hitler ?

Le lendemain, d’autres personnes, elles aussi décrétées « d’origine musulmane » alors qu’elles sont d’abord des tueurs lâches, se sont jetées sur des foules à Paris. C’est ici l’extrême-droite religieuse qui massacre, tout tranquillement, tout placidement, notre démocratie. Et l’extrême-droite politique, de Sarkozy à Le Pen, en sortira sanctifiée. Mais l’extrême-droite, quel que soit son drapeau, nous trouvera toujours dressés contre elle, sur tous les fronts, dans tous les fronts, même celui d’une bibliothécaire innocente qui a eu un mot malheureux. Car nous sommes de gauche, et nous ne lâchons pas notre humanité.


Eiríkur Örn Norðdahl : Illska. ISBN : 979-10-226-0165-8.
Traduction Éric Boury. 608 pages. 24€.
Éditions Métailié.

FIN

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Histoires de ténèbres et de lumière

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Sortie de mon dernier ouvrage, centré sur les perceptions que nous avons des mondes souterrains. Le sujet est loin d’être épuisable.

Introduction :

Seul ce soir, je repense à mon enfance, qui fut moche. J’étais un étranger au milieu des racistes. Mais, dans la zone de transition entre la fin de l’adolescence et le début de l’âge adulte, il m’est arrivé des tas de choses que je suis allé arracher aux coffres-forts de la vie. Les gouffres et les forêts en font partie, ainsi que la mer et ses mystères. Mais il y eut aussi des rencontres avec des gens qui existaient de travers. Entre tous, je me souviens d’une dame qui vivait, avec sa vieille mère et des générations de petits chiens astucieux, dans une maison remplie de merveilles issues de la nature. Il y avait dans des tiroirs des diamants bruts énormes, laids mais d’une valeur astronomique, mélangés à des cristaux de sel gemme sales, des crottes de lion fossilisées, des trilobites, de l’or en dendrites et des coquillages.

Assis dans les sofas profonds du “petit salon”, le dos contre un bar en teck et en rotin orné de figures de pirates, j’écoutais mon hôtesse discourir sur un chanteur célèbre qui s’était produit au cabaret de Momus, au dix-neuvième siècle naissant ; et tandis que ma vieille amie parlait et fumait et toussait et parlait encore tout en ingurgitant force cognacs, je lisais les paroles des chansons du bonhomme dans un livre minuscule, intitulé Les soupers de Momus, que je tenais en équilibre au sommet d’un genou, tandis que mes mains étaient occupées à peigner la tête d’une jeune princesse jivaro morte un siècle auparavant.

J’ai souvent peigné la princesse, et c’est devenu même une expression, pour signifier que je venais tenir conversation dans le petit salon aux merveilles. Tandis que je dépoussiérais la longue chevelure, mes yeux s’attardaient sur des gueules de requins, des dos de tortues marines, et sur d’énormes cristaux de quartz en provenance des puits de Madagascar. Oh que je les ai regardés, ces cristaux magnifiques !

Des papillons morts tournaient lentement sous les lampes, et la princesse, qui n’avait plus un gramme d’os, me faisait la grimace. Mais elle était mignonne quand même, à travers son visage en cuir ancien. Je suis désolé qu’un jour un voleur se soit emparé de ce petit butin. J’aurais tant aimé continuer à peigner ma jolie princesse. Car j’en aurais peut-être hérité.

Ce soir je regarde dans la vitrine à ma gauche luire les ormeaux géants qui me viennent de cette dame, et je soupire. La nuit barbare pèse sur le monde. Je ne regrette rien de chacune des heures passées dans tous ces endroits improbables où je fus jadis, et qui aujourd’hui encore me nourrissent.

Les six textes de ce recueil illustrent, sans doute assez maladroitement, ce que j’ai retiré de certains de mes voyages aux lisières des royaumes immenses où rien n’est véritablement interprétable qu’à travers le rêve et ses dialogues, dans l’opacité des ténèbres.

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Six extraits :

Je vous mets les segments introductifs de chacune de ces histoires.

Sous la vielle ville

Esprit coincé dans un corps mâle ou femelle, tu es soumis au regard des autres et à toutes leurs attentes. Si tu es une fille, on exige que tu prennes soin de tes fesses, qui doivent être aussi appétissantes qu’une pêche ; si tu es un garçon, il te faudra poser tes couilles sur la table, et montrer que ce sont des pastèques. Mais les squelettes n’ont plus de sexe. Abandonnés au fond du silence, loin des regards, dans leur nuit humide les squelettes sont sans enjeu ; ce qui fait qu’ils sont vertigineusement francs. Aussi, lorsqu’on les rencontre dans l’ombre d’un souterrain, ces grands dénudés te sautent au cœur.

La carrière serpentait sous les rues et les maisons du centre ancien de L***. Ses galeries, disposées la plupart du temps sur deux niveaux, dataient du Moyen Âge. Le niveau supérieur, le plus proche des caves, était creusé dans le calcaire. La cathédrale sous laquelle nous nous tenions cette nuit-là tirait ainsi ses pierres de quelques vastes salles qui faisaient, sous la nef et ses cryptes, comme un second vaisseau. Quatre-vingt-seize piliers de calcaire brut, alignés en quatre rangées, y montaient la garde. Ici aussi avait été rendu un culte : une figure dans la roche présentait un jeune homme souriant, les mains pleines de flammes.

Le voyage aux Kerguelen

Parfois, au creux d’une anse perdue au fin fond des terres australes, quelques restes saisis par le froid signalent un pauvre campement de naufragés anciens, ou de scientifiques en mission. Préservés de l’érosion propre à la célébrité et au commerce des humains, ces fossiles dorment, pratiquement intacts, témoins d’une activité cuisinière ou bricoleuse, et rien ne se passe pendant des demi-siècles entiers, sinon l’éternel piétinement des manchots en promenade.

Cela faisait vingt ans que mon camarade n’avait plus mis les pieds dans les catacombes. Je vous parle d’une époque où les carrières sous Paris étaient encore pratiquement désertes, et où seuls les secteurs situés intra muros voyaient affluer, le vendredi soir, quelques centaines de fêtards qui tous, du reste, allaient s’agglutiner sous le Val-de-Grâce ou dans les tailles creusées du côté de la rue Dareau. Très rares étaient les gens qui exploraient pour explorer, et encore plus rares ceux qui, comme les deux que nous étions à cette heure, inspectant mètre à mètre les galeries inondées sous le boulevard Jourdan, cherchaient le passage qui les mènerait hors de Paris, dans le Sud sauvage et pour ainsi dire immaculé où, à l’écart des couloirs principaux, attendaient les vestiges des temps enfuis, endormis dans la pureté cristalline d’un oubli plusieurs fois séculaire.

Je connaissais, de là-bas, des histoires très anciennes, et belles à frissonner. Je savais qu’il existait un puits dont les parois étaient décorées de bien étranges objets : des grenades, lancées là-dedans depuis la surface pour s’en débarrasser, et dont certaines s’étaient retrouvées accrochées aux saillies de la maçonnerie, à laquelle lentement la calcite les avait soudées. Je connaissais aussi l’existence, sous le Kremlin-Bicêtre, d’un gouffre aux profondeurs effarantes, que des plongeurs rêvaient de sonder. On m’avait dit que des explorateurs, dans les années quarante du siècle dernier, avaient découvert des ateliers d’extraction encore en état, comme s’ils avaient été désertés la veille, outils abandonnés sur les blocs à peine détachés.

La Faction

Un jour, un vieil homme qui exploitait une champignonnière souterraine vers Pontoise m’a dit une chose étrange, une sorte d’adage que l’on se transmet dans sa profession : toujours les galeries tremblent à midi et à minuit.

J’étais très jeune quand j’ai reçu cette information, mais je ne l’étais déjà plus assez pour me contenter d’ignorer cette remarque, et la mettre au compte des colportages de ces fadaises que toute population un peu spéciale aime à sécréter pour surpimenter son statut particulier. Non, quand ce vieil homme a parlé des galeries de carrières qui bougent à midi et à minuit, j’ai tout de suite cherché une explication. Je me doutais bien que, sous cette formalisation symétrique, gisait un fait que les gens de l’ombre avaient reconnu depuis des siècles.

J’ai pensé à la dilatation des roches au milieu du jour, à leur rétraction au cœur de la nuit. J’ai encore pensé aux marées, comme phénomène secondaire venant s’additionner. Dans le silence des souterrains, j’ai à mon tour épié les petits bruits de la pierre qui s’effrite. Midi, minuit : un caillou se décolle de la paroi, un éclat tombe du plafond, une fente remue un peu, lâche une pincée de sable, et se tait. Comme un meuble qui craque, et se rendort.

La rivière du Géant

Le paysage, au débouché du col, était encadré par quatre vieux moulins effilés, arc-boutés de pied ferme, qui faisaient face au sud et lui présentaient leurs fronts bombés. Les buissons trapus aux branches rabattues vers le col, les herbes couchées même à cette heure calme, tout indiquait qu’ici les pierres pourraient bien s’envoler sous la puissance du souffle qui s’engouffrait dans le passage aux heures chaudes, façonnant les pentes, lissant les roches. Je retournai à mon tout-terrain et le garai contre le flanc d’une ruine, à l’abri du soleil et des quotidiennes fureurs éoliennes. J’ouvris le coffre, je pris mon sac à dos, fermai le véhicule et m’engageai dans la pente.

Vingt minutes plus tard, le chemin me fit traverser une étrave de calcaire qui jaillissait de la montagne. Sur ce petit replat, des arrachements de murailles dessinaient les restes de ce qui devait avoir été une vigie. Je m’avançai jusqu’au vide et regardai en bas le village. Il était toujours aussi minuscule, perdu au milieu des immensités austères. Je repris mes jumelles et inspectai de nouveau ce que je pensais être la taverne, adossée à cet étonnant cap effilé jeté dans la mer.

De l’autre côté de la pointe, une échancrure dans les roches attira mon regard. Elle semblait avoir été comme taillée à coup de hache. Une eau profonde y tournoyait, d’un bleu nocturne. Un courant en sortait, qui assombrissait la mer en une courbe indolente incurvée vers l’ouest, et que le large diluait. C’était, flottant sur l’étendue calme de la Méditerranée, une algue alanguie, un fouet paresseux : la trace en surface d’une rivière sous-marine d’eau douce.
Je me souviendrai longtemps de cette vision qui fut mon premier contact avec ce que l’on nommait Το ποτάμι Γίγαντου : la rivière du Géant. J’étais venue ici pour elle.

L’Équinoxe

À l’équinoxe jour et nuit sont d’identique longueur. À la surface, la ville attentive guette ce moment précis où le Soleil, au zénith de sa course, tranche cette journée particulière en deux parts symétriques faites d’ombre, de crépuscule et de lumière, puis de lumière, de crépuscule et d’ombre. De minuit à midi, de midi à minuit. Le jour de l’équinoxe, midi est important.

Nous avions passé la soirée précédente, et toute la nuit, à prendre des photographies des statues, des inscriptions et des hauts-reliefs des catacombes du secteur Saint-Laurent de notre bonne ville de T***. C’est un fourmillant réseau d’anciennes carrières dont certaines datent de plus de mille cinq cent ans, creusées sur deux niveaux, qui toutes ont été abandonnées au minimum il y a quatre siècles. Pendant l’exploitation comme après, des confréries et des sectes en ont utilisé les parties reculées pour y établir des lieux de cultes et de rituels, soit gastronomiques, soit ésotériques. Il y eut même trois associations de savants pour y tenir des réunions, et bien des artistes y ont fait bombance. C’est la raison pour laquelle notre échevinage a toujours tenu à conserver les traces et les souvenirs de ces diverses occupations, en ouvrant dans certains labyrinthes des circuits touristiques, des espaces publics (une salle de concert s’étend sous le Palais de justice), et deux galeries d’art éphémère qui ne ferment jamais.

Vers onze heures du matin, nous avions quitté le banquet nocturne des Amis de l’Équinoxe pour nous diriger vers le quartier des Emblèmes à travers les tortueux tunnels du premier niveau, coupés et recoupés maintes fois par les galeries d’inspection, et balafrés des profonds coups de scies typiques du clan Michel, qui avait fait jadis la « profession » pour tous les édifices publics de la cité. J’avais laissé mon sac dans une discrète fissure, en compagnie de deux bouteilles de champagne mises à rafraîchir dans le ruisselet qui chantait là. Puis, avec mon camarade d’équipée, nous nous étions dirigés vers la sortie du square de Galilée, près du commissariat de police.

La seconde nef de Vaucroix

« Bon, voilà ce que je sais : Vaucroix aurait été fondée en 904 par le comte Hervé le Tourmenté. En 1068, l’endroit serait devenu prieuré, sous la dépendance de l’abbaye de Sainte Jacotte. Ceci s’accompagna bientôt, dit-on, de l’adoption de la règle de Cluny ; et cette adoption n’aurait pas du tout plu aux moines valcruciens. Rébellion, puis révolte ouverte. Dès lors, les grosses huiles de Jacotte parachutées à Vaucroix auraient toutes été corrompues les unes à la suite des autres jusqu’à ce que, sous Englebert le Matois, qui était aussi un matheux, le prieuré soit maté. Et alors là, boum !

― Procès en sorcellerie, incarcérations, démolitions.

― Vaucroix disparaît des paperasses.

― Vaucroix n’a jamais existé.

― Et d’ailleurs, à Vaucroix, il n’y a rien. Mais on raconte qu’il y a, dans les parages de ce rien, une seconde nef, que l’on présume souterraine, où des cultes atroces auraient été rendus. »


L’ouvrage est disponible en pdf et en epub sur Immatériel, Amazon et divers autres distributeurs, au prix de 99 CENTIMES ce mois-ci. Cliquez sur l’image pour accéder à la page du recueil sur le site de l’éditeur.

FIN

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C’est du solide

 

Un solidus de Constantin, par cngcoins, licence de documentation libre GNU

« C’est du solide »
ou
les véritables causes
de l’extinction de la démocratie
en Europe

Pour un économiste orthodoxe, l’inflation n’est jamais une bonne chose. Certes elle tue le rentier et la dette se réduit comme peau de chagrin, mais au bout du compte le pouvoir d’achat des ménages devient misérable, le commerce périclite, et finalement tout s’arrête. En outre, la compétitivité gagnée à l’extérieur est compensée par le fait que les importations deviennent astronomiquement coûteuses. Il vaut donc toujours mieux une monnaie stable et forte, et tant pis pour les peuples qui souffrent de son entretien.

Et puis, comment oser prêter à un État qui dévalue ? Comment accorder du crédit à un gouvernement qui couvre son déficit budgétaire avec de telles pratiques, dont le premier résultat est de soulever une méfiance absolue envers sa monnaie, à tel point que le troc y devient la manière principale dont s’opèrent les transactions du tout-venant ?

Le bondieusard Constantin ne veut pas de ça dans son empire. Il décide de faire un peu d’austérité. Il lance une chasse aux dépenses inutiles, à commencer par le financement des cultes, qui coûte une blinde au Trésor. En propulsant le christianisme comme seule religion d’État, il évacue les innombrables obligations de dépenses liées à l’entretien de millions de temples et de prêtres des autres religions ; l’or ne fuira plus dans les poches trouées de ces impies.

Ses prédécesseurs, qui n’avaient pas eu cette idée révolutionnaire, n’avaient pas eu non plus l’envie de stopper la chute du cours de l’aureus, qui était à cette époque la monnaie de l’Empire. Constantin décide d’émettre une nouvelle monnaie, au poids garanti. Ce sera le solidus, dont le nom seul évoque le caractère inébranlable de ce que l’on ne peut entamer, qui est ferme et de bon aloi, en bonne santé (saluus) tout comme le soleil, dont le nom est – faussement – contenu dans celui de cette création.

Un nom ne suffit pas. Et des promesses de saine gestion non plus. La baisse générale des dépenses publiques est le premier acte par lequel Constantin entend faire comprendre qu’il ne rigole pas. Le succès est au rendez-vous. Le solidus devient le dollar de l’époque. Tout le monde en veut. Les pays européens s’emparent de son nom (en français : le sol, le sou). Le solidus ne sera pas dévalué avant le onzième siècle.

De même que les États-Unis maintiennent la domination de leur dollar par une politique militaire prédatrice sur la planète entière, Constantin a l’idée d’assurer la suprématie de son solidus en l’adossant à l’armée et aux soutiens du régime. Un militaire impérial doit devenir l’ambassadeur de la nouvelle monnaie, le type auquel on peut prêter les yeux fermés puisqu’il est payé en solidi : il est « solidi datus », expression que le temps contractera pour donner les mots “solde” et “soldat”.

Nous ne savons pas ce que pensaient les populations des territoires périphériques, si elles étaient aussi amoureuses du solidus qu’on l’était à Rome ou à Constantinople, mais enfin leurs élites étaient satisfaites, dont tout allait bien. Et puis chacun sait que le bonheur financier ne s’acquiert que grâce à de courageux sacrifices. Il faut savoir être raisonnable, ô peuples, et ne pas aller contre les traités.
 

2015_10_02_02

Francisco Anzola : Money! (2009, CC BY 2.0).

Statue du dieu Euro, début du troisième millénaire, Germanie. Euro a fait l’objet d’un culte d’empire. En son nom furent sacrifiées des multitudes de vies. On le compare souvent à quelque divinité aztèque d’avant Cortés, bien sanglante et bien bouchère.

FIN

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