Dans le delta de l’éphémère

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Pictopoésie. Le principe est le suivant : je prends une image, je l’envoie à un camarade poète qui m’en trouve un titre. À partir de ce titre, je déroule un texte, rimé ou non. Autres poésies disponibles (non exhaustif) : Celui-là — Le cri qu’est le silence de pierre — Halloween à la garderie d’un régime totalitaire — L’écimé axe flou. Il y en a d’autres sur d’autres blogs, dont celui d’ELP, à « Berger ».
 

Dans le delta de l’éphémère

Depuis ta naissance
Baignée de si anciens souvenirs
Et de tant d’ancêtres fragmentés
Imbriqués les uns dans les autres
Jusqu’aux lointains fonds ombreux
Des ténèbres onduleuses…

Depuis ta naissance
Si vide pourtant, et si vierge,
Tu contemples sans rien comprendre
Ce qui repose devant toi.
Il existe encore si peu de ce que tu seras.
Et ce qui est, est derrière toi.

Et cela,
À l’instant même où ton regard,
Pour la première fois s’étonne,
T’échappe.

Cela te fixe cependant,
Cela a les yeux verrouillés sur ta personne.
Mais tu ne le vois pas.
Tu regardes en avant, et tu ne comprends rien.
Ainsi commences-tu ton jeune apprentissage,
Chenille chenillante,
Toute pleine d’un appétit venu de loin.

Mais ne t’attends surtout pas à ce que ton passé,
Qui ne t’appartient tellement pas
Mais qui a saisi ta vie à son tout début
Et depuis ne la lâche jamais, jamais, jamais plus,
Ne réclame rien et te laisse indemne de commentaires.

Ensuite, le temps passant, eh bien tu composes.
Tu regardes en avant, mais aussi en arrière.
Dans le delta de l’éphémère,
En plein milieu de ton passage, là tu saisis :
Partout l’éternité rugit.
Et maints courants te font dériver.
Comment donc se porte ta volonté ?

Le temps s’enfile, le monde file, ta vie défile.

Dans le delta de l’éphémère,
Maintenant tu abordes à ta propre rive.
Au bord du gouffre qui s’élève,
Éblouissant de lumière,
Et qui t’appelle comme une aube,
Comme un tunnel dans le ciel où siège ton destin,
Tu te retournes une dernière fois.
As-tu enfin compris ce que tu portes ?

Tu as plongé ton regard dans la chaîne infinie
De la transmission des cendres et des élans.
Cela donne-t-il sens à ce que tu as vécu ?
Immense question à tourner et retourner
Tandis que tu fermes ta conscience et que tu plonges
Jusqu’aux lointains fonds ombreux
Des ténèbres onduleuses…

Mais voici que de nouveau ton cœur s’entrouvre.
Tout n’est donc pas encore terminé.
Tu t’extirpes de tes engourdissements.
Tu entends la vie qui lance de nouveaux cantiques.
Comment mourir avant d’avoir aimé ?
Voici venu le temps du soleil,
Voici ton paradis,
Voci ta liberté.
Et ton nom est enfin prononcé.

Loin du delta de l’éphémère,
Tu t’étonnes encore.
Tu as tant de fois changé de toi…
L’instant est unique, cependant :
Te voici prêt pour ta descendance,
Mon bel imago,
Et pour les siècles des siècles,
Ancêtre à ton tour,
Et belle imago.

Pendant ce temps,
Fidèles à eux-mêmes,
Les clercs grouillent comme vermine
Sur les plats préparés par les prophètes.

 FIN

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L’État contre la république

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Si le vingtième siècle a vu l’introduction du mal absolu dans l’humanité occidentale, le vingt-et-unième semble devoir commencer par l’introduction de toute l’humanité occidentale dans le mal absolu. On peut envisager que cela tienne à la déréliction de notre monde, où le christianisme a séché sur pied après avoir tué lui-même tous ses bourgeons – ce qui laisse l’être humain seul dans un monde insensé –, [et où l’islam est en train de s’épuiser sous une flambée de violence tellement en contradiction avec ses fondamentaux qu’il pourrait bien ne s’en sortir qu’en morceaux inutilisables ; ce qui signerait la faillite absolue des monothéismes récents. L’antique judaïsme ayant pour sa part l’indéniable avantage d’avoir su ne pas anathématiser toute tentative de mutation, il offre encore la possibilité d’apporter un efficace appui aux gens qui s’y réfèrent loin de tout fanatisme.] Je mets entre crochets ce fragment ci-dessus car je juge qu’il est peu pertinent, incomplet et hasardeux. Je le maintiens cependant, puisqu’il a donné lieu à un début de discussion.

Mais pour les foules, dont je fais partie, qui, n’ayant aucune espèce de croyance en quelque dieu créateur, tournoient dans la nuit, deux options restent ouvertes : celle, d’abord, de se laisser consumer par la terreur des ténèbres, qui force les esprits à ne s’inquiéter plus que d’amasser de la survie, et celle de tenir bon à protéger corps et âme l’étincelle de l’éthique, que l’on revivifie par exemple en refusant de refuser de regarder le mal en soi.

La première option propulse ses victimes dans la mort avant la mort. Pour peu qu’elles aient de la puissance financière, elles deviennent les vecteurs par lesquels le chaos s’abat : les fortunes ne sont plus colossales mais astronomiques, et la puissance qui en découle est d’échelle divine. Satan est sorti des cœurs et a pris corps ; les médias sont sa bouche et, par une singulière abdication de leur être, des centaines de milliers d’humains lui donnent toutes leurs forces : soldats et policiers, dont la population se partage entre ceux qui sont fanatiquement heureux de pouvoir nuire, ceux qui s’engourdissent pour ne pas exploser de honte, et ceux qui explosent en se faisant sauter le caisson – il est presque impossible aujourd’hui de rester digne sous un uniforme, quoi qu’on ait bien pu croire intégrer en s’engageant…

Häftling, KaPo, Lagerkommandant, tous les grades sont appelés à se soumettre à la règle du chaos, autre nom de l’ordolibéralisme. J’emploie ici des mots européens car, dans le combat des ténèbres contre l’éthique, l’Europe me semble être aujourd’hui à l’avant-garde. Après avoir, vers le premier tiers du vingtième siècle, fait allégeance, comme une grande partie de l’Asie, à « l’injustice, la tyrannie, le mensonge, l’esclavage et l’oppression des consciences » (Jung) en focalisant son agressivité sur des groupes humains déterminés, l’Europe passe aujourd’hui à la vitesse supérieure et tend à s’abattre, totalitaire, sur tous ses peuples en leur entier : voici le moment où l’esclavage et les tribulations commencent à concerner tout le monde, et non plus seulement des minorités stigmatisées. Les voleurs et les tricheurs sont partout aux commandes, et les honnêtes gens sont piétinés. La course au moins exigeant est lancée : seul le plus petit salaire aura le droit de travailler. Les autres, démunis de tout, devront se débrouiller aux marges de la légalité, sous l’œil implacable des services de répression. C’est-à-dire que va venir le règne du flicage global et de la pénurie organisée – deux traits caractéristiques du Lager. Tout se passe comme si le mal voulait ici se reproduire de manière industrielle, à une échelle encore jamais vue jusqu’à présent. Sa statue domine déjà les alentours de l’Europäische Zentralbank, et c’est la statue de l’avatar €uro, qu’on vénère en ces lieux comme on vénéra jadis Moloch. Le Lager est en train de se répandre aujourd’hui à l’échelle du continent. Les règles du Lager dominent déjà dans les zones qui ont été avalées, comme la Grèce, et l’Europe des fraudeurs cherche à les imposer, dans les espaces qu’elle convoite, par des moyens de moins en moins moraux à mesure que la résistance s’organise pour la contrer.

En ce qui concerne la France, nous voyons que cette résistance vient toujours du même petit cercle de gens à principes : celles et ceux qui ont choisi, en réponse au froid glacial des ténèbres sans plus de dieux apparents, la seconde option, complètement athée et sans espoir vain : c’est l’option qui nous fait dire que puisque la vie pourrait bien n’être qu’une petite étincelle entre deux océans de néant, dorlotons-nous les uns les autres.

Il est normal que l’État français, corrompu par les institutions ordolibérales mises en place en Europe, se dresse contre ses propres fondamentaux, jusqu’à en venir à s’attaquer ouvertement à ce qui constitue pourtant son socle : la devise de la République. Et c’est ce que montre avec tant de simplicité la fresque grenobloise de GoIn : l’État qui tue ce qui l’a nourri. Le meurtre de la mère, carrément.

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Dessin de Drer trouvé sur Twitter.

Il est normal aussi que l’État s’indigne de cette fresque : toujours les clercs ont maudit les prophètes, ou les artistes (c’est synonyme). Et moi, en ces temps où frémit l’histoire, je cherche sur les trottoirs et sur les murs les signes des prophéties pour le temps présent : les œuvres de nos artistes de rue. Elles sont sans appel : la guerre est là.

Ci-dessus : La République amochée ne se rend pas, par Prisme, avril 2016. Placard installé à Rennes, près de l’accès à la Passerelle de l’œil à Jean-François Martin. L’œuvre a été arrachée depuis par la municipalité socialiste.

Pour mémoire, je remets ici un lien vers une vidéo prophétique (tant qu’à faire) : Le plan de bataille des financiers par François Ruffin du journal Fakir.

Et si vous pensez que j’exagère en écrivant qu’en Grèce l’ambiance rappelle celle d’un camp d’internement, voici deux tweets piochés aujourd’hui dans la masse des nouvelles malcommodes qui nous arrivent de là-bas…

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FIN

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À propos des Histoires de ténèbres et de lumière

2016_06_27

Les couvertures de l’ouvrage.
À gauche la version papier, à droite la version numérique.

Il y a des gens qui ne peuvent faire autrement que de s’intéresser à ce qui est souterrain. Rapidement, une bonne partie d’entre eux deviennent comme des habitants de l’ombre, étant bien plus eux-mêmes dans la nuit des cryptes, et portant l’ordinaire masque au grand jour de la ville. Ceux-ci explorent ; ils font penser à ces êtres qui, soudain, décident de quitter leur sentier pour s’enfoncer dans la brousse. Voilà comment les plus passionnés deviennent rôdeurs en ces pays aux innombrables strates. Ils ne sont pas effrayés des spectacles qui montent parfois, dans leur esprit, comme d’extravagants champignons surgissant d’un bois vieux. Ils entendent ici résonner des phrases exprimées dans un langage prodigieusement ancien, éloigné des nôtres au point qu’on serait tenté de le tenir pour extra-humain. Les plus peureux des observateurs seront toujours tentés d’étiqueter ces apparitions sous le label d’atavisme, car les échos qu’elles génèrent, malgré leur puissante étrangeté, semblent toujours profondément familiers. Cela n’échappe à personne d’un peu attentif, quel que soit par ailleurs l’attrait que l’on ressent pour ces manifestations, et pour leur source.

Il y a aussi toutes ces foules qui viennent apporter la ville dans les catacombes en y organisant d’immenses fêtes ; première étape d’un filtrage qui, à l’issue de ces banales tentatives d’orgies, attire à l’ombre et aux études un pour mille de ces enfants débridés par l’alcool : celui ou celle que les ténèbres intriguent tant qu’il devient désolant de les ignorer.

Voilà le pouvoir des tunnels. Ils sont comme des portiques menant à de lointains sanctuaires. Un jour vient, cependant, où l’on n’y descend plus physiquement ; mais les études demeurent, étincelantes de mystères.

Bons ou mauvais, les artistes modernes puisent leur monnaie à même cette fontaine. Et certains se demandent : « Qui a jeté dans la vasque ces petits sous que je repêche ? » Ce qui amène à s’intéresser au phénomène de l’inspiration, et aux révélations qu’elle engendre.

Les religions monothéistes inversent l’ordre, et mettent la révélation à la source de tout. « C’est la connaissance que l’homme trouve en lui-même, avec la certitude que cette connaissance lui vient de Dieu, soit de façon immédiate, soit par un intermédiaire » nous dit le cheikh Muhammad Abduh dans sa Risâlat al-tawhîd, publiée au Caire en 1925. J’ai toujours senti que cette définition racontait aussi quelque chose de l’inspiration, ce qui pourrait en avoir fait objet de scandale chez les pharisiens de l’époque.

Dans les Histoires de ténèbres et de lumière, je brosse six tableaux de ces mondes souterrains qui, puisqu’ils sont visités par des humains, racontent les humains. De ces mondes furent retirés, comme des symboles, tous les trésors qui luisent dans la demeure des deux dames dont je parle dans l’introduction du recueil. Dans le couple de la carotte et du bâton, ces trésors sont donc la carotte.

Sous la vieille ville :

Ce morceau est une présentation rapide de ce que l’on peut trouver sous une cité suffisamment ancienne. Il est remarquable que la plupart des édifices qui s’élèvent en surface trouvent leur pendant au fond de l’ombre. Ce n’est évidemment pas une règle absolue, mais souvent à une tour correspond un puits terrible, à un temple une crypte, et les maisons des plus puissants personnages s’enfoncent loin sous le sol. En cela, la fameuse chambre secrète de marchand, dont il est question dans ce premier tableau, ne doit pas nous étonner. C’est une illustration admirable d’un grand classique : le rêve introduisant aux mondes de l’inconscient par la descente au cœur d’une maison aux multiples niveaux. Et cette illustration, creusée dans la pierre pour toutes sortes de raisons raisonnables, est presque inquiétante dans son exactitude à reproduire l’architecture de la “maison” du rêveur, qui finit toujours par faire déboucher la vision dans des niveaux souterrains aux parois brutes parfois ornées d’emblèmes et d’allégories, où gisent les débris d’un passé presque incompréhensible, et d’où giclent parfois des émotions d’une puissance souvent insupportable au premier abord. Je signale que la chambre secrète de marchand dont je parle dans ce texte existe réellement, et c’est pourquoi je la dis admirable : car voici une confirmation éclatante de la validité du principe de l’analyse, créée en toute inconscience par des gens qui vivaient avant la naissance des premiers explorateurs modernes de la psyché. Le fait que ce soit le géant Colin qui soit représenté sur les parois est une savoureuse trouvaille du maître de maison, une belle inspiration que je laisse à de moins incultes que moi le soin d’interpréter. Les trois petits crânes finaux avertissent que de telles expériences sont intimes, personnelles, et ne doivent pas être éclaircies en public. Le voyage au milieu des squelettes est un conseil : tout doit être accepté en paix, car tout est pardonné. Il n’y a pas de coupable.

Le voyage aux Kerguelen :

Rien que de très clair ici. L’humain, en ses fosses les plus asséchées, ne laisse que des traces de bête de somme. Autant, au moyen-âge, l’exploitation des carrières, par son manque évident d’ambition, laissait la part belle aux ré-usages des lieux à des fins non plus travailleuses mais rêvassantes, puisque se dessinaient à travers le banc de roche des lacis de labyrinthe, si faciles à reconvertir en lieux politiques, culturels ou cultuels… autant tout ceci disparaît, au dix-neuvième siècle, au profit d’une exploitation avide du banc qui n’épargne plus rien et recomble ses propres lieux de destruction avec des gravats, des décombres, de l’ordure, en un tassement totalitaire minutieux au milieu duquel gisent, noyés dans le chaos mis en place, les pauvres restes du passage des gens pauvres, humains et chevaux à la peine dans ces galeries sans âme.

Les carrières du dix-neuvième siècle, recomblées, tassées, dynamitées, sont pour ainsi dire exposées à devenir objets d’un négationnisme tranquille – en fait, il attend juste son promoteur : il suffirait d’une extinction totale (et l’on en est diablement proche) de toute velléité à conserver un simulacre démocratique en Europe pour voir l’histoire être réécrite jusqu’en ces mines qui sont, de toute façon, aujourd’hui inaccessibles et en passe d’être complètement oubliées. Les quelques vestiges que nous en avons retirés, une fois leur contexte écarté des textes, ne seront plus alors que de tristes caractères sans mots à y associer, des pattes de mouche, des virgules de rouille que l’ennui va balayer. Au fin fond des quelques rares tunnels survivants règne maintenant une nuit glaciale, qui mène le promeneur aux antipodes de toute activité humaine encore pensable ; les visiter remet finalement quelques pendules à l’heure.

La Faction :

A contrario, dès lors que la condition d’avidité n’est pas remplie, le creusement du banc, en laissant intactes de grandes portion de roches, délimite des secteurs dont l’ancienneté peut être estimée par divers caractères (traces de coups des outils, graffiti), ce qui autorise les gens qui travaillent là-dedans à investir certains des lieux où l’extraction n’a plus cours pour de nouveaux usages. Le choix d’un lieu particulier est déterminé par l’analyse de son organisation spatiale, son éloignement ou au contraire sa proximité des tunnels plus fréquentés. C’est ainsi que, dans La Faction, j’évoque un de ces endroits, retirés au plus profond d’une taille sous une campagne provinciale ; un endroit où, apparemment, les ouvriers aimaient à se rassembler pour y manger à leur aise, loin des figures de l’autorité. Ce lieu exceptionnel, le « Coin des cancres », présentait toutes les caractéristiques requises pour être l’hôtel où s’abritent les désirs, les attentes et les rêves des petites gens qui travaillaient sous le plateau. Les murs y sont couverts de dessins ou de slogans, de noms, de symboles, de listes. Tout ce qui ne pouvait exister que temporairement dans les ateliers d’extraction des carrières du dix-neuvième siècle parisien existe ici encore, et ne s’effacera qu’avec le souvenir de l’emplacement des galeries d’accès. Dans cet endroit, on ne sent plus le glacé des ouvrages exécutés sans esprit ; tout y est chaud, toute l’humanité y chuchote encore, et le petit soldat polychrome intitulé « La faction » y monte la garde et la montera jusqu’à ce que ce morceau de continent retourne se fondre sous la croûte terrestre, dans quelques centaines de millions d’années. C’est donc un endroit où parlent les ancêtres.

De tels sanctuaires ne sont pas à l’abri des souillures. Un puits d’aérage y apporte, depuis les champs de la surface, non seulement un peu d’air et de lumière, mais aussi toutes les saloperies que déversent dans le trou les gens incapables d’assumer les conséquences lointaines de leurs choix. Nulle fosse, malheureusement, n’est à l’abri de servir de lieu de refoulement, où peuvent en toute mauvaise conscience s’étouffer jusqu’aux amours. Un vieux chien en fait ici les frais, qu’une ordure avait balancé par l’ouverture en surface. D’autres fois ce sont des bidons de produits dangereux. Dans notre tête, ce sont comme ça des mots qu’on enfouit, des scènes. « Je n’ai plus envie de répondre » dit le narrateur à la fin.

La rivière du Géant :

La nouvelle tourne en spirale autour d’un cœur mythique souterrain, celui d’une divinité mineure de Crète assise sur une manifestation surnaturelle qui, dans toutes les cultures européennes, a trouvé son avatar. Lieu de culte depuis les temps minoens, la grotte qui abrite cette divinité a été investie par les villageois qui en ont fait un abri de fortune aux jours de guerre et ont déposé leurs morts suppliciés dans une tombe au plus près du Klabautermann qui y monte la garde. Un rite d’entraide et de charité achève de maintenir en vie la magie qui s’est transmise ici d’âge en âge.

Le personnage principal est une scientifique ; elle représente la conscience raisonnante et apollinienne. Elle s’enfonce dans cet antre terrifiant et va jusqu’au bout des frayeurs qui y abondent ; ce faisant, elle gagne une compréhension fine de l’assemblage de férocité et d’humanité qui agit là depuis des millénaires, et accepte la représentation qu’on s’en joue à l’extérieur. Elle confirme donc le rite. Comme l’a senti Hölderlin : quand le péril croît, croît ce qui sauve.

L’Équinoxe :

Voilà bien une grande utopie. Pour ne rien vous cacher, il s’agit ici simplement de la description d’un songe, dont le thème apparent semblait être l’arrivée de la lumière dans les ténèbres. J’avais donc tout noté, car je suis friand de ces récits de voyages introspectifs, surtout quand il s’agit des miens. Plus tard, en confectionnant ce recueil, il m’a semblé amusant d’y insérer ce rêve, où tout semble minutieusement réglé comme une machine domptée. On baigne dans la sagesse, c’est admirable.

Il s’agit donc ici de l’équinoxe de printemps, où la ville et le soleil rendent visite aux ombres et à leurs formes. Il serait curieux d’imaginer le pendant, avec l’équinoxe d’automne, où les ténèbres sortiraient du puits pour se répandre par les rues, en une terrible et incurable Nuit de cristal. Mais comme ce présent récit résulte d’un rêve, il faudrait alors que le second récit provienne lui aussi d’un autre rêve, et c’est ce que je ne souhaite pas, la vie ordinaire est déjà bien assez compliquée comme ça.

Le texte regorge d’emblèmes et de figures. Évidemment, c’est un peu plus qu’un compte-rendu de rêve : je l’ai retravaillé. C’est-à-dire que, puisqu’il ne présentait aucun danger (se mettre dans un tonneau et s’abandonner aux chutes est tout de même un petit peu plus aventureux), je me suis laissé glisser dans la thématique et n’ai noté que ce que l’inspiration me dictait. Ceci afin de rester cohérent. Plus tard, j’ai lu dans Jung cette phrase qui m’a bien fait sourire : « J’ignore tout à un tel degré que je vais simplement faire ce qui me vient à l’esprit. »

Comme je l’ai dit au début, j’espère bien ne jamais avoir à rêver mon Équinoxe d’automne, mais si cela devait arriver, mon dernier geste conscient serait alors de tenter de vous en faire un compte-rendu.

La seconde nef de Vaucroix :

Oui mais quand même, que se passe-t-il quand les ténèbres envahissent la surface ? Ce serait assez horrible à vivre, et rien qu’à l’imaginer on se sent frémir ; l’humour n’est alors pas de trop pour mettre un voile entre les faits et leur relation.

Dans ce récit, les ténèbres se contentent de teinter l’espace de travail ésotérique des gens qui s’y activent. Elles teintent, c’est-à-dire que tous les personnages, continuellement, baignent dans cette ambiance, qu’ils soient dehors ou dessous ; tout se passe finalement comme si ce récit se déroulait après un Équinoxe d’automne de faible magnitude. Ça sent la secte, les fariboles organisées, les rites pour contenir cela et libérer ceci, et l’aide apportée par la déesse de la famille me semble devoir couler de source. Je crois toutefois qu’il s’est glissé un piège, dans cette nouvelle. Une trappe. Mais où ? Dans le manoir ?

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Pour terminer, je dirai que cet ouvrage semble ne devoir rencontrer que très peu de lecteurs. Les amateurs de souterrains sont rares, et, s’ils prendront grand plaisir à se faire ainsi remuer, ils ne trouveront pas forcément que tout ce qui est raconté est réaliste, ce dont pour ma part je suis pourtant convaincu. Les autres lecteurs, que les ténèbres n’agitent que peu, semblent devoir être sensibles à la quatrième de couverture et sont ensuite déçus du contenu : les symboles leurs glissent dessus, les appels ténébreux ne leur font aucun effet, ce qui fait que ces lecteurs restent un peu sur leur faim. Il est possible aussi qu’un certaine irritation les tienne éloignés des visions dont, pourtant, ce recueil regorge.

Car voilà : qui parle de souterrain parle évidemment de ce qu’on en voit, de ce qu’on y ressent, et par conséquent – l’occasion est trop belle – le subconscient s’invite et prend le contrôle de toute la représentation… On peut ne pas être sensible à ses charmes.

Restent les psychologues, psychanalystes et psychiatres : ils pourront porter un regard curieux sur ces histoires. L’intérêt sera moins alors pour eux de décrypter mes écritures (ils font ce genre de chose toute la semaine avec leurs patients) que de valider, peut-être, certaines impressions quant au pouvoir des souterrains.

FIN

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Trois titres imprimés

L’impression à la demande semble devoir être un modèle bien dans le ton de l’époque puisque le procédé met directement en relation l’imprimeur avec l’acheteur, ce qui supprime deux intermédiaires – le distributeur et le libraire – et réduit les coûts de stockage à néant. Pas d’invendus à craindre, et donc pas de pilon. En conséquence, les prix se réduisent et les marges des acteurs encore présents dans le processus s’en retrouvent renforcées. Pour un éditeur et un imprimeur voulant offrir tous deux de la qualité, c’est pain béni : ils offrent à l’achat des livres beaux et solides à des prix sensiblement inférieurs à ce qu’ils auraient été à l’issue d’un circuit de production traditionnel. Pour peu que les frais postaux ne soient pas épouvantables, ça devient carrément le bonheur.

Personne ne regrettera le transporteur, qui souvent fait la loi en imposant ses marges léonines, mais l’on sera en droit de regretter la disparition du libraire, un professionnel qui s’active, dans cette affaire, d’abord par amour du livre plutôt que dans le but de se payer une troisième Lamborghini – à celles et ceux qui, réagissant à la mention de cette marque de véhicules, suggéreraient que j’exagère un poil, je répondrai que je sais, et que je n’oublierai jamais, ce que j’ai vu garés dans le parking privé d’un éditeur de renom : plusieurs vies d’ouvrier imprimeur n’y auraient pas suffi… et ne disons rien du char médiocrement pourri qui sert de moyen de transport au libraire commun, comme cela nous n’aurons pas à détailler dans quel genre d’épave se traîne un auteur.

Un second avantage de l’impression à la demande – et celui-là ne sacrifie personne – est la liberté entière de l’éditeur : enfin il peut se permettre de promouvoir et de lancer des titres qui, bien qu’étant de haute qualité, ne trouveront pas un public gigantesque. Car cela ne coûte presque rien de produire une curiosité qui générera seulement dix achats par an. Ce n’est plus une aventure financière ! Voici enfin que la contrainte de ne pas se planter dans le choix éditorial disparaît sous terre. On ne regrettera pas ce vilain monstre, dont les actions s’apparentaient furieusement à de la censure, le résultat étant, ici comme en journalisme, que l’éditeur n’édite que ce que les autres éditent. Adieu et bon débarras, et vive la liberté.

Amazon ne s’y est pas trompé, qui offre sa surface et sa domination planétaire à tout auteur désireux de se croire lisible : son service CreateSpace est des plus séduisants, et ELP éditeur y proposera très bientôt quelques titres bien teigneux, bien nerveux, tout à fait dignes de trouver la gloire.

Trois titres imprimés

 
Pour ma part, comme je suis un rebelle qui n’aime pas spécialement les géants du village global et que je me penche toujours avec bienveillance sur les productions locales, j’ai été tout à fait ravi d’essayer l’impression à la demande avec un imprimeur basé en Belgique, capable, pour des coûts de production fort raisonnables, de délivrer des ouvrages de belle facture. Je sais ici que mon argent et celui de mes lecteurs n’ira pas faire la bamboula dans un paradis fiscal aux eaux turquoises et à la végétation tropicale : il restera bien sagement en Belgique, ce qui n’est déjà pas si mal.

Voici donc, de ma production, trois titres que je vous propose d’acheter ensemble pour économiser sur les frais de port. Ces trois titres, j’en suis fier ; je sais qu’ils présentent de l’intérêt, les gens qui les ont lus en numérique en sont contents au point que l’on m’a même parfois envoyé des messages, ce qui m’encourage à écrire encore. Que demander de plus ? Une Lamborghini ? Quelques bonnes pizzas suffiront.

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Trois grandes figures de l’ouest

Je me suis lancé dans ce recueil un soir d’écœurement, après que j’eus avalé de travers l’indigeste nouvelle de trop. Il s’agissait d’une de ces innombrables injustices dont sont victimes les migrants. Je me suis dit : « À quoi bon râler encore ? On n’est approuvé que par les convaincus ! Écrivons plutôt une histoire qui touchera plus de gens. Je suis certain que ces putois qui nous gouvernent seraient capables de foutre en tôle jusqu’au pape s’il se présentait incognito. Alors pourquoi pas Merlin ? » Et ce fut Merlin au Diable.

Quelque temps plus tard, remonté à bloc contre un président de la cinquième république encore plus menteur et immoral que le précédent (mais moins que le suivant), accablé par les discours tenus sur le grand projet du Lyon-Turin, et épouvanté par ce que j’entendais à propos de cimenteries qui auraient été autorisées dans un grand parc naturel italien, j’eus le désir de mettre en scène les combats pour la protection de ce que, depuis, des gens indignés ont appelé avec bonheur une Zone À Défendre. L’aéroport de Notre-Dame-des-Landes n’était pas encore sous les feux médiatiques, et le concept semblait ne pas devoir nous toucher de sitôt. Je me suis donc dit : « Il s’agit là de politique-fiction, allons-y à fond dans l’énorme, on ne risquera pas d’être rattrapé. » Erreur magistrale : la réalité galope toujours plus vite que n’importe quelle fiction ! Mais comme j’ai convoqué les Morgan, qui sont des êtres mythiques de la mer bretonne, afin de nous aider dans un combat contre des bétonneurs, et que les Morgan ne sont pour l’instant pas encore sortis de l’eau, cette histoire des Océanides est encore en avance sur son temps, même si les modalités des opérations de résistance entreprises dans ce récit ressemblent comme deux gouttes d’eau à ce qui se passe dans le bocage nantais.

Enfin, ayant sous les yeux ces deux récits un tantinet pugnaces, je me suis dit que je tenais là quelque chose comme un recueil, et qu’il fallait que je l’achève en illustrant la geste d’une troisième des grandes figures de l’Ouest français : l’Ankoù. Je mis en scène ce personnage dans un hôpital public en cours de dépeçage pour satisfaire les appétits du privé. Il n’était pas encore prévu de supprimer, comme l’a annoncé Manuel Valls récemment, 22.000 postes dans la fonction publique hospitalière d’ici 2017 ; aussi pensais-je naïvement que j’écrivais là de belles outrances. Las, la politique politicienne est encore plus pressée de nuire que la plus avide des réalités néolibérales. Mais bon, l’Ankoù me soutient, et il soutiendra longtemps cette belle histoire où l’on pleurniche car je l’ai installé au cœur profond de l’être humain, là où palpite l’amour et où nulle avidité ne prévaut face à la compassion. Yvon, l’Ankoù et Marinette vous en mettra plein le museau et radoucira votre âme de militant-e rebelle, zadiste et porté-e sur la morale.

Pour lire des extraits de ce recueil et le commander, soit en numérique, soit en papier, c’est par ici.

Histoires de ténèbres et de lumière

Il est toujours agréable de voir les protagonistes d’une affaire quelque peu ténébreuse s’en sortir par le haut. Raison pour laquelle, si les Ténèbres sont légion, il n’existe qu’une Lumière, universelle et peinarde. Ceci énoncé à l’écart de toute intention prosélyte ; je ne suis pas un bondieusard.

Le recueil aligne des tableaux de quelques-unes des principales situations que l’on peut traverser lorsqu’on progresse dans des souterrains. Comme il est question d’espoir, d’histoire et d’émotions et pas de tourisme scientifique, je me suis cantonné à mettre en scène des lieux creusés ou aménagés par l’être humain, et j’ai laissé de côté les gouffres.

Dieu et le Diable, Pan, Lucifer et Dionysos savent, Apollon m’en soit témoin, que j’en connais un sacré rayon là-dessus. Je me suis terriblement contenu pour ne pas élucubrer plus que nécessaire, ce qui fait de ces récits des évocations légèrement en-dessous de ce que peut produire la réalité lorsqu’on ne la filtre pas. Car sous terre, mes amis-amies, l’esprit se lâche parfois en grand ! Il suffit d’une fois, d’une seule fois où quelque chose dérape du côté de l’inconscient et des chimères, mais cette fois-là vous grave et fait de vous un arpenteur de tunnels un tantinet plus aux aguets que ses camarades. On vous regarde en coin, vous regardez tout le monde en coin aussi. C’est amusant et instructif. Bon, la plupart du temps, il ne se passe rien que de très convenu mais parfois c’est carnaval. Et qui s’en plaindrait ?

Voici donc des squelettes et des chambres secrètes. Voici des souterrains oubliés depuis des générations, et où peina la classe ouvrière. Voici une bête jetée par son maître dans ces oubliettes si commodes. Voici une terreur qui fit hésiter jusqu’aux nazis, et que les villageois du cru ont domestiquée par un rituel de charité. Voici une fête délirante et pseudo scientiste si délicatement rétro que l’on pourrait croire qu’un studio Ghibli l’aura dessinée, avec ses statues et ses toits pointus, ses carillons et ses fontaines. Voici enfin la puissante réalité qui s’impose comme un léger voile peinard et lumineux sur toutes les imaginations ésotériques accablées d’ombres.

Et pour lire tous ces moments si magiques, il suffit de cliquer sur ce lien et de se laisser porter, soit vers le numérique, soit vers du papier.

Deux petits romans étranges

Rien ne vaut une bonne petite victoire éclatante des humains sur les monstres. Raison pour laquelle mes histoires finissent bien. Mieux vaut être prévenu-e : avec Berger, souvent tout finit par un baiser.

Ces deux petits romans sont nés, l’un d’un rêve, l’autre d’une vision. Le rêve : je navigue dans un quartier peuplé de fantômes, et les fantômes ont terriblement peur de moi. On m’assaille, on me repousse, et les pigeons terrorisés me giflent dans leurs envols assourdissants tandis que crament les crématoires. La vision : au pied d’un clocher destiné à sauver des vies aux nuits de tempête, un adolescent demeuré pousse des rugissements tandis que sa mère se masse les reins en regardant les falaises. Le rêve : un parchemin écarte deux maisons, et ouvre un passage sous le nez même d’un ange. L’Éternel sauve, les innocents sont justifiés, et le témoin se barre pour ne pas se faire écraser par le portier en colère. La vision : des chiens vont et viennent, la nuit, gémissant dans la ruelle d’un hameau perdu au milieu d’une forêt immense, tandis qu’au loin une horreur triste rôde et hurle. Le rêve ? J’en ai marre de me plier aux usages desséchés d’un monde en proie à l’avidité, et je le dis à l’être que j’aime. Tous deux nous commettons un manifeste, et le public est bien content que nous nous tenions si mal. La vision ? Des jeunes gens se rejoignent au cœur d’une tourmente, et replient sur eux la couverture des vérités ; ils s’en enveloppent, et tout est sauvé.

Pour sourire et vous mettre à chanter à tue-tête l’Internationale au grand désespoir des voisins, suivez ce lien et aussi celui-ci, et vautrez-vous dans mes Deux petits romans étranges qui n’attendent qu’une chose : qu’un public bienveillant les approuve, parce que merde à la fin, ici ce n’est pas toujours le Purgatoire.

 

L’ensemble fait 30 euros en papier, et 10 euros en epub. Vous ne risquez pas grand’chose à commander le trio, et vous économiserez sur les frais de port. Allez, lâchez-vous, faites vivre le petit commerce !

FIN;

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Deux souris prophylactiques

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Deux souris prophylactiques

Les chats du moulin sont estomaqués :
Cette nuit, sans crier gare,
Deux souris jaunes sont apparues
Sur les murs de la vieille annexe ;
Immenses et heureuses,
La queue optimiste,
Les souris jaunes sourient
Et les chats rient jaune.
Le meunier, lui, ne sourit pas du tout.

Jaunes canari, les souris rient.

En cette époque où l’on rit peu,
Elles font sourire, les deux souris,
Les deux #SourisDebout sur leur quatre minuscules petites papattes,
Tandis que les chats casqués, estomaqués,
Chargent, battent de la queue,
Encerclent la Place des souris canari,
Font du charivari, et gazent.

Et ça ne gaze pas du tout pour eux,
Pas du tout du tout !
Et encore moins pour le meunier qui,
Au cœur de son donjon,
Prépare des poisons.
Tandis qu’en bas,
Tout autour autour,
Les souris se multiplient…

2016_04_16b

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Aux Bédouins

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Adeline Chenon-Ramlat a été journaliste. « J’ai surtout été observer les minorités, isolées ou non, et les guerres, un peu partout… J’ai une longue histoire d’amour avec le désert, que ce soit en Amérique du Nord, en Afrique, en Australie ou au Proche Orient. » À l’occasion de la parution de son ouvrage sur les Bédouins de Syrie, paru chez ELP Éditeur en versions numériques et en papier, je l’interroge. Oubliez, je vous prie, la Syrie des actualités et des histoires tissées des mensonges des puissants ; Adeline vous emmène dans un univers bien plus vaste, bien plus dense, où se trouvent des êtres humains…

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Allan E. Berger : Adeline Chenon-Ramlat, votre ouvrage sur les Bédouins de Syrie plonge les lecteurs du monde dit « occidental » dans un univers proprement impensable, dans lequel règnent des catégories et des hiérarchies de valeur qu’on peine à simplement imaginer. Ce texte fait donc office de nettoyant hautement hygiénique de nos représentations du désert de Syrie-Jordanie. Partant, l’on se demande bien comment vous en êtes venue à aller vivre chez ces nomades. D’où la première question : quelles ont été les causes et les circonstances de votre venue en Syrie, et de votre arrivée en territoire bédouin ? Car avant de rencontrer un prince charmant dans un désert, il faut encore aller jusqu’à ce désert, et pour cela, il faut des intentions.

Adeline Chenon-Ramlat : La première fois que j’ai été vivre avec les Bédouins, c’était en Jordanie grâce à un ami de Petra qui m’avait proposé de partir avec une famille qu’il connaissait à la frontière de l’Arabie Saoudite, pour aller faire paître les chèvres. Au départ j’ai cru à une blague car il me semblait que c’était le dernier endroit ou j’aurais amené des chèvres pour les faire grossir. Ce ne fut que le début de la fin d’une grande liste d’idées reçues que j’avais sur le désert d’Orient et ses habitants. Ma motivation était d’une part une fascination absolue pour les populations qui vivent à l’écart du monde (due probablement à une expérience assez forte avec les aborigènes d’Australie) et d’autre part une volonté de partir “en immersion linguistique” car à l’époque je vivais à Beyrouth et j’y étudiais l’arabe, mais j’ai vite compris que ce n’était pas là que j’allais faire des progrès ou pratiquer la langue ! Il fallait donc que je me retrouve plongée dans un monde arabophone complet, et quoi de mieux dans ce cas que de vivre sous une tente, loin de tout ?

Au bout de plusieurs longs séjours en Jordanie, j’ai décidé d’aller voir les Bédouins de Syrie dont tout le monde s’accordait à dire qu’ils étaient moins touchés par le tourisme et donc avec un mode de vie beaucoup plus authentique. À cette époque-là, j’avais bien compris que qui veut vraiment vivre avec les Bédouins se poste devant la tente et attend. C’est donc ce que j’ai fait, et c’est comme ça que j’ai rencontré ma future belle-famille.

Allan : En vous lisant, on découvre que la capture et l’affaitage des faucons est une des grandes passions des hommes de cet univers, à côté de celle des chevaux. Nous sommes en effet dans l’aire d’origine de la fauconnerie, qui s’étend du Levant jusqu’aux plateaux d’Asie centrale, et nul n’ignore en outre que le “pur-sang” ne peut être qu’arabe. Attila sur ses chevaux nains ne fait pas très glorieux, à côté. Alors, on sent bien que le faucon exprime la liberté, et que le cheval confère de la noblesse à celui qui le monte, mais les novices dans mon genre n’en sauront jamais plus si on ne les aide pas un tantinet. Pourriez-vous nous donner quelques explications un peu développées, concernant la fascination exercée par ces bêtes sur les hommes de ces contrées ? Et puis aussi : qu’en pensent les femmes, de ces histoires d’hommes ?

Adeline : En arabe, “faucon” se dit “tiour al horia” que nous pourrions traduire par “oiseau de la liberté”. Ce nom vient du fait que le faucon, s’il se sent emprisonné, se tranche la gorge avec ses serres. Il se suicide, donc. Toute une pensée s’est développée autour de cela dans le monde mais en particulier chez les peuples nomades, ou vivant dehors. Les Bédouins s’identifient aux faucons et c’est vrai qu’en voyant mon beau père discutant avec nos faucons, je n’ai jamais imaginé qu’ils étaient vraiment d’espèces différentes ! Ça peut paraître bizarre à dire comme cela, mais j’ai toujours eu la sensation qu’existait un lointain cousinage entre les Bédouins et les faucons. Il y a ce même amour de l’espace, cette soif de liberté et cet amour de la vie simple, prévisible. Cela fait partie des principes de base de la vie bédouine. En cela, les pluies d’or qui sont tombées en si peu de temps sur les habitants de la péninsule arabique ont été une catastrophe, car cette force d’adaptation à une vie dure, mais qui n’était pas considérée comme subie, est devenue inutile. D’un seul coup elle était même ridicule alors que son goût bien particulier, sa saveur existait toujours dans la tête des gens. D’où cette cacophonie grotesque où il n’y a plus de valeur. On pourrait résumer en disant qu’on ne passe pas si facilement d’une vie de faucon chasseur à une vie d’humain sans contrainte, pour comprendre à quel point la situation est surréaliste maintenant ! D’ailleurs les Bédouins de Syrie se moquent toujours un peu de cette folie des grandeurs des pétromonarques. En particulier sur le sujet des chevaux arabes dont les ventes et des prix donnent lieu à une frénésie très exagérée ! Je n’ai pas vu de pur sang arabe dans le coin de désert où nous habitions, seulement dans des écuries super sophistiquées où ils étaient présentés comme “la perle dans son écrin”. Leur entretien donnait lieu à des coût faramineux.

Pour ce qui est de l’opinion des femmes bédouines sur ces histoires d’hommes, j’ai observé des réalités suffisamment paradoxales pour ne pas avoir un point de vue tranché. D’un côté les femmes n’imaginent pas la vie sans être au côté des hommes. Elles sont leur main droite, leur honneur et leur force. Elles ont beaucoup de fierté d’être cela et n’imaginent dont pas “d’histoires d’hommes” sans y être intrinsèquement liées, même si elles y sont moins visibles qu’eux dans la vie quotidienne. Elles savent qu’elles ont un pouvoir sur eux, sur leurs choix, et c’est vrai. Par contre, elles savent aussi qu’un homme qui veut leur nuire le pourra et que la loi mettra toujours un certain temps à se ranger de leur côté (si elle le fait !) puisqu’elles n’existent pas en tant que telles, mais en tant que “fille de”, “femme de” et enfin “mère” d’un homme. Pour finir, encore une chose qui va surprendre, mais l’islam représente une sorte de féminisme pour la femme bédouine traditionnelle. Les habitudes de vies des clans sont très dures pour les femmes et par rapport à cela, le Prophète a apporté un regard protecteur et des consignes visant justement à émanciper la femme de trop de contraintes. Dans le brouhaha actuel de ce que l’on voit, lit et dit sur l’islam, c’est une notion dont il faut se souvenir car c’est une notion-clé sur cette religion aux multiples interprétations.

Allan : On voit évidemment que tout ou presque repose, dans la vie domestique, sur les épaules des femmes. Mais il est un moment où je me demande ce que je dois comprendre… Ce moment prend place au seuil de l’intimité conjugale : les femmes que vous décrivez semblent alors se transformer en vamps dont le pouvoir érotique est porté à un niveau indiscutablement très élevé… Ces extravagantes parures d’amour, ces petites culottes magiques, est-ce l’expression d’une domination assumée sur le mâle ? Ou est-ce la manifestation d’une ultime soumission aux désirs les plus acérés du mari, soumission qui serait alors tellement ancrée qu’elle en deviendrait enviable, exemplaire, magnifiante, méritoire, typiquement féminine ? Ou bien est-ce autre chose ? La réponse peut nous éclairer sur nos propres conditionnements puisqu’après tout, la femme occidentale est elle aussi sommée d’être appétissante. Pour les mêmes raisons ?

Adeline : On sent beaucoup de fantasmes dans votre question et on sent aussi qu’elle est posée par un homme !

Je pense que pour la femme c’est un des seuls sujets où elle s’amuse et est encouragée à s’occuper d’elle-même, comme de sa beauté ; donc, à juste titre, elle en profite… En plus, une femme épanouie se sent, et est une fierté pour son époux. C’est donc un important moment de complicité et d’échange vrai, hors du regard de la société si pesante, qui peut se construire, et les hommes sont aussi très demandeurs de cet aspect-là, car la pression sociale est pénible pour tout le monde. Et puis il faut voir les choses dans leur contexte : les Bédouins sont musulmans et peuvent de ce fait épouser plusieurs femmes, le risque est donc permanent, pour madame, de se voir imposer une autre femme sous son toit. Il faut donc asseoir ses positions si j’ose dire et le fait d’avoir un époux comblé est une méthode plus agréable qu’une autre de se le garder à soi, si on aime ce dernier. Par contre, oui, il est évident qu’une femme bédouine n’a pas beaucoup l’option de se refuser à son mari trop longtemps, à moins qu’elle espère, justement, que cette intimité conjugale puisse rapidement se concrétiser… avec une autre. On voit le cas dans mon histoire.

Le fait est que la vie sexuelle est moins banalisée dans le monde bédouin que dans le monde occidental. C’est un territoire de liberté précieux et rare qui s’ouvre pour le couple une fois la porte refermée ou le voile retombé – d’autant que les portes, comme les lieux ou l’on est vraiment sûrs d’être seuls, sont rares dans le désert !

Allan : Parlons un peu de la campagne de sédentarisation des Bédouins. Pourquoi Hafez Al Assad a-t-il trouvé important de chercher à organiser la vie des nomades en les regroupant autour de quelques attracteurs puissants, que vous identifiez comme étant le téléphone fixe quasi gratuit et des terres faciles à acheter ? L’État syrien avait-il quelque chose à craindre d’une population errante, divaguant autour des frontières ? Vous semblez dire en outre qu’il y a toujours un peu de désert dans le Syrien moyen ; est-ce à comprendre qu’il y a un peu de bédouin dans ce Syrien moyen ? Et si oui, par le sang ou par l’esprit ?

Adeline : Les populations non sédentarisées ne sont pas intéressantes pour un État. D’une part car ce dernier n’a pas de prise dessus, en terme de taxes, de bulletin de vote et de recensement militaire principalement, mais aussi parce que les tribus ont leur propre système d’organisation en terme de justice notamment. Cela offre donc le risque permanent de l’État dans l’État. Les Bédouins ont d’ailleurs encore gardé beaucoup d’autonomie sur ce sujet. Donc Hafez Al Assad, pour asseoir son pouvoir, s’est empressé de leur donner une adresse et de nommer les chefs de tribus à des postes administratifs clés, ce qui leur laissait donc un statut social important et du pouvoir aussi, même si d’un autre côté « ils rentraient dans le rang ». C’est assez fin comme façon de procéder. Néanmoins, en ce qui concerne les frontières terrestres cela pose encore des problèmes car s’il y a un endroit avec de l’herbe de l’autre côté de la frontière administrative, le bédouin y emmènera ses troupeaux. Il raisonnera en bédouin et non en citoyen. Encore maintenant, il y a des incidents plus ou moins graves pour cette raison entre les Bédouins de Jordanie et la frontière sud avec l’Arabie Saoudite. Ça se passe de façon plus calme entre la Syrie et l’Irak car ce sont les mêmes tribus de part et d’autre de la frontière, et les liens tribaux prévalent toujours sur la nationalité.

Pour ce qui est de « la part de désert » dans le Syrien moyen, c’est parce que l’on ne peut pas avoir un pays avec tant d’espace vierge sans que cela ne façonne un peu l’esprit. Par contre, les Bédouins sont minoritaires et d’ailleurs relativement méconnus du reste de la population syrienne. Ils font partie du « décor du désert », des fantasmes du désert aussi… Je pense qu’ils font un peu peur et fascinent en même temps. Les Bédouins qui, comme ma famille, sont restés authentiques, ont gardé, aux yeux des urbains, une très forte puissance de mythes, d’histoires folles et de rêves. Aucun Syrien ne peut être indifférent à cela ; quoi qu’il en connaisse, il sait que les populations bédouines forgent une grande partie des racines de la Syrie.

Allan : Nouveau mystère pour le lectorat occidental contemporain : qui sont ces « cousins » qui n’en sont pas, qui s’invitent tranquillement partout et que tout le monde s’escrime à supporter poliment ?

Adeline : Je crois que si tout le monde s’applique à les appeler les cousins, c’est justement pour ne pas à avoir a « répondre » à cette question !

Ce qui transpire c’est que ces gens-là surveillent. Maintenant pour le compte de qui surveillent-ils ? bien malin qui saura répondre. Dans un pays comme la Syrie où on peut affirmer sans souci que la première moitié de la population surveille la seconde et réciproquement (!) je pense que les gens ont juste accepté l’idée. L’idée que ce gars qui est là, est là pour surveiller et… grand bien lui fasse. Prudemment on ne poussera pas l’investigation plus loin, surtout lorsqu’on a rien à se reprocher. La réflexion se finira par « S’il veut me chercher des poux sur la tête il se débrouillera pour les trouver de toute façon, mais moi je sais que je n’ai rien fait de mal, donc on s’en fout. » Vous voyez à quel point la notion de conscience est pivot dans un environnement de ce type !

Allan : Terminons en écoutant Sacker. Il dit, chapitre XXVIII : « Ici, finalement on est bien et, je voudrais pas te choquer, mais l’Occident… il me fait plutôt peur. » Nous autres nous avons, paraît-il, « peur » des musulmans, et c’est donc plutôt curieux de voir des musulmans avoir «  peur » de nous. À en coire nos médias mainstream, les musulmans nous haïssent, ils ne nous craignent pas. En France par exemple, être musulman d’apparence, ou musulman d’origine, c’est grave, le fichage vous guette. Alors pouvez-vous développer sur cette « peur » que génèrent les États occidentaux, ou leurs peuples ?

Adeline : C’est un point très important, cette peur de l’autre qui se transforme en peur mutuelle. Un phénomène assez récurrent entre les Orientaux et les Occidentaux. Ça se décline sur d’autres thèmes, d’ailleurs, car j’ai vu nombre de femmes bédouines (et plus généralement musulmanes) avoir pitié des femmes occidentales alors que la réciproque est aussi vraie !

À la base de cela, il y a une méconnaissance, c’est sûr, mais il n’y a pas que ça.

L’Occident représente une explosion des valeurs et c’est ça qui fait peur à Sacker : pas de valeur, rien auquel se raccrocher et surtout une espèce d’insatisfaction perpétuelle qu’il ne comprend pas. Donc, pour lui, les Occidentaux courent comme des fous vers de trucs inutiles qui leur font oublier l’amour, le respect, la simplicité. C’est aussi une façon de me dire qu’il a peur du pouvoir de l’argent parce qu’il a vu ce que les Saoudiens sont devenus. Dans la tête de Sacker nous avons l’argent et le pouvoir mais ni grande compassion ni grande conscience et c’est vrai que rien dans la politique internationale ne peut le rassurer sur ce point.

En plus il y a notre regard qui juge. Sur cet aspect-là, nous avons beaucoup en commun avec le monde arabe qui nous juge absolument autant que nous le jugeons ! Il se pose d’égal à égal et force est de constater que d’ordinaire, le Blanc de base se considère comme “plus important/avec plus de connaissances” que le Noir ou l’Arabe… Les Arabes le savent et s’ils l’oublient, notre comportement le leur rappelle généralement assez vite. On peut toujours le nier mais ça n’empêche pas les faits. Même nos mots transpirent de ce mépris des Arabes…

Je crois qu’une de mes grandes chances à été d’être assimilée au point que Sacker a pris le risque de me dire ce qu’il pensait vraiment, en espérant juste ne pas me choquer mais en parlant quand même.

 


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Adeline Chenon-Ramlat : Ma Syrie. ÉLP éditeur, 2016.
Cliquez sur l’image pour accéder à la page web de cet ouvrage, avec des échantillons et des liens vers les plate-formes de vente papier et numérique.

FIN

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De l’Atlantide et autres lieux

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Chronologiquement, l’Atlantide, ses habitants, ses rapports avec le voisinage, son ingenium (ses puissances et ses impuissances), c’est d’abord un ensemble de faits strictement africains (Hérodote, Diodore). Puis elle est utilisée comme une métaphore dans le conflit qui oppose l’Athènes antique et vertueuse à l’Athènes moderne et impérialiste – c’est cette Athènes prédatrice que l’auteur de la métaphore, le malicieux Platon, nommera « Atlantide ». À l’époque, les lecteurs comprenaient que Platon, à mots couverts, leur parlait de sa ville puissante et sourcilleuse, et qu’il avait déplacé son sujet dans les sables libyens par souci de ne pas avoir d’ennuis. Son récit fera même l’objet d’un pastiche par Théopompe, qui en avait saisi les vertus dénonciatrices.

De l’Atlantide et autres lieux

Mais très rapidement, l’humour et le second degré ne sont plus détectés. Philon d’Alexandrie, s’appuyant sur Platon, donnera à l’Atlantide ses lettres de noblesse en appuyant sur le côté spectaculaire de l’engloutissement dont elle fut victime.

Alors se lève, prodigieuse aurore, le soleil du mythe atlante. C’est Tertullien, puis Amobe, qui énumèrent les catastrophes qui ont ensanglanté le monde. Parmi elles, voici l’Atlantide racontée par Platon, dont la métaphore n’est plus comprise, et prend maintenant deux rôles : celui de récit historique, certes, mais aussi, et c’est là que tout se complique, de sujet allégorique. C’en est trop, la culture populaire chrétienne n’est absolument pas capable de suivre, et voici un Cosmas Indicopleustès, barbouilleur de phrases officiant en Alexandrie, qui affirme que l’Atlantide, ennemie d’Athènes, a été engloutie tout simplement par le Déluge, et il invoque Moïse pour confirmer ses dires.

Île gigantesque située dans l’océan, l’Atlantide fera fortune après la Renaissance. La découverte des Amériques lui conférera un crédit peu rencontré ailleurs : c’est armés de Platon et de la Bible que les explorateurs vont regarder ce nouveau continent, et Las Casas, l’homme de la fameuse controverse de Valladolid, pensera que l’Amérique est la preuve sur pied qu’une partie au moins de l’Atlantide n’a pas sombré. Du reste, si l’on en croit Frascatore (1530), les Indiens sont descendants de Noé, et l’on est bien certain qu’une au moins des dix tribus perdues d’Israël s’est établie sur ces rivages.

Peu à peu l’Atlantide en vient à ne plus avoir sombré, tandis que ses observateurs dérivent de plus en plus haut dans la stratosphère, malgré un Acosta, malgré un Montaigne, tous deux plus que sceptiques et vaguement goguenards sur l’ampleur que prend tout ce fatras. Et ce n’est pas fini, car le délire empire avec l’émergence de diverses mouvances de ce que Pierre Vidal-Naquet nommera le « national-atlantisme » : espagnol (le Mexique est atlante, et appartient de droit à l’Espagne, de même que les Antilles qui sont les véritables Hespérides, d’ailleurs Atlas régnait du côté de Cádiz), puis suédois (Uppsala est la capitale des Atlantes, cela ne fait aucun doute, et la péninsule scandinave est le berceau de la postérité de Japhet, fils de Noé et père d’Atlas). La France n’est pas en reste : le véritable nom de Noé est Gallus, mais oui, ce qui démontre tout, et l’Atlantide fut donc française. Ou génoise.

Plus tard, on situera l’Atlantide du côté de Petersbourg, ce qui vaut bien Madère ou les Canaries, en prenant toutefois la précaution de bien préciser que par « Mer rouge » il faut entendre « Océan atlantique » et que Platon est un penseur d’Inde.

Vers le premier tiers du vingtième siècle après Jésus-Christ, qui était Atlante et non point Juif comme le vulgaire le croit, le mythe se national-socialise en se germanifiant un bon coup avec un certain Herrmann. Encore un peu et la ville d’Heligoland sera la capitale du seul et véridique peuple élu.

Enfin, enfin ! après toutes ces inepties en quatre, huit, douze in-folio, voici un simple livret d’opéra : Der Kaiser von Atlantis, composé à Theresienstadt (actuelle République Tchèque) en janvier 1944 par un certain Peter Kien, musique de Viktor Ullmann. Le kaiser, qui répond au doux nom d’Overall, a tout d’Hitler, avec un peu du grotesque d’Ubu. L’Atlantide y est utilisée comme le symbole d’un empire totalitaire qu’il ne faut pas citer, mais Himmler, qui identifiait cette nation mythique à l’Allemagne, ne s’y trompe pas : Ullmann et Kien disparaissent à Auschwitz en octobre.

C’est à peu près la dernière fois qu’on manipule l’Atlantide et, par un juste retour des choses, c’est pour lui faire endosser le costume de ses premières années, du temps où Platon la voulait métaphore. Pierre Vidal-Naquet nous retrace cette histoire dans un charmant petit livre édité aux Belles Lettres, et qu’il intitule, tout sobrement, L’Atlantide.

Mais qu’en est-il, au juste, des Atlantes ?

Peuple habitant l’Atlas marocain (Hérodote) ; peuple de Libye voisin et victime des Amazones d’Afrique, à ne pas confondre avec les Amazones du Pont (Diodore de Sicile). Les Amazones d’Afrique, nous dit ce dernier auteur, « sont plus anciennes que les autres et les ont surpassées par leurs exploits. » Qu’on en juge : « Vers les extrémités de la terre et à l’occident de l’Afrique habite une nation gouvernée par des femmes, dont la manière de vivre est toute différente de la nôtre, car la coutume est là que les femmes aillent à la guerre, et elles doivent servir un certain espace de temps en conservant leur virginité. Quand ce temps est passé elles épousent des hommes pour en avoir des enfants, mais elles exercent les magistratures et les charges publiques. Les hommes passent toute leur vie dans la maison, comme font ici nos femmes et ils ne travaillent qu’aux affaires domestiques, car on a soin de les éloigner de toutes les fonctions qui pourraient relever leur courage. Dès que ces Amazones sont accouchées, elles remettent l’enfant qui vient de naître entre les mains des hommes qui le nourrissent de lait et d’autres aliments convenables à son âge. Si cet enfant est une fille, on lui brûle les mamelles de peur que dans la suite du temps, elles ne viennent à s’élever, ce qu’elles regardent comme une incommodité dans les combats et c’est là la raison du nom d’Amazones que les Grecs leur ont donné. On prétend qu’elles habitaient une île appelée Hespérie parce qu’elle est située au couchant du lac Tritonide. Ce lac prend, dit-on, son nom d’un fleuve appelé Triton, qui s’y décharge. Il est dans le voisinage de l’Éthiopie au pied de la plus haute montagne de ce pays-à, que les Grecs appellent Atlas et qui domine sur l’océan. L’île Hespérie est fort grande et elle porte plusieurs arbres qui fournissent des fruits aux habitants. Ils se nourrissent aussi du lait et de la chair de leurs chèvres et de leurs brebis dont ils ont de grands troupeaux, mais l’usage du blé leur est entièrement inconnu. Les Amazones, portées par leur inclination à faire la guerre, soumirent d’abord à leurs armes toutes les villes de cette île, excepté une seule qu’on appelait Méné et qu’on regardait comme sacrée. Elle était habitée par des Éthiopiens Ichtyophages, et il en sortait des exhalaisons enflammées. On y trouvait aussi quantité de pierres précieuses comme des escarboucles, des sardoines et des émeraudes. Ayant soumis ensuite les Numides et les autres nations africaines qui leur étaient voisines, elles bâtirent sur le lac Tritonide une ville qui fut appelée Cherronèse à cause de sa figure. Ces succès les encourageant à de plus grandes entreprises, elles parcoururent plusieurs parties du monde. Les premiers peuples qu’elles attaquèrent furent, dit-on, les Atlantes. Ils étaient les mieux policés de toute l’Afrique et habitaient un pays riche et rempli de grandes villes. Ils prétendent que c’est sur les côtes maritimes de leur pays que les dieux ont pris naissance, et cela s’accorde assez avec ce que les Grecs en racontent ; nous en parlerons plus bas. Myrine, reine des Amazones, assembla contre eux une armée de trente mille femmes d’infanterie et de deux mille de cavalerie, car l’exercice du cheval était aussi en recommandation chez ces femmes à cause de son utilité dans la guerre. Elles portaient pour armes défensives des dépouilles de serpents, l’Afrique en produit d’une grosseur qui passe toute croyance. Leurs armes offensives étaient des épées, des lances et des arcs. Elles se servaient fort adroitement de ces dernières armes, non seulement contre ceux qui leur résistaient, mais aussi contre ceux qui les poursuivaient dans leur fuite. Ayant fait une irruption dans le pays des Atlantides, elles vainquirent d’abord en bataille rangée les habitants de la ville de Cercène, et étant entrées dans cette place pêle-mêle avec les fuyards, elles s’en rendirent maîtresses. Elles traitèrent ce peuple avec beaucoup d’inhumanité afin de jeter la terreur dans l’âme de leurs voisins, car elles passèrent au fil de l’épée tous les hommes qui avaient atteint l’âge de puberté et elles réduisirent en servitude les femmes et les enfants ; après quoi, elles démolirent la ville. Le désastre des Cercéniens s’étant divulgué dans tout le pays, le reste des Atlantes en fut si épouvanté que tous, d’un commun accord, rendirent leurs villes et promirent de faire ce qu’on leur ordonnerait. La reine Myrine les traita avec beaucoup de douceur. Elle leur accorda son amitié et en la place de la ville qu’elle avait détruite, elle en fit bâtir une autre à laquelle elle fit porter son nom. Elle la peupla des prisonniers qu’elle avait faits dans ses conquêtes et des gens du pays qui voulurent y demeurer. Cependant les Atlantes lui apportant des présents magnifiques et lui décernant toutes sortes d’honneurs, elle reçut avec plaisir ces marques de leur affection et leur promit de les protéger. »

Les Amazones tourmentaient jadis les Atlantes. N’est-ce pas merveilleux ? Mais dites donc, puisqu’elles habitaient les montagnes courant du nord du Maroc jusqu’en Algérie, en trouverait-on des traces aujourd’hui ? Eh bien d’après moi, oui. Improprement appelés Libyens, Maures, Gétules ou Garamantes, les Berbères se nomment eux-mêmes les Imazighen, ou peuple Amazigh, et leur langue, le tamazight, est parlée jusque chez les Berbères de Kabylie, région où Hérodote voyait jadis les tribus des Maces ou Mazices, qui comprenaient les Atlantes, dit-il. Bref. Joyeux Noël. Ci-dessous, portrait d’une jeune Amazone de Kabylie, auteure d’un joli ouvrage sur l’intégration que je vous recommande.

FIN

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