De l’Atlantide et autres lieux

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Chronologiquement, l’Atlantide, ses habitants, ses rapports avec le voisinage, son ingenium (ses puissances et ses impuissances), c’est d’abord un ensemble de faits strictement africains (Hérodote, Diodore). Puis elle est utilisée comme une métaphore dans le conflit qui oppose l’Athènes antique et vertueuse à l’Athènes moderne et impérialiste – c’est cette Athènes prédatrice que l’auteur de la métaphore, le malicieux Platon, nommera « Atlantide ». À l’époque, les lecteurs comprenaient que Platon, à mots couverts, leur parlait de sa ville puissante et sourcilleuse, et qu’il avait déplacé son sujet dans les sables libyens par souci de ne pas avoir d’ennuis. Son récit fera même l’objet d’un pastiche par Théopompe, qui en avait saisi les vertus dénonciatrices.

De l’Atlantide et autres lieux

Mais très rapidement, l’humour et le second degré ne sont plus détectés. Philon d’Alexandrie, s’appuyant sur Platon, donnera à l’Atlantide ses lettres de noblesse en appuyant sur le côté spectaculaire de l’engloutissement dont elle fut victime.

Alors se lève, prodigieuse aurore, le soleil du mythe atlante. C’est Tertullien, puis Amobe, qui énumèrent les catastrophes qui ont ensanglanté le monde. Parmi elles, voici l’Atlantide racontée par Platon, dont la métaphore n’est plus comprise, et prend maintenant deux rôles : celui de récit historique, certes, mais aussi, et c’est là que tout se complique, de sujet allégorique. C’en est trop, la culture populaire chrétienne n’est absolument pas capable de suivre, et voici un Cosmas Indicopleustès, barbouilleur de phrases officiant en Alexandrie, qui affirme que l’Atlantide, ennemie d’Athènes, a été engloutie tout simplement par le Déluge, et il invoque Moïse pour confirmer ses dires.

Île gigantesque située dans l’océan, l’Atlantide fera fortune après la Renaissance. La découverte des Amériques lui conférera un crédit peu rencontré ailleurs : c’est armés de Platon et de la Bible que les explorateurs vont regarder ce nouveau continent, et Las Casas, l’homme de la fameuse controverse de Valladolid, pensera que l’Amérique est la preuve sur pied qu’une partie au moins de l’Atlantide n’a pas sombré. Du reste, si l’on en croit Frascatore (1530), les Indiens sont descendants de Noé, et l’on est bien certain qu’une au moins des dix tribus perdues d’Israël s’est établie sur ces rivages.

Peu à peu l’Atlantide en vient à ne plus avoir sombré, tandis que ses observateurs dérivent de plus en plus haut dans la stratosphère, malgré un Acosta, malgré un Montaigne, tous deux plus que sceptiques et vaguement goguenards sur l’ampleur que prend tout ce fatras. Et ce n’est pas fini, car le délire empire avec l’émergence de diverses mouvances de ce que Pierre Vidal-Naquet nommera le « national-atlantisme » : espagnol (le Mexique est atlante, et appartient de droit à l’Espagne, de même que les Antilles qui sont les véritables Hespérides, d’ailleurs Atlas régnait du côté de Cádiz), puis suédois (Uppsala est la capitale des Atlantes, cela ne fait aucun doute, et la péninsule scandinave est le berceau de la postérité de Japhet, fils de Noé et père d’Atlas). La France n’est pas en reste : le véritable nom de Noé est Gallus, mais oui, ce qui démontre tout, et l’Atlantide fut donc française. Ou génoise.

Plus tard, on situera l’Atlantide du côté de Petersbourg, ce qui vaut bien Madère ou les Canaries, en prenant toutefois la précaution de bien préciser que par « Mer rouge » il faut entendre « Océan atlantique » et que Platon est un penseur d’Inde.

Vers le premier tiers du vingtième siècle après Jésus-Christ, qui était Atlante et non point Juif comme le vulgaire le croit, le mythe se national-socialise en se germanifiant un bon coup avec un certain Herrmann. Encore un peu et la ville d’Heligoland sera la capitale du seul et véridique peuple élu.

Enfin, enfin ! après toutes ces inepties en quatre, huit, douze in-folio, voici un simple livret d’opéra : Der Kaiser von Atlantis, composé à Theresienstadt (actuelle République Tchèque) en janvier 1944 par un certain Peter Kien, musique de Viktor Ullmann. Le kaiser, qui répond au doux nom d’Overall, a tout d’Hitler, avec un peu du grotesque d’Ubu. L’Atlantide y est utilisée comme le symbole d’un empire totalitaire qu’il ne faut pas citer, mais Himmler, qui identifiait cette nation mythique à l’Allemagne, ne s’y trompe pas : Ullmann et Kien disparaissent à Auschwitz en octobre.

C’est à peu près la dernière fois qu’on manipule l’Atlantide et, par un juste retour des choses, c’est pour lui faire endosser le costume de ses premières années, du temps où Platon la voulait métaphore. Pierre Vidal-Naquet nous retrace cette histoire dans un charmant petit livre édité aux Belles Lettres, et qu’il intitule, tout sobrement, L’Atlantide.

Mais qu’en est-il, au juste, des Atlantes ?

Peuple habitant l’Atlas marocain (Hérodote) ; peuple de Libye voisin et victime des Amazones d’Afrique, à ne pas confondre avec les Amazones du Pont (Diodore de Sicile). Les Amazones d’Afrique, nous dit ce dernier auteur, « sont plus anciennes que les autres et les ont surpassées par leurs exploits. » Qu’on en juge : « Vers les extrémités de la terre et à l’occident de l’Afrique habite une nation gouvernée par des femmes, dont la manière de vivre est toute différente de la nôtre, car la coutume est là que les femmes aillent à la guerre, et elles doivent servir un certain espace de temps en conservant leur virginité. Quand ce temps est passé elles épousent des hommes pour en avoir des enfants, mais elles exercent les magistratures et les charges publiques. Les hommes passent toute leur vie dans la maison, comme font ici nos femmes et ils ne travaillent qu’aux affaires domestiques, car on a soin de les éloigner de toutes les fonctions qui pourraient relever leur courage. Dès que ces Amazones sont accouchées, elles remettent l’enfant qui vient de naître entre les mains des hommes qui le nourrissent de lait et d’autres aliments convenables à son âge. Si cet enfant est une fille, on lui brûle les mamelles de peur que dans la suite du temps, elles ne viennent à s’élever, ce qu’elles regardent comme une incommodité dans les combats et c’est là la raison du nom d’Amazones que les Grecs leur ont donné. On prétend qu’elles habitaient une île appelée Hespérie parce qu’elle est située au couchant du lac Tritonide. Ce lac prend, dit-on, son nom d’un fleuve appelé Triton, qui s’y décharge. Il est dans le voisinage de l’Éthiopie au pied de la plus haute montagne de ce pays-à, que les Grecs appellent Atlas et qui domine sur l’océan. L’île Hespérie est fort grande et elle porte plusieurs arbres qui fournissent des fruits aux habitants. Ils se nourrissent aussi du lait et de la chair de leurs chèvres et de leurs brebis dont ils ont de grands troupeaux, mais l’usage du blé leur est entièrement inconnu. Les Amazones, portées par leur inclination à faire la guerre, soumirent d’abord à leurs armes toutes les villes de cette île, excepté une seule qu’on appelait Méné et qu’on regardait comme sacrée. Elle était habitée par des Éthiopiens Ichtyophages, et il en sortait des exhalaisons enflammées. On y trouvait aussi quantité de pierres précieuses comme des escarboucles, des sardoines et des émeraudes. Ayant soumis ensuite les Numides et les autres nations africaines qui leur étaient voisines, elles bâtirent sur le lac Tritonide une ville qui fut appelée Cherronèse à cause de sa figure. Ces succès les encourageant à de plus grandes entreprises, elles parcoururent plusieurs parties du monde. Les premiers peuples qu’elles attaquèrent furent, dit-on, les Atlantes. Ils étaient les mieux policés de toute l’Afrique et habitaient un pays riche et rempli de grandes villes. Ils prétendent que c’est sur les côtes maritimes de leur pays que les dieux ont pris naissance, et cela s’accorde assez avec ce que les Grecs en racontent ; nous en parlerons plus bas. Myrine, reine des Amazones, assembla contre eux une armée de trente mille femmes d’infanterie et de deux mille de cavalerie, car l’exercice du cheval était aussi en recommandation chez ces femmes à cause de son utilité dans la guerre. Elles portaient pour armes défensives des dépouilles de serpents, l’Afrique en produit d’une grosseur qui passe toute croyance. Leurs armes offensives étaient des épées, des lances et des arcs. Elles se servaient fort adroitement de ces dernières armes, non seulement contre ceux qui leur résistaient, mais aussi contre ceux qui les poursuivaient dans leur fuite. Ayant fait une irruption dans le pays des Atlantides, elles vainquirent d’abord en bataille rangée les habitants de la ville de Cercène, et étant entrées dans cette place pêle-mêle avec les fuyards, elles s’en rendirent maîtresses. Elles traitèrent ce peuple avec beaucoup d’inhumanité afin de jeter la terreur dans l’âme de leurs voisins, car elles passèrent au fil de l’épée tous les hommes qui avaient atteint l’âge de puberté et elles réduisirent en servitude les femmes et les enfants ; après quoi, elles démolirent la ville. Le désastre des Cercéniens s’étant divulgué dans tout le pays, le reste des Atlantes en fut si épouvanté que tous, d’un commun accord, rendirent leurs villes et promirent de faire ce qu’on leur ordonnerait. La reine Myrine les traita avec beaucoup de douceur. Elle leur accorda son amitié et en la place de la ville qu’elle avait détruite, elle en fit bâtir une autre à laquelle elle fit porter son nom. Elle la peupla des prisonniers qu’elle avait faits dans ses conquêtes et des gens du pays qui voulurent y demeurer. Cependant les Atlantes lui apportant des présents magnifiques et lui décernant toutes sortes d’honneurs, elle reçut avec plaisir ces marques de leur affection et leur promit de les protéger. »

Les Amazones tourmentaient jadis les Atlantes. N’est-ce pas merveilleux ? Mais dites donc, puisqu’elles habitaient les montagnes courant du nord du Maroc jusqu’en Algérie, en trouverait-on des traces aujourd’hui ? Eh bien d’après moi, oui. Improprement appelés Libyens, Maures, Gétules ou Garamantes, les Berbères se nomment eux-mêmes les Imazighen, ou peuple Amazigh, et leur langue, le tamazight, est parlée jusque chez les Berbères de Kabylie, région où Hérodote voyait jadis les tribus des Maces ou Mazices, qui comprenaient les Atlantes, dit-il. Bref. Joyeux Noël. Ci-dessous, portrait d’une jeune Amazone de Kabylie, auteure d’un joli ouvrage sur l’intégration que je vous recommande.

FIN

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Les olives à pizzas

2015_12_17

Cela fait des mois et des mois que certain camarade m’enquiquine à vouloir me faire commettre de petits billets à propos de tel ou tel sujet élevé de la gastronomie, chose éminemment française, mais voilà, j’ai toujours été sec en matière de commentaire cuisinier. Jusqu’à ce que… Voici la copie d’un billet posté sur un célèbre blog du Québec.

Petite malédiction rapide

Sortant de ma sieste avec encore sur la langue le goût infect de ces petites olives cuites et misérables que des imitations d’hommes parsèment sur certaines pizzas industrielles avant de congeler le tout en un grand disque froid, plat, insipide et cassant, je n’ai pu m’empêcher de pousser un grand feulement dégoûté qui m’a jeté encore tout échevelé sur mon clavier. Vous autres au Canada n’avez pas de ces soucis-là : d’expérience je sais maintenant que vos pizzas industrielles sont certes constituées d’ingrédients qu’il conviendrait de classer dans la catégorie des légumes à peine regardables, des sauces auxquelles mieux vaut rendre un culte préventif avant que de les ingurgiter, et d’un fromage qui apparemment ne pousse qu’en boulettes de la taille d’un grêlon, et dont on se demande si une vache a véritablement contribué un jour à la fabrication, mais au moins la pâte est-elle épaisse et bonne, et l’ensemble est non seulement somptueux comme une de vos pâtisseries baroques, mais abondant en goût, généreux en matière, et dispensateur d’harmonie, de bien-être et de sérénité conviviale. Ce qui est loin d’être le cas de la pizza industrielle française, croyez-m’en. Donc vous avez tout compris à la pizza, et nous peu.

J’en veux pour preuve les olives.

Les vôtres ? Elles sont noyées dans la masse des choses à manger qu’on trouve sur vos pizzas, tandis que les nôtres – pardon d’être un peu véhément –, elles dépassent, elles font saillie, en goût comme en couleur, infectes petites taupinières carbonisées dominant la morne plaine d’une feuille farinée peinte à la tomate et sillonnée de quelques vergetures fromagées aromatisées d’un jambon fade et que rehausse, aux moments grandioses, un éclat de poivron vert.

Alors que tout de même !

Sur mon marché hebdomadaire de la place des Lices à Rennes, on trouve une bonne douzaine de stands où l’on vend des olives, marinées dans les préparations les plus expressives, les plus poétiquement gourmandes, avec pour conséquence que s’affichent dans leurs saladiers de présentation des prix qui rappellent ceux qu’un traiteur de luxe aime à pratiquer pour ses préparations à base de foie de palmipède engraissé parfumées aux lamelles de champignons rares.

À côté de ces extrémistes du condiment, on trouve, dans les IGA du coin (Lidl, Leader Price, Carrefour market, Super U etc.), de très honnêtes bocaux d’olives vertes ou noires qui ont été attendries dans une saumure sans esprit, mais sans vice. Rien à redire, c’est encore mangeable.

Entre les deux, on peut, par souci de ne pas se ruiner tout en mangeant du bon, aller se défouler le gésier en achetant soit chez un turc, soit chez un grec, des olives de Kalamata et d’autres lieux célèbres, pour un prix raisonnable et une saveur enlevante. Libre à nous de mettre ces petites choses avec ou sans noyau sur une pizza de notre fabrication.

Mais les olives de nos préparations surgelées…

Ô pauvres de nous ! On sent qu’elles ont passé leur vie dans une saumure conçue par les plus incultes des petits démons insipides et rosâtres qui vivent sous le troisième cercle des Enfers, le fameux cercle des gourmands où, du reste, l’on est en train de chauffer ma place. Oui car sous ce cercle terrible et fort peuplé, et lui faisant comme un pôle négatif, se trouve un cercle clandestin voué à la thématique de la sale bouffe : c’est le cercle des incontinents de la cuisine, le cercle des bouchés à l’émeri, qui n’ont aucun sens ni artistique ni culinaire. Il faut avoir été un barbare à peine humain pour y accéder, il faut avoir été un semi-crétin capable de grands ravages culturels et émotionnels, mais de ravages commis médiocrement, sans le savoir, sans faire exprès… commis en respectant les consignes de la direction, ou celles de l’emballage.

Vous y attendent, dans une ambiance d’étuve parfumée aux vapeurs de cervelas industriel, de boudinés démons à la peau de saucisse synthétique, occupés à touiller la saumure dans laquelle ils vont vous plonger, ô vous les amateurs de charcuterie en plastique et de sauce en flacon péteur ! Cette même saumure qui, plus tard, propulsée vers la surface grâce à des ascenseur express, deviendra la sinistre saumure des olives à pizzas surgelées. La recette en est sordide ? le goût aussi, qui rappelle un mélange de glaires nasales pour le côté salé, et de sueur d’aisselle pour l’amertume. Plonger n’importe quel fruit dans ce bouillon terne transforme la chose… en chose, justement, et en plus jamais rien d’autre. Une olive ainsi traitée, puis congelée sur son bloc de peinture à la tomate, puis décongelée dans un four portée à 240°C donne au fruit, ou à ce qu’il en reste, une saveur qui, moi, me ramène immédiatement au temps lointain où je rôdais, désœuvré et sale, en été, au bord de l’Huveaune, un petit ruisseau suburbain qui servait d’égout à ciel ouvert à plusieurs quartiers de Marseille, en France du sud. S’échappaient de ce marigot en ébullition lente des nappes de flatulences chaudes, désolantes pour l’esprit comme pour les plantouilles qui osaient croître en ces lieux, et dont l’odeur pétrolico-intestinale me hante aujourd’hui à chaque pizza industrielle promenée sous mes narines. C’est la même, voyez-vous. Au relent près. Ma maudite petite madeleine à moi.

Je pense sincèrement que les êtres qui ont trouvé génial de gaspiller des millions d’oliviers pour décorer nos pizzas avec ces petites mines antipersonnel à moitié planquées sous un bavouillis de fromage fondu, ces êtres ne sont pas de notre monde. Mais ils le contrôlent ! Ils sont les habitants d’un cercle ancien, et vivent dispersé au milieu des Terriens. Ce sont les marchands de saloperies, et nous sommes plongés dans leur cercle dès l’enfance, sans alternative durable, sans espoir net, sans autre horizon qu’une enceinte de barquettes vides ayant contenu divers produits frelatés dès leur conception, et que visitent les mouches. Décorées d’étoiles vulgaires chantant la gloire de tel ou tel rabais temporaire et putassier, ces collines de barquettes bouchent la vue et l’imagination.

De ce cercle immense, les olives à pizza, avec leur goût de caleçon bouilli, en sont la décoration principale. Le sapin de Noël a ses boules, le cocu a ses cornes, notre monde a ces olives, comme un petit rappel nauséabond de la permanence de la bassesse dans le rôle de valeur suprême du capitalisme.

FIN

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D’origine musulmane

Helgi Thorsteinsson: Klippor och berg på Sydisland, march 2010. (CC BY 2.5 DK)

D’origine musulmane

Rennes. Ce jeudi 12 novembre à 18h30 au Café des Champs Libres, à l’occasion d’Un automne littéraire – le monde en soi, trois personnes furent invitées à venir donner leurs prescriptions en matière de lectures.

Parmi elles, Isabelle Appéré, bibliothécaire aux Champs Libres, nous parla du très dense roman d’Eiríkur Örn Norðdahl intitulé Illska. L’histoire débute avec la rencontre d’une Agnès et d’un Omar. Et voilà le problème terrible qui nous a bondi à la figure : Isabelle Appéré nous a dit, à propos de cet amoureux d’Agnès, qu’il était un « jeune homme d’origine musulmane ».

Petite remarque : quand on est catégorisé comme étant d’origine X, cela signifie qu’on a quitté X. Une personne d’origine égyptienne n’est, de toute évidence, plus en Égypte, sinon elle serait encore Égyptienne sans difficulté. Égyptienne d’identité. Ainsi donc, une personne d’origine musulmane doit être née en Musulmanie, pays mythique rempli de sable et de dromadaires, situé quelque part entre le jardin d’Éden, l’Atlantide, la source du Nil et le territoire des Amazones. Mais cette personne d’origine musulmane n’y vit plus, sinon elle serait encore Musulmane d’identité. Sans difficulté. Ainsi, les gens qui utilisent l’expression « d’origine musulmane » montrent qu’ils manipulent le sujet auquel elle est sensée se rapporter avec de très, très longues pincettes, si longues qu’ils en perdent de vue l’objet même de leur circonspection, et le décrivent par conséquent très mal. Car encore une fois, qu’est-ce qu’une personne d’origine musulmane ? Un Auvergnat à la mode de Brice Hortefeux, ou un musulman tout court qui, du coup, n’est pas d’origine ?

Précisons. Isabelle Appéré porte le même patronyme que celui de la maire de Rennes, Nathalie Appéré, socialiste. Que dirait Isabelle si je décrétais qu’elle est donc, de toute évidence, « d’origine socialiste » ?

Dans le silence qui suivrait mon affirmation se glisseraient bien des petits soupçons quant à la régularité avec laquelle la bibliothécaire aurait, par exemple, reçu ce poste. Et les démentis qu’elle ne manquerait pas de fournir n’enlèveraient jamais totalement la souillure du soupçon dont je l’aurais, avec mon « origine socialiste », sinueusement recouverte. Ne serait-elle pas en droit de crier à la calomnie ?

Le thème central du roman Illska est le fascisme, l’extrême-droite, la haine. Isabelle Appéré se fait ici, en toute tranquillité, le vecteur d’une idéologie terrible qui caractérise des gens par leur religion supposée, et en fait le marqueur de leur identité. Cette étoile jaune que distribuaient jadis les démons de l’extrême-droite européenne, elle la distribue tout placidement au premier quidam un peu basané qu’elle rencontre. Ici, c’est dans un livre. Voici encore un coup de binette donné dans le terrain que se propose de labourer le fascisme d’aujourd’hui : dans notre conscience ordinaire. C’est une honte, c’est crasseux, et cela nous est venu, par malheur, d’une bibliothécaire. C’est à se pendre tellement c’est désespérant. Nous sommes envahis. Le chiendent est dans nos têtes. « Quand nous nous taisons, nous hurlons. » Toute chose est-elle comme Hitler ?

Le lendemain, d’autres personnes, elles aussi décrétées « d’origine musulmane » alors qu’elles sont d’abord des tueurs lâches, se sont jetées sur des foules à Paris. C’est ici l’extrême-droite religieuse qui massacre, tout tranquillement, tout placidement, notre démocratie. Et l’extrême-droite politique, de Sarkozy à Le Pen, en sortira sanctifiée. Mais l’extrême-droite, quel que soit son drapeau, nous trouvera toujours dressés contre elle, sur tous les fronts, dans tous les fronts, même celui d’une bibliothécaire innocente qui a eu un mot malheureux. Car nous sommes de gauche, et nous ne lâchons pas notre humanité.


Eiríkur Örn Norðdahl : Illska. ISBN : 979-10-226-0165-8.
Traduction Éric Boury. 608 pages. 24€.
Éditions Métailié.

FIN

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Histoires de ténèbres et de lumière

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Sortie de mon dernier ouvrage, centré sur les perceptions que nous avons des mondes souterrains. Le sujet est loin d’être épuisable.

Introduction :

Seul ce soir, je repense à mon enfance, qui fut moche. J’étais un étranger au milieu des racistes. Mais, dans la zone de transition entre la fin de l’adolescence et le début de l’âge adulte, il m’est arrivé des tas de choses que je suis allé arracher aux coffres-forts de la vie. Les gouffres et les forêts en font partie, ainsi que la mer et ses mystères. Mais il y eut aussi des rencontres avec des gens qui existaient de travers. Entre tous, je me souviens d’une dame qui vivait, avec sa vieille mère et des générations de petits chiens astucieux, dans une maison remplie de merveilles issues de la nature. Il y avait dans des tiroirs des diamants bruts énormes, laids mais d’une valeur astronomique, mélangés à des cristaux de sel gemme sales, des crottes de lion fossilisées, des trilobites, de l’or en dendrites et des coquillages.

Assis dans les sofas profonds du “petit salon”, le dos contre un bar en teck et en rotin orné de figures de pirates, j’écoutais mon hôtesse discourir sur un chanteur célèbre qui s’était produit au cabaret de Momus, au dix-neuvième siècle naissant ; et tandis que ma vieille amie parlait et fumait et toussait et parlait encore tout en ingurgitant force cognacs, je lisais les paroles des chansons du bonhomme dans un livre minuscule, intitulé Les soupers de Momus, que je tenais en équilibre au sommet d’un genou, tandis que mes mains étaient occupées à peigner la tête d’une jeune princesse jivaro morte un siècle auparavant.

J’ai souvent peigné la princesse, et c’est devenu même une expression, pour signifier que je venais tenir conversation dans le petit salon aux merveilles. Tandis que je dépoussiérais la longue chevelure, mes yeux s’attardaient sur des gueules de requins, des dos de tortues marines, et sur d’énormes cristaux de quartz en provenance des puits de Madagascar. Oh que je les ai regardés, ces cristaux magnifiques !

Des papillons morts tournaient lentement sous les lampes, et la princesse, qui n’avait plus un gramme d’os, me faisait la grimace. Mais elle était mignonne quand même, à travers son visage en cuir ancien. Je suis désolé qu’un jour un voleur se soit emparé de ce petit butin. J’aurais tant aimé continuer à peigner ma jolie princesse. Car j’en aurais peut-être hérité.

Ce soir je regarde dans la vitrine à ma gauche luire les ormeaux géants qui me viennent de cette dame, et je soupire. La nuit barbare pèse sur le monde. Je ne regrette rien de chacune des heures passées dans tous ces endroits improbables où je fus jadis, et qui aujourd’hui encore me nourrissent.

Les six textes de ce recueil illustrent, sans doute assez maladroitement, ce que j’ai retiré de certains de mes voyages aux lisières des royaumes immenses où rien n’est véritablement interprétable qu’à travers le rêve et ses dialogues, dans l’opacité des ténèbres.

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Six extraits :

Je vous mets les segments introductifs de chacune de ces histoires.

Sous la vielle ville

Esprit coincé dans un corps mâle ou femelle, tu es soumis au regard des autres et à toutes leurs attentes. Si tu es une fille, on exige que tu prennes soin de tes fesses, qui doivent être aussi appétissantes qu’une pêche ; si tu es un garçon, il te faudra poser tes couilles sur la table, et montrer que ce sont des pastèques. Mais les squelettes n’ont plus de sexe. Abandonnés au fond du silence, loin des regards, dans leur nuit humide les squelettes sont sans enjeu ; ce qui fait qu’ils sont vertigineusement francs. Aussi, lorsqu’on les rencontre dans l’ombre d’un souterrain, ces grands dénudés te sautent au cœur.

La carrière serpentait sous les rues et les maisons du centre ancien de L***. Ses galeries, disposées la plupart du temps sur deux niveaux, dataient du Moyen Âge. Le niveau supérieur, le plus proche des caves, était creusé dans le calcaire. La cathédrale sous laquelle nous nous tenions cette nuit-là tirait ainsi ses pierres de quelques vastes salles qui faisaient, sous la nef et ses cryptes, comme un second vaisseau. Quatre-vingt-seize piliers de calcaire brut, alignés en quatre rangées, y montaient la garde. Ici aussi avait été rendu un culte : une figure dans la roche présentait un jeune homme souriant, les mains pleines de flammes.

Le voyage aux Kerguelen

Parfois, au creux d’une anse perdue au fin fond des terres australes, quelques restes saisis par le froid signalent un pauvre campement de naufragés anciens, ou de scientifiques en mission. Préservés de l’érosion propre à la célébrité et au commerce des humains, ces fossiles dorment, pratiquement intacts, témoins d’une activité cuisinière ou bricoleuse, et rien ne se passe pendant des demi-siècles entiers, sinon l’éternel piétinement des manchots en promenade.

Cela faisait vingt ans que mon camarade n’avait plus mis les pieds dans les catacombes. Je vous parle d’une époque où les carrières sous Paris étaient encore pratiquement désertes, et où seuls les secteurs situés intra muros voyaient affluer, le vendredi soir, quelques centaines de fêtards qui tous, du reste, allaient s’agglutiner sous le Val-de-Grâce ou dans les tailles creusées du côté de la rue Dareau. Très rares étaient les gens qui exploraient pour explorer, et encore plus rares ceux qui, comme les deux que nous étions à cette heure, inspectant mètre à mètre les galeries inondées sous le boulevard Jourdan, cherchaient le passage qui les mènerait hors de Paris, dans le Sud sauvage et pour ainsi dire immaculé où, à l’écart des couloirs principaux, attendaient les vestiges des temps enfuis, endormis dans la pureté cristalline d’un oubli plusieurs fois séculaire.

Je connaissais, de là-bas, des histoires très anciennes, et belles à frissonner. Je savais qu’il existait un puits dont les parois étaient décorées de bien étranges objets : des grenades, lancées là-dedans depuis la surface pour s’en débarrasser, et dont certaines s’étaient retrouvées accrochées aux saillies de la maçonnerie, à laquelle lentement la calcite les avait soudées. Je connaissais aussi l’existence, sous le Kremlin-Bicêtre, d’un gouffre aux profondeurs effarantes, que des plongeurs rêvaient de sonder. On m’avait dit que des explorateurs, dans les années quarante du siècle dernier, avaient découvert des ateliers d’extraction encore en état, comme s’ils avaient été désertés la veille, outils abandonnés sur les blocs à peine détachés.

La Faction

Un jour, un vieil homme qui exploitait une champignonnière souterraine vers Pontoise m’a dit une chose étrange, une sorte d’adage que l’on se transmet dans sa profession : toujours les galeries tremblent à midi et à minuit.

J’étais très jeune quand j’ai reçu cette information, mais je ne l’étais déjà plus assez pour me contenter d’ignorer cette remarque, et la mettre au compte des colportages de ces fadaises que toute population un peu spéciale aime à sécréter pour surpimenter son statut particulier. Non, quand ce vieil homme a parlé des galeries de carrières qui bougent à midi et à minuit, j’ai tout de suite cherché une explication. Je me doutais bien que, sous cette formalisation symétrique, gisait un fait que les gens de l’ombre avaient reconnu depuis des siècles.

J’ai pensé à la dilatation des roches au milieu du jour, à leur rétraction au cœur de la nuit. J’ai encore pensé aux marées, comme phénomène secondaire venant s’additionner. Dans le silence des souterrains, j’ai à mon tour épié les petits bruits de la pierre qui s’effrite. Midi, minuit : un caillou se décolle de la paroi, un éclat tombe du plafond, une fente remue un peu, lâche une pincée de sable, et se tait. Comme un meuble qui craque, et se rendort.

La rivière du Géant

Le paysage, au débouché du col, était encadré par quatre vieux moulins effilés, arc-boutés de pied ferme, qui faisaient face au sud et lui présentaient leurs fronts bombés. Les buissons trapus aux branches rabattues vers le col, les herbes couchées même à cette heure calme, tout indiquait qu’ici les pierres pourraient bien s’envoler sous la puissance du souffle qui s’engouffrait dans le passage aux heures chaudes, façonnant les pentes, lissant les roches. Je retournai à mon tout-terrain et le garai contre le flanc d’une ruine, à l’abri du soleil et des quotidiennes fureurs éoliennes. J’ouvris le coffre, je pris mon sac à dos, fermai le véhicule et m’engageai dans la pente.

Vingt minutes plus tard, le chemin me fit traverser une étrave de calcaire qui jaillissait de la montagne. Sur ce petit replat, des arrachements de murailles dessinaient les restes de ce qui devait avoir été une vigie. Je m’avançai jusqu’au vide et regardai en bas le village. Il était toujours aussi minuscule, perdu au milieu des immensités austères. Je repris mes jumelles et inspectai de nouveau ce que je pensais être la taverne, adossée à cet étonnant cap effilé jeté dans la mer.

De l’autre côté de la pointe, une échancrure dans les roches attira mon regard. Elle semblait avoir été comme taillée à coup de hache. Une eau profonde y tournoyait, d’un bleu nocturne. Un courant en sortait, qui assombrissait la mer en une courbe indolente incurvée vers l’ouest, et que le large diluait. C’était, flottant sur l’étendue calme de la Méditerranée, une algue alanguie, un fouet paresseux : la trace en surface d’une rivière sous-marine d’eau douce.
Je me souviendrai longtemps de cette vision qui fut mon premier contact avec ce que l’on nommait Το ποτάμι Γίγαντου : la rivière du Géant. J’étais venue ici pour elle.

L’Équinoxe

À l’équinoxe jour et nuit sont d’identique longueur. À la surface, la ville attentive guette ce moment précis où le Soleil, au zénith de sa course, tranche cette journée particulière en deux parts symétriques faites d’ombre, de crépuscule et de lumière, puis de lumière, de crépuscule et d’ombre. De minuit à midi, de midi à minuit. Le jour de l’équinoxe, midi est important.

Nous avions passé la soirée précédente, et toute la nuit, à prendre des photographies des statues, des inscriptions et des hauts-reliefs des catacombes du secteur Saint-Laurent de notre bonne ville de T***. C’est un fourmillant réseau d’anciennes carrières dont certaines datent de plus de mille cinq cent ans, creusées sur deux niveaux, qui toutes ont été abandonnées au minimum il y a quatre siècles. Pendant l’exploitation comme après, des confréries et des sectes en ont utilisé les parties reculées pour y établir des lieux de cultes et de rituels, soit gastronomiques, soit ésotériques. Il y eut même trois associations de savants pour y tenir des réunions, et bien des artistes y ont fait bombance. C’est la raison pour laquelle notre échevinage a toujours tenu à conserver les traces et les souvenirs de ces diverses occupations, en ouvrant dans certains labyrinthes des circuits touristiques, des espaces publics (une salle de concert s’étend sous le Palais de justice), et deux galeries d’art éphémère qui ne ferment jamais.

Vers onze heures du matin, nous avions quitté le banquet nocturne des Amis de l’Équinoxe pour nous diriger vers le quartier des Emblèmes à travers les tortueux tunnels du premier niveau, coupés et recoupés maintes fois par les galeries d’inspection, et balafrés des profonds coups de scies typiques du clan Michel, qui avait fait jadis la « profession » pour tous les édifices publics de la cité. J’avais laissé mon sac dans une discrète fissure, en compagnie de deux bouteilles de champagne mises à rafraîchir dans le ruisselet qui chantait là. Puis, avec mon camarade d’équipée, nous nous étions dirigés vers la sortie du square de Galilée, près du commissariat de police.

La seconde nef de Vaucroix

« Bon, voilà ce que je sais : Vaucroix aurait été fondée en 904 par le comte Hervé le Tourmenté. En 1068, l’endroit serait devenu prieuré, sous la dépendance de l’abbaye de Sainte Jacotte. Ceci s’accompagna bientôt, dit-on, de l’adoption de la règle de Cluny ; et cette adoption n’aurait pas du tout plu aux moines valcruciens. Rébellion, puis révolte ouverte. Dès lors, les grosses huiles de Jacotte parachutées à Vaucroix auraient toutes été corrompues les unes à la suite des autres jusqu’à ce que, sous Englebert le Matois, qui était aussi un matheux, le prieuré soit maté. Et alors là, boum !

― Procès en sorcellerie, incarcérations, démolitions.

― Vaucroix disparaît des paperasses.

― Vaucroix n’a jamais existé.

― Et d’ailleurs, à Vaucroix, il n’y a rien. Mais on raconte qu’il y a, dans les parages de ce rien, une seconde nef, que l’on présume souterraine, où des cultes atroces auraient été rendus. »


L’ouvrage est disponible en pdf et en epub sur Immatériel, Amazon et divers autres distributeurs, au prix de 99 CENTIMES ce mois-ci. Cliquez sur l’image pour accéder à la page du recueil sur le site de l’éditeur.

FIN

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C’est du solide

 

Un solidus de Constantin, par cngcoins, licence de documentation libre GNU

« C’est du solide »
ou
les véritables causes
de l’extinction de la démocratie
en Europe

Pour un économiste orthodoxe, l’inflation n’est jamais une bonne chose. Certes elle tue le rentier et la dette se réduit comme peau de chagrin, mais au bout du compte le pouvoir d’achat des ménages devient misérable, le commerce périclite, et finalement tout s’arrête. En outre, la compétitivité gagnée à l’extérieur est compensée par le fait que les importations deviennent astronomiquement coûteuses. Il vaut donc toujours mieux une monnaie stable et forte, et tant pis pour les peuples qui souffrent de son entretien.

Et puis, comment oser prêter à un État qui dévalue ? Comment accorder du crédit à un gouvernement qui couvre son déficit budgétaire avec de telles pratiques, dont le premier résultat est de soulever une méfiance absolue envers sa monnaie, à tel point que le troc y devient la manière principale dont s’opèrent les transactions du tout-venant ?

Le bondieusard Constantin ne veut pas de ça dans son empire. Il décide de faire un peu d’austérité. Il lance une chasse aux dépenses inutiles, à commencer par le financement des cultes, qui coûte une blinde au Trésor. En propulsant le christianisme comme seule religion d’État, il évacue les innombrables obligations de dépenses liées à l’entretien de millions de temples et de prêtres des autres religions ; l’or ne fuira plus dans les poches trouées de ces impies.

Ses prédécesseurs, qui n’avaient pas eu cette idée révolutionnaire, n’avaient pas eu non plus l’envie de stopper la chute du cours de l’aureus, qui était à cette époque la monnaie de l’Empire. Constantin décide d’émettre une nouvelle monnaie, au poids garanti. Ce sera le solidus, dont le nom seul évoque le caractère inébranlable de ce que l’on ne peut entamer, qui est ferme et de bon aloi, en bonne santé (saluus) tout comme le soleil, dont le nom est – faussement – contenu dans celui de cette création.

Un nom ne suffit pas. Et des promesses de saine gestion non plus. La baisse générale des dépenses publiques est le premier acte par lequel Constantin entend faire comprendre qu’il ne rigole pas. Le succès est au rendez-vous. Le solidus devient le dollar de l’époque. Tout le monde en veut. Les pays européens s’emparent de son nom (en français : le sol, le sou). Le solidus ne sera pas dévalué avant le onzième siècle.

De même que les États-Unis maintiennent la domination de leur dollar par une politique militaire prédatrice sur la planète entière, Constantin a l’idée d’assurer la suprématie de son solidus en l’adossant à l’armée et aux soutiens du régime. Un militaire impérial doit devenir l’ambassadeur de la nouvelle monnaie, le type auquel on peut prêter les yeux fermés puisqu’il est payé en solidi : il est « solidi datus », expression que le temps contractera pour donner les mots “solde” et “soldat”.

Nous ne savons pas ce que pensaient les populations des territoires périphériques, si elles étaient aussi amoureuses du solidus qu’on l’était à Rome ou à Constantinople, mais enfin leurs élites étaient satisfaites, dont tout allait bien. Et puis chacun sait que le bonheur financier ne s’acquiert que grâce à de courageux sacrifices. Il faut savoir être raisonnable, ô peuples, et ne pas aller contre les traités.
 

2015_10_02_02

Francisco Anzola : Money! (2009, CC BY 2.0).

Statue du dieu Euro, début du troisième millénaire, Germanie. Euro a fait l’objet d’un culte d’empire. En son nom furent sacrifiées des multitudes de vies. On le compare souvent à quelque divinité aztèque d’avant Cortés, bien sanglante et bien bouchère.

FIN

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L’Islam, et nous les athées

 

2015_09_20_01

À l’occasion de la parution de l’ouvrage L’islam, et nous les athées de Paul Laurendeau, romancier, essayiste, poète, linguiste et sociolinguiste québécois, j’interroge l’auteur sur ses motivations. La structure de cet essai est très simple : on commence par cadrer le sujet grâce à l’énoncé de quelques principes tant « occidentaux » (gens de culture nord-américaine ou de culture nourrie par celle de l’Amérique du nord) que « musulmans » (gens de cultures coraniques), puis on plonge dans l’univers culturel issu du Coran (quelques hommes, quelques femmes) et dans l’actuelle géographie de l’islam. Enfin l’on termine sans concession sur l’énoncé de quelques malentendus sur lesquels se cognent les fameux « occidentaux » et les « musulmans ».


Berger : L’ampleur de cet ouvrage, qui, sans se vouloir exhaustif, embrasse quand même tout le paysage de l’islam, montre que le sujet ici traité vous attire par toutes sortes de côtés. Quel fut l’élément déclencheur qui vous propulsa dans cette enquête ?

Laurendeau : Il y a eu deux facteurs. D’abord l’existence d’un monothéisme oriental et abrahamique se jugeant (avec un peu d’outrecuidance à mon sens, mais bon) dans la force de l’âge. Je veux dire par là que voici un culte très proche du « nôtre » mais qui n’embrasse pas encore ses indices de déréliction. Il croit encore croire en lui même, disons comme le faisait le catholicisme circa 1951, avant le grand plongeon. Ceci est donc un moment absolument captivant, une « époque formidable » de l’islam, en quelque sorte. Le second facteur, absolument crucial, ce sont les musulmans et les musulmanes de la diaspora. Ils (et elles) sont proches de nous, ils sont avec nous. On en parle. Amplement. Et pas très bien. J’ai voulu laisser se manifester ici, de concert, ma curiosité pour une religion monothéiste encore en haut de la crête et un respect attentif pour nos compatriotes musulmans, dont je suis solidaire malgré intox médiatique et ethnocentrisme au ras des mottes.

Berger : Vous commencez par poser le cadre, et dans ce cadre vous définissez le point depuis lequel vous observez l’islam : celui d’un occidental athée. Occidental : bon, on se dit, voilà une personne qui est la résultante de tant de mouvements migratoires qu’on va pas lui chipoter sa position géographique et philosophique qui la place en bout de chaîne, et puis boum, en fait si… car voilà, vous êtes athée, et l’athéisme est la résultante de forces nées officiellement en Europe sous le patronnage de d’Holbach, Diderot, La Mettrie et toute la joyeuse bande des petits monstres qui aboutit à Hara-Kiri par exemple, le journal bête et méchant. Alors évidemment, tout de suite, on s’attend à une objection, dont l’exemple-type est donné par la fameuse répartie : « On en reparle (du féminisme) quand tu seras doté d’un utérus, OK ? » qui est une attaque ad hominem portée contre un interlocuteur masculin, même sympathisant, pour lui dénier le droit de causer des femmes et de leur combat. Ici, on peut vous dénier la capacité d’être pertinent sur la religion simplement parce que vous n’avez pas de religion. Vous répondez comment ?

Laurendeau : Une petite rectification d’historien matérialiste d’abord (celle-ci ne dévalue en rien votre argument de base qui, lui, reste). Avant de venir de La Mettrie et du Baron d’Holbach, l’athéisme prend intellectuellement corps en de vastes mouvements sociologiques semi-conscients qu’on pourrait appeler : mouvements de déréliction. La déréliction s’installe historiquement quand les connaissances augmentent, les peurs diminuent, le conformisme ethno-famillial se résorbe et le cureton perd en prestige devant l’avoué, l’instituteur, le bateleur ou le carabin. Nous (occidentaux), on est en déréliction comme on est en automne. Les feuilles crucimorphes tombent, tout doucement, sans violence. Mais il n’est pas loin de notre souvenir, le temps de leur vive verdeur. Aussi nous ne sommes pas abstraitement « sans » religion comme Bayard était sans peur. Nous « sortons » plutôt de religion, comme serpent qui mue. Et en matière d’athéisme comme pour le reste, les maîtres penseurs sont des chouettes de Minerve. Leur cri devient audible quand le dispositif vespéral du crépuscule des cultes est déjà bien en place dans les masses. Mais laissons cela car votre question reste. Pourquoi parler de religion si on est sans ? Je réponds qu’une religion, surtout une religion de portée universelle, est à moi autant qu’aux religieux s’y ralliant. Pensée dans un cadre athée, la religion s’avère être rien d’autre qu’un dispositif ethnoculturel analogue, disons, à la musique ou à la gastronomie. Je devrais ignorer la musique parce que je ne suis pas instrumentiste, négliger la gastronomie tant que je n’obtiens pas mon cordon bleu ? Qu’est-ce que c’est que cet encapsulage des savoirs ? Il n’est pas conforme à la vie ordinaire des cultures. Voyez la magnifique musique grégorienne. Je devrais m’en priver parce que je ne chante pas dans la chorale, ne comprend pas le latin et ne crois pas ce que le plain chant raconte ? Mazette. C’est pas possible, ça. Le fait est que la religion nous laisse un produit, artistique ici, auquel j’ai droit autant que vous, que la mercière et que Bon-papa. L’islam pour moi est un corpus semi-légendaire, me mettant magistralement en contact avec la vision du monde fondamentale (philosophique et mythologico-historique) d’un milliard et demi d’humains. Je devrais y rester sourd sous prétexte que je ne partage pas ses postulats ? Franchement non. Je ne suis pas ici pour me convertir mais pour m’instruire. Votre religion a un impact universel, mes bons amis musulmans. Conséquemment, les penseurs athées s’y intéressent aussi. C’est leur devoir de le faire d’ailleurs, s’ils entendent comprendre adéquatement leur interlocuteur.

Berger : Le Coran n’est pas sans racines. On peut voir, en le lisant, qu’il s’accroche à l’histoire, qu’il ne naît pas inédit depuis un hors-sol hors le monde, car bien des canaux mythologiques lui fournissent la matière imagée de son propos. J’ai été joliment étonné fin 2014 lorsque, ayant lu votre « Naissance de Jésus » telle qu’elle est relatée dans le Coran, j’y reconnus les motifs et le contexte du récit, par Homère, de la naissance d’Apollon : solitude, isolement, clandestinité de la mère qui est exposée à un danger, et présence cruciale du palmier nourricier… tout s’y retrouve. Plus généralement, le Coran dispose, pour son prêche, des nombreux éléments d’un corpus littéraire anatolique (est-Égéen, sud-Taurus) très ancien, qui date du temps d’avant la période hellénistique. Du coup, la langue grecque lui est fondamentale ! « Elle est manifeste non seulement dans le lexique coranique, mais aussi dans les métaphores, la transmutation opérée sur les récits d’apparence biblique ou midrashique, ainsi que dans les références juridiques ou économiques. » Je cite ici l’anthropologue Youssef Seddik, dans son introduction à Le Coran, autre lecture, autre traduction, éditions de l’aube, 2002. Monsieur Seddik y montre que bien des mots arabes sont forgés sur du vieux grec, et que la réinterprétation hellénisante des signes inscrits dans le Coran délivre l’étudiant de toutes sortes d’obscurités qui jusqu’à présent semblaient indépassables sans avoir recours à l’explication métaphorique : d’incompréhensibles fragments de sourates y trouvent un sens dont le niveau de clarté les place enfin en harmonie avec celui plus général de l’ouvrage, qui n’est quand même pas très mystérieux. C’est là une découverte plutôt inattendue, mais à laquelle on aurait dû, évidemment, s’attendre. Qu’en pense le linguiste Laurendeau ? Et qu’en pense le sociolinguiste ?

Laurendeau : La philologie coranique nous donnera à rencontrer le type de variations thématiques et linguistiques que vous avez la finesse de brièvement décrire pour nous. C’est fatal et ma joie ici c’est de voir des penseurs musulmans se mettre par eux-mêmes à ce genre d’analyse. Le jour où ils regarderont le corpus crucial dont ils sont les dépositaires culturels avec la sérénité de l’historien, cela sera d’une utilité immense pour le savoir universel. Vos observations de détails annoncent l’aube de ce jour et j’en suis ravi. Pour le penseur athée, le Coran n’est pas un texte révélé et c’est de le croire un texte révélé qui minimise son importance. Ce postulat mystifiant sereinement fracturé, le vrai travail de recherche peut commencer. Le linguiste Laurendeau, qui n’est pas un orientaliste, vous dira, abstraitement mais sans risque, que les unités lexicales voyagent, notamment de par le commerce des objets qu’elles désignent. Pas de surprise donc de voir des mots grecs dans l’arabe, y compris celui du Coran dont on ne se fatigue plus à démontrer qu’il est un long ouvrage écrit dans une langue terrestre, soumise notamment à une variation sociolinguistique laissant son lot de traces philologiques. Cause entendue, à tout le moins dans le principe. Sur le sociolinguiste maintenant, vous me permettrez, en prenant un petit peu de hauteur, d’en invoquer un et pas le moindre : Mahomet lui-même. Citoyen de la Mecque, ce vaste et tumultueux marché des convergences, pendant des années, il ne lui a pas échappé que les Arabes se mécomprenaient sur tout : les dieux (idoles) qu’ils adoraient, les ententes tribales qu’ils contractaient, les réseaux commerciaux qu’ils mettaient en place. Bisbille intégrale. Foutoir permanent. Le seul élément intellectuel d’unification qui raccordait ces gens, c’était la langue. Une langue commune, belle, sonore, ancienne, fort peu soumise aux contraintes variationnistes et ce, pour toute la péninsule Arabique. Pas surprenant que Mahomet ait assis son culte d’abord et avant tout sur le récitatif oratoire comme essence du rapport au divin (Récite !… Récite !… sont les tous premiers mots du Coran), ensuite sur le livre, comme dogme. L’Islam est une des seules grandes religions où la langue entre, dès le dispositif fondateur, en perspective mystique. En voilà de la belle sociolinguistique empirique constitutive de cohésion sociopolitique ! Mahomet nous donne aussi à voir comment un sociolinguiste passable peut devenir un théologien mauvais. En effet, sur la base de l’unité linguistique des Arabes, maintenue par-delà conflits et crises sociales, le Saint Prophète a voulu voir l’indication d’un monothéisme ancien, unitaire lui aussi mais perdu, qu’il fallait restaurer, en puisant dans la tradition localement disponible. Mahomet n’a pas vu ou voulu voir qu’il faisait, lui, de par la force et la cohésion de son action, entrer en monothéisme abrahamique des populations polythéistes depuis toujours mais prêtes, mûres. Ce faisant, il prouva factuellement, glottognoséologue avant la lettre, que l’unité linguistique pouvait servir de tremplin à une unité idéologique et/ou sociopolitique plus profonde qui elle, finirait par rayonner sur le monde entier, et dépasser les barrières linguistiques ayant tant tellement délimité les oscillements initiaux de son berceau.

2015_09_20_02

Berger : Venons-en à Aïcha, à sa disparition momentanée d’une caravane, à son retour tardif sous la conduite d’un jeune homme. Vous faites de cette histoire un pivot, celui du moment où une femme soucieuse de son exactitude comportementale s’est vue souillée d’un soupçon, où toute sa foi innocente en son mari a été ébranlée… et tout l’édifice avec, car monsieur resta diablement silencieux et ne prit pas sa défense immédiatement. De ce jour, il me semble, commence la période où Aïcha met de la distance entre ce qu’elle perçoit et ce qu’elle s’en dit. Changée par cette fêlure dans sa foi (mais pas dans sa fidélité), elle devient même humoriste, n’hésitant pas à égratigner son Saint Prophète à l’occasion d’un décret rendu qui aura, si je me souviens bien des termes, nécessité l’emploi de la couverture, c’est-à-dire nécessité la descente d’une révélation pour être correctement reçu – Mahomet s’enveloppait dans une couverture quand il sentait qu’on allait lui dicter quelque chose, et là je crois bien que « l’ordre » était de prendre une nouvelle femme. Bref, Aïcha manifeste qu’elle n’est pas dupe, qu’elle détecte un procédé. Elle en fait part à son mari qui ne trouve rien à redire, ni à dire. Aïcha endosse ici un drôle de rôle : celui de surmoi du Saint Prophète. Ce n’est pas si nettement énoncé, bien entendu, mais c’est bien la seule personne féminine à s’être permis un sarcasme dans toute cette histoire. Que vous inspire ce personnage ?

Laurendeau : D’abord du respect. Le préjugé d’intox occidentale instrumentalise salacement Aïcha, faisant des gorges chaudes sur l’âge qu’elle aurait eu au moment d’épouser le Saint Prophète. Il y a là un salissage stérile de faux critique ne suscitant aucune stimulation intellectuelle (et, conséquemment, ne présentant aucun intérêt). Ces développements tendancieux à hue autant que ce que les hagiographes nous fournissent à dia sur Aïcha nous obligent d’abord à poser, plus globalement, la question de la véracité du drame des figures de l’islam naissant. Je vous pose la question entre nous, mon cher ami. Macbeth, dernier roi effectif de l’Écosse indépendante, a-t-il tout aussi effectivement trucidé son prédécesseur le roi Duncan, en opérant comme le pâle séide de son épouse, Lady Macbeth, elle-même seule colonne vertébrale vivante et durillonne de l’Écosse sauvage ? C’est historique ou c’est fictif ou on s’en tape ? Vous me suivez ? Quelle pertinence factuelle reconnaître au drame shakespearien ? Sauf que surtout, la question se pose : quelle pertinence allouer à cette question-là même… cette quête fallacieusement distillante et niaisement positiviste de la ci-devant vérité historique ? Il en est autant d’Aïcha qui, elle aussi, se donna à nous à travers des traces semi-légendaires et au sujet de laquelle la problématique cruciale n’est pas de l’ordre du que fit-elle ? mais bien de l’ordre du que signifie-t-elle ? D’où l’entière validité philosophico-herméneutique de votre question : que vous inspire ce personnage ? Les faits historiques ou légendaires présentés dans mes deux chapitres « La Nuit d’Aïcha » et « La Bataille d’Aïcha » viennent des hagiographes musulmans. Ces péripéties sont retenues dans le canon musulman, si vous me passez la formulation. Mon regard, mon angle d’approche de la figure d’Aïcha, par contre, vise à faire ressortir la dimension féministe de la quête largement involontaire de la troisième épouse du Saint Prophète. Aïcha incarne pour moi la droiture civilisationnelle des femmes (de toutes les femmes, hein, pas seulement des musulmanes). L’innocence impromptue de sa fidélité maritale au sein du grenouillage potineux des Médinois et des Médinoises, son souci, plus tard de faire passer les meurtriers du calife Othman en justice et non de les gracier tapageusement, dans le style des vieilles confréries arabes SONT l’innovation de l’apport d’Aïcha. Ces deux traits, fidélité tranquille et sans mélange envers l’engagement marital, soucis articulé de justice sociale, nous donnent Aïcha comme Femme, plus précisément comme Civilisation-Femme. Inutile de dire que, pour des siècles, les machos malodorants (et pas seulement les machos malodorants musulmans) n’ont voulu ni d’Aïcha ni de sa signification critique profonde.

Berger : À partir du second tiers du recueil, votre vagabondage en terre d’islam vous amène à nous poser des questions malcommodes et à émettre quelques commentaires à propos des malentendus et incompréhensions qui mitent nos relations avec les musulmans. Ce n’est vraiment pas simple. C’est d’autant moins simple que peu de gens prennent la peine de s’informer, que tout est fait pour désinformer, et que l’on confond – par bêtise, par ignorance et par calcul – pratique religieuse avec coutume laïque. Dans ces conditions, comment un individu lambda, disons un téléspectateur un peu critique, peut-il arriver à démêler le mensonge pour ne plus en être infesté ? Y-a-t-il des clés d’identification des malentendus qui permettraient par exemple de catégoriser ceux-ci, à partir de quoi l’on pourrait envisager de réfléchir plus sereinement sans avoir à se jeter bêtement sur la sordide épicerie des fabricants de problèmes ?

Laurendeau : Discuter directement avec des musulmans reste la façon la plus assurée de se débarrasser de la couche d’intox et de propagande. Tout devient toujours plus simple entre nous, au troquet ou au marché, vous avez pas remarqué ? Ce qu’il faut garder à l’esprit en conversant avec des musulmans c’est que ce ne sont ni des spécialistes de politique internationale, ni même des spécialistes de l’islam (le Coran leur est désormais presque aussi illisible que la Bible en latin). Mais leur naturel et leur traitement direct et frais de la réalité sociale ouvrent bien des yeux occidentaux, si ceux-ci ont eu la prudence élémentaire de laisser la condescendance au vestiaire. Mon chapitre intitulé « Entretien avec une québécoise d’origine libanaise portant le voile » exemplifie lumineusement ce genre de fructueux dialogue. Évidemment la première réaction de nos compatriotes musulmans et musulmanes quand on les approche ainsi est souvent une sorte de surprise amie. Je reviens d’un séjour à l’hôpital et j’ai eu des conversations hachées (ces travailleuses sont débordées) mais très intéressantes avec une infirmière d’origine marocaine, jeune mariée, ne portant pas le voile, et que nous appellerons Amina. Amina me disait qu’elle était heureuse en ménage avec un marocain qu’elle a connu à Montréal, dans le quartier où elle vit depuis son enfance, et qu’elle était professionnelle et que ni son mari ni son père ne lui dictaient ses comportements. Cela me parut parfaitement convainquant. Elle me dit aussi : « Par contre vous, je vous trouve bien critique envers l’Occident. De la propagande malhonnête, il y en a dans tous les pays vous savez, au Moyen-Orient aussi. » Respectueux de son regard critique sur son segment-monde d’origine, j’ai quand même été moralement obligé de lui dire ceci : « Amina, je vais devoir laisser les gens des pays dont vous parlez ici faire leur propre autocritique. Je ne peux pas faire leur autocritique pour eux, vous comprenez. Chacun a son bout de chemin à faire. On ne peut pas faire l’autocritique des autres. Donc moi, je m’occupe de l’autocritique des occidentaux, blancs, condescendants, outrecuidants, adipeux, et peu amènes. Car vous, vous ne savez pas comment pense un occidental, blanc, condescendant, outrecuidant, adipeux, et peu amène. Moi je le sais. » Cela a bien fait rire Garde Amina de m’entendre parler comme ça. Et je dois dire que, une fois de plus, j’ai appris plus sur mes compatriotes musulmans, en conversant avec cette infirmière au jour le jour, que devant n’importe quelle téloche. Clef d’identification des malentendus, vous me demandez ? Conversons directement et ouvertement avec nos compatriotes musulmans. C’est aussi prosaïque que limpide et fort inspirant, même quand ce ne sont pas des gens savants avec qui on a la chance d’échanger.

Berger : À propos de voile justement, je vous invite à commenter une décision qui confirme vos observations. En 2012, Cheikh Mustafa Mohamed Rached, professeur de droit islamique, a soutenu à l’université d’al-Azhar au Caire une thèse portant sur le caractère non religieux du port du hijāb (dans l’acception moderne du mot : voile). Après l’étude de la thèse du cheikh Mustapha, plusieurs spécialistes et théologiens ont conclu (juillet 2015) que son étude « approfondie des versets coraniques met un terme au débat autour de l’obligation ou non du voile ». Le port du hijāb n’est pas un devoir islamique, mais se rattache à des pratiques de décence liées à la coutume, ce que confirme votre « Entretien avec une québécoise d’origine libanaise… » : pour elle, sortir sans foulard serait comme, pour vous, sortir en slip dans la ville. Voilà pour cette décision, qui libère les femmes d’un devoir, et leur reconnaît un droit. Des religieux, en étudiant précisément leur livre sacré, viennent ainsi d’amputer l’exercice de leur religion d’une de ses plus voyantes pratiques. Imaginons qu’un jour des exégètes démontrent que nulle part l’amour libre n’est interdit par les Évangiles, en s’appuyant sur le personnage du « compagnon préféré de Jésus » ou sur la relation du Christ avec Marie-Madeleine : est-ce ainsi qu’une religion combat sa propre déréliction ? En portant un regard froid et honnête sur son propre corpus prescriptif ?

Laurendeau : Les religions sont des dispositifs intellectuels bricolés. Ça en partant c’est un principe. Une religion, c’est gluant mais c’est mollet aussi, malléable, onctueux. C’est bien pour cela que ça colle et que ça s’adapte, s’ajuste et, conséquemment, perdure. Il est aussi lancinant de noter (je suis certain que, magnanime comme vous l’êtes, vous allez me pardonner ce truisme) que les religions sont solidement corrélées à des dispositifs autoritaires. Ceci n’est pas tout de suite évident d’ailleurs et quand on gratte un peu, on constate que l’autoritarisme des religions leur est souvent greffé au fil des phases historiques par des instances extérieures au mythe ou au fantasme exploitant la naïveté des sectateurs. On peut joindre à votre très sympathique exemple libertin marie-magdaléen celui, plus criant et beaucoup moins marrant, du célibat des curetons. N’importe quel historien minimalement sérieux vous expliquera que le célibat obligatoire des hommes d’Église fut mis en place, dans le cadre très précis de la hiérarchie pyramidale médiévale, pour permettre à l’Église, comme corps de pouvoir, d’éviter d’avoir à se taper un gros problème d’intendance récurrent dans le modèle royal (et ducal) : celui de l’hérédité des charges. Sans héritier, un chanoine ou un évêque léguait tout son avoir à l’Église et ne la turlupinait pas sans fin pour que fiston ramasse le diocèse (alors que les rois et les ducs se battaient constamment pour positionner dans les marches dangereuses ou dans les charges administratives sensibles des hommes compétent plutôt que leurs rejetons). Il n’y a rien dans les textes sacrés sur cette question du célibat ecclésiastique, zéro, nada. C’est un artefact moyenâgeux cardinal (avec calembour) qui ne disparaîtra effectivement que chez les réformés portés par le vent nouveau du monde marchand et du capitalisme commercial. Ouvrons collectivement les yeux une bonne fois. L’explication des problèmes religieux n’est jamais vraiment religieuse. Elle est matérielle, historique et sociale. Et à mes petits chrétiens ethnocentristes qui chialent constamment contre l’islam de nos compatriotes sans regarder dans leur propre cour, je me dois de répéter cette petite ritournelle de Jésus qu’on oublie constamment parce que ça fait tant tellement notre affaire de ne pas trop la laisser nous influencer dans un sens autocritique : Que celui dont l’ardoise est propre lance la première pierre…

 

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La couverture de l’ouvrage.
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« L’enveloppe budgétaire »

2015_09_17

« L’enveloppe budgétaire »
ou
les véritables causes
de la morosité
en France

 

Nous allons parler ici de métonymie associée à un pléonasme. C’est grave. En plus, on a du grec plein la bouche. Ça ne peut pas durer. Heureusement, l’objet de cette étude est parfaitement français, et même français « de souche », et tellement de souche qu’il en est françois (on prononce « françoué », à la bressanne et en roulant le R s’il vous plaît). Il s’agit en effet du budget.

Mais l’on pourrait aussi parler du fisc, qui vient du latin fiscus, le panier. Pour financer une armée, soit le citoyen romain mettait dans le panier de quoi payer un soldat, soit il se faisait soldat lui-même. Le fiscus devint rapidement, (par métonymie) le contenu du panier : autrement dit la recette fiscale.

Il en va de même du budget. Vous savez que les rois (proncez « les roués ») de l’ancien temps vivaient sur un pied et menaient un train : mais ce pied devait être grand, et le train aussi. Pour alimenter train et pied en argent frais, iceulx roués ne levaient pas forcément des impôts sur leurs populations, mais puisaient dans ce qu’ils tiraient de l’exploitation de leurs domaines. Les recettes, converties en métaux précieux et en gemmes, reposaient dans le « trésor » (grec thesauros), une salle qui, elle, a pris le nom de son contenu (c’est de l’antimétonymie, cette affaire). Mais dans les temps anciens, où l’inflation n’existait pas et où l’or était rare, ce trésor tenait dans un simple sac, et en avait pris, par métonymie directe cette fois-ci, le nom : « le sac ».

Il y avait un vieux mot pour ce genre de sac : on l’appelait le bouge (sac de voyage en cuir, petit sac dans lequel on met son argent). De la forme bouge, on passe à la forme bougette, qui est attestée dans la littérature. La taille de la bougette est très variable : il y en a de petites chez les particuliers, de grosses chez les voleurs, les politiciens et les banquiers, et donc d’énormes chez les rois.

L’usage royal passe en Angleterre, via l’Aquitaine et l’Anjou, qui sont provinces de l’île. Le mot s’y implante et s’y pare de l’accent chantant des Britanniques : « la baoudjette ». Il connaît des fortunes diverses, mais revient en force en 1733, lorsque le ministre des finances de l’époque, devant la chambre des Communes, déclare à la fin des travaux « l’apertiure de la baoudgette », c’est-à-dire que la nouvelle saison des dépenses royales est lancée : « I open the budget. » Un pamphlet s’empare du fameux budget, de son contenu, de la façon dont il est géré, et le mot connaît alors une célébrité sans précédent, jusque chez les anglomanes français. Si l’inimitié chronique entre les deux peuples ralentira la progression de ce mot en France, elle ne l’arrêtera pas. Qui, aujourd’hui, sait encore que le budget (qu’on prononce par ici « büdjè ») est la francisation de la forme anglicisée d’un vieux mot roman ?

L’enveloppe n’a pas eu si belle fortune : si, comme son grand frère le sac de cuir, elle a fait l’objet d’une ellipse qui lui a ouvert l’accès à la métonymie, elle n’a pas pour autant traversé la Manche, et son mot n’a pas changé de forme. Mais quand même, aujourd’hui, on l’utilise parfois de la manière la plus bête qui soit puisque c’est dans un pléonasme : « l’enveloppe budgétaire ». Il faut vraiment avoir fait Sciences Po, Journalisme ou l’ENA pour causer aussi mal. Et quand on baragouine ainsi, comment pense-t-on ? Et comment, alors, fait-on penser les autres ? Et comment, surtout, gère-t-on le budget qu’on croit contenu dans une enveloppe ? On pèle le tout, comme un oignon ? Voilà pourquoi les Français pleurent.

FIN

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