Une française de fabrication

2013_12_25J’ai connu Sophia Hocini sur Twitter. Je n’aurais jamais pensé qu’elle pût être autre chose que française : de gauche, militante, engagée, féministe, la fille parfaite. Eh bien non Sophia n’est pas française : il paraît que c’est une “imitation” (selon les autres) ou une “fabrication” selon Sophia elle-même. Je tombe des nues… Le nom, paraît-il, aurait dû m’alerter. Mais des noms, en France, il y en a de toutes les sortes, même finissant par la lettre I. Hocini vaut-il moins que des Emmanuelli, Hamdaoui, Innocenti ?

« Ah mais attention mon petit bonhomme : Hamdaoui ça va encore parce que c’est un footballeur, donc on lui pardonne, mais ton Innocenti, d’où il vient ?

— De Ouistreham en Calvados… ou de Saint Vaast-la-Hougue, je ne sais plus. C’est en Normandie méridionale. Il bosse dans un magasin qui vend de tout : pousseux, pelles, bouées, palmes, masques et tubas, phares en coquillages. Cartes postales, étoiles de mer, cannes à pêche. Pourquoi, ça ne va pas ?

— Si si, bon, lui ça va. Il est normand… Il s’est intégré.

— Allons bon. Intégré ! Mais son grand-père fut peut-être bien napolitain. Et si, au lieu de refiler aux touristes des articles de plage, il leur avait vendu des saintes-vierges en plastique doré, qui clignotent ? Et des napperons du Piémont, pour mettre sur la télé ? Des ustensiles pour faire la polenta ? Des gondoles de Venise, des olives, des anchois ?

— Ça ne fait rien, les Italiens, c’est gérable, ils sont quand même comme nous. »

Comme nous. Je me souviens d’un temps pas très lointain, où des travailleurs Italiens se sont pourtant fait massacrer, du côté d’Aigues-Mortes, à l’occasion d’un petit pogrom spontané. Apparemment qu’ils avaient pris le travail de Français de souche. Et puis bon, « Les Ritals, ça pue, ça braille, c’est pas supportable. » Phrase issue de mon enfance. Du coup j’avais peur des gens dont le patronyme finissait par I. Gafarelli ? Hi !…

Les Polaks il y a cent ans, vus par un corniaud du chef-lieu de canton : « Ça pue, ça se bat, ça vit n’importe comment ! Et qu’est-ce que ça boit ! Dieu qu’est-ce que ça boit ! » Surtout ça prit, dans le Nord, le travail des mineurs de souche, lesquels ne buvaient, c’est bien connu, que l’eau des sources.

Mais si nous parlions un peu des Termites, qui vivent à quinze dans un placard, tout comme les cafards ? “Termite”, c’est le petit nom pour dire “Nègre”. « Sérieusement, Mademoiselle, ils sentent pas comme nous ! Ils se lavent jamais ou quoi ? » Phrase issue de mon enfance, énoncée par madame l’épicière, qui tutoyait tout ce qui n’était pas bien blanc. Du coup j’avais peur des noirs, et je retenais ma respiration.

Ainsi donc aujourd’hui un nom italien ça passe ; jadis non, aujourd’hui si. Quand j’étais petit, il ne fallait pas être juif. Maintenant il ne faut pas être arabe. Apparemment que Sophia doit être un peu arabe sur les bords, bien que née au Maghreb. Et donc on lui tricote des misères. À commencer par les pouilleux du Front National, qui lui font une haie d’honneur sur les réseaux sociaux, attendu que non seulement c’est une fille, donc un être inférieur qui ne devrait même pas la ramener, mais aussi qu’elle est de gauche, et qu’elle est étrangère malgré sa carte d’identité – vous savez, le connard de souche, c’est très difficile à imiter : il faut le comprendre, déjà, et c’est tout un voyage.

Or, Sophia a passé un temps considérable à imiter « les français »

Des fois que ça existe, ces petites choses-là.

Vous vous habillez pareil, vous essayez d’imiter l’accent, les manies. Longtemps devant le miroir vous jouez à être le parfait français, dans des petits jeux que vous inventez. Pendant des heures vous vous montrez intransigeant. Aucune faute n’est admise. Mais ça sonne faux. Alors, de nouveau, on vous rit. Et vous, en cachette, vous pleurez.

Ce que vous venez de lire, c’est un fragment du processus de fabrication d’une française, à partir d’une maghrébine transplantée, et bien dépotée. Bon, d’un certain côté, ça fonctionne : Sophia finira par se sentir française, et plus seulement Française par la grâce d’un papier. Mais d’un autre côté ça ne marche toujours pas :

Même si au fond de vous, vous y croyez dur comme fer, même si vous avez fait le choix de la nation française, même si votre cœur est désormais coloré de bleu, de blanc et de rouge, on vous renverra toujours à vos origines.

[…] Quoi que vous fassiez, cela sonnera faux. Quoi que vous fassiez, votre nom vous trahira toujours, votre accent vous trahira toujours. Votre teint bronzé même en hiver ainsi que cette chevelure brune et bouclée vous trahiront toujours. Et toujours, vous serez regardé comme celui qui n’a sa carte d’identité française que depuis un an, dix ans ou trente ans.

Je confirme. Étranger un jour, étranger longtemps. Sauf dans les capitales. Exemple pris à la cambrousse : le grand-père d’un mien copain nommé Morel, patronyme occitan bien de souche, eut l’envie incongrue d’acheter pour ses vacances une maison dans le sud de l’Aveyron. Lui vivait à Montpellier, à une heure de là. Trente ans plus tard, dans le hameau où il s’était installé, on l’appelait encore “l’estranger”. Ça ne passe pas.

N’allez pas croire que les Aveyronnais étaient plus cons que la moyenne ; je crois bien avoir rencontré des champions en la matière, et qui ne vivaient pas dans cette région. Nichés dans un petit village coincé dans un trou entre Marseille et Toulon, ces spécimens-là regardaient déjà d’un œil haineux leurs voisins du plateau. Moi, qui suis né à l’embouchure de la Seine, à peine débarqué dans leur école primaire j’y fus catalogué parisien illico, car venant du nord de Montélimar, et je fus traité en conséquence : coincé contre un mur, et tabassé à chaque récréation pendant quelques années. En effet, dans ce bel endroit, être parisien c’était pire que juif, et même pire qu’arabe. Il n’y avait bien que les Alsaciens (ces traîtres) pour être pires que moi. Tant de connerie finit par déteindre sur moi, et j’eus honte de ce que j’étais. Voilà voilà.

Mais trente ans plus tard, quand ce fut son tour, Sophia n’accepta pas ce qu’il ne m’était jamais venu à l’idée de refuser : ma stigmatisation. Et aujourd’hui quand un imbécile la traite de parasite qui ne veut pas s’intégrer, elle sort ses mots et griffe.

2013_12_25detail

Dans la nuit, ma mère était venue nous réveiller. Une émotion tellement intense était montée, je n’en pouvais plus, j’étais désarmée face à tant d’excitation et à la fois de peur. Mais voilà, c’était le moment fatidique. Dans la panique générale, j’avais perdu la chaussure de ma poupée dans les draps et je n’arrivais plus à mettre la main dessus. Mais le temps nous manquait, ma mère nous pressait, il ne fallait pas manquer le départ du bateau, ce départ ultime, on ne pouvait plus revenir en arrière. Un fourgon nous attendait dans la cour de l’école de mon père, puisque nous vivions dans un logement de fonction. En montant dans le véhicule, je pris conscience de la gravité de la situation et de l’impact que ce voyage allait avoir sur ma vie quand bien même j’étais très loin d’imaginer tout ce qu’il allait y avoir après. L’émotion était trop forte, en plus, nous devions abandonner notre chat. Cela peut paraître simplet dit comme cela, mais c’était vraiment très étrange, de l’arrière du fourgon je l’observais, il nous regardait fixement, assis sur son derrière, inerte…

Le regard de son chat ne la quittera plus jamais. Moi j’ai un chien, comme ça, qui me hante. Voilà l’ancien monde, pays devenu fantôme. Et voici, en provenance du nouveau monde, pays des claques et des espoirs, ce qui lui arrive en pleine face :

Le regard des autres

En effet, depuis cette période et jusqu’à présent, j’ai précisément l’impression de ressembler un ananas ou quelque chose dans le genre. Je m’explique. Très souvent, et aujourd’hui encore, lorsqu’un jeune homme fait une tentative d’approche pour me séduire, son principal leitmotiv, ce n’est pas que j’étais particulièrement intelligente, drôle ou simplement sympathique, mais vous comprenez, méditerranéenne que je suis, mon exotisme est très attrayant. Sans même vous parler du phénomène de chosification de la femme qui m’horrifie toujours plus puisque vous n’êtes vue que comme un vagin sur pattes, vous ne pouvez même pas imaginer à quel point il est agréable d’être un vagin sur pattes mais qui vient d’ailleurs. Il n’est pas facile d’être une femme dans n’importe quelle société, qu’elle soit avancée, aboutie ou pas, mais il l’est encore moins quand vous avez une part d’étranger en vous.

C’est peu de dire que ce livre m’a remué. Pendant toute son adolescence, Sophia n’abandonnera jamais l’idée de devenir indétectable, française pur jus. Puisqu’apparemment le coup de tampon ne suffit pas… Elle développera un personnage hybride, un masque donc (persona), avec une peau extérieure française travaillée longuement après avoir été longuement imaginée, et une peau intérieure qui n’est toujours pas française mais qui n’est plus uniquement kabyle. Car Sophia n’est plus seulement une ébauche de ce qu’elle voudrait être : une Sophia telle qu’elle comprend qu’on veut qu’elle soit. Non, en cours de route, Sophia est devenue Sophia. Et aujourd’hui, bien construite, ou disons aussi solidement plantée que possible sur ses deux guibolles de fabrication, c’est devenu quelqu’un ! En essayant de se construire française, elle a combattu et s’est construite elle. Et donc bonjour, ma fille, tu ne pouvais pas mieux faire que d’être toi pour “t’intégrer” à la France qui, malgré quelques fous et un gros tas de veaux, est remplie de gens comme toi, car elle est le ressac du monde, et son génie la rend universaliste depuis au moins Valmy. Par conséquent demande-toi : qu’est-ce, finalement, que l’anti-France ? Et ma réponse est : c’est l’anti-toi.


Sophia Hocini : Une française de fabrication. Les Éditions du Net, 2013. Disponible en ePub et pdf pour un prix pas trop tueur, et sans DRM ! Disponible en papier aussi, évidemment.

Blogue : http://laroberouge.wordpress.com/

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9 commentaires pour Une française de fabrication

  1. Nomade Tribuen dit :

    Je pense que tous les Français d’origine étrangère ont eu des problèmes d’intégration. Moi-même d’origine Vietnamienne jais été discriminé au lycée ou j’avais hérité du pseudo « Le Chinois ». Mais bon c’était plus ou moins amical. Je n’en ai pas fait « une montagne » pour autant.

    • alabergerie dit :

      J’imagine que ça dépend où on débarque. Quand je suis arrivé en banlieue parisienne, j’ai senti souffler un immense vent de liberté. Comme il y avait de tout dans ce collège, je n’avais plus à me sentir coupable d’être ce que j’étais, ni à défendre quoi que ce soit, juste à me réparer tranquillou. Ce sont des geuses de fonte qui se sont décollées de mes épaules. Et c’est vrai que les Asiatiques étaient fourrés dans le même sac : Eh la Chine ! C’est quand ton nouvel an ? T’apporteras des pétards en classe ?

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  4. Arthurin dit :

    Il n’y a pas que cela, il y a aussi les intégrés parfaits, surement une minorité au sein des minorités, j’en suis ; on ne peut plus blanc, pas le moindre accent, avec un nom on ne peut plus de souche, sauf que mes origines sont en Guadeloupe ; quand on me voit on ne peut pas y songer, mais c’est évident quand on voit ma mère (bien que le métissage soit bien avancé pour ce qui la concerne) (et oui c’est bien ma mère, la génétique a ses raisons, j’ai pris de mon père).

    Je n’ai rien conservé des traditions en dehors du ti’punch (qui fait grand tort à mon estomac) mais je n’ai rien oublié non plus des couleurs autour de la table lors des « repas de famille » (entre guillemets car je ne sais pas si on peut appeler ça une famille, bref, ceci explique cela).

    Enfin ça pour dire que je n’ai jamais subi la discrimination mais que j’ai vu tous les autres être discriminés en sachant que j’aurais dû l’être aussi (j’en dis pas plus mais on devine tout ce que ça implique).

    Je ne veux pas décourager qui que ce soit, mais pondérer l’optimisme ; quand ils scandent « on est chez nous », ils ont raison : on est chez eux ; et si ce n’est eux c’est donc leurs frères, bonnets-blancs et blancs-bonnets ; Valmy n’y change rien.

    S’intégrer c’est se désintégrer, ne pas s’intégrer c’est exister à côté, or à côté il n’y a rien, ou si peu.

    • alabergerie dit :

      Ce n’est pas très encourageant, tout ça. Mais j’envisage ta phrase « s’intégrer c’est se désintégrer » comme une très bonne description de la façon dont, au final, des générations finissent par se fondre dans le paquet, lequel réagit tout de même en se colorant un tantinet de quelque chose qui n’existait auparavant qu’en dehors de lui.

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