Le rêve de Peregrinus

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Illustration de John William Waterhouse : Diogenes, 1882. Source Wikimedia Commons.

J’avais lu la veille quelques morceaux de Lucien, dont les fameux Ressuscités, où l’auteur, poursuivi par les plus grands philosophes des temps passés, ne doit la vie sauve qu’à une défense éloquente et sincère.

Lucien est un auteur syrien hellénisé du second siècle après J.C. Tout son travail porte sur la promotion et l’exaltation de la paideia (παιδεία) : je crois qu’on peut entendre par là un certain type d’éducation, qui civilise l’individu en l’ajustant finement à l’écrin de la culture dont il relève. Cet amour pour la paideia hellène porte Lucien à railler cruellement, dans ses ouvrages, les faux philosophes, et à honorer les vrais. Un Lucien d’aujourd’hui rendrait ainsi d’appuyés hommages à, par exemple, Jean-Paul Sartre, Paul Nizan ou Baruch Spinoza, tout en déchirant sans pitié ni limites un Bernard-Henri Lévy, coupable d’être le réceptacle des vacuités mondaines et le creuset de toutes les outrances posturales.

Mais démêler le vrai du faux n’est pas chose aisée, ni pour Lucien, ni pour ses lecteurs. Après avoir décrit, dans un Banquet abominable, les conduites grotesques de certains membres des plus nobles écoles philosophiques de son temps ; après avoir ensuite, dans une vente aux enchères, gribouillé presque jusqu’à la caricature les plus grands noms de la philosophie, Lucien se retrouva en butte à une certaine quantité de lecteurs mécontents qui l’accusèrent de tout compliquer, et de tout salir. Pouvait-on encore faire confiance à la philosophie ? Fallait-il jeter Platon avec ses successeurs ? Qu’est-ce que c’était que ce galimatias où tout le monde a tort ?

Lucien ne pouvait éviter de se questionner car oui, égarer des lecteurs en prétendant les conduire par des chemins nets et clairs, ce n’est pas précisément réussir son coup. Il écrivit alors ces Ressuscités, en réponse aux récriminations du lectorat. Son texte apporta une clarification fort attendue.

Je lisais donc, avant de m’endormir, cette cavalcade où Parrhèsiadès, un avatar de Lucien, est poursuivi par les philosophes, revenus des Enfers par dérogation spéciale pour le lyncher. Parrhèsiadès en appelle à la Justice, à la Vérité et à la Philosophie elle-même pour être pesé avant d’être condamné ou innocenté. On lui accorde un procès, qui se tient sur l’Acropole. Les philosophes désignent le virulent Diogène pour être leur porte-parole, et tenir le rôle de l’accusateur. Lucien se défendra par l’entremise de son personnage.

Diogène : « Ce pâle foutriquet, dans une suite accablante de récits tous à charge, se moque de nos pauvres systèmes en nous prêtant des travers qui sont sensés les caractériser, et n’en épargne aucun. Partant, nous sommes tous repeints en hypocrites, en gens vicieux et viciés, et toi-même, Philosophie, tu en deviens suspecte. »

Philosophie : « C’est terrible ! Mais poursuis, Diogène, car ton temps s’écoule ! »

Diogène, s’échauffant : « Comment ? Faudra-t-il souffrir que tous nos travaux soient ainsi piétinés, éparpillés et réduits pour ainsi dire à néant, afin que ce prétendu satiriste ait le plaisir, je ne dirais pas de briller, car il n’en n’a pas les puissances, mais de seulement scintiller quelques instants ? Devrons-nous tolérer qu’il produise sa petite étincelle péteuse à nos dépens ? Je réponds : non ! Car Parrhèsiadès, qui ne nous aime pas, est méprisant, ce qui le rend calomnieux. Par conséquent il en devient injuste. Aussi demandons-nous, ô Philosophie qui nous juges, qu’il soit impitoyablement puni. »

La foule des philosophes : « Ouais ! Bravo Diogène ! Tu l’as mouché ! Vive Diogène ! »

Philosophie : « À toi, Parrhèsiadès. Sois ferme, sois concis, sois efficace. Défends-toi, car cette accusation est grave ! »

Parrhèsiadès : « Gentlemen, et toi Philosophie qui nous animes tous, je suis profondément mortifié d’avoir été aussi mal compris. Car c’est tout l’inverse que je m’étais proposé de faire. Je voulais non point vous déchirer, vous que j’admire tant et à qui je dois tout, mais nettoyer les souillures que vos imitateurs ont déposées sur vos noms et sur vos personnes. Je vous prie, Messieurs, de considérer plus attentivement mes écrits. Vous y verrez que, loin de vous accabler personnellement, toi Platon, toi Chrysippe, toi Socrate, ou toi, Diogène, qui a si vaillamment porté la parole contre moi, je ne veux que vous mettre à l’honneur, en vous séparant des faux philosophes qui grouillent et qui donnent à notre chère Philosophie une réputation si sordide. »

Philosophie : « C’est magnifique ! Mais il faut le prouver, Parrhèsiadès, et vite car ton temps s’écoule ! »

Parrhèsiadès : « Le prouver ? Mais tous mes livres parlent en ma faveur ! Voyez comme, dans mon Banquet par exemple, tel philosophe qui se prétend adepte d’une de nos plus hautes écoles de pensées se conduit en tout point à l’inverse de ce qu’il ose professer. Serait-ce donc déchirer le fondateur que d’en stigmatiser l’héritier indigne ? Lorsque, sur le théâtre, un acteur qui tient le rôle d’un dieu en vient à souiller celui-ci en jouant comme un pied, les agonothètes s’avancent et le fouettent, pour lui apprendre à attenter aussi abominablement à la dignité de ce qu’il y a de plus haut. Et personne ne s’en offusque, bien au contraire. Ainsi ai-je voulu agir, en étant le fouetteur. Pour cela j’ai fait comme celui qui, lors d’un spectacle de singes dansants – cela se passait en Égypte, où un dresseur avait appris à ses animaux à danser la noble pyrrhique, et ceux-ci, tout enveloppés de leur rôle, en étaient devenus si crédibles que des foules subjuguées se pressaient aux représentations – j’ai fait donc comme ce spectateur facétieux qui jeta sur la piste de danse une poignée de noix qu’il tenait en sa robe. Immédiatement les fiers et hautains guerriers se transformèrent en singes grotesques et, dévoilant leur vraie nature, signifièrent à tous que les habits ne sont en aucun cas les garants d’une essence. J’ai ainsi voulu écrire des histoires où, pour le prix de quelques nourritures, des philosophes affichés se conduiraient comme des singes ne se conduiront jamais. Ceci afin que le lecteur, étonné de voir des brutes là où il pensait voir des hommes, réagisse comme les spectateurs de la pyrrhique qui, croyant voir des guerriers, y découvrirent des singes. Nul d’entre eux n’en a pour autant remis en doute l’existence des guerriers, ni surtout leur valeur. Il doit en être ainsi de vous, philosophes, et de Philosophie que vous servez. Je n’ai jamais voulu autre chose que vous isoler de la foule de vos imitateurs cupides. Voyez après cela si je suis coupable ! J’en ai terminé. »

Je paraphrase, évidemment, car je ne voudrais point diffuser une traduction qui est encore sous copyright. Parrhèsiadès fut acquitté, et déclaré « ami des philosophes ».

Pour bien enfoncer le clou, Lucien décrit alors, dans la section suivante, comment on pourrait démêler les vrais philosophes d’avec les faux.

C’est d’abord Philosophie qui demande à Syllogisme de crier, depuis les bords de la colline, que tous ceux qui se pensent philosophes se présentent sur l’Acropole, où ils auront à se justifier devant Vertu, Philosophie et Justice.

Une petite quinzaine de bipèdes s’engage sur les sentiers menant à la citadelle.

C’est ensuite Syllogisme qui demande à Parrhèsiadès de prendre sa place, pour attirer les faux philosophes. Parrhèsiadès se penche alors et crie, en direction de la cité : « Oyez oyez, vous les philosophes ! Distribution d’argent et de nourriture sur l’Acropole ! Et le plus philosophe d’entre vous sera récompensé d’une vraie petite fortune ! Laissez donc équité et tempérance à votre logis, mais surtout n’oubliez ni votre barbe ni vos syllogismes ; de ceux-ci il vous en faudra montrer cinq, pas un de moins ! »

Bientôt, c’est une foule immense qui monte à l’assaut de la colline. Arrivés sur la place du jugement, tous ces parasites s’agglutinent et l’on ne peut alors plus du tout savoir où sont passés les quinze du début : ils sont noyés dans la masse, et rien ne les distingue des autres. Un peu comme, dans les rayons d’une librairie, on ne saurait sans une fine enquête déterminer ce qui n’est que d’un BHL, et ce qui est d’un Spinoza. Les couvertures des livres sont à peu près semblables, tout le monde se tient le menton d’un air profond, et les tranches n’offrent aucun indice.

C’est alors que Philosophie a un éclair de génie.

Philosophie : « Messieurs les nobles philosophes, cessez de criailler et écoutez-moi avec attention ! En fait on vous a trompés. Il va falloir que vous prouviez que vous êtes bien ce que vous prétendez être. Sachez que les imposteurs parmi vous seront lacérés, et que leurs noms seront flétris jusqu’à la consommation des siècles ! GRRR ! »

Par Athéna quelle débandade ! Panique chez les vieilles barbes ! Les uns sautent directement dans les fourrés, comme s’ils étaient poursuivis par des taureaux ; les autres se jettent par les rochers et les falaises pour échapper au terrible jugement. Ne reste, lorsque la poussière retombe, qu’une poignée de candidats : les quinze du début. N’ayant pas grand-chose à craindre, ils n’ont évidemment pas bougé et jettent autour d’eux des regards interloqués.

C’est alors que, m’endormant, et ne pouvant par conséquent plus lire la suite (où Parrhèsiadès lance sur la ville une ligne appâtée d’un peu d’or et de figues, pour remonter – à fins d’études – quelques beaux faux philosophes), au lieu d’assister à cette curieuse séance de pêche je me retrouvai, en vrai promeneur, sur l’esplanade où Philosophie, secondée de Vérité, de Justice et de Vertu, délivrait des récompenses sous forme de commentaires.

Comme je passais, le nez en l’air, au milieu des lauréats, on me prit pour l’un d’entre eux et bientôt Philosophie voulut épingler à mon cœur un petit hommage. Je me récriai :

« Allons-donc, Madame ! N’allez pas me confondre, je vous prie, avec les vrais penseurs que je vois ici. À la vérité je ne suis certes pas un de ces croquants que vous avez terrorisés il y a un instant, mais cela ne fait pas de moi pour autant l’égal des gens qui sont assemblés autour de vous.

— Mais alors, que faites-vous ici ? D’où venez-vous, qui êtes-vous ?

— Mon nom, Madame, est Peregrinus. Ce qui signifie que je voyage, que je suis toujours à naviguer plus ou moins au large, un peu décalé, jamais tout à fait présent. En grec, vous pourriez me nommer Τουρίστος : Touristos. J’en ai l’allure et la légèreté, et j’adore prendre des photos de tout.

— Par Zeus, que voici une singulière rencontre ! Mais puisqu’apparemment le sieur Touristos ne montre pas de goût prononcé pour cette besace pleine d’or qui traîne à nos pieds, besace qui fut abandonnée par un de nos cyniques fuyards, vous souffrirez, messieurs les philosophes, que nous le récompensions autant que vous ? »

À ces mots les philosophes s’écrièrent que non, bien entendu, il ne voyaient aucune objection à ce qu’on me fît un petit honneur, et m’invitèrent à m’asseoir au milieu d’eux. J’eus un mouvement de recul.

« Certainement pas ! Enfin quoi ? Voici, Messieurs, que vous êtes les pionniers. Vous frayez les chemins, progressant dans la brousse informe et barbare des mystères et du chaos, tandis que moi, assis confortablement à l’arrière d’une charrette bien suspendue, je grignote l’un ou l’autre de ces petits biscuits sucrés que l’on fabrique à partir des farines des céréales que vos suivants ont plantées dans les champs par vous défrichés ! Je suis votre création, Messieurs. Cela ne fait donc pas de moi votre égal, loin de là, et je refuse qu’on m’honore comme vous l’êtes.

— Mais, me répondirent-ils, ce discours prouve assez que tu as retenu le plus beau de tout ce que nous avons appris nous-mêmes. Et par ce discours, qui te vaut titre, nous prétendons bien te pousser devant nous pour que tu sois honoré en premier !  »

Oh, misère ! Dans quel mauvais pas m’étais-je fourré ? Je me sentais tellement imposteur ! Mais je ne pouvais quand même pas refuser encore, au risque de froisser tout le monde. Je pris donc le parti suivant : accepter, en tant que symbole.

« Très bien Messieurs, dis-je, je m’incline. Mais à la seule condition que vous compreniez bien qu’à travers moi, qui suis votre élève et votre fruit, c’est tout votre enseignement et ce sont vos recherches que vous honorez. Et qu’en somme, en me décorant, Philosophie ne fait que vous décerner, à vous, Messieurs, une récompense collective. »

Cela fut pesé et accepté. Philosophie s’avança et voulut m’épingler je ne sais quoi de profond et de lumineux, mais l’émotion que je ressentis alors de me savoir si près de cette divinité me réveilla, et je ne pus donc savoir ce qui allait naître en moi. C’est ainsi que ce matin, au lieu de me jeter sur mon clavier pour commencer à délivrer au monde un fracassant message, j’y pianote ma déconvenue, ma frustration intense de n’avoir pas de quoi faire basculer cul par-dessus tête toute l’Histoire de la pensée politique, sans parler du reste. Et c’est bien triste.

FIN

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